‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 105 sur 139 · I, lUO · texte numérisé non relu

I, lUO

LA SOCIÉTÉ ROMAINE

à n'être que d'illustres mendiants ! Il en est de moins scrupuleux encore qui, cédait à l'appât d'un métier lucratif, ne rougissent pas de se faire histrio\]s. A Rome, les acteurs n'étant que des esclaves, un homme libre montant sur la scène perdait son titre de citoyen et devenait infâme. Qui ne connaît les cris de douleur de ce chevalier romain, de Labérius, auteur de ruimes, qui, f^ pour avoir lancé quelques épigrammes contre Jules César, reçut l'ordre du tout- puissant dictateur de remplir lui-même, moyennant 500 000 sesterces, un rôle dans une de ses pièces malignes? C'était le châtiment le plus terrible qu'un homme d'esprit, abusant du pouvoir suprême, pîît infliger à un adversaire. Dans un admirable prologue qui nous est parvenu, le noble poète exhale ses plaintes : a Quoi ! après soixante ans d'une vie sans reproche, sorti de mon foyer chevalier romain, je reviendrai chez moi comédien ! » Il faut avoir lu ce beau morceau où le sentiment de l'humiliation a rencontré des accents si virils, pour comprendre ce qu'il y avait de honte chez les Romains à paraître sur un théâtre. Eh bien, au temps de Néron, il arriva plus d'une fois que non-seulement des chevaliers, mais les héritiers des plus grands noms historiques furent réduits par la misère à se faire histrions, à jouer dans des farces grossières, à remplir, par exemple, le rôle d'un esclave crucihésur la scène pour ses mi'faits. « Ah ! s'écrie le poëte, qu'on aurait bien fait de crucifier tout de bon ce vil descendant de Lentulus ! • Sans s'arrêter à flétrir les fils indignes de tant de grands hommes, Juvénal s'irrite contre le peuple qui supporte un pareil spectacle et qui applaudit à leur infamie. Avec des sentiments vraiment patriotiques, il semble comprendre que l'honneur des grandes familles est comme le patrimoine de toute la nation, et que tout le peuple est intéressé à ne pas voir

LA SOCIÉTÉ ROMAINE

LA SOCIÉTÉ ROMAINE

dégrader les beaux noms : « N'allez point excuser le peuple. Il faut que le peuple aussi ait un front qui ne rougit pas; lui qui ose regarder des patriciens farceurs, qui écoute des Fabius va-nu-pieds , qui a le courage de rire des soufflets qu'on donne aux Mamercus. A quel prix ont-ils vendu leur personne? Eh! que m'importe? Ce que je sais, c'est qu'ils la vendent, et cela, sans qu'un Néron les y force ; oui, ils la vendent sans façon au prêteur Gelsus, président des jeux*. » Assurément, dans ces éloquentes sorties contre la dégradation patricienne et l'indifférence populaire, il y a autre chose que de la rhétorique. C'est la vieille Rome qui élève la voix pour défendre sa gloire et pour maudire ces générations nouvelles dont l'avilissement la confond, et qu'elle s'étonne d'avoir portées dans son sein.

Cela n'eî>t pas encore le dernier degré de la bassesse. Rome a subi un spectacle plus honteux, elle a vu des patriciens gladiateurs. A cette époque de folies monstrueuses où' la conscience humaine parut entièrement renversée, on cherchait la honte, on tirait vanité de son infamie, on mettait son ambition à la rendre célèbre, et de même qu( Messaline rassasiée de plaisirs clandestins, trouvant son ennui dans l'obscurité du crime et la langueur dans la sécurité, imagina de donner aux Romains le spectacle d'un adultère public; ainsi Ton vit des nobles qui, après avoir tout épuisé, cherchèrent encore leur bonheur et une sorte de gloire dans 1 excès de la honte et dans l'étalage pompeux de leur dégradation. Voici un de ces nobles dissipateurs réduit à descendre dans l'arène du cirque, et qui se fait appareiller avec quelque esclave barbare; c'est Gracchus, qui par l'éclat

Page 1