‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 106 sur 139 · VIII, 18î.-ia · texte numérisé non relu

VIII, 18î.-ia

de sa naissance l'emporte sur les Fabius, les Marcellus, les Émiles, sur tous les spectateurs assis aux premiers rangs, sur celui-là même qui payait sa bassesse. Il a si bien perdu toute pudeur, que dans ce combat singulier il choisit le rôle qui permet aux spectateurs de contempler son visage et d'applaudir le descendant d'une illustre famille. Il est inutile de décrire ici longuement l'armure des deux combattants *. Qu'il nous suffise de rappeler qu'on mettait en présence deux combattants diversement armés : le mirmillon, couvert d'un casque, protégé par un bouclier, tenant une espèce de glaive recourbé, et le rétiaire, vêtu d'une simple tunique, la face découverte, portant un filet qu'il cherchait à lancer sur son adversaire pour le tuer ensuite avec un trident, quand le lourd gladiateur était embarrassé dans les mailles. Pour le mirmillon, l'art consistait à esquiver le filet; pour le n'tiaire, à fuir s'il avait manqué son coup, à ne pas se laiss r atteindre et à saisir le moment favorable. C'était à la fois un combat et une course, où les chances étaient à peu près égales, un spectacle plein de périp4ties charmantes pour les Romains, et où la force pesante luttait contre la ruse agile. Naturellement, l'effronté patricien prend le rôle du rétiaire pour n'avoir pas à cacher son visage, à masquer sa honte : « Gracchus paraît dans l'arène, non pas avec les armes du mirmillon, sans la faux, sans le bouclier, sans se couvrir le visage d'un casque ; il dédaigne, en effet, il déteste un appareil qui ne permettrait pas de le reconnaître. Le voilà, voyez-le, il agite son trident. Après avoir balancé son filet qui pend le long de son bras, s'il vient à manquer son coup, il lève vers les speciateurs son vi-

î. M. Gérome l'a mise sous nos yeux dans un t.:blcau fort remarqué à une des dernières exposi lions.

LA SOCIÉTÉ ROMAINE

LA SOCIÉTÉ ROMAINE

sage découvert, et parcourt en fuyant tout le cirque pour mieux se faire voir. C'est bien lui, croyons-en sa tunique, les broderies d'or qui partent de ses épaules et les cordons floltdnts de sa mitre salienne. Cependant le mirmillon, forcé de combattre contre un lâche Gracchus, est plus sensible à cet affront qu'à toutes les blessures * . * Qui le croirait? les malheureux qui exposaient leur vie dans le cirque avaient aussi leur point d'honneur et tenaient àcombatire un brave. L'adversaire de Gracchus, en poursuivant ce fuyard, ne sait pas que celui-ci ne prolonge sa course et ne fait le tour de l'arène que pour mieu? s'offrir à tous les regards; il prend cette ruse de l'impudence pour de la lâcheté, il est humilié de vaincre sans péril. Il ne manquait plus à ce patricien que d'être méprisé par un gladiateur et de paraître indigne d'un esclave barbare. Toutes ces peintures historiques de la dégradation patricienne sont du plus bel effet, d'une couleur solide, et nous paraissent animées par une éloquence sincère. Un sentiment vif et présent delà dignité romaine relève encore ces beaux vers si curieusement travaillés. L'honneur de Rome, le respect du passé, une sorte de piété politique pour d'héroïques souvenirs, tous les sentiments d'un citoyen contristé par la home des mœurs nouvelles sont exprimés avec toute la force qu'un art puissant peut prêter à une colère véritable. Ce qui domine dans la morale du poète, c'est le patriotisme. Mais comme moraUste philosophe, Juvénal ne va pas au delà des idées de son temps, et jugeant comme le vulgaire, esclave de la coutume, il ne songe pas à condamner des choses aussi condamnables que celles qu'il flétrit. Prenons pour exemple ce qu'il dit des jeux du

1. VIII, 199-209.— Les femmes mêmei descendent dans l'arène. Voy. Sat., I, 25; VI, 251.

cirque. Il voit bien ce qu'il y a d'abject dans l'impudeur de ce patricien qui se fait gladiateur, mais il ne pense pas à blâmer la barbarie des Romains et leurs cruels plaisirs. Sur ce point il n'a que les sentiments du peuple endurci par l'accoutumance, et non pas les idées plus pures d'un sage qui devance son siècle. Je sais bien qu'il ne faut pas faire au poëie un trop dur reproche, il partageait l'insensibilité morale de presque tous ses contemporains, et cet aveuglement qu'on retrouve dans la plupart des écrivains, poètes, orateurs, historiens de l'époque. Pline, le bon Pline, loin de trouver quelque chose à redire à ces affreux spectacles, félicite Trajan d'avoir réveillé les désirs et le goût du peuple pour ces sortes de jeux : il dira, par exemple, avec une tendre férocité, qu'un mari affligé par la mort de sa femme, ne peut mieux faire que de donner une de ces fêtes sanglantes pour honorer une chère mémoire*. Mais,! bien que cette dureté fût naturelle au caractère romain,' je m'étonne que Juvénal, qui a écrit de si beaux vers sur \ la pitié, qui parle quelquefois avec une grâce si péné- ' trante des pauvres, des esclaves, ait pu voir avec indifférence verser à flots le sang des misérables, et qu'il ne se soit point avisé de diriger contre cette barbarie le courant de sa trop facile indignation. Pourquoi ne pouvons-nous pas le ranger parmi ces âmes d'éUte qui, au temps de Gicéron d^jà, trouvaient que ces spectacles étaient cruels et inhumains? N'avait-il pas lu Sénèque, ou n'avait-il pas compris cette belle pensée du stoïcien : « L'homme, cet être sacré, on se fait un jeu, un passetemps de l'égorger. » Il y avait donc à Rome des âmes capables d'éprouver de l'horreur à la vue de ces plaisirs impies. Juvénal n'a point cette délicatesse de sentiments

Page 1