‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 107 sur 139 · ieitres, VI · texte numérisé non relu

ieitres, VI

LA SOCIÉTÉ ROMAINE

LA SOGIÉTB ROMAINE.

ni cette portée philosopliique. Dans les jeux du cirque, la honte d'un patricien ^4adiateur otlense plus ses regards que le sang humain inutilement versé. Sénèque, philosophe, disait : Homo sacra res hcmini. Juvénal, politique, gardien de la gloire romaine, dirait voloni tiers : Sacr^a 7^es patncius.

Les affranchis.

Dans celte lutte qui paraît si fdrieuse contre les scandales de la sociéé romaine, le satirique combat deux sortes d'tnneiuis bien ditîérents et fait face à la fois aux grands qui sont descendus trop bas et aux petits qui "montent trop haut. En se rangeant contre Jes nobles du côté du peuple, eu préférant au patriciat avili le mérite hi.'*b 'i n, Juvénal conserve le préjugé aniique contre la clasï,e des alîranchis. S'il respecte le citoyen, quelque pauvre qu'il soit, le Quirite proprement dit, itna plcbe Quiritcfii, il déteste les parvenus échappés à la servitude qui renouvellent la population romaine appauvrie et qui s'élèvent à la riches.- e, aux honneurs. Pour nous, qui jugeons froidement les choses au point de vue du progrès humain et social, nous n'avons pas à partager le ciiagrin du satirique, et nous regardons comuie une révolution salutaire cette émancipation tant maudite par les Romains. Les alîranchis, les hommes libres sortis de la classe servile, exerçaieut seuls l'industrie et les arts utiles pendant que les nobles ne savaient soutenir ou restaurer leur fortune que par l'usure et la concussion eu opprimant les particuliers ou les provinces, et

méprisaient tous les travaux, excepté ceux de la guerre et de l'éloquence. 11 était temps que les hommes de loisir fissent quelque place aux hommes laborieux, que le travail des mains et les applications utiles de Tintelligence fussent mis en honneur. La classe des aflranchis, déjà vers la fin de la république, renfermait d'ailleurs un grand nombre d'hommes distingués par des talents de toute espèce et qui s'étaient fait un nom. Daiis l'antiquité, l'élévation des affranchis peut être comparée àTavénementde la bourgeoisie dans les temps modernes. Ce fut la politique des empereurs de leur accorder une place de plus en plus considérable dans l'État. Tandis que l'ancien patriciat repoussait les hommes nouveaux et croyait souiller les honneurs en les accordant à des Marins ou à des Cicéron, les princes s'entourèreut d'aflranchis et en firent des personnages. C'était un moyen d'humilier Taristocratie et de lui prouver qu'on pouvait se passer d'elle ; politique analogue à celle de Louis XI, qui pour réduire les prétentions des seigneurs féodaux, donna tant d'importance aux petites gens, et prit pour ministres et pour familiers son barbier Olivier le Daim et son compère Tristan. Que dans ces choix étranges, qui faisaient murmurer les Romains, les Césars aient souvent plus consulté leurs caprices que l'intérêt de l'État, qu'ils aient cherché surtout dans ces parvenus complaisants, encore accoutumés à l'obéissance servile, des instruments peu scrupuleux de leurs passions, nous sommes loin de le nier ; mais, à considérer les choses de haut et par leurs résultats, ils faisaient une œuvre de justice sociale ; ils combattaient, sans le savoir, le mépris qu'on avait à Rome pour l'industrie et le travail des mains, et, à la longue, ébranlaient quelques-uns des préjugés séculaires sur lesquels reposait rinstitution de l'esclavage.

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LA SOCIÉTÉ ROMAINE

Mais les patriciens, le peuple mOme, si fier de ses privilèges et de son litre de Qiiirile, si prévenu contre la race servile, ne pouvaient supporter cette élévation indécente des affranchis. Tous les hommes de lettres, excepté quelques philosophes de profession, déclament contre ces vils favoris de la fortune, et Juvénal, comme toujours, n*est ici que l'écho bruyant de celte animadversion populaire. Avec quelle amertume et quelle ironie injurieuse il fait allusion h la coutume qui permet à de riches affranchis de devenir chevaliers, tandis que le de.^cendaut pauvre d'une grande famille, n'ayant plus la fortune exigée par la loi, est chassé de l'ordre équestre ! Ovide se plaignait déjà de cette puissance de l'argent : « Le sénat est fermé aux pauvres; c'est le cens qui donne les honneurs. » Juvénal, avec plus d'imagination et une raison moins calme, nous met sous les yeux cette triste exécution d'un patricien au profit d'un esclave enrichi. Nous sommes au théâtre, où le maître de cérémonies, qui place les spectateurs, s arrête devant les bancs réservés aux chevaliers et met à la porte qut Ique fils de famille devenu pauvre qui n'a plus le droit de s'asseoir sur les gradins privilégiés : « Sortez, dit l'ordonnateur, sortez, si vous avez quelque pudeur ; levez-vous de ce coussin qui n'appartient qu'aux chevaliers, vous dont la fortune ne répond plus aux exigences de la loi. Qu'à votre place siègent ici les fils des piostitueurs qui ont reçu le jour dans quelque lupanar. Ce n'est qu'au fils d'un opulent crieur qu'il convient de s'asseoir et d'applaudir sur ce banc, parmi l'élégante descendance d'un gladiateur et d'un maitre d'armes*. » Je crois entendre dans ces vers de Juvénal la voix de l'opinion publique et le bruit de la rue poursuivant de ses huées les prétentions nouvelles, l'assurance

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