‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 128 sur 139 · Voir sur la misère des classes lettrées toute la septième · texte numérisé non relu

Voir sur la misère des classes lettrées toute la septième

satire.

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nus fort nombreux aussi et avaient d'ailleurs gâté le métier par la modestie de leurs prétentions. Gomment les plus avisés de ces orateurs essayèrent de vaincre la concurrence et par quels singuliers expédients ils attirèrent l'attention et la confiance des clients, nous le voyons dans les satires de Juvénal. Les trafiquants de la parole eurent recours à toutes les ruses du charlatanisme mercaniile. Ils plaidèrent en grand appareil, tâchant d'éclipser leurs rivaun par l'étalage de leur luxe et se faisant payer en proportion de leur magnificence. Il y en eut qui, pour rappeler la noblesse de leur famille, avaient fait faire en airain, dans le vestibule de leur maison, un de leurs ancêtres monté sur un char triomphal; tel autre s'élevait à lui-même une statue équestre, en ayant som de donner à son image une fière tournure et un air intrépide. Martial montre plaisamment l'ouvrier fondeur ajustant de son mieux lavocat sur son coursier de métal. Quimd on allait plaider, on se faisait porter au tribunal en litière, avec un long cortège de clients et d'esclaves. Juvénal ne peut se contenir en voyant dans les rues un avocat dont lapauvreté est notoire, Mathon le ventru, emplissant de sa rotondité une litière qu'il possède de la veille On se rendait à la basilique en robe de pourpre, et on faisait voir en plaidant ses doigts chargés de bagues, ornés d'améthystes. Gomment ofl'rir de faibles honoraires à un homme qui paraît si riche ? « Gicéron luimême n'aurait pas de succès s'il n'avait une grande bague au doigt. . L'avocat Paulus n'ayant pas de pierres précieuses en louait pour la circonstaoce, et passait dès lors pour un bon orateur. Le public ne peut plus se figurer qu'on soit éloquent avec un extérieur modeste. Mais ce grand train et ces coquetteries dispendieuses n'étaient pas à la portée de tous. Le plus grand nombre restait plongé dans l'obscurité et la misère, et ne gagnait

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pas de quoi payer son loyer : « Si, par aventure, l'avocat, en plaidant quatre procès de suite, obtenait uno pièce d'or, il fallait la partager avec les praticiens qui l'avaient aidé. » Souveni ils ne recevaient de leursclients que des honneurs qui ne les faisaient pas vivre: « Romps-toi la poitrine, malheureux, pour trouver, après la fatigue d'un triomphe oratoire, l'échelle qui conduit à ton grenier décorée de palmes verdoyantes. . Ou bien on les payait en nature, on leur envoyait un jambon, des poissons, des oignons, quelques bouteilles de jietit vin. Faut-il croire Martial disant d'un certain avocat qu'il mettait ses loisirs à profit en conduisant des mules quand les causes ne venaient pas ? Le fait n'est pasinvraisemblal)le quand on voit dans Juvénal que les poètes sont réduits à se faire crieurs publics, boulan- „gers ou baigneurs. Cette dégradation de la poésie et do l'éloquence tenait à la même cause, à la décadence do goût, qui ouvrait la carrière des lettres à l'ignorance, et qui, en permettant à chacun de faire des vers ou des discours, amena tous les maux de l'excessive concurrence, le charlatanisme des uns et la misère des autres.

Après avoir recueilli dans Juvénal les plaintes et les amères réclamations de l'universelle pauvreté, nous ne devons pas oublier dans cette étude satirique 'de la société romaine les hommes placés au dernier degré de la condition humaine et sociale, les esclaves. Ils sont, en effet, des hommes aux yeux du poète qui les protège et les défend contre la dureté des maîtres. Le stoïcisme avait déjà rendu familiers au monde ancien ces sentiments de clémence. La philosophie, dans ses discours qui nous paraissent aujourd'hui des lieux communs, et qui ttaient souvent d'admirables prédications morales, touchantes par leur nouveauté et leur hardiesse, es ces-

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sait de rappeler l'égalité de tous les hommes, la communauté de leur origine, et à force de répéter que les esclaves valent quelquefois les maîtres, qu'ils peuvent avoir plus de qualités et de vertus, elle avait fini par désarmer l'aveugle barbarie du préjugé antique. Certaines circonstances politiques facilitaient i mtelligence de ces idées qui, dans un autre temps, n'auraient pas si bieu pénétré dans les esprits. Les proscriptions, a la in de la république, les délations journalières sous les nremiers Césars, mettaient en quelque sorte les maîtres à la merci de leurs esclaves, confidents de leurs secrets. Depuis qu'une tyrannie vigilante surveillait les paroles, les gestes et même les pensées, chacun était mteresse a s'assurer, par de bons traitements, la fidélité et le dévouement de ceux qui pouvaient être des espions domestiques. Le peuple même, que renouvelait sans cesse la race servile, en grande partie compose d affranchis, était sans le savoir, d'accord avec les philosophes protestant quelquefois contre la barbarie des lois relatives aux esclaves, et montrant au doigt dans les rues ceux qm passaient pour des maîtres cruels. Il fallait que ces idées et ces sentiments sur l'esclavage fussent devenus bien vulgaires pour qu'on les retrouve même dans les exercices oratoires proposés par les rhéteurs a leurs écoliers. Juvénal est-il l'écho des déclamateurs, des philosophes ou de l'opinion générale, il est dilficile de le décider Seulement il est remarquable que ses satires QUI n'épargnent personne, ne renferment sur les esclaves que des paroles de mansuétude. Le poêle, ordinairement si bon citoyen, oubliera son patriotisme pour montrer aux Romains d'une manière frappante, combien sont injustes les préventions contre la race servile : . Qu'étaient donc, après tout, les ancêtres des plus nobles familles de Rome? Des esclaves fugitits, des

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pâtres, ou ce que je ne veux pas dire'. » Il parlera comme Sénèque et les philosophes : « L'âme et le corps d'un esclave sont pétris du même limon que les nôtres. »

Animas servorum et corpora nostra Materia constare putat panbusque elementis*.

Il déplore l'insensibilité des maîtres, qui oublient de donner une tunique à leur esclave transi. Gomme sa conscience révoltée se soulève contre ce père de famille, fidèle aux cruelles habitudes d'un autre âge, insensible aux idées nouvelles d'humanité, qui donne à ses enfants le déplorable exemple de sa barbarie stupide envers ses serviteurs, qui fait de sa maison un lieu de torture où l'on n'entend que le bruit des verges, des chaînes, et les cris des malheureux! En plus d'un endroit, Ju vénal peint avec indignation les caprices féroces de ces matrones qui, pour le motif le plus futile, pour un détail de toilette, une boucle de cheveux à leur gré mal arrangée, faisaient déchirer de coups une pauvre fille. Lesl femmes, plus attachées aux anciennes coutumes, et donJ l'esprit était moins ouvert que celui des hommes aux in-( fluences de la philosophie, contii^iaient à penser qu'eni vers un esclave tout est permis. /il y a dans Juvéual un dialogue saisissant qui nous moritre comme en présence et en lutte le vieux préjugé et l'idée nouvelle. Une femme impérieuse et colère s'écrie : a Qu'on mette cet esclave sur la croix — Par quel crime, demande le débonnaire mari, a-t-il mérité le supplice? quel est le dénonciateur? où sont les témoins? Écoute, quand il s'agit de la vie d'un homme, on ne saurait y regarder de trop rès. — Que me chantes-tu là, un esclave est-il un

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