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dans les philosophes, ces éternelles invectives contre le luxe, qui nous semblent aujourd'hui des lieux communs d'école et des exercices de rhétorique, mais qui, dans l'antiquité, sont aussi raisonnables qu'éloquentes. Tous ces discours sur Tmégalilé des conditions, sur Tinsensibililé des riches et leurs dépenses extravagantes, ces appels à la générosité, ces éloges du pauvre dont on ne se souciait guère autrefois, tout cela nous avertit que le monde païen, éclairé enfin par l'excès de la misère, s'éveille à la charité. Le paganisme s'est attendri et réclame en faveur des misérables par la bouche de ses philosophes, de ses poètes et même de ses rhéteurs, qui font de la pitié le texte de leurs déclamations. Ne dédaignons pas ces protestations de la conscience humaine qui commence à entrevoir la justice sociale et des devoirs nouveaux; ce ne sont pas des cris de révolte, mais de douleur ; et si le poète, comme toujours, n'a pas montré beaucoup d'originalité dans ses injures contre le faste stérile et le luxe destructeur, s'il est encore ici l'interprète de l'opinion générale, sachons reconnaître du moins, sous la véhémence de ses paroles, l'opportunité de la plainte. Ce concert de malédictions et de conseils pacifiquement comminatoires va continuant pendant tout l'empire; Lucien mêlera à la forte voix de Juvénal sa raillerie lucide et son ironie pénétrante, jusqu'au moment ou les orateurs chrétiens, poursuivant le même but, mais changeant de langage, ajouteront à ces invectives contre les riches des accents de tendresse pour les pauvres, et feront de la charité un devoir religieux.
Bien que la littérature fût plus que jamais cultivée, et peut-être à cause de cette culture générale, leshommesde lettres n'étaient pas les moins malheureux. Une concurrence saii^ frein avait gâté et perdu les professions libérales que les richos ne soutenaient plus, appauvris qu'ils
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étaient eux-mêmes par de vaines profusions. Depuis qu'une rage incurable d'écrire possédait tant de gens, l'éloquence et la poésie ne nourrissaient plus la plupart des hommes de talent, réduits souvent pour vivre à louer leurs bras et à prendre des métiers de rechange. Les riches et les protecteurs se mêlaient de faire des vers, et, comme leurs futiles compositions ne leur coûtaient pas beaucoup de peine, ils ne songeaient guère à récompenser celles d'autrui. Les Mécènes nouveaux aimaient mieux entretenir à grands frais des bouffons, des jongleurs, des magiciens, des lions apprivoisés, et réserver leur argent pour les bizarres fantaisies du luxe. Leur générosité allait bien quelquefois jusqu'à mettre à la disposition d'un poète une de leurs maisons inhabitées pour y faire des lectures publiques : ils lui prêtaient la grande salle, leurs clients et leurs claqueurs : mais le mobilier improvisé, Testrade, les banquettes, restaient à la charge du poète, qui n'était pas assez riche pour acheter si cher sa renommée. Après avoir fait crouler les banquettes sous les applaudissements, il est surpris par la faim. Pour un Lucain qui peut dormir et rêver dans les beaux jardins de son opulente famille, combien d'autres n'ont que la gloire, n'obtiennent que des couronnes de lierre et de maigres statues, trop fidèles images, hélas 1 du poète affamé, qui accuseront auprès de la postérité l'ingratitude du siècle ! les historiens, dont le travail exige encore plus de temps, de constance, de papier et de dépenses, gagnent moins qu'un greffier; les maîtres de la jeunesse se rompent la poitrine dans les écoles, meurent d'ennui et de dégoût, obligés de répéter sans cesse les mêmes refrains de rhétorique, et, tout en montrant une patience qu'un père même n'aurait pas, ils sont frustrés de leur salaire, parce que les parents de leurs élèves ont besoin de tout leur argent pour subvenir à des folies somptueu-
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ses, pour payer des maîtres d'hôtel et des cuisiniers fameux : « Ce qui coûte le moins à un père, c'est l'éducation de son fils *. » Aussi le malheureux rhéteur finit par abandonner son école pour suivre le barreau, où il espère que son éloquence sera mieux récompensée. Là encore, il rencontre la misère. La profession d'avocat, autrefois si honorable, qui menait à la gloire et à la fortune, était bien dégénérée. Sous la république, l'avocat souvent ne recevait pas d'honoraires, mais sa nombreuse et reconnaissante clientèle le payait en suffrages dans les élections. Sous l'empire, quand l'éloquence du barreau perdit son influence politique, la profession ne resta plus gratuite, et une honteuse vénalité, souvent flétrie parles écrivains du temps, déshonora presque tous les grands orateurs. Les plus renommés se font accusateurs publics, les instruments des vengeances impériales, et leur avidité, soutenue par une éloquence féroce et sanguinaire, recueille les dépouilles des victimes. Princes et particuliers prodiguent l'argent à ces terribles talents; on les adule, on les comble de cadeaux, on leur envoie, pour leur faire honneur, des objets d'art, vases précieux, statues, et jusqu'à de riches vêtements. Marcellus Eprius et Vibius Crispus se firent ainsi une fortune dont l'énormité fui un scandale. Mais, lorsque le gouvernement modéré de quelques empereurs mit fin à ces continuelles accusations et ferma celte horrible carrière, les avocats dont le nombre s'était fort accru par l'appât d'un gain facile ofterta la méchanceté non moins qu'au talent, furent forcés de se rabattre sur les causes privées dont ils avaient dédaigné les trop faibles bénéfices. La place était occupée par les praticiens qui, profitant de cette absence des avocats, étaient deve-