‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 20 sur 139 · XCII, CXV, CXX · texte numérisé non relu

XCII, CXV, CXX

u Ceue juie dont je parle est sévère, chaste, sérieuse, solitaire et incompatible. » Bossuet, 4' serm. sur la Circoncision.

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pas de nous accuser nous-même de contradiction. Quand on veut écrire avec justesse et mesure sur cet esprit si divers, tantôt indépendant, tantôt asservi, qui porie parfois sa chaîne avec orgueil, mais qui sait la rompre, qui passe de l'entêtement doctrinal aux Hbres effusions de son cœur et do sa raison, on risque fort de paraître se démentir. On a l'air de flotter entre la censure et l'apologie. Mais il faut prendre son parti de ces contradictions apparentes auxquelles vous expose l'étude d'un philosophe qui n'est pas toujours semblable à lui-même, qui passe tour à tour de la servitude à la liberté, qui parcourt tous les tons de la morale, qui par iutempérence de langage tombe souvent dans les défauts qu'il prétend éviter, et qui, non-seulement dans l'ensemble, mais dans le détail même de son système, manque de rigueur et de fixité. Si nous paraissons vaciller sur cette doctrine mouvante, c'ej^t que nous sommes obligé d'en suivre les ondulations. Ainsi, à peine venons-nous de blâmer Sénèque d'avoir été trop fidèle à certaines habitudes stoïciennes que nous allons le louer pour avoir, sur certains points, ouvertement rompu avec elles.

On a souvent reproché à Sénèque son goût pour les paradoxes et les subtilités de l'école, grave reproche, qui ferait tort au morahste pratique, s'il était mérité, et dont il est juste d'examiner la valeur. La Harpe, pour répondre à l'admiration intéressée de Diderot, a déchiré Sénèque avec l'acharnement d'un enuemi personnel et le fanatisme d'un nouveau converti, comme si le philosophe romain était complice des impiétés ds son trop fougueux admirateur. Il le raille surtout de son amour pour les subtiles inepties de la scolastique stoïcienne; et, dans l'égarement de sa haine, il ne voit pas que Sénèque ne soulève ces questions et ne traite ces paradoxes que pour donner à son disciple l'ensemble de la doc-

LA MORALE PRATIQUE

trine, oq pour le mettre en garde contre ces subtilités, sans adhérer pourtant à ces laborieuses folies. C'est ainsi qu'il explique à Lucilius plusieurs dogmes stoïciens : si le bien est corps, si les vertus sont des cires animés, et quelques autres formules fort bizarres qu'on discutait dans les écoles.

Nous avons beaucoup de peine à comprendre de pareilles questions, aujourd'hui que la raison moderne plus pratique nous a débarrassés de ces arguties qui semblent uq déh jeté au bon sens. On s'étonne qu'une si noble doctrine ait compromis sa gravité dans la recherche de semblables problèmes. Nous oublions irop vite qu'à bien des époques et surtout au moyen âge on a plus d'une fois agité des questions aussi peu sensées et avec une ardeur belliqueuse qui allait jusqu'à verser le sang. L'oisiveté, Tabus de l'esprit, les entraînements de la dialectique, n ont-ils pas souvent donné naissance à des discussions aussi violentes que puériles? Les Grecs qui conversaient beaucoup, qui philosophaient en se promenant, qui traitaient les questions les plus épineuses sur la place publique et dans les écoles, où Ton pouvait interpeller le maître, ont dû s'exercer de bonne heure à ces artifices de langage et de raisonnement qui finissaient par se transformer en dogmes. L'envie d'avoir ra'san, la mauvaise foi dont il est difficile de se défendre dans une discussion orale, le plaisir, encore nouveau, qu'on trouvait dans le jeu du mécanisme logique, tout contribuait à perfectionner cet art de la dispute captieuse. Faut-il rappeler les Gorgias, les Hippias, qui se vantaient de n'avoir jamais été vaincus ? ISocrate lui-même fut obligé de mettre lesophisme au service de son bonsenspour réduire ces charlatans qui écha[ipaient toujours aux plus solides raisons et qu'il ne put prendre que dans les filets de leur propre dialectique. Le génie subtil des premiers stoï-

ciens grecs avait établi dans la doctrine un certain nombre de ces paradoxes qui reposaient souvent sur une équivoque, mais qui consacrés par le temps et l'autorité des maîtres avaient pris racine dans l'enseignement du Pur! que. Bien que l'esprit plus pratique des Romains ré^.nguàt tout d'abord à ces singulières propositions, il fallait bien, si on voulait passer pour un stoïcien instruit, les connaître et les examiner, soit pour en sonder la ^ mystérieuse profondeur, soit pour en découvrir l'inanité.

Les détracteurs de Sénèque n'ont pas voulu voir que s'ils'av.nture parfois dans cette sophistique, c'est uniquement pour complaire à Lucilius, qui, en adepte encore Laïf, sullicite des explications sur ces vaiues formules qu'il preud pour des articles de foi- Mais Sénèque déclare qu en mettant la main à ces bagatelles difliciles il ne fait que céder à la demande formelle de son ami*. Bien loin d'aimer cts arguties, il les condamne. Selon lui, elles peuvent aiguiser l'esprit, mais elles ne inanqueul jamais de gâterie cœur parla vanité. Au risque de rouipre avec les stoïciens, il ne craint pas de répéter sans cesse que ces subtilités importunent sa raison et la révoltent. Tantôt il s'en moque, tantôt il s'en indigne, et sur ce point son esprit et sa mauvaise humeur ne tari>.-enl pas^ Quand il a pris sur lui d'exposer un de ces parodoxes, pour répondre à un vœu de Lucilius et pour compléter son instruction stoïcienne, il a soin de répé-

L Morem gessi tibi. Lettre CVL — Scire desideras. CIX. — Perso vi quud exegeras. Ibid. — lUud loties tesior, hoc me arguiiienloium geiiere non delectari. LXXXV. Voy. LeUrei> LXVll, LXXXII,

CXllI, CXVll, etc.

2. Ma^is indigiiandum de islo, quaiu disputandum est. Lettre CXlll.— Libet ndeie meptias graecas. LXXXIL — Dissilio risu. CXlIi. — Lalrunculis liidimus. uVl, etc.

LA iMORALE PRATIQUE

1er, à la fin de sa lettre, qu'il faut laisser ces frivolités aux oisifs et entrer résolument dans le fond et l'esprit de la doctrine. Non-seulement on a tort de reprochera Sénèque son goût pour les subtilités de l'école, mais encore il fiiut reconnaître que tous les adversaires de la scolastique, c'est lui qui en a fait le mieux justice et qui s'en est moqué avec plus de finesse et de grâce.

Ce qu'on peut sans injustice reprocht^ràSénèque, c'est qu'il ait jugé ces paradoxes dignes d'être réfutés. Oubliant ses spirituelles sorties contre la dialectique puérile, il SH donne la peine d'expliquer, tout en les combattant, certains dogmes iuutiles et tombe sous le coup de ses propres épigrammes. Il a du reste la bonne loi de le reconnaître et ne craiut pas de convenir qu'il imite parfois ceux-là même dont il se raille *. Il cède à la tentation de montrer que lui aussi pourrait faire preuve d'adresse dans cette escrime de l'école. Môme, on relèverait facilemeut quelques endroits de ses lettres où le maître parle eu écolier non encore désabusé de certaines formules .sloïcienues consacrées dans les cahiers de philosophie. Comment un si grave moraliste a-t-il pu s'engager quelquefois dans ces divisions et ces distinctions qui ne disent rien ni au cœur, ni à l'esprit? C'est que ces questions si vaines ne paraissaient pas aussi indiiïérentes à celte époque. Elles occupaient une grande place dans l'enseignement de la philosophie *. La polémique desécoies rivales leur avait donné de l'importance. Toute école de philosophie qui a des adversaires se fait une scolastique pour attaquer et se défendre. On vit en sécurité au centre d'un dédale dont l'ennemi ne connaît pas

les détours. Ne voulant pas se laisser battre, on s'entête, on subtilise, pour conserver un dogme intact; par respect poir les principes, on admet les plus futiles couséqnen < s, les mots même deviennent sacrés et prennent la valeur des choses; et, pour e pas trahir la doctrine dont on est le d. fenseur, on finit, dans la discussion comme à la guerre, par adopter ce principe : « Dolus an virtus, quis in lioste requiral * ? »

Le lecteur étranger à ces que>tions trouve ces disputes indignes des grands esprits qui les ont soutenues, parce qu'il n'entend point retentir à ses oreilles ces formules d'une autre époque. Leur nouveauté pour nous rend leur absurdité palpable. Et cependant ces subtilités que nous méprisons avec justice, couvrent souvent de grande idées aussi bien que d'ardentes passions. Tous ces fils déliés finissent par former la trame d'une doctrine, quand ils ne servent pas à tresser un nœud pour étouiler un

adversaire.

Sénèque se donne la peine d'exposer et de combattre ces paradoxes de l'école, tout en les méprisant, parce que ces puériUtés faisaient illusion de son temps, que de graves personnages les étudiaient en fronçant le sourcil et la mine rébarbative, comme il dit lui-même en se moquant' ; eufin, parce qu'il veut faire entrer Lucilms l'épicurien dans le stoïcisme, en diri^'eant ses études, en lui faisant embrasser toute la doctrine, mais aussi en le mettant en garde c >ntre la sophistique de l'école. Il faut louer Sénèque d'avoir conservé son indépendance et rempU le devoir du véritable philosophe, quand il avertit les esprits curieux qui se perdent dans ces dédales

1. Olitn ipse me dimno, qui illos imitor dum accuso et veiba apertai œi uuperido. LeUreCXVU.

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