‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 24 sur 139 · Epict., Dissert., I, 29, 9; IV · texte numérisé non relu

Epict., Dissert., I, 29, 9; IV

ik-itsU'sAiSissbJl

^^^np^^

LA MORALE PRATIQUE

Rapprochement singulier qui fait honneur aux stoïciens ! Les chrétiens, en butte aux mêmes soupçons et à de plus cruelles persécutions, se défendaient de la même manière, et, pour prouver Tinnocence de leurs intentions, ils déclaraient qu'ils renonçaient aux biens de ce monde et qu'ils ne demandaient qu'à adorer avec un esprit pacifique le Dieu de leur religion.

Par ce qui précède , on voit que les idées du philosophe sont quelquefois si pures et si religieuses, qu'elles semblent empruntées à quelque Père de l'Église. Mais, si nous entrons plus avant dans Tétude de ces lettres, nous trouverons encore des sentiments et des prescriptions qui nous permettent d'appeler Sënèque un directeur de conscience.

Ainsi, son amitié pour Lucilius n'est pas une amitié ordinaire et mondaine. C'est une sorte dunion religieuse où les deux amis ne font qu'un seul cœur en philosophie. Le langage de Sénèque est celui d'un père spirituel : Lucilius est son enfant; ayant vu ses généreuses dispositions, il a mis la main sur lui, il l'a exhorté, il a guidé ses premiers pas; Une cesse de le surveiller. Quand il apprend que son disciple devient meilleur et qu'il fait des progrès dans la pratique, le maître se réjouit , il l'encourage, il va jusqu'à le suppherde persévérer. Le vieux philosophe se S3ot renaître dans son ami comme le père reverdit dans la jeunesse de son fils. 11 vit en esprit avec Lucilius, il l'entoure tellement de toute sa solli :itude qu'il assiste, pour ainsi dire, à toutes ses actions; en un mot, il est avec lui, tecum sum*.

Le langage de Sénèque est encore celui d'un directeur moral, quand il donne des instructions sur la manière

1. Tecum sum. Sic vive, tanquam quid'acias auditurus sim : imo tanquam visurus. Lettre XXXIL — Assero te mihi. Meum opus es. Lettre XXXIV. Voy. LeUrcs II, IV, V, XIX, XX, XXXI, elc.

d'enseigner la philosophie. Qu'on nous permette de dire que Sénèque a fait une excellente théorie du sermon moderne. Les Romains de celte époque, nous lavons dit, avaient transformé l'enseignement de la morale , et les philosophes, renonçant à la forme dida:tique de la philosophie spéculative des Grecs, faisaient souvent de véritables homélies devant les hommes de tou'e condition et de tout âge qui se pressaient autour de leur chaire. Dans ces discours animés, dans ces harangues morales, qu'on appelait des Exhortations, l'orateur n'exposaitpas une doctrine, il prêchait dans toute la force du terme, tantôt avec une conviction éloquente, tantôt avec une certaine ambition littéraire et mondaine. 11 faut entendre l'accent indigné ou railleur de Sénèque quand il parle de ces vains orateurs qui ne voient dans la morale qu'une matière à d'élégants discours, qui ne songent qu'à leur réputation et cherchent l'applaudissement; non pas qu'il dédaigne l'éloquence, iiralmire,au contraire, quand elle est naturelle et sincère, quand elle n'est parée que de sa force virile, quand c'est le cœur qui la rencontre et non l'esprit qui la cherche. Quoi! vous pensez à vous faire admirer devant des malades qui implorent votre secours, vous n'offrez que des phrases à des désespérés qui tendent les bras vers vous. Apportez-nous la lumière de la vérité, exhortez-moi à supporter les difficultés de la vie, parlez-moi de piété^ de justice, de tempérance, de chasteté; je n'ai que faire de vos gentillesses oratoires. Que je remporte quelque leçon salutaire, quelque résolution généreuse, et qu'en rentrant chez moi je sois meilleur ou plus capable de le devenir. Le philosophe doit , réformer les mœurs, préparer les âmes avec art, puis les pousser avec vigueur , sans s'amuser à des arguments subtils, sans rechercher les délicatesses de l'esprit, et songer toujours que le discours le plus sensible et le

LA MORALE PRATIQUE

plus profitable est celui qui ne s'attache qu'au remède et n'a pour but que le bien des auditeurs*. En un mot, Sénèque demande comme Bossuet : a Non un brillant et un lin d'esprit qui (^gaye, mais des éclairs qui percent, un tonnerre qui émeuve, un foudre qui brise les

cœurs*.»

Sénèque avait entendu, dans sa jeunesse, les plus célèbres de ces orateurs nouveaux qui s'étaient si vivement emparés des âmes. Il nous les peint avec une certaine complaisance émue et souvent avec la plus lumineuse précision. L'éloquence de ces sages fait penser à celle de nos grands sermonnaires, et quelquefois on est tenté de placer un nom moderne au-dessous de ces portraits romains. Voici, par exemple, Sextius qui a vraimentles apparences d'un Bossuet. Il entraînait l'assemblée par sa parole hardie, pleine de mouvements imprévus et de comparaisons magnifiques. Même en lisant ses discours, Sénèque s'écriait encore : « Grands dieux! quelle vigueur et quelle âme? il est au dessus de l'homme; il me renvoie toujours plein d'assurance et de foi. Dans l'enthousiasme qui me transporte, je défie la fortune Q.t voudrais me mesurer avec elle. Si haut qu'il place le souverain bien, il ne le rend pas accessible à nos etlbrts, et en excitant en nous l'admiration de la vertu, il ne nous ôte pas l'espoir delà conquérir.... Croyons donc Sextius quand, joignant le geste à la parole, il nous crie : «C'est psr ici que l'on monte au ciel; la frugalité, la tempérance, la constance, voilà les chemins. » Les deux Sextius,

1. Relictis ambiguitatibus et syllogisrais. Lettre CVIU. Ad rem commoveantur, iiun ad verba composita. Lettre LU.... Undique ad te manus tendunt... veritatis lumen oslendas. Ienr« XLVIIL Oratiu remedio intenta et totum in bonum audientium versa. Aut sanior domum ledcat, aut sanabilior. Lettre CVIII e\passim.

Page 1