‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 23 sur 139 · Bossuet, ibid · texte numérisé non relu

Bossuet, ibid

Dieu des prières intéressées et honteuses pour lui demander la satisfaction deleurs grossiers désirs*, et réprimande avec vigueur ceux que l'éloquent docteur apostrophait ainsi : Vous prétendez que Dieu et les saints épousent vos intérêts et favorisent votre ambition^.

Sur l'immortalité de Tâme, Sénèque n'est pas toujours d'accord avec lui-même. Sans doute, il ne croit pas aux fables du paganisme, il craint même d'énoncer une pauvreté en disant qu'il n'y croit pas. Mais, pour ce qui est de l'autre vie, tantôt il raisonne en stoïcien, admet le dogme de l'anéantissement et le développe avec une sécheresse et une bravade insupportables, bien différent alors de Socrate, qui cherche du moins à décorer la mort d'un beau nom, en l'appelant un sommeil; tantôt il aime à s'enchanter d'une belle espérance ; il ne fait plus le brave, et, appelant de tous ses vœux une autre vie, il rencontre les accents d'un chrétien. Il parle avec joie de ce jour où son âme, délivrée de la prison du corps, pourra revenir aux dieux dont elle émane ; pour lui la vie terrestre n'est que le prélude d'une vie meilleure; la mort n'est qu'un enfantement à l'immortalité. Toutes ces expressions sont chrétiennes. Sans doute les idées de Sénèque sont moins précises que celles de nos docteurs; ce ne sont point des croyances arrêtées, mais les aspirations sont grandes et pleines de ce calme religieux qui Drouve la sincérité *.

Il imagine ensuite pour les grandes âmes une sorte de paradis où les secrets de la nature leur seront dévoilés, où toutes leurs ténèbres seront dissipées, où elles jouiront d une sérénité sans lin. Mais ce qui est plus

1. Quanta dementia est hominum? turpissima voU diis insusurrant. Lettre X.

'2. Bossuet, sur le Culte dû à Dieu. 3. Lettre CIL

LA MORALE PRATIQUE

chrétien encore, il exhorte son ami, pour mériter ce bonheur de Tautre vie, à se nourrir de ces méditations sur l'immortalité qui épurent nos pensées, à considérer les dieux comme des témoins, à leur faire agréer ses aclion'i et à se préparer à réiernité, en layant sans cesse présente à l'esprit*.

Dans toute celte belle méditation sur l'autre vie, où les expressions sunt si sereines et le ton si pénétrant, on voit bien que Sénèque faisait usage pour lui-même de ces grandes idées de Platon, et que pour lui elles n'étaient pas seulement un texte de spéculation, mais encore une nourriture de l'âme'.

Je reconnais que pour feénèque, comme pour Tacite, ce bonheur de l'autre vie n'est réservé qu'aux grandes âmes ; ce ciel est fermé aux petits et aux infirmes, et la gloire céleste ne fait que couronner la terrestre. Mais du moins a-t-il bien vu par quels efforts et par quelles vertus on peut mériter cette immortalité, auand, plaçant dans le ciel Scipion l'Africain, non point pour avoir conduit de grandes armées, mais à cause de sa modération et de sa piété, il fait, pour ainsi dire, une épigraphe à l'oraison funèbre du grand Condé*.

En effet, il recommande souvent toutes les vertus pacifiques, et s'élève quelquefois jusqu'à la conception d'une espèce de charité. Ce sentiment, que Gicéron appelait déjà caritas, est développé par le stoïcien, qui se considère comme citoyen du monde entier.

U regarde tous les hommes comme tellement solidaires, qu'il compare l'humanité à une voûte dont toutes les pierres se soutiennent. Nous sommes tous les membres d'un seul corps, les hommes sont tous parents, puisqu'ils ont la même origine et la même destination. C'est la nature elle-même qui nous inspire un sentiment d'affection mutuelle et nous rend sociables. Aussi, est-ce un plus grand mal de faire que de recevoir une injure. G*est un petit mérite de ne pas nuire aux hommes, quand le devoir commande de les servir. Bien plus, tendre la main au naufragé, indiquer le chemin au voyageur égaré et partager son pain avec le misérable, ce ne sont là que les éléments de la morale K

Celui qui avait conçu de pareilles idées sur la charité devait reconnaître l'égalité. Selon Sénèque , tous les hommes sont égaux devant la philosophie. Nous sortons ^ tous d'une même origine, qui est Dieu, et la vertu seule établit une différence parmi les hommes. La sagesse est à tous; elle peut tomber dans l'âme d'un chevalier, d'un affranchi, d'un esclave, vains noms inventés par 1 ambition et le mépris*. Aussi n'est-il pas étonnant qu'inspiré par de pareils sentiments , Sénèque ait condamné avec éloquence, longtemps avant saint Augustin, les combats de gladiateurs», ni qu'il ait écrit, sur la manière de traiter les esclaves, une lettre tellement remplie de ce sentiment de la solidarité humaine , qu'on croirait lire le discours d'un tribun, tant son indignation est impru-

L Hœc cogitalio nihil sordidum animo subsidere sinit, niliil humile, nihil crudele. Deos rerum omnium es^e lestes ait ; illis nos approbari, illis in fulurum parari jubet et aelernitatem proponere. Lettre CIL

2. Juvabat de aeternitate animarum quserere, imo, mehercules, credere.... Dabam me spei taiitae : jam eram lastidio mihi. Ibid.

3. Non quia magnes exercitus duxit.... sed ob egregiam moderationem pielatemque. Lettre LXXXVL

1. Naufrage manum porrigat, erranti viam monstret, cum esuriente panem suum dividat? etc.... Lettre XCV, XLVIII, CIII.

2. Quid est eques Romanus, aut libertinus, aut servus? Nomina ex ambitione aut ex injuria nata. Lettre XXX. Bona mens omnibus palet : omnes ad hoc sumus nobiles. Lettre XLIV.

3. Homo, sacra res homini, jam per lusum et jocum occiditur. Lettre XCV.

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fi LA MORALE PRATIQUE

dente, tant est vif le sentiment des droits humains méconnus'.

Ce sout, sans doute, ces admirables passages, remplis d'un esprit presque chrétien , qui font dire encore aujourdliui à des adversaires de Sénèque qu'il avait emprunté sa morale à saint Paul, supposition gratuite qui ne fait que rehausser le mérite du philosophe païen, puisque ses détracteurs eux-mêmes semblent ainsi rendre hommage à la beauté de sa morale, tout en voulant lui en dérober la gloire.

Je ne fais point difficulté de reconnaître que toutes ces grandes idées de Sénèque ne sont qu'entrevues, (|u'elles ne sont le plus souvent que les nobles aspirations d'un hbre esprit qui s'élève un moment au-dessus de sa propre doctrine , et qu'on n'y rencontre pas le sentiment vraiment chrétien de l'humilité. Cette vertu n'était pas familière aux stoïciens. Ils font profession de braver la fortune, de provoquer le malheur et de s'égaler aux dieux. Ce langage, dont le sens est moins arrogant qu'il ne paraît, montre cependant les prétentions de la

secte

Toutefois, on trouve chez les stoïciens une sorte d'humilité. Se soumettre sans murmurer aux lois éternelles, céder à la volonté de la nature de Dieu, reconnaître sa faiblesse et son peu d'importance dans ce

1. Ce qu'il y a de plus hardi, c'est un parallèle des maîtres et des esclaves où Sénèque montre que ceux-ci sont souvent supérieurs à ceux-là, parce que, du moins, ils ne sont pas esclaves volontiireuient. Ces id-'es étaient d'autant plus dangereuses qu'il y avait à tiome des esclaves d'un graid mérite. Montrer le mérite des classps o[)priniées, c'est les appeler au droit commun C'e>t là l'origine de toutes les révolutions sociales. Aussi Sénèque re 'Onnaît Son imprudence, sans pourtant en redouter les suites : dicet nunc aliquis me vocare ad pileum serves et domines de fasligio suo dejicere. I :tlrc XLVII.

monde, voilà une espèce d'humilité qui souvent inspire Sénèque et qui remplit le livre de Marc-Aurèle. Mais à l'égard des hommes ils sont fiers et roides, et, s'ils supportent sans se plaindre la nécessité immuable, ils ne sont point endurants pour l'humanité.

On sait que les philosophes stoïciens, comme les chrétiens, étaient regardés de mauvais œil parles empereurs, qui les soupçonnaient de vouloir troubler l'État. Yespasien alla jusqu'à les chasser de Rome. Ces soupçons ne manquaient pas de fondement ou du moins de prétextes. La morale stoïcienne devait paraître provocante à des maîtres ombrageux, et tout prouve d'ailleurs que les stoïciens étaient audacieux dans leur langage, et que quelques-uns aspiraient à une sorte de martyre civique*.

Sénèque, plus humain, témoigne, comme les chrétiens , de son respect pour les puissances, et justifie le stoïcismç en déclarant qu'il n'y a point de secte plus paisible et plus amie de l'humanité; il monti^e que les philosophes recherchant avant toute chose la paix que recommande la philosophie, ils sont pleins de reconnaissance pour ceux qui leur assurent cette sécurité à laquelle ils aspirent^. Êpictète se défend à son tour, mais plus vivement ': Que nous importent vos palais, vos clients, vos habits magnifiques, vos joueurs de flûte? Est-ce que nous vous les disputons? Là-dessus nous vous cédons , mais cédez-nous en retour sur la science et la morale que nous connaissons mieux que vous'.

1. Plerique per abrupta, sed in nullum roipublicae usum, amb.liosa moite inclaruerunt. Tacite, Agr.,^2

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