Nicole, Manière d'étudier chrétiennement, fin
o. Unum excerpe quod concoquas. Hoc ipse quoque facio. Lettre IL Voy. Lettres XLV, LIX. etc
tous sens quelque grave pensée d'Épicure, apprenant ainsi à Lucilius comment on peut profiter de ses lectures
et s'édifier le cœur.
Tant de prescriptions sur la culture morale ne suffisent pas à la sollicitude si attentive de Sénèque. Ce n'est ()oint assez de recueillir l'éloquente parole des sages, de se nourrir de bonnes pensées par la lecture, de s'en pénétrer par la méditation journalière. L'âme n'est pas encore assez protégée contre elle-même, puisque dans la retraite la plus philosophique les pissions ne laissent pas de mettre notre vertu en péril et d'ébranler nos plus fortes résolutions. Ici nous rencontrons une recommandation dont l'extrême délicatesse prouve que certains philosophes anciens, dans leurs préceptes, tenaient à ne rien oublier de ce qui peut assurer la perfection intérieure augmenter la vigilance sur soi-même et faciliter le progrès moral. Sénèque engage son disciple kmettre,^ pour ainsi dire, son esprit sous la garde de quelque sage illustre des anciens jours, dont la mémoire vénérée devienne Tobjetd'un culte, qui soit à la fois un exemplaires' de vertu auquel on s'efforce de ressembler, et une sorte de témoin qu'on craint d'offenser. Faites-vous un portrait de son esprit et de son visage, vivez comme en la présence et sous le regard de ce surveillant invisible dont l'autorité sanctifiera vos plus secrètes pensées. Ghoisis-\ sez ainsi pour modèle et pour gardien celui dont vous admirez le plus la conduite et les maximes, Gaton, par exemple; ou si son austérité effraye votre faiblesse, prenez Lélius ou tel autre dont vous préférez l'esprit plus doux et la vertu plus indulgente. Sans vouloir faire une comparaison forcée et profane, il nous semble que l'âme chrétienne qui se place sous la garde d'un saint homme béatifié, qui en iait l'objet d'une dévotion particulière, qui se propose surtout de l'honorer en l'imuant, suit la
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recomraandalion de Sénèque, en ajoutant, il est vrai, à celte pratique froidement raisonnable de la philosophie le soutien de la prière et les délices d'un commerce mystique '.
11 serait étonnant que dans ces préceptes si nombreux sur la surveillance morale, Sénèque n'eût pas rencontré l'examen de conscience. Non-seulement il le recommande, mais il le définit avec précision et le peint avec complaisance, en homme qui trouve une singulière douceur dans cette utile pratique. Selon lui, ce qui nous perd, c'est que nous ne songeons jamais à passer en revue nos actions. Lui-même nous apprend qu'il ne manquait pas k ce devoir de chaque jour, vantant le doux sommeil qu'il goûtait après cet examen scrupuleux qui soulageait son cœur. Il faut citer ce passage bien connu, mais si plein d'effusion et de grâce morale, qui nous permet d'ailleurs de pénétrer dans la vie intime du philosophe et d'assister à ses plus secrets sentiments : « Nous devons tous les jours appeler notre âme à rendre ses comptes. Ainsi faisait Sextius. Sa journée terminée, avant de se livrer au repos de la nuit, il interrogeait son âme : De quel défaut t'es-tu aujourd'hui guérie? Quelle passion as- tu combattue? En quoi es-tu devenue meil-
I. Aliquem habeat animus, quem vereatur, cujus auctoritate eliam secretura suum sanctius faciat.... illum libi semper ostende, vel custo.iem vcl exemplum. Lettre XL Voy. Lettres XXV, CIV.
Remarquons en pissant que ce précepte de la philosophie et de la religion peut être efficace aussi en littérature. Racine, qui poursuivait la perfpclinn de lart comme d'autres aspirent à la perfection morale, avait imposé cette règle à sa conscience littéraire : « De qti( 1 front oserais-je me montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ces grands hommes de l'antiquité que j'ai choisis pour modMes?... Voilà les vrais spectateurs que nous devons nous proposer, et nous devons sans cesse nous demander : que diraient Homère et Virgile, s'ils lisaient ces vers? Que dirait Sophocle, s'il voyait représenter cette scène? » Préf. de Britannicus.
■'ifSlïfi'
leure ' Quoi de plus beau que celle habitude de repaser ai^s'i loule sa journée! Quel sommeU que ce u. qm succède à celte revue de soi-même ! Qu'il «^t. «a '-, Ffond et libre, lorsque l'âme a reçu ce qui lui revient d'éloi ou de blâme, et que soumise à sa propre surve.llancf ^ sa propre censure, elle informe secretemen lance, a =-. vj et rempissant envers
rLt^c^: de «; Je - ci. â;mon tribunal SrJd on a emporté la lumière de ma ^^^^^ femme, par égard pour ma coutume, a fait . ence )e commence une enquête sur toule ma journée, je reviens sunTules mes actions et mes paroles. Je ne me dissimule ien îe ne nie passe rien. Eh! pourquoi craindrais-je îen'visager une seule de mes fautes, quand je puis me dire • Prends garde de recommencer, pour aujourd hn fe te pardonne'. » Quelle attention sur soi-même, quel iccenrde joie paisible et quelle gravilé charmante dans ctle confidence ! Outre la beauté morale de ces scrupules, on aime h contempler ce tableau domestique ou un phi- WoDhe païen en face de lui-même, à côté de sa femme entu^sl se confesse av.c sincérité, s'absout conihtion de ne plus retomber dans les mêmes faute^, et se uge enfin, non point, il est vrai, avec la terreur rehgieuse i-Le âme qui rend compte à Dieu, mais avec celte^tention indulgente qu'un homme qui ne rekve que de a conscience se doit à lui-même quand il ne veut pas se décourager dans la pratique du bien.
Sénèque n'est pas le premier auteur de ces précep e deouis longtemps recommandés par la philosophie. Tel de c on!eils a été donné déjà par Epicure tel autre, nous enonTde le voir, par Sexiius. Nous le disons pour qu'on ne soit pas tenté d'altribuer k de prétendus rap-
l. Delà Colère, 111, 36. Voy. Lettre LXXXIII.
LA MORALE PRATIQUE
DANS LES LETTRES DE SÉiNÈQUË.
ports de Sénèque avec les premiers chrétiens celte sagesse qui peut paraître nouvelle. La gloire de Sénèque est d'avoir recueilli dans toutes les doctrines ces prescriptions éparses, d'en avoir compris l'utilité, d'en avoir fait usage pour lui-même, et, en les réunissant dans ses ouvrages comme il les pratiquait dans sa vie, d'avoir enrichi la science morale et l'art de conduire les âmes.
Dans cette comparaison de Sénèque avec les chrétiens, qui manque nécessairement de rigueur, puisque le dogme fondamental n'est pas le même, il ne faut pas vouloir énumérer toutes les ressemblances, de peur de soulever imprudemment des objections faciles et de forcer par trop d'insistance la vérité du rapprochement. En pareille matière, la raison et le goût littéraire vous commandent également de ne pas entreprendre un parallèle trop exact, d'indiquer les rapports les plus frappants, en se gardant bien d'employer l'appareil d'une démonstration régulière qui risquerait fort de ne paraître qu'un laborieux paradoxe. Notre dessein, en effet, n'est pas de confondre la doctrine stoïque avec le christianisme, mais de montrer simplement que la philosophie, au temps de Sénèque, était devenue §i pratique, si attentive aux besoins les plus délicats de l'àrae, si amoureuse de perfection intérieure, que son enseignement, malgré la diversité des dogmes, mérite l'honneur d'être rapproché de la direction chrétienne. Aussi, sans vouloir épuiser notre sujet, nous nous bornerons à signaler rapidement quelques points de ressemblance, ne fût-ce que pour éviter le reproche de les avoir omis.
On pourrait inscrire en tête de bien des lettres de Sénèque à Lucibus les titres que présentent souvent les lettres spirituelles de nos directeurs, sur le bon emploi du temps, sur les occasions et les tentations, sur la présence de Dieu, sur la mauvaise honte, sur les convor!=;ions
lâches, sur la persévérance et l'impënilence finale, sur les ujaux attachés à un état de grandeur, sur la solide gloire, sur la préparation k la mort pour la rendre digne et courageuse. Il est arrivé plus d'une fois que des âmes chrétiennes un peu simples, peu versées dans la connaissance de l'histoire et des doctrines, ont trouvé dans certaines lettres de Sénèque un sujet d'éditication et un aliment h leur piété, sans même soupçonner qu'elles étaient en commerce criminel avec un païen.
Dépareilles méprises sont naturelles quand les sujets, le langage, l'accent contribuent également à l'illusion. 11 u est pas jusqu'à l'orgueil stoïque qui ne disparaisse quelquefois pour faire place à une résignation confiante et à une touchante humilité. Ainsi, sur les misères de la vie, Sénèque enseigne à se soumettre à la volonté de Dieu. La vie est rude, pleine de disgrâces, non est delicatares vivere; dans ce chemin pénible tout homme chancelle, fléchit et tombe; mais on doit supporter sans murmurer les nécessités de sa condition, recevoir les ordres de Dieu et s'abandonner à lui*. C'est dans cet esprit qu'il adresse à Lucilius malade une lettre sur le bon usage des maladies, où il montre que les soulfranc^s sont une épreuve et une gloire pour la vertu 2. Lui-même il donne l'exemple et se fait un honneur non pas seulement d'obéir à Dieu qui lui envoie ses maux, mais d'acquiescer à ses ordres rigoureux, sans tristesse, du fond de son cœur^ disant comme Fénelon, avec une confiance moins
l Oplimum est, pati quod emendare non possis; et deum, qiio uuctore cuncta proveniunt, sine murmuralione comitari... hic e>t magniis animus qui se deo Iradidit. Lettre CVII.
'1 Est milii crede, viituti eliara in lectulo locus.... 0 quain mâ'^na erat gluiiae materia, si spectareraus segri. Lettre LXXMII.
3° Non pareo Deo, sed assentior ; ex animo lUum, non qujd nscesse est, scquor. Nihil unquam mihi incidet, quod tns^.is excipi^m, «luod uialo vullu. Lettre XCVI.
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éloquente sans doute : « h baise la main qui rrCécrase et f adore h bras qui me frappe^ . »
Non moins sévère que les Pères de l'Église et les docteurs modernes, Sénèque condamne les spectacles, qui, pour lui, sont la perle des mœurs. Il montre que dans ces représentations périlleuses le vice se coule dans les cœurs sous des formes aimables, et que le théâtre développe en nous tous les germes de Tavarice, de l'ambition, de la concupiscence, de la cruauté, prévenant ainsi Nicole et Bossuet, dont les Maximes et réflexions sur la comédie ne font que présenter sur toutes ses faces la pensée du stoïcien ^.
Sans parler de beaucoup d'autres ressemblances qu'il y aurait un scrupule puéril à vouloir relever trop curieusement, on pourrait montrer Sénèque écrivant des lettres de consolation, faisant dans son traité des Bienfaits un recueil de cas de conscience sur la bienfaisance, et dirigeant contre les stoïciens relâchés qui levaient les scrupules avec des distinctions corruptrices, une sorte de lettre provinciale^.
Le stoïcisme avait ses faux adeptes, qui affectaient d'en pratiquer les austères maximes, et ses sophistes, qui essayaient d'en faire fléchir les principes. Les doctnnes philosophiques ne sont pas plus que les religions exemptes de ce mal inévitable dont ni les unes ni les autres ne
t. Fénelon, Afi'dCation pour un malade.
2. Nihil est tan: damnosum bonis rr.oribus, qiiira in aliquo sppctaculo (lesidere; tune en m per voluptatem facilius vilia suirepunL....avariorredeo, ambiliosior, luxuriosior, imo veru crudcliur quia inter homines fui. Lettre VIL
« Tuuies leurs pièces ne sont que de vives représentations de passions, d'orgueil, d'ambition, de jalousie, de vengoange, etc. » Nicole, de la Comédie, ch. vi.
3. Non débet excusaliones vitio fhilosophia suggerere. Nullam habet spem salutis aeger, quum ad intemperantiam medicus horlatur- Lettre CXXIII.
doivent être rendues responsables. Les hypocrites devaient être assez nombreux dans une secte qui avait adopté certaines marques extérieures, un costume, un maintien dont la dignité sévère imposait le respect a la foule. Une robe longue, des cheveux coupés ras, la pâleur (le l'insomnie, une parole courte et rare, une démarche grave, un visage où se lisait la vertu*, tel était l'extérieur d'un stoïcien, sous lequel se cachaient souvent des débauchés et des traîtres dont Tacite, Juvénal et Lucien ont fait justice. Sénèque ne parle point de leurs turpitudes, comme Tout osé faire les satiriques; mais il n'épargne ni le faux zèle des uns, ni la sagesse banale des autres, ni surtout les dangereux sophismes de ces dialecticiens corrupteurs qui, sous Tautorité de la doctrine stoïque, fournissent aux vices des excuses, et enveloppent dans les formules sacrées de la philosophie leurs détestables maximes, enseignent, par exemple, que le sage seul sait faire l'amour, que seul il possède Tart d'être bon convive et de bien boire. Sous prétexte de ne refuser au sage aucune qualité, conformément à la doctrine, ils lui accordaient même la perfection dans le vice, et lui permettaient ainsi de satisfaire ses passions sans abjurer sa foi philosophique, et de pécher honnêtement. « Le malade, dit Sinèque, est hors d'espérance de guérir quand le médecin lui conseille de faire la débauche*. » Ou croit entendre Bossuet s'écriant : « 0 Seigneur , faites-nous justice contre ces ignorants médecins qui, pour trop épargner le membre pourri, fout couler le venin au cœur^ » 11 faut les comparer, dit encore Sénèque, « à ces empiriques dont l'enseigne annonce des remèdes, cl