‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 46 sur 139 · IIS · texte numérisé non relu

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UN PCÊTE STOÏCIEN.

UN POËïE stoîcii:n.

lâchement dénoncé sa mère pour se sauver lui-même, revint à de meilleurs sentiments, récita à ses derniers moments des vers vaillants de son poëme, et crut peutêtre mourir en héros pour s'être enivré une dernière fois d'héroïsme épique.

^ Ce fut pour des raisons analogues, on peut le croire, , que Perse se tint sur la réserve avec Sénèque. Il le connut assez lard, dit le biographe, et ne se laissa pas prendre aux charmes de son esprit. On conçoit que Perse ne se soit pas livré à ce stoïcien homme de cour, à la fuis philosophe et ministre de Néron, et qui pouvait, aux yeux des hommes sévères, passer pour un transfuge. Sa vie, son esprit, son style devaient également déplaire aux rigoureux adeptes du stoïcisme et à l'intégrité doctrinale de Perse. Les concessions faites par Sénèque aux nécessités de la politique et aux modes littéraires paraissaient être autant de démentis à sa doctrine. Gomme ministre, il trahissait les principes; comme philosophe, il donnait la main à toutes les écoles ; comme écrivain, sa manière facile et brillante et sa riche abondance s'éloignaient de la roide concision recommandée par la secte. Jusque dans le style, Sénèque était pour les gens rigides un esprit corrompu, et un corrupteur d'autant plus condamné que ses exemples étaient contagieux et que presque personne n'avait la force de résister à l'attrait de cette éloquence Eouvelic. Nous savons d'ailleurs que Sénèque était sévèrement jugé par ks philosophes et les mécontents politiques; et plus d'une fois dans ses ouvrages il s'est défendu à mots couverts, sentant le besoin de faire son apologie et de répondre aux murmures de l'opinion stoïcienne. Parmi ces esprits d'élite et ces nobles caractères qui entouraient Perse, il faut enfin nommer le plus grand de tous, Tnraséas, qui avait pour le jeune poète, son proche parent, une amitié toute particulière. Perse a

vécu dix ans dans la familiarité de ce grand hommer, et l'accompagnait partout, même dans ses voyages*. Tandis que Gornutus a été le théoricien et pour ainsi dire^ le docteur de cette illustre compagnie, Thraséas en a été le politique militant. Si Thraséas n'était pas si connu, si son nom seul ne parlait pas assez haut, on serait en if £eine de trouver des paroles qui répondissent à 1 admi- ^ ration qu'inspire ce personnage, dont on a essayé, dans ces dernières années, de rabaisser le caractère en un savant ouvrage que nous épargnons en ne le désignant pas, comme s'il pouvait importer à quelqu'un d'avilir celui à qui Tacite a donné cette louange qu'il était la vertu même.\Pour moi, je préfère Thraséas à Gaton, qu'il avait pris pour modèle, et je le considère comme le plus bel exemplaire du stoïcisme raisonnable i Je ne fcais ce qu'on peut reprocher à ce héros sans jactance, aussi doux que ferme, qui craignait, disait-il lui-même. %^ ^ ^^-^ de trop haïr le vice de peur de haïr les hommes, qui garda une bonne grâce tranquille et de la mansuétude dans des luttes où sa tête était en jeu, qui, sans jamais , se soumettre à rien qui pût être réprouvé par sa conscience, n'exposa jamais non plus inutilement sa vie, la ménageant pour le bien public, et, sans faire au pouvoir une opposition jalouse ou tracassière, ni rechercher, comme les autres stoïciens, la popularité de l'impertinence, sut repousser au sénat toutes les mesures injustes, cruelles ou malséantes par son vote ou par son silence : car telle était l'estime qu'il inspirait que tout l'empire tenait les yeux fixés sur lui, qu'on recueillait nonseulement ses paroles, mais, si l'on ose dire, son silence, et que les provinces lointaines s'occupaient de ce

1. Ipse etiam decem fere annis summe dilectus a Paeto Thrasea est.'ita ut peregrinaretur quoquc cum eo aliquando. Fie de Perse,

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UN POÈTE STOÏCIEN

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queTliraséas n'avait pas fait. Néron lui-même était désarmé par ce paisible courage et rendait hommage à rinU'grité de cet homme, dont il aurait voulu, disait-iJ, être l'ami, et qu'il respecta jusqu'au moment où, fou de terreur après le meurtre de sa mère Agrippine, il ne put plus supporter le regard de cette conscience incorruptible, ni Timporlune vertu de ce sénateur qui, seul, ne voulut pas s'associer par sa présence à l'apologie du parricide, et, pendant la lecture de la lettre de Néron, sortit du sénat. Sa mort, qu'on ne relit jamais dans Tacite sans une émotion nouvelle, est une des plus belles de l'antiquité. Cette dernière promenade dans ses jardins avec ces hommes et ces nobles dames qui s'empressent autour d'un proscrit aimé, cet entretien solitaire avec un philosophe sur l'immortalité de l'âme, sa prière aux assistants de se retirer pour ne pas partager son sort, ses supplications à sa femme qui veut mourir avec lui et qu'il conjure de se conserver pour leur fille, sa joie en apprenant que son gendre n'est pas condamné avec lui, les mâles et paternelles paroles qu'il adresse au jeune questeur lui-même chargé de surveiller sa mort, l'incomparable beauté de son exclamation suprême quand, regardant couler le sang de ses bras, il s'écrie : « Faisons celte libation à Jupiter Libérateur ! » tant de grandeur simple dans la mort comme dans la vie laisse à peine comprendre comment il s'est rencontré un écrivain honnête pour décréditer cet homme magnanime, qui, après avoir montré toujours une fermeté bienséante et discrète, a porté sa simplicité et sa douceur jusque dans l'appareil usité d'un trépas stoïcien.

On se figure aisémenf quelle a été l'influence de l'hraséas sur Perse. Une familiarité intime de dix ans avec un si K''and caractère a dû élever le cœur du poète, ou du moins le retenir sur les hauteurs oii l'avait déjà

placé la fière doctrine de Gornulus. Il n'est pas souvent donné à un jeune homme généreux, épris d'études morales, de voir k ses côtés, dans sa famille, le modèle des vertus recommandées par la philosophie. Et combien ne doit-on pas s'attacher à une doclrine sublime quand on peut s'entretenir tous les jours avec l'homme qui, dans sa vie, en représente les principes! Je sais bien que la sombre ardeur de Perse , sa poétique roideur, ne ressemblent pas à la tranquille et naturelle intrépidité de Thraséas; mais l'un était un jeune homme enivré de fortes maximes, un solitaire échauffé par l'étude, l'autre un homme mûri par l'expérience , mêlé aux affaires et sachant se plier aux nécessités de la vie et de la politique. Pour moi, quand je lis certains beaux vers de Perse, je me figure volontiers qu'ils ont été inspirés par la vue de Thraséas. Qu'on nous laisse le plaisir de croire que le poète pense à lui lorsqu'il s'écrie : « Puissant maître des dieux, pour punir les tyrans, montre-leur la vertu, et qu'ils sèchent de regret de l'avoir abandonnée. »

Virtutem videant intabescantque relicta*.

Vers admirable d'énergique concision, où l'on croit voir Néron en présence de Thraséas. Quoi qu'il en soit de ces conjectures qu'on pourrait multiplier, les vers de \ Perse prennent un intérêt nouveau quand on songe qu'ils ont été écrits sous les yeux de ce touchant personnage, /f vqu'il les a sans doute approuvés, et qu'ils ont peut-être p remué ce grand cœur.

X) [On risquerait de ne pas bien comprendre le caractère ^ de Perse et de ses écrits, si nous négligions de parler des ^^, femmes qui l'ont gntouré de leur solUcitude, à laquelle le poète répondait, dit la notice, par une tendresse exem-

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piaire. On a janté l'amour qu'il avait pour sa mère pour sa sœur, pour sa tante. La douceur de ses mœurs' daiJleur.s et sa modestie virgirale donuentà penser que son ame a du beaucoup à la société de ces nobles femmts, d auiant plus que la cjiélive santé de ce bel adolescent de grande espérance rendait plus empressées autour lie lui toutes ces mains diversement malerneiles •; mai= là encore, dans cette élégante et plus douce compagnie de matrones, Perse retrouvait les souvenirs, les traditions, les vertus du stoïcisme. II a pu connaître dans son enfance une de ses parentes qui avait donné le plus étonnant exemple de ce courage viril m,e les Romains estimaient avant tout dans les femmes.>llo était en efiet, de la famille, celte Arria qui , pour encourager son mari I œtus à se soustraire au supplice par une mort courageuse, s? fra^,pa d'jbord elle-même, et mourante, tirant de son sein le poignard tout sanglant, le présenta à son mari avec ces paroles immortelles : . Tiens, mon cher l'œtus, cela ne fait pas de mal. . (Ce Irait d'I.éicisme stoique. Cita, dit Pline, dans toutTunivers, célèbre i,ar l'erse encore enfant dans ses premiers vers aujoiird hui perdus, était le plus beau titre de gloire dé celts lamille, et devait être pour toutes les femmes de celle maison patricienne comme uu modèle proposé à leur émulation. Nous pouvons juger de leurs sentiments par ceui d une de ces mairones, cousine de Perse de la seconde Arria, digne fille de la première, qui, malgré les prières de son mari Tliraséas voulut mourir avec lui et, comme lui, se fit ouvr.rles veines. N'est-il pas oermis de supposer que ce sont les femmes de la famille de ( erse qui, comme nous l'avons dit, se pressent autour

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de Thraséas condamné et font cortège à son infortune î .- Il ne faut pas oublier qu'à cette époque les matrones se faisaient quelquefois instruire dans le stoïcisme, que dans ces temps de périls la plus grande gloire pour elles était de ressembler aux hommes, de braver par leurs discours et par leur conduite la corruption et la tyrannie du jourADepuis que sous le règne de Claude, par un affrancïïî^ement subit, par une horrible nouveauté pour des Romains, les femmes, qui, sous la répubbque, vivaient dans l'obscurité et la dépendance, s'élevèrent tout V . à coup , les unes par Taudace et le génie du crime, comme Àc^rippine, les autres, comme Messaline, par la fureur iaouïe de leurs déportements, quand elles devinrent une puissance, jouèrent un rôle politique, se mêlèrent aux intrigues du palais, et, dans la première ivresse de leur émancipation , prirent plaisir à violer, non-seulement les lois de la vertu, mais les règles de la pudeur, alors, par une réaction naturelle, parurent des femmes honnêtes, étalant leur vertu comme d'autres étalaient leur indécence, demandant à la philosophie, avec des principes solides, des maximes agressives, empruntant aux hommes leur parole sentencieuse et brève, leur langage intrépide , et capables d'ailleurs d'égaler et de surpasser souvent leur héroïsme : vaillantes femmes, doni la force n était pas toujours dépourvue de grâce, qui voulaient, en mourant, s'associer à la gloire de leurs époux, comme les femmes de Taetus, de Thraséas, de Sénèque, dont la fidélité et la mâle constance étaient ensuite proposées en exemple, et que, par une torie de canonisation profane, l'admimtion universelle meftait dU rang des femmes stoïques [Perse n'a jamais vécu éloi- iitU^ gné de ce cercle de graves matrones, composé de sa mère, de sa sœur, de sa tante et de ses admirables cousines. H a trouvé un abri pour sa candeur, un encouragement

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pour sa jeune vertu dans cette société pudique et sévère où régnait le souvenir de la première Arria, et qui s'armait d'avance de courage contre des périls à venir et iaciies à prévoir. Il a pu s'entretenir souvent avec la seconde Arria7~qui se montra la digne fille de sa mère ; il a contribué sans doute à lormer l'esprit de la jeune Fannia, fille de Thraséas, celle qui devint la femme d'Helviilius , et qui donna plus tard pour la troisième fois dans cettfi famille l'exemple du même dévouement conjugal.; Ainsi le poète a trouvé autour de lui le stoïcisme sous toutes les formes, dans les doctes entretiens avec les philosophes, ses maîtres et ses amis, dans les conversations familières avec des politiques tels que Thraséas, et jusque sur le visage aimable de ces futures héroïnes*.

Ou peut appliquer îi toute cette famille ces mots de Tacite parlant de l'un de ses membres, d'Helvidius : « Il suivait les maximes de ces philosophes qui ne reconnaissent d'autre bien que la vertu, d'autre mal que le vice, et qui ne comptent la puissance , l'éclat du rang et tout ce qui est hors de l'âme ni pour un bien ni pour un mal. Opiniâtre dans l'honnête, inaccessible à la crainte, on ne pouvait lui reprocher peut-être qu'une passion, la dernière dont se dépouille le sage, l'amour de la gloire. » RecU pervicax, constans advevsiu metus, eranl quihus appetentior famx videretur, qmndo etiam sapientibus cupido glorix novissima exuitur^. Ces mécontents à

1. Pline le Jeune a beaucoup connu Fannia, et, en nous apprenant qu'elle ressemblait en tout à sa mère, il nous peint lune et l'autre : « Quae castitas illiusl quae sanctitas! quanta gravitas, quanta constantia!... Eadem quam jucunda, quam comis, quam deni({ue (quod paucis datum est) non minus amabilis quam Yeneranda!... Utramque colui, ulramque dilexi, utram magis, nescio. » lettre VIL

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