Tacite, Dialogue sur les orateunj
UN POÈTE STOÏCIEN
UN POÈTE STOÏCIEN
mores ^l «Cette scène des lectures publiques se reproduit dans ces riches soupers où, tout en vidant les coupes, DOS Romains, bien repus, demandent si on jie leur lira pas quelqu'une de ces poésies charmantes\Jl ne manque jamais de se trouver là un amateur qui se lève, et, après avoir balbutié une excuse de sa voix naturelle, où son nez a plus de part que sa langue, change aussitôt de ton, et de son plus doux axenî , de sa plus molle prononciation, distille les vers de quelque héroïJe galante. La politesse \eut que Ton applaudisse avec fureur. La gravité de Perse, sa sincérité, sont choquées surtout de ces exagérations de la louange mondaine, de ces mensonges polis qui vont si mal à des bouches romaines. Il ne voudrait pas pour lui-même de ces éloges de commande qu'on prodigue servilement à de riches métromanes. ; « Pour moi, s'il m'échappe en écrivant quelque trait heureux (je reconnais que c'est là un phénix bien rare); mais enfin s*il m'échappe un trait heureux, je ne craindrai pas la louange, car je n'ai pas un cœur insensible. Mais que je regarde comme la règle souveraine du goût vos exclamations d'usage : bien! très -bien! charmant! non, je n'y puis consentir; car voyez ce que vaut ce cri : c'est charmant! A quoi ne l'applique-t-on pas? Le refuse-l-on même à V Iliade d'Auius ivre d'ellébore ? aux petites élégies que dictent nos grands, lorsqu'ils digèrent, et à toutes le^ bagatelles qu'on écrit sur un lit de citronnier^? » Bien plus, ces louanges sont en quelque sorte achetées T on ne les donne pas, on les vend. Les applaudisseurs sont des convives, de pauvres clients que i'amphitryon-poéte nourrit et habile, o Vous servez sur votre table quelque mets délicat, vous donnez un manteau usé
à un de vos clients transis, et puis vous dites : « J'aime la vérité, dites-moi la vérité sur mes vers. — Eh ! comment le peuveB t-ils? Voulez-vous que je vous la dise, moi? Eh bien! vous êtes un vieil imbécile de faire de petits vers avec ce gros ventre*. » Le trait n'est ni spirituel ni poli, et nous ne le citons que pour montrer jusqu'où va l'impatience de ce satirique philosophe en présence de ces usages mondains qui lui semblent des attentats à la sincérité et à la dignité romaine. I Ces ridicules, assez innocents et pardonnables, du beau monde ne méritaient pas peut-être tant de colère, et Perse, quelque prompt qu'il fût à s'émouvnir, ne les aurait pas attaqués avec tant de mauvaise humeur, si ces travers de la littérature ne lui avaient paru annoncer une dégradation des mœurs d'autant pins dangereuse et haïssable que l'exemple venait de Néron. Le ressentiment poHtique donnait plus d'amertume à ces protestations littéraires. Mais si la susceptibilité morale du satirique peut nous paraître sur quelques points excessive, il faut du moins lui savoir gré d'avoir vu nettement, et un des premiers, quels délauts menaçaient la littérature romaine. Perse les a signalés avec une précision remarquable. Bien qu'il n'eût pas le goût très-pur, et qu'il soit loin d'avoir laissé dans ses ouvrages des modèles irréprochables, son honnêteté et celle de ses amis lui donnèrent une rare pénétration en des matières purement htlérairesJQuand on a l'habitude de tenir haut sa pensée , on aperçoit de loin dans toute leur petitesse les ridicules du jour et les modes éphémères. Ainsi, sans parler des fadeurs ou des frivoHtés que nous avons fait connaître, la littérature était en proie à une autre maladie dont il reste des traces profondes même dans les
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plus célèbres écrits du temps, dans Lucain, Juvénal et I Sénèque, je veux dire le goût et la recherche d'un certain / sublime, ce que Perse appelle
î Grande aliquid, auod pulmo animse prselargus anhelet •.
La récitation répondait au style, et on eoflait la voix pour débiter des vers enflés. On se croyait sublime et on n'était qu'ampoulé.jGhez nous, Chateaubriand mit |à la mode un style'^pareil dont nous nous sommes /peut-être trop corrigés en nous jetant dans l'excès ^j ( contraire. À Rome, sous Tempire, les poètes ressemblaient à ce riche original qui, poussant plus loin que d'autres cette magnificence fastueuse, voulait que tout fût sublime chez lui, non-seulement le langage, mais les meubles et jusqu'à ses esclaves, qu il choisissait parmi les plus grands pour que dans sa maison il n'y eût rien que de grandiose, grandia vasa , grandes scroos. ' Ce caractère nouveau de la littérature latine n'a point échappé à Pcr.^e, qui parle souvent avec une pénétrante ironie de celte grandeur chétive et vide^ et d'un coup d'épingle réduit à rien cette boursouflure.
Une autre tantaisie, qui vient d'ordinaire aux littératures un peu épuisées, est de s'éprendre de ce qui est archaïque et de se plaire aux plus vieux et plus barbares souvenirs de l'hii^toire nationale. On espère retrouver un peu d'originalité dans la peinture des mœurs qui sont le plus loin de nous, et dont la rudesse peut faire un contraste piquant avec les élégances du jour. Ou mettait en vers les origines romaines. Néron n'avaitil pas le projet de chanter l'histoire de Rome en quatre cents livres ? De jeunes échappés des écoles osaient entieprendre de grandes épopées, en remontant jusqu'à