bénèque le rhéteur, Svasor
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Romulus. De là un nouveau genre de poésie bizarre, rempli de lieux communs, toujours les mêmes sur les anciens héros. A côté d'apostrophes épiques et d'emphatiques expressions, on risquait les termes les plus bas et des trivialités rustiques sous prétexte de couleur locale, mélange de pompe et de bassesse qui produisait 1 effet le plus discordant, et dont Perse fait la parodie dans ces vers : « Voici venir, apportant de grands sentiments héroïques, des écoliers qui jusqu'ici n'ont encore fait que des vers grecs, qui ne savent pas même, selon l'usage des écoles, décrire un bois sacré ni célébrer une riche campagne, et qui maintenant vous chantent pêle-mêle les corbeilles, le foyer, les cochons, les meules qui iument aux fêtes de Paies et Rémus, et toi, Gincinnatus, qui usais le soc dans le sillon quand ta femme accourut pour te mettre sur les épaules, devant les bœufs, la robe dictatoriale, et que le licteur rapporta lui-même la charrue à la maison... allez loujours, courage, ô poète* 1 . ^lUst impossible de rendre en traduisant toutes les intentions malignes de Perse; \ il ne se moque pas seulement de celte ambition poétique qui entraîne des jeunes gens sans talent et sans étude à célébrer les plus sacrés souvenirs de Rome : il raille cet art nouveau si plein de rhétoriaue prévue, où les termes les plus vulgaires et les plus beaux mots se donnent la main, où l'apostrophe est de rigueur et s'élance du sein de a platitude. Dans toutes les littératures, rien n'est plus vite banal que les hardiesses de mauvais goût, qui sont les plus faciles à imiter. Nous avons assisté en France à de pareils engouements ; il y a une trentaine d'années, une jeune école de poésie exhuma aussi les idées et les images de notre antiquité nationale. Les
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mêmes prétentions, qui chez nous ne furent pas non plus toujours plus heureuses, donnèrent naissance aux naêmes défauts, et particulièrement à cet amalgame hétéroclite de Femphase et de la triviaUté qu'on regarda comme une nécessité de genre et comme la langue naturelle du moyen âge. On bâtit même là-dessus plus d une théorie littéraire qui n'est pas oubhée, et dont les vers de Perse sont une spirituelle critique.
La langue latine, comme le goût, avait fort à soufirir de ce retour à l'antiquité la plus reculée et la plus in- >cuUe.VLa vogue fut aux plus vieux auteurs; on préféra lEnnms à Virgile, Luailms à Horace, et les novateurs /rétrogrades allaient même jus.ju'à exhumer les mots depuis longtemps enterrés. Les Gracques paraissant encore trop modernes, on remontait jusqu'aux Appius, ^ et plus d'un auteur, pour obtenir des applaudissements' I se piqua de parler le langage de la loi des douze tables.' * Le public blasé encourageait cette barbarie raffinée. « Après cela, s'écrie Perse, demanderez-vous d'où nous vient ce pot-pourri de locuiions étranges qui envahissent notre langue, qui la déshonorent, et fout bondir d'aise ^ur leurs bauquelles nos pctits-mailres bien bichonnés'?» Aj Ne dirait-on pas que toutes les littératures sont destinées à tourner successivement dans le même cercle d'engouements et d'erreurs? A nous aussi on a conseillé en des livres de critique d'emprunter des termes du vieux langage français pour relever la fadeur de notre langue classique, comme si on pouvait rajeunir les choses en les vieilli^saut. Ou a repris des tournures oubliées, des mots qui souvent n'avaient d'autre mérite que de n'appartenir pas à notre temps. Ceux mêmes qui n'osaient pas innover dans la langue exaltaient du moins nos vieux
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auteurs aux dépens de nos classiques. On préférait Mcmtaigne à Pascal, Régnier k Boilcau. Que de grands écrivains n'a-t-on pas découverts tout a coup dans la poussière du moyen âge! Ce retour à l'antique est du reste assez naturel et s'ejiplique aisément. Limilation continuelle et banale des plus purs modèles finit en effet par vous dégoûter de l'art régulier, et il arrive un moment où l'on retourne avec plaisir à la naïveté, à la négligence, a la barbarie même de l'antiquité, dont la rudesse paraît être de la force, la gaucherie une grâce, et dont les premiers bégaiements ont un charme enfantin pour la sénilité littéraire.
Cette trop courte satire embrasse pourtant et étreint dans sa concision nerveuse tous les ridicules littéraires du temps. Rien n'y manque, m la manie d'écrire, ni la frivolité des sujets, ni la vaine ambition du style, m le retour indiscret aux locutions surannées, ni la mollesse affectée du débit, ni cet art nouveau de payer des auditeurs et de s'assurer une approbation bruyante : tableau historique que d'autres, après Perse, ont essayé de retracer, mais qui n'est nulle part aussi complet et précis, et où le grave jeune homme, plus sage en cela que Quintilien, n'a point pactisé avec ces jeux d'esprit de la vanité, montrant le plus ferme jugement et une remarquable clairvoyance. La haute philosophie .juil professait, son respect pour les lettres et pour les bienséances morales, la dignité de sa vie, Tout rendu plus sensible que d'autres aux travers pernicieux qui commençaient à se montrer alors, dont peu d'esprits voyaient les inconvéni nts, et qui devaient aboutir à ces incroyables abus de la rhétorique où périt et disparut la littérature ancienne, où elle s^éyanouit pour ainsi dire dans l'inanité de l'ostentationj Il nous a paru que les satires de Perse, si peu lues
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et d un accès si difficile, pourraient obtenir du lecteur un moment d'attention, si nous prenions la peine d'en dégager l'esprit et de dérouler quelques-unes de ces pensées enveloppées dans des vers trop compactes. Entreprise un peu téméraire, nous le savons, où Ton risque de parler trop longuement d'un poète concis et de ne pas dire assez d'un poêle obscur, où il faut oser braver la monotonie d'un sujet toujours sévère qui repousse tout apurement comme une inconvenance et une infidélité; mais nous avous pensé que les tristesses d'une grande Ame romaine méritaient d'être expliquées, et si en général on s'intéresse peu aujourd'hui à tout auteur qui paraît au premier abord avoir plus de doctrine que de passion, il ne peut être indiflérent à personne de connaître les sentiments des grands personnages qui ont formé notre poète et lui ont communiqué quelque chose de leur vertu héroïque. Ces vers, aujourd'hui refroidis, ont eu de la vie et de la flamme, ces maximes ont été des armes. La philosophie stoïque, déposée par un maître dans le cœur ingénu d'un enfant poète, s'en est échappée en traits ardents, admirés par les Goruutus, les Thraa^as, les Helvidius, les Arria, et par toute une vaillante famille, plus tard proscrite, qui, dans les circonstances les plus tragiques, a pu répéter quelquesuns de ces vers comme le symbole de sa foi; car n'oublions pas que Perse a été le nourrisson d'une forte race d'esprits, le jeune prodige de la famille, linlerprète applaudi de ses mépris et de ses haines, le poète chéri d'un parti politique, et, s'il est permis d'employer un mot déplaisant quand il s'agit d'une société si distinguée st si honnête, le poète prôué d'une coterie.
Il importe peut-être de donner un souvenir à Perse parce qu'il est de moins en moms connu, et que bientôt il sera tout à fait délaissé. 4 mesura que la connaissance
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précise de la langue latine s'affaiblira, on négligera naturellement les auteurs qui demandent le plus d'effort, et Perse sera le premier qui descendra dans l'oubli. Dans cette étude toute morale que nous avons faite du poète philosophe, nous ne voulons pas juger longuement la valeur littéraire de son petit livre[^Perse a les défauts d'un écolier et les qualités d'un homnfe. Gomme il a beaucoup étudié les philosophes et les poètes et que sa mémoire est surchargée de souvenirs, il ne domine pas assez sa matière, il est souvent dominé par elle. Il va d'imitation en imitation, forçant les maximes du stoïcisme à entrer dans les formes poétiques de Virgile ou d'Hurace. En voulant imprimer à ses emprunts une marque personnelle, il les retourne sur l'enclume, il' martèle les idées et les mots pour dénaturer et rendre j siens les débris poétiques dont il forge le métal rigide I de ses vers; mais il y a quelque chose de généreux dans ce labeur : il tourmente sa matière à force de l'aimer. A des vérités qui lui sont chères, il voudrait donner une trempe inconnue et une pointe perçante. Jusque dans ses vers les plus originaux, on sent l'effort, et la plupart de ses plus admirables brièvetés ressemblent à des gageures. Les mots même qui sont sortis du fond de son cœur eu ont été tirés avec peine ; ils ont passé, avant d'arriver à la lumière, par tous les saints replis de cette âme, sanclosque recessus mentis, où de froides maximes stoïques ont pris un singulier accent de sincérité émue. Perse esta tous égards le poète du Portique, dont la doctrine recommandait l'effort, la tension de l'âme, l'énergie soutenue. Il semble que, même en écrivant, il ait voulu obéir à ces austères préceptes, et qu'il ait transporté jusque dans son style les habitudes de sa vie morale. S'il n'était pas mort si jeune, si son génie, enrichi par les expériences de la vie, avait eu le
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temps de prendre de l'ampleur et de la souplesse, il serait peut-être placé au rang des plus grands poètes de Rome : quelques-uns de ses vers permettaient à ses amis de Tespérer ; il se serait associé avec enthousiasme aux périls de Thraséas et de sa famille; par son talent, sa vertu, Taudace mal contenue de son langage, il aurait m rite de partager leur sort, et sans doute à une renommée poétique plus brillante il eût ajouté la gloire populaire d'un beau trépas.
LA VERTU STOIQUE