‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 67 sur 139 · MARG-AURÈLE · texte numérisé non relu

MARG-AURÈLE

Il faut s'arrêter devant celte âme si haute et si pure pour contempler dans son dernier et dans son plusdoux éclat la vertu antique, pour voir à quelle délicatesse moraie ont abouti les doctrines profanes, comment elles se sont dépouillées de leur orgueil et quelle grâce pénétrante elles ont trouvée dans leur simplicité nouvelle. Pour que l'exemple en fût plus frappant, la Providence, qui, selon les stoïciens, ne fait rien au hasard, voulut que'le modèle de ces simples vertus brillât au milieu de toutes les grandeurs humaines, que la charité fût enseignée par le successeur des sanglants césars et l'humilité

par un empereur.

Nous ne venons pas raconter l'histoire, d'ailleurs con-

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L'EXAMLN DE CONSCIENCE

D'UN EMPEREUR ROMAIN

nue, d'un prince dont Montesquieu a pu dire : « Faites pour un moment abstraction des vérilés révélées, cherchez dans toute la nature, et vous n'y trouverez pas de plus grand objet que les Anlonins.... On sent en soimême un plaisir secret lorsqu'on parle de cet empereur; on ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement. Tel est l'etlet qu'elle produit qu'on a meilleure opinion de soi-même parce qu'on a iiieilleure opinion des hommes. » Bien qu'il soit opportun en tout temps de peindre une SI belle vie, il n'entre pas dans notre dessein de touchivr à ce règne sans exemple d'un souverain qui se conduisit toujours en sage, qui, sans pédaniisme et sans utopie, fit couler dans ses lois, ses règlements, son administration, les princi|ies rêvés par les philosophes, fut doux autant que ferme, sut faire la i^uerre sans l'aimer, gouverna le plus immense empire en magistral d'une république, ne garda du pouvoir suprême que les soucis et les peines, et remplit les plus grands devoirs qui puissent être imposés à un homme, comme on remplit une modeste fonction, simplement, virilement, i-ans faste, même sans le faste de la vertu. On ne veut voir ici que le moraliste empereur qui , dans son livre des I^en.sées\ dévoile ingénuemtnt son âme, non pour la montrer au public, mais pour la connaître lui-même, pour en surveiller les faiblesses, pour s'exciter au bien, qui, dans le silence de ses nuits, sans confidents et sans témoins, se faisait comparaître devant sa conscience, méditait surles grands problèmes de la vie et de la mort, et dont les observations morales, les notes intimes jetées ainsi surle papier sans ordre, sans suite, selon ses préoccupations du jour, composent aujourd'hui pour nous un

1. Il faut lire Marc-Aurèle daiis la traduction de M. Pierron, qui est plus exacte, plus romaine, plus vraie que celle de Daciei.

des plus aimables livres de l'antiquité, livre unique, qui est à la fois un soliloque souvent sublime et un examen de conscience.

L'examen de conscience n'était pas une coutume nouvelle, et depuis longtemps la philosophie recommandait cet exercice spirituel, qui semble n'avoir été pratiqué avec ferveur que sous l'empire romain. La politique n'offrant plus d'aliment aux esprits ni de matière à l'activité des citoyens, les réflexions morales et les exercices intérieurs de la pensée parurent avoir plus de prix. Le despotisme, en comprimant de toutes parts les âmes, les rejetait, les refoulait sur elles-mêmes. De là vient sans doute que cette vieille prescription pythagoricienne, sortie d'une école mystique, se répandit et fut adoptée par les autres sectes. Le bon Horace, moins léger qu'on ne pense, et qui avait aussi ses heures sérieuses, faisait à sa manière son examen de conscience, lorsque, dans son lit ou dans ses promenades solitaires, il songeait à se rendre meilleur, et se grondait doucement en homme du monde qui voudrait être honnête et en épicurien qui voudrait être sage. Un philosophe plus austère, un des maîtres de Sénèque, Sextius, se confessait lui-même tous les soirs, se demandait un compte exact de ses journées, et procédait à un interrogatoire de criminel. Sénèque nous a laissé un tableau plein de giâce sévère où il se met en scène, remplit envers lui-même les fonctions déjuge, et se cite à son propre tribunal. Bien des âmes éprises de perfection morale ont dii imiter les philosophes de profession. Il faut que la coutume soit devenue assez .tiénérale alors, puisque le mordant Épictète, dans une spirituelle parodie, nous fait assister à l'examen de conscience du courtisan qui s'est proposé un idéal de bassesse comme un honnête homme se propose un idéal de vertu, qui s'interroge et se gourmande lui-même en

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L'EXAMEN DE CONSCIENCE

d'un empereur romain.

voyant que son âme n*esl point parfaite encore, c'est-àdire entièrement conforme aux lois de la servilité. « Qu aije omis, se dit-il, en fait de flatterie?... Aurais-je par hasard n^i en homme ind('-pendant,en homme de cœur? » Et, s'il se trouve qu'il s'est conduit de la sorte, il se le reproche, il s'en accuse, a Qu'avais-tu besoin de parler ain^i? se dit-il; ne pouvais-tu pas mentir*? » Ironie bien piquante, mais qui eût été incompréhensible, si celte peiuiure d'un examende conscience fait à rebours n'avait été une allusion à un usage très-connu. Enfin on voit par un illustre exemple, par le livre de Marc-Aurèle, quelles pouvaient être les pensées d'une âme païenne recueillie en face d'elle-même, quels scrupules nouveaux tourmentaient les consciences , et de quel tcn on s'encourageait à la perfection murale.

Cependant, si l'on veut pénétrer dans ce livre si simple, il faut le lire avec simplicité, écarter les discussions philosophiques, ne pas regarder au système qu'il renferme. On fait tort à Marc-Aurèle quand on rajuste en corps de doctrine ces pensées décousues, et que de ces libres et paisibles effusions on fait un sujet d'érudition ou de controverse. Ce n'est pas une œuvre de philosophie, mais, si l'on peut dire, de piété stoïque. On ne le comprend que si on le lit avec le cœur. Une âme qui se retire dans la solitude, qui veut oublier les jugements des hommes, les livres, le monde, qui ne s'entretient qu'avec elle-même et avec Dieu, ne doit pas être rot)jet de curiosités vaines. Il y a comme une bienséance morale à l'écouter comme elle parle, avec candeur, à se laisser charmer par son accent. Serait-ce donc se montrer trop profane que d'apporter à la lecture et à Tétude de ce livre si pur quelques-uns des sentiments que nous

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