C3 sophistes philosophes
Parmi ces orateurs errants qui remplissaient le monde de leur parole et de leur gloire, il en est un petit nombre qui ont fait de l'éloquence un noble usage en répandant parioul les préceptes de la morale. Il faut remarquer ici qu'aux plus tristes époques de l'histoire ancienne, c'est la philosophie seule qui soutient encore les esprits et les âmes, et résiste à celte lente dégradation morale qui menace de tout envahir. Pendant que la politique est impuissante, que les princes ne peuvent rien ou ne tentent • ien pour relever les mœurs, pendant que le monde se plonge de plus en plus dans la corruption ou s'amuse à des futilités sophistiques, quelques philosophes, à la faveur de ces usages qui permettaient au premier venu de prendre la parole dans les assemblées, se glissent au milieu de la foule tumultueuse et font entendre, non sans péril parfois, quelques leçons de sagesse. C'est la philosophie qui est la dernière gardienne de la raison et de la dignité dans les sociétés antiques. Elle survit aux lois, aux institutions, aux mœurs; elle échappe même à la tyrannie, parce qu'elle peut se réfugier dans l'mvisiblc sanctuaire d'un cœur honnête. La matière ne lui manquo jamais, puisque l'âme humaine étant le sujet de se, études, elle porte avec soi le sujet de ses méditations. Bien plus, le malheur des temps ne fait souvent que raviver sa force, la corruption des mœurs l'irrite, la dégradation des caractères l'anime d'une ardeur plus genc-
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reuse, et la vue de la servilité lui fait sentir tout le pri> de la liberté intérieure. Aussi ne faut-il point s'étonner si les dernières paroles sensées, éloquentes, sortent de la bouche des philosophes.
Cependant il faut reconnaître que l'enseignement philosophique était bien déchu. Il s'est îait simple et modeste, et, renonçant aux grandes idées et aux problèmc> savants qu'il agitait autrefois, il ne donne phis que d'^préceptes de conduite. Ce n'est plus le temps où de puissantes t'coles établissaient, chacune à sa manière, les règles de la morale, et fondaient de vastes systèmes don > les principes et les conséquences étaient défendus avec une sorte de foi jalouse. Les hautes études de la philosophie se sont affaiblies; on n'aime plus les recherches abstraites ni les déductions rigoureuses, et même on peut dire que les disciples ne comprennent plus la parole du maître. Les doctrines rivales de Platon, d'Aristote, dt ZénoD, d'Épicure, qui alors se partagent les esprits, se sont fait tant d'emprunts et de concessions réciproques, qu on a de la peine à distinguer, dans les ouvrages du temiis, ce qui appartient aux unes et aux autres. Les philosophes se disent encore de telle ou telle ^ole, ils en portent le nom et souvent le costume, mais ils ne s'aperçoivent pas qu'ils sont inhdèles à la doctrine qu'ils enseignent. Celui-ci se croit stoïcien et adopte les idées de Platon sur lame et l'immortalité; celui-là, voulant s'éloigner un peu des sévérités du Portique, glisse à son insu dans les molles délices d'Épicure. Tous ces compromis et ces transactions entre les diverses écoles amènent le discrédit de la philosophie dogmatique. Quand les doctrines ne s'affirment pas fortement elles-mêmes, quand elles ne sont pas exclusives, quand elles pactisent avec l'ennemi, elles ne peuvent plus compter sur des adeptes dévoués. Aussi, soit aflaiblisseraent général des
études, soit indifférence, « oit tolérance excessive, presque tous les bons esprits de ce siècle s'abstiennent de traiter les hautes questions de la métaphysique et de la morale, ou, s'ils le tentent quelquefois, ils confondent tous les systèmes et ne laissent voir trop souvent que leur legereté et leur ignorance. La philosophie aspire a devenir \ populaire, elle s'abaisse, elle se fait toute à tous, et, pour ] être comprise et acceptée, elle puise ses idées non plus à la source élevée du dogme, mais dans le réservoir commun qu'on appelle le bon sens public; elle se rapproche de plus eu plus de la pratique, et se contente de donner des prescriptions salutaires et incontestables, qu'elle rédige en maximes et qu'elle décore d'ornements littéraires. De là une nouvelle espèce d'éloquence qui n'est pas sans portée ni sans mérite, celle de ces orateurs philosophes qu'on appelle aussi des sophistes, et qui seraient dignes dun nom plus honorable. Pour faire connaître leur caractère, leurs mœurs et leur rôle, nous choisirons comme exemple Dion Ghrysostome, qui touche à l'époque des Antonins, et qui attire, plus que tout autre, 1 attention par la singularité de sa vie, par ses talentselsa vertu. D abord sophiste, puis philosophe, jeté dans l'exil à la suite d'une imprudence glorieuse, pendant quelques années errant et misérable, reçu plus tard dans la familiarité de deux empereurs, il ne se démentit ni dans la bonne m dans la mauvaise fortune, et, en donnant partout sur son passage des leçons aux particuliers, aux villes, aux souverains, il nous fera voir quel était alors l'enseignement populaire de la morale. .
Nous ne voulons pas tracer ici toute l'histoire de cette philosophie active et militante qui, dans l'aflreuse degra- | dation de la décadence antique, tenait les consciences en éveil et, avant le christianisme, offrait quelque soutien à la dignité humaine. Qu'il nous suffise de faire en peu
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de mots, pour Dion Chrysostome, ce que nous avons fait avec plus de détail pour Sënèque, et de montrer dans ses discours les principaux caractères de cette propagande raoraie. Ces deux philosophes, dont la destinée a été aussi différente que le génie, ont rempli chacun le rôle qui convenait à son éducation, à son genre de vie, à la nature de son éloquence. L'ingénieux et brillant Sénèque , l'homme des pensées profondes etdes nobles compagnies, nous lait voir le directeur de consciencti parlant aux âmes d'élite, instruisant les particuliers et retenant sous sa discipline voloatairement acceptée une sorte de clientèle patricienne. Dion, l'homme du peuple, le pauvre, l'exilé, l'orateur errant de ville en ville, de province en province, nous représente le prédicateur populaire. Et puisque dans ce livre nous avons eu souvent l'occasion de comparer l'enseignement de la morale profane à celui de la religion chrétienne, disons que si Sénèque rapi^elle les grands directeurs du dix-septième siècle ouvrant les trésors de leur doctrine et de leur expérience à des âmes choisies capables de les comprendre, Dion fait penser aux moines mendiants allant de contrée en contrée évangéliser les multitudes'.
Il naquit à Pruse, petite ville de la Bithynie, où, jeune encore, il se fit un nom par son éloquence. Le peuple ayant tenté, pendant une émeute, de mettre le feu à sa maison, il abandonna sa patrie, à laquelle il avait déjà
1. Dion a bien conscience de son rôle; il reproche aux autres plulosophes de ne pas s'adresser à la foule, el; nXÇj^oc oùx iaai. • ils désespèrent, sans doute, de pouvoir la rendre meilleure, dit-il ' àrtEyvwxôxe; wo; x6 p£/Tiou;dtv noifiaoLi tou; ttoXXoÛ;, £)i4C,'xXXIl'. — Du reste, les stoïciens, autrefois si dédaigneux pour le i)euple' comprenn'^nt de plus en plus qu il faut prêcher tout le monle' même les femmes et les esclaves. Senserunt hoc stoici qui servis et mulieribus philosophandum esse dicebant. Lactance, Instit div., III, 23.
rendu des services comme premier magistrat, et vint à Rome chercher une plus haute renommée. Lk il eut la hardiesse de venger, par un violent pamphlet, un noble personnage que Domiiien avait fait mourir. Proscrit, menacé du dernier supplice, il s'enfuit et disparut dans l'exil. Jusque-là il n'avait été qu'un sophiste amoureux de lui-même et de la gloire ; maintenant le malheur Ta changé en philosophe. Pendant ses longs voyages, il ne porte sur lui qu'un dialogue de Platon et un discours de Démusthènes, et, couvert d'un manteau qui annonce la pauvreté, il gagne sa vie par des ouvrages serviles. Mais s'il cachait son nom, il ne put cacher son éloquence; et il arriva plus d'une fois que les particuliers et le peuple en foule entouraient ce pauvre et ce mendiant, et demandaient à l'entendre. C'est ainsi que, fuyant toujours le ressentiment impérial, il parvint jusquaux limites de l'empire romain, dans le p lys des Gètes, apportant les lumières de la philosophie à une colonie grecque perdue dans ces contrées barbares, lorsqu'on apprit tout à coup la mort de Domiiien et l'élection de Nerva. Les légions romaines, campées dans les environs, irritées de cette mort, se préparaient à la révolte et voulaient refuser le serment au nouvel empereur, lorsque Dion s'élança sur un autel, et, après avoir jeté ses haillons, se fit connaître aux soldats, leur raconta son histoire, ses malheurs, leur peignit la cruauté de Domiiien, les vertus de son successeur, el, par sa vive éloquence autant que par la surprise de ce coup de théâtre, les fit rentrer dans le devoir. C'est alors que finit l'infortune de Dion, qui put revenir à Rome, où il vécut dans les bonnes grâces de Nerva et de Trajan. Ce n'est là que le cadre de sa vie, que nous allons remplir en esquissant l'image de ce philosophe pratique qui ne promène pas son éloquence par le monde uniquement pour se faire admirer,
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mais encore pour instruire les peuples, que nous allons voir prêchant la sagesse chez les Grecs, les barbare à Rome, à Athènes, à Rhodes, en Egypte, en Asie' se donnant à lui-même une sorte de mission pbilosophique.
Nous avons vu que Dion ne fut d'abord qu'un sophiste, non moins exlravagaot que les autres. Je ne sais s'il poussa aussi loin que ses rivaux Toubli de la décence et de la modestie, mais on peut affirmer que, dans le choix de ses sujets, il ne montra pas plus de raison, et qu'il s'est disiiDgué par l'audace de ses paradoxes, par l'appareil de son style et par ces jeux d'esprit qui nlavaient que le mérite de la difficulté vaincue. La sophistique avait ses habitudes, et, pour ainsi dire, ses modes. Attaquer, par exemple, les grands hommes et surtout les philosophes les plus respectés, c'était se signaler par une hardiesse qui mettait toujours en relief un jeune orateur; Dion se fit une gloire de déclamer contre Socrate et Zenon, de leur lancer des invectives grossières, et d'appeler leurs disciples des pestes publiques et la ruine des cités. Une autre mode fort goûtée voulait qu'on étalât dans des pièces descripiives toutes les magnificences du style et le luxe inutile de l'imagination; Dion, suivant l'usage, déploya les riches couleurs de son éloquence dans ses descriptions festueuses. Enfin, pour prouver la souplesse de son talent, il avait composé de ces petites merveilles de langage que nous avons décrites, et célébré le perroquet et k puce. Rien ne manquait à sa renommée de sophiste, et peut-être eût-il continué à poursuivre cette gloire frivole, si les loisirs douloureux de l'exil ne l'avaient rappelé à de plus sérieuses pensées.
Devenu philosophe, il changea non-seulement soi langage, mais son genre de vie. A cette époque, la philosophie était une espèce de religion qui imposait à ses
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adeptes au moins l'extérieur de la vertu. Les sopliistes se reconnaissaient à leurs mœurs licencieuses et à leurs manières arrogantes, les philosophes à la dignité de leur conduite et de leur maintien. On entrait dans la philosophie par une sorte de conversion édifiante ; on ne pouvait en sortir que par une apostasie scandaleuse. C'est ce que prouve, et l'heureux changement qui s'est opéré dans la vie de Dion, et l'exemple contraire d'un certain Aristoclès, péripatéticien grave et modeste qui, dans sa vieillesse, s'avisa de se faire sophiste. Il parcourut tous les théâtres de l'Italie et de l'Asie pour prendre part aux luttes de déclamation, et, adoptant les mœurs de sa nouvelle profession, affligea les honnêtes gens par l'éclat de ses désordres*.
Dion lui-même a raconté sa conversion avec une ingénuité intéressante. Pendant son exil, on le regardait presque toujours comme un vagabond et un mendiant, mais quelquefois aussi on le prenait pour un sage. 11 se laissa donner ce titre pour ne pas résister au public, el 2e nom, d'abord accepté à la légère, finit par lui porter bonheur. Une fois qu'il eut la réputation d'un philosophe, .out le monde venait le consulter sur des cas de conscience, si bien qu'il fut obligé, pour n'avoir pas l'air d'un ignorant, de réfléchir sur les devoiis moraux. En y SDUgeaiit, il s'aperçut bientôt que tous les hommes n'é- [ talent que des fous occupés d'argent, de vanités, de plai- t sirs ; mais il se hâte d'ajouter, avec une véritable humihte de sophiste vaincu par la philosophie, qu'il vit alors
1. L'ynésius, Dion. — On pourrait citer plus d'une conversion pareille à celle de Dion. Le sophiste Isée, l'Assyrien, avait passé sa jeunesse dans la débauche la plus raffinée. Tout à coup il devint sage. Quelqu'un lui montrant une femme et lui demandant s'il la trouvait belle, Isée répondit : Oh I mon cher y je n'ai plm mal aux yeux. Philostial î, 1, 20.
pour la première fois sa propre folie *. Dans cet enseignement nouveau, il sentait si bien son inexpérience qu'il se conlenlait, dit-il, de débiter les maximes et de refaire les discours de Socrate, et, longtemps encore après îfon retour à Rome, il n'osait exprimer ses propre? pensées, tant il était persuadé de son ignorance. Ces aveux de Dion ont du prix quand on sait qu'ils ont t'té faits devant le peuple d'Athènes : touchante confession, dont l'extrême simplicité peut surprendre de la part d'un sophiste Daguère enflé de lui-même.
Pour Dion, la morale n'est pas une vaine spéculation, mais un ensemble de préceptes qui n'ont de valeur que dans la pratique. Il ne suffit pas de se proclamer philosophe, il faut prouver par ses actions qu'on mérite ce titre. « Que penseriez-vous, s'écrie-t-il, d'un homme qui vous dirait : Je suis laboureur, et qui, sans posséder ni champ ni instruments de travail, passerait sa vie au milieu des voluptés de la ville? Vous auriez le droit de lui répondre : Tu n'es qu'un oisif*. » C'est ainsi que la philosophie a sa besogne, son genre de vie et son costume, enfin sa discipline. Elle impose le respect de soimême et le culte des dieux. Si vous observez ces règles salutaires, vous êtes un philosophe; mais si vous vivez comme le vulgaire, vous avez beau vous décorer d'un nom honnête, vous ne serez qu'un arrogant, un insensé, un voluptueux: « Savez-vous ce qu'est un sage? dit-il en faisant un retour sur sa vie de sophiste et en brûlant ce qu'il avait adoré : c'est l'homme qui ne se soucie ni de la richesse, ni de la gloire, ni des couronnes olympiques, ni des inscriptions flatteuses gravées sur les co-
1. Kat p.â>i(TTa xai upôiTov è^xauTÔv xaTa{Aeji.ç6fjievo;. Disc XIII, j«. 424. Édit. Heiske.