‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 93 sur 139 · JUVÉNAL · texte numérisé non relu

JUVÉNAL

Caractère de ses satires.

On éprouve plus d'un embarras à parler de Juvénal. Sans vouloir énumérer tous les périls du sujet, il en est deux que nous pouvons indiquer ici, l'un moral, l'autre littéraire. Il est à peine besoin de signaler le premier, car personne n'ignore que si les vers du poète doivent être rangés parmi les plus éclatants de la poésie latine, les choses qu'il représente inspirent souvent l'horreur et le dégoût. Dans une étude où il faut savoir avant tout respecter le lecteur, où, pour employer une expression de Juvénal, maxirna debetur reierentia, il n'est pas possible de suivre Fauteur dans le détail de la corruption qu'il flétrit. Il ne faut pas que la critique s'expose au juste reproche qu'on peut faire au poète lui-

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même d'avoir (épouvanté la pudeur en prêchant la vertu. Dans celte galerie de tableaux que nous avons à parcourir, il en est beaucoup qu'il faut couvrir d'un voile. Heureusement le silence est quelquefois aussi expressil que les paroles, et il est des choses que l'on juge par cela qu'on n'en parle pas. Devant les tribunaux, le public sait à quoi s'en tenir et n'a pas besoin d'entendrij l'affaire quand le huis clos a été ordonné.

Mais il est un autre scrupule qui, pour être purement liltéraire, ne laisse pas de vous gêner. Ce poêle toujours irrité, qui a poussé la fureur du langage jusqu'à la déclamation, est ordinairement célébré par la critique sur un ton non moins déclamatoire. Il semble qu'en parlant de lui on soit obligé par la tr-adilion de forcer la voix. A part quelques esprits délicats qui ont eu le courage de le louer simplement, la plupart de ses admirateurs le vantent à grands cris et épuisent en sa faveur tout le vocabulaire des louanges hyperboliijues : Il manie le glaive de la satire, il secoue une torche, il agite son foiitt, il fait pâlir les tyrans. Voilà quelquesunes de ces expressions que l'on répèle, et sur lesquelles on renchérit depuis le seizième siècle. Les métaphores peuvent changer avec le temps et la mode, elles restent toujours aussi violentes. Juvénal est certainement de tous les poètes latins celui dont on parle avec le plus de véhémence. Mais ce langage exagéré et vague, sans nuance comme sans mesure, a le tort de ne rien apprendre. Qu'il nous soit donc permis de parler avec simplicité el modération d'un poëte qui n'est pas toujours simple el modéré. C'est l'ordinaire châtiment des esprits excessifs, des imaginations in tempérantes, d'être loués avec une vaine emphase et de provoquer une admiration qui les défigure en les exaltant. Gomme ils produisent surtout un grand effet sur les esprits inexpérimentés ou facile-

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ment inflammables, ils communiquent à leurs panégyristes quelque chose de leur indiscrète chaleur. En retour, ils ne reçoivent que des hommages plus ardents que justes. Essayons, sans vouloir ni déprécier ni surfaire Juvénal , de le dégager de ces fastidieuses et fausses 'ouanges sous lesquelles on opprime sa véritable gloire, et, sans préoccupation étrangère à la poésie, dans tout le désintéressement de la critique, tâchons de rendre une exacte justice à un poëte qui est assez grand pour se passer des vains honneurs et des pompes de la rhétorique.

Quand on étudie un auteur, le premier soin doit être et la première curiosité est toujours de connaître sa vie, ses opinions, sa doctrine, ses mœurs. A tort ou à raison, on espère , en interrogeant sa biographie , apprendre quelque chose sur son caractère et sou talent. Soit qu'on veuille chercher d'avance des raisons pour l'estimer, soit qu'on prétende simplement s'éclairer sur la nature de ses inspirations, on tient à savoir quel est l'homme avant déjuger le poëte. On essaye de se le figurer, on s'en fait une image plus ou moins précise. H importe qu'elle soit fidèle, car c'^st un peu à la lumière de cette idée préconçue qu'on lira ses ouvrages. Surtout quand il s'agit d'un satirique, cette curiosité est vive et légitime. On se demande si celui qui invective contre son siècle a le droit de le condamner, si son ardente critique a de l'autorité, s'il est sincère, véridique, raisonnable. Malheureusement nous n'avons sur Juvénal qu'une bien courte notice attribuée à Suétone, et dont le texte corrompu se prête à bien des conjectures. Ce qu'elle nous apprend de plus positif et de plus curieux, c'est que le poète naquit à la fin du règne de Galigula, au commencement de celui de Claude; qu'il n'écrivit rien jusqu'à l'âge de quarante ans, se contentant de se livrer à des

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exercices oratoires, sans cependant suivre le barreau sans ouvrir une école de rhétorique. Il était rhéteur, mais pour son plaisir, un rhéteur amateur*. Sous le règne de Domilien il composa quelques vers satiriques contre le pantomime Paris, favori du prince. Le succès que cette courte satire obtint auprès de quelques amis discreis 1 engagea sans doute à cultiver ce genre de poésie. jMais longtemps il n'osa lire ses vers, même devant un petit auditoire. Ce ne fut que bit-n tard, à l'âge de quatre-vingts ans , sous le règne d'Adrien , d'un prince ami des lettres, qu'il hasarda ses malices, dans deux ou trois lectures, devant une nombreuse assemblée dont les trop vifs applaudissements peut-être amenèrent la disgrâce du poète. La cour, qui favorisait beaucoup un certain acteur, s'imagina que les anciens vers contre l'histrion Paris, et publiés alors pour la première fois, étaient une satire contemporaine et présente, et, sous d'autres noms, une allusion à son comédien favori, et, comme pour répondre à une malice par une autre malice, déguisant .sa vengeance sous des honneurs spécieux, fit nommer le poète octogénaire préfet d'une légion au bout du monde, en Egypte ou en Libye, peutêtre dans les oasis où Ton envoyait souvent les exilés. Le vieux poëte ne tarda pas à mourir d'ennui et de chagrin dans ce lointain exil.

Cette biograjibie coui te, sèche et vague, nous apprend bien peu de chose sur les sentiments et les mœurs du poète, et ne peut guère servir à expliquer son talent. On y voit pourtant que Juvéual ne manquait pas de prudence, qu'il savait se contenir, prendre ses précautions, éviter les périls, et si, à la fin de sa vie, il encourut une trop cruelle disgrâce, ce fut par un de ces accidenta

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