‹ Les moralistes sous l'empire romain [microform]: philosophes et po ètesChapitre 95 sur 139 · Satires, I · texte numérisé non relu

Satires, I

LA SOCIÉTÉ ROMAINE

Juvénal éprouvait-il un véritable dégoût en entendant ces éternelles descriptions dont il disait avec une juste impatience : « Personnene connaît mieux sa propre maisou que je ne connais, moi, le bois de Mars et l'autre de Vulcain, voisin des roches éoliennes. On ne nous chante que les vents et les tempêtes, les enfers et les supplices infligés parEaque aux ombres*, » Dans cette première satire^ qui eî^t comme le sommaire et le programme de touiescelltsqui vont suivre, Juvénal se découvre à nous, sans le vouloir peut-être, et dévoile ses intentions et ses secrèlL's t>p( lances. Il aspire à la gloire poétique, il est encouragé par la faiblesse des versificateurs qu'il n'aura pas de peine à écbpser, il se sent capable de faire des vers comme tout le monde, et « ce serait vraiment, dit-il, une bien sotte discrétion d'épargner le papier qu'un autre, à mon défaut, ne manquera pas de salir ^. » Pour échapper aux misérables redites des grands et des petits pcëte&ses confrères, il se met à la recherche d'un sujet nouveau. Quel sera-t-il? La satire, qui, à cette époque, était bien faite pour échauffer le génie et lui fournir d inimitables peintures. Juvénal a l'air de comprendre ce qu'il y a «l'horrible originalité dans ces tableaux de la dégradation romaine. Jamais les hommes n'avaient été plongés dans une pareille corruption, personne, par conséquent, n'avait pu la peindre ; jamais non plus, il l'afiirme lui-même, jamais dans l'avenir on ne pourra pousser plus loin le vice et la folie, et ce déveigonduge criminel rcbtera comme la limite extrême de l'humaine dépravation. Ses tableaux monstrueux seront donc uniques et ne risqueront pas d'être surpassés par les peintres futurs; et alors s'excitant lui-même dans

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son entreprise non moins littéraire que morale; il s*écrie i| « Allons, partons, déployons toutes nos voiles *. » E^ ^ maintenant le voilà parti, ouvrant son aile à tous les souffles de l'éloquence.

Mais n'allons pas croire que dans cette expédition, en apparence si hardie, contre les mœurs du si'^cle et dans cette course aventureuse, sur une mer semée d'écueils, l'irascible pilote se laisse aveugler par sa généreuse fureur et oublie de diriger son vaisseau. Il a beau me dire et répéter qu'il n'est pas maître de lui, qu'à la vue de tant d'horreurs nouvelles et de gigantesques ridicules, il est difficile de ne pas écrire de satire, que la colère l'enflamme et dévore son cœur, que si la nature lui a refusé le génie , l'indignation du moins lui dictera des vers, tant d'emportement ne me fait pas trembler pour le poète, et je suis bientôt rassuré en voyant sa prudente manœuvre. Dans sa fougue apparente, il se fait retenir par un interlocuteur bien avisé qui lui montre les périls d'un trop libre langage*. Ceux qui aspirent à la réputation de bravoure et qui sont bien aises de laisser croire qu'ils ne savent pas se posséder, tiennent toujours en réserve un ami qui joue le rôle de modérateur et qui les empêche d'aller trop loin. Ils semblent dire : Ah I qu'il m'en coûte de céder à de timides con* seils 1 Je ne craindrai pas d'attaquer tous les scélérats, même les plus puissants et les plus redoutables, mais retenez-moi ou je fais un malheur ! On se donne ainsi le double avantage de paraître intrépide et de rester prudent, et avec les brillants dehors de l'audace on ne risque pas sa sécurité. C'est ainsi que Juvénal déclare hardiment qu'il ne reculera pas devant les dan-

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