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gers de la satire personnelle ; il n'est personne qu'il craigne de nommer ; que Jui importe le ressentiment de tel ou tel? Heureusement le pusillanime interlocuteur est là pour tempérer cette noble fureur, pour lui montrer que le temps n'est plus où Lucilius se faisait l'exécuteur des crimes, qu'il faut savoir ménageries vivants, que c'est un terrible métier que celui de médire. Juvénal se laisse persuader par son ami, et résigne son courage à n'attaquer que ceux qui ne sont plus. On dirait que c'est pour rassurer tout le monde qu'il place exprès à laiin de son discours, tout à l'heure si menaçant, à l'endroit le plus apparent, ces mots où il entre autant d'iiabileté que de jactance: « Eh bien, soit, je verrai du moins ce que l'on permet contre ceux dont la cendre repose le long de la voie Latine et de la voie Flaminienne *. » Nous voilà donc expressément prévenus, l'audace du satirique n'ira que jusqu'à immoler des morts. Onest un peu surpris de voirces précautions, ces réserves, chez un poète qui passe trop souvent pour n'avoir consulté que son courage. Gardons-nous de blâmer cette discrétion, légitime assurément dans ces temps terribles où il était pardonnable à un poëte de s'assurer contre les cruelles fantaisies des princes et les vengeances certaines des puissants, mais reconnaissons aussi que le caractère de Juvénal n'est pas celui qu'on lui attribue communément, et que l'héroïsme n'est pas ce qui recommande ses satires. Ces prudentes déclarations du poëte promettant d'épargner les vivants et de ne dire la vérité qu'aux morts, peuvent nous servir, du reste, à saisir le véritable caractère de ses ouvrages. La satire de Juvénal ne s'attache qu'au passé, ne raconte le
Experiar quid concedatur in illos,
Quorum Flaminia tegilur cinis atque Latina. (I, 170.)
plus souvent que des faits depuis longtemps accomplis. Ce sont des discours sur les mœurs générales de Rome, disons en deux mots que c'est de la peinture historique et de la satire rétrospective.
Ce peintre historien décrit non ce qu'il voit, mais ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu dire, ce qu'il se rappelle. Son indignation n'est pas une douleur présente ni une colère subite excitée par le spectacle de la dégradation publique. Le souvenir, loin d'effacer les objets, les grossit quelquefois, et il est difficile de ne pas exagérer les choses quand on les tire de sa mémoire et qu'on laisse à l'imagination le soin de les arranger et de leb embelHr. Combien il est à craindre aussi qu'en voulant réveiller en soi des sentimenis éteints ou endormis, on ne les excite avec effort, on ne s'échauffe hors de propos, et qu'à l'émotion refroidie on ne substitue l'indiscrèie chaleur de la rhétorique! De là, dans Juvénal, une éloquence dont la sincérité paraît souvent suspecte, des tirades brûlantes qui vous laissent indifférent, de rapides et d'admirables mouvements où l'on s'achoppe à une froide plaisanterie, des expressions qui détonnent, des colères qui ne sont pas proportionnées aux crimes, enfin toutes sortes de faux procédés et d'éclats manques qui nous avertissent que la fureur du poëte est souvent jouée ou du moins qu'elle ne suffit pas à son éloquence. Nous n'irons pas jusqu'à dire avec un éminent critique que Juvénal est un moraliste insouciant et un artiste de beau langage, parce que nous croyons qu'un homme honnête, convaincu, peut avoir toutes Isortes de fâcheuses apparences quand il a été gâté par Ides habitudes de déclamateur. Juvénal a de l'ardeur et 'de la passion, le rhéteur n'a pas étouffé en lui le moraliste et le citoyen. Ses ouvrages sont tout pleins de sentiments patriotiques. A ce ti ire, il nous parait d'autant
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plus curieux à étudier, qu'il est le plus souvent l'interprète de l'opinion publique, le puissant porte-voix des idées domincntes et des préjugés romains. En lisant ce rhéteur poète, accouluiué à n'exprimer que des pensées connues et courantes, on apprend à connaître nonseulement ce qu^on faisait à Rome, mais encore ce qu'on y disait. Nous allons parcourir quelques-uns de ces tableaux d'histoire qui nous retracent avec de si fortes couleurs la vie et les sentiments de la société romaine, lesprinces, les patriciens, les affranchis, les étrangers, les riches et les pauvres, et nous tâcherons d'expliquer en passant les colères du satirique, ses préventions surannées, ses sentiments traditionnels de vieux quirile irrité non-seulement contre la corruption , mais aussi contre le changement des mœurs, ne comprenant pas toujours les idées nouvelles de l'époque ni les innovations salutaires, mais presque toujours respectable jusque dans ses erreurs, ses violences et même, si on ose le lire, jusque dans l'impudeur de son honiiéteté antique ^
lies Césars.
Dans celte revue des principaux personnages et des différentes classes de la société dont Juvénal nous peint le caractère et les mœurs, il est naturel de commencer par les princes, les Césars, auxquels le poète n'a pas
l. M. Despois vient de traduire Juvénal et Perse avec beaucoup d'esprit, de vigueur et non sans réserve, là où elle est nécessaire.
épargné les invectives. Aussi bien, quand on lit ses satires sans une attention profonde, et si l'on s'est laissé prévenir par les éloges convenus de certains admirateurs de Juvénal, on est tenté de croire qu'il est surtout inspiré par des sentiments politiques. Ainsi que nous l'avons dit déjà, on a fort exagéré les traits austères de sa physionomie; on lui arrange un rôle, on lui prête une opposition systématique au gouvernement des empereurs , on le montre enfin comme un Gaton, dont la satire est une espèce de prédication républicaine. Qui n'a rencontré des phrases telles que celles-ci : « Quoil faire Téloge des anciens temps de 1? république, porter au ciel tous les grands hommes qu'elle a produits, attaquer tous les tyrans depuis Auguste jusqu'à Domitien, n'en pas épargner un seul, n'est-ce pas faire assez la censure du pouvoir impérial? » On dit encore : « Juvénal comme stoïcien, franc et sincère, austère républicain, aurait cru avilir son caractère d'homme et de philosophe, s'il eût fléchi le genou devant le pouvoir. » Ces phrases emphatiques et d'autres pareilles sont bien éloignées de la vérité. Il ne faut point parler en style tragique de ce libre langage autorisé à l'époqu^ où Juvénal écrivait, au temps de Trajan et d'Adrien. (L'exemple de Pline le jeune, dans le Panégyrique de Trajan, nous montre qu'il était alors permis d'attaquer les précédents empereurs. Dans ce discours solennel, prononcé dans le sénat, destiné à flatter le prince régnant, et qui est resté comme le modèle le plus achevé de la louange officielle, on voit que le délicat orateur ne se fait aucun scrupule de censuier les règnes passés. Les nouveaux princes, successeurs des douze Césars, parvenus à l'empire par l'ékction, par l'adoption, et non point par la guerre civile ou les sanglantes révolutions des palais , avaient la prétention
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assez légitime d'être les restaurateurs de l'antique liberté. Comme ils n'avaient pas d'intérêt dynastique à défendre, qu'ils n'avaient aucune solidarité avec leurs prédécesseurs, ils les livraient volontiers àlamalic^^nité, à lindignation des orateurs etdes poètes. De là vient que le discours adulateur de Pline n'est souvent qu'une forte satire, détournée ou violente, contre les premiers empereurs : « Avant vous, les princes (si on en excepte votre père et peut-être un ou deux autres, encore est-ce trop dire) préféraient dans les citoyens le vice à la vertu'. » Il appelle Domitien « une bête féroce enfermée dans son antre et buvant à loisir le sang de ses proches 2; » il se félicite qu'on ait exterminé le monstre. |Pline ne prouve pas seulement par l'exemple de son discours, rempli de traits satiriques, que ctlte liberté de 4 langage est tolérée et qu'elle est agréable au priuce, il constate formellement, par des déclarations explicite?, ce droit nouveau de mépriser les mauvais princes : « Le tous les mérites de notre empereur, il n'en est pas de plus grand ni de plus populaire que la liberté qu'il laisse de faire le procès aux tyrans. * 11 retourne avec plaisir et avec une grande insistancecette pensée: « J'eslimo à l'égal de tous vos autres bienfaits le droit que nous pouvons exercer chaque jour, de faire justice des tyrans qui ne sont plus.... Souvenons-nous que le plus bel éloge qu'on puisse faire de l'empereur vivant, c\h de censurer ceux d'avant lui qui méritèrent le blâme*. » ^11 est donc évident qu'on avait alors la faculté d'attaquer et d'injurier les princes qui n'étaient plus, et cette espèce de satire politique, bien loin de déplaire aux puissances, était souvent le plus sûr moyen de faire sa