‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 104 sur 143 · I, ib^ilh · texte numérisé non relu

I, ib^ilh

gérs de la satire personnelle ; il n'est personne (pi'il crafgne de nommer ; que lui importe le ressentiment de tel ou tel? Heureusement le pusillanime interlocuteur est là pour tempérer cette noble fureur, pour lui montrer que le temps n'est plus où Lucilius se faisait l'exécuteur des crimes, qu'il faut savoir ménageries vivants, que c'est un terrible métier que celui de médire. Juvénal se laisse persuader par son ami, et résigne son courage à n'attaquer que ceux qui v ne sont plus. On dirait que c'est pour rassurer tout le monde qu'il place exprès à la fin de son discours, tout à l'heure si menaçant, à l'endroit le plus apparent, ces mots où il entre autant d'habileté que de jactance : «« Eh bien, soit, je verrai du moins ce que' l'on permet contre ceux dont la cendre repose le long de la vifie Latine et de la voie Flaminienne *. » Nous voilà donc expressément prévenus, l'audace du satirique n'ira que jusqu'à immoler des morts. Onest un peu surpris de voir ces précautions, ces réserves, chez un poëte qui passe trop souvent pour n'avoir consulté que son courage. Gardons-nous de blâmer cette discrétion, légitime assurément dans ces temps terribles où il était pardonnable à un poète de s'assurer contre les cruelles fantaisies des princes et les vengeauces certaines des puissants, mais reconnaissons aussi que le caractère de Juvénal n'est pas celui qu'on lui attribue communément, et que l'héroïsme n'est pas ce qui recommande ses satires. Ces prudentes déclamations du poëte promettant d'épargner les vivants et de ne dire la vérité qu'aux morts, peuvent nous servir, du reste, à saisir le véritable caractère de ses ouvrages. La satire de Juvénal ne s'attache qu'au passé, ne raconte le

... .Experiar quid coneedatur in tUos,

Quorum Flaminia tegitur dnit utque Latina, (1, 170.)

plus souvent que desfEdts depuis longtemps accomplis. Ce sont des discours sur les mœurs générales de Homéy disons en deux mots que c'est de la peinture historique et de la satire rétrospective.

Ce peintre historien décrit non ce qu^il voit, mais ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu dire, ce qu'il se rappelle. Son indigqation n'est pas une douleur présente ni une colère subite excitée par Je spectacle de la dégradation publique. Le souvenir, loin d'effacer les objets, les grossit quelquefois, et il est difficile de ne pas exagérer les choses quand on les tire de sa mémoire et qu'on laisse à l'imagination le soin de les arranger et de les embellir. Combien il est à craindre aussi qu'en voulant réveiller en soi des sentiments éteints ou endormis, on ne les excite avec effort, on ne s'échauffe hors de propos, et qu'à Témôtion refroidie on ne substitue l'indiscrète chaleur de la rhétorique! De là, dans Juvénal, une éloquence dont la sincérité paraît souvent suspecte, des tirades brûlantes qui vous laissent indifférent, de rapides et d'admirables mouvements où l'on s'achoppe à une froide plaisanterie, des expressions qui détonnent, des colères qui ne sont pas proportionnées aux crimes, enfin toutes sortes de faux procédés et d'éclats manques qui nous avertissent que la fureur du poète est souvent jouée ou du moins qu'elle ne suffît pas k son éloquence. Nous n'irons pas jusqu'à dire avec un éminent critique que Juvénal est un moraliste insouciant et un artiste de beau langage, parce que nous croyons qu'un honune honnête, convaincu, peut avoir toutes sortes de fâcheuses apparences quand il a été gâté par des habitudes de déclamateur. Juvénal a de l'ardeur et de la passion^ le rhéteur n*a pas étouffé en lui le moraliste et le citoyen. Ses ouvrages sont tout pleins de sen-timents patriotiques. A ce titre, il nous paraît d'autanié

LA SOCIÉTÉ RGUAXNS.

plus cniHftQX à ëtodîeir, qu'il est le plus souvent l'interprète de l'opanon publique, le puiesaixt porte-?oix des idées âoflunsiites et des préjugés romains. £n lisante rhéteur poète, accoutumé à n'exprimer que des pensées ceanues et oeurantes, on apprend à obnnaître nonsealement ce qu'on âdsaità Reme, mais encore ce qu'on y disait. Nevs allons parcourir quelques-uns de ces tableaaax d'Mstoire qui nous retracent avec do si fortes couleurs k via et les sentiments de la société romaine, les princes y les patriciens^ les affranchis, les étrangers, les riches et les pauvres, et nous tâcherons d'exphquer en passant les colères du satirique, ses préventions su;rannéesy ses sentiments traditionnels de vieux quirite irrité non-seulement contre la corruption , mais aussi contre le changement des meeurs, ne comprenant pas toujours les idées nouvelles de l'époque ni les innovations salutaires, mais presque toujours respectable jusque dans ses erreurs, ses violences et même, si on ose le lire^ jusque dans l'impudeur de son honnêteté antique *•

Dans cette revue des principaux personnages et des dîffërentes classes de la société dont Juvénal nous peint le caractère et les moeurs, il est naturel de commencer par les princes, les Césars, auxquels le poète n'a pas

1. M. nespois vient de traduire Juvénal et Perse avec beaucoup d^qpnty àê vigosHr et wm sans réserve^ là où elle est aécessairo.

LA SOGBÈTË ROMAINE. ^ 287

épugné les invectives. Aussi bien, quand en lit ses satires sans m» attention profoniie, et si Ton s'est laissé prévenir par les éloges convenus de certains admira* teurs de Juvénal, on est tenté de creire qu*il est soi^ tout inspiré pur des sentiments politiques. Ainsi que nous Tavdns dit déjà, on a fort exagéré les traits austères de sa physionomie; on lui arrange un rôle, on lui prête une opposition systématicpe au gouvernement des empereurs , on le montre enfin comme un Gston, dont la satire est une espèce de prédication républicaine. Qui n'a rencontré des phrases telles que celles-ci : « Quoi ! faire Téloge des anciens temps de la république , porter au ciel tous les grands hommes qu'elle a produits, attaquer tous les tyrans depuis Auguste jusqu'à Domitien, n'en pas épargner un seul, n'est-ce pas faire assez la censure du pouvoir impérial? » On dit encore : « Juvénal comme stoïcien, franc et sincère, austère républicain, aurait cru avilir son carac^ tère d'homme et de philosophe, s'il eût fléchi le genou devant le pouvoir. » Ces phrases emphatiques et d'au* très pareilles sont bien éloignées de la vérité. Il ne faut point parler en style tragique de ce libre langage autorisé à répoque où Juvénal écrivait, au temps de Trajan et d'Adrien. L'exemple de Pline le jeune, dans le Pané^ gfrique de Trajan, nous montre qu'il était alors permis d'attaquer les précédents empereurs; Dans ce discours solennel, prononcé dans le sénat, destiné à flatter le prince régnant, et qui est resté comme le modèle le plus adievé de la louange officielle, on voit que le délicat orateur ne se fait aucun scrupule de censurer les règnes passés. Les nouveaux princes, successeurs des douze Césars, parvenus à l'empire par l'élection, par l'adoption, et non point par la guerre civile ou les sanglantes révolutions des palais , avaient la prélanlion

assez légitime d'être les restaurateurs de l'antique liberté. Gomme ils n'avaient pas d'intérêt dynastique à défendre, qu'ils n'avaient aucune solidarité avec leurs prédécesseurs, ils les livraient volontiers à la malignité, à rindignation des orateurs et des poètes. De là vient que le discours adulateur de Pline n'est souvent qu'une forte satire, détournée ou violente, contre les premiers empereurs : « Avant vous, les princes (si on en excepte votre père et peut-être un ou deux autres, encore est-ce trop dire) préféraient dans les citoyens le vice à la vertu*. » Il appelle Domitien «une bête féroce enfermée dans son antre et buvant à loisir le sang de ses proches^; » il se félicite qu'on ait exterminé le monstre. Pline ne prouve pas seulement par l'exemple de son discours, rempli de traits satiriques, que cette liberté de langage est tolérée et qu'elle est agréable au prince, il constate formellement, par des déclarations explicites, ce droit nouveau de mépriser les mauvais princes : « De tous les mérites de notre empereur, il n'en est pas de plus grand ni de plus populaire que la liberté qu'il laisse de faire le procès aux tyrans. » Il retourne avec plaisir et avec une grande insistance cette pensée: «J'estime à l'égal de tous vos autres bienfaits le droit que nous pouvons exercer chaque jour, de faire justice des tyrans qui ne sont plus.... Souvenons-nous que le plus bel éloge qu'on puisse faire de l'empereur vivant, c'est de censurer ceux d'avant lui qui méritèrent le blâme '. » Il est donc évident qu'on avait alors la faculté d'attaquer et d'injurier les princes qui n'étaient plus, et cette espèce de satire politique, bien loiù de déplaire aux puissances, était souvent le plus sûr moyen de faire sa

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