‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 112 sur 143 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

% Suétone, Néron, 26. Tacite, Ann,, X\îl, 2&.

C'est ainsi que Damasippe, l'élëgant consul qui conduisait lui-même son char avec la bonne grâce que vous savez, quand il a donné l'orge à ses chevaux chéris, se hâte de courir au cabaret où il est reçu avec une familiarité populaire qui peut flatter un grand seigneur. Le Syrien, parfumeur du coin, avec ses mains grasses» accourt à sa rencontre, le salue affectueusement en lui donnant les noms de maître et de roi. La servante accorte de l'endroit s'empresse d'apporter une bouteille. Notre patricien compte passer toute la nuit dans ce bouge, tandis que rArménie, le Rhin ou le Danube réclament la vigueur de son bras et de sa jeunesse. Ici nous entrevoyons Tintërieur d*un tapis-franc où les nobles blasés, comme certains héros de roman que nous connaissons, allaient observer sans doute les mœurs du peuple et savourer les plaisirs de l'égalité ^ : c Le descendant des nobles familles, envoie-le, César, envoie-le faire la guerre à l'embouchure des fleuves. Mais d'abord fais chercher ce» futur. général dans le grand cabaret. C'est là qu'on le trouvera couché à table avec un assas-* sin, au milieu de matelots, de voleurs , d'esclaves fugitifs, parmi des bourreaux, des faiseurs de cercueils et des prêtres de Cybèle renversés sur le dos à côté de leurs tambours muets. Là règne la libre égalité, les coupes sont conmiunes ; un même lit pour tous, pas de place de faveur à table. Si un de tes esclaves, Ponticus, se conduisait ainsi, que lui ferais-tu ? Tu l'enverrais sans doute en Lucanie ou dans les cachots de Toscane. Mais vous qui vous nommez le fils d'Éaée, vous vous pardonnez tout, et ce qui serait une honte pour un goujat

1. Juvénal va nous ouvrir un de ces refuges nocturnes de malfaiteurs, où s'entasse la population interlope des grandes villes , où les jeunes Romains allaient étudier les Mystères de Rome.

2S6 LA SOCIÉTÉ BOMAINE.

devient le boa Ion pour les descsBdaafts de Yolèse «t de Bnoius^ »

Ce se fioiut Ik que des biitltifiîes dégradmles ansquelles se livjraLent les nobles» les plus jeuAes sui^tou^ par ennui, |)ar espiit d'imibatisn; mais, selen Jnvénal , « migré rènfamie de tels exemples , il <e est de plus odÂeux eneose. » Il nous «fipiPemd qu'une partie de la noblesse tromaine non^e«l««e&l; carrompue par ces mœurs ^tmi^es^ mais ruinée de fi»nd en comble , tomba dans la dernière abfectioiîb Les fils de famille, oubliant ce qu'ails devaient è leur nom , firent tous les métiers. Le poëfte, dans ses difféMnlies satires, nous peint «ouvenl la misèro des ;fpa2ides misons et nous £ût comprendra en sEkéme temps comment la fortune des patriciens â été dë««ai^. Quand même l'histoire ne dirait pas que la iMÉblease romaûie a été dépouillée par la cruelle ja^ lousîa des prinees, ruinée par ses propres folies et les plus bizarres prodig^alités, les vers épars de Juvénal et de nembreusee allusions suffiraient à npus révéler les casses de cette misère patricienne. Les eatastropbes politiques, les dilations intéressées, les trahisons de la cupidité, lee extravagances d un luxe monstrueux et le dâire de Tostentation réduisirent à l'extrême pauvreté un grand nombre de patriciens et leur enlevèrent. avec la fortune tous les aentiments d'honneur. On en idt qui, pour subsister, se mêlèrent à la foule d(3S clients, à la multitude famélique assiégeant la demeure des riches et demandant la sportule. Ils as^stent à l'appel des noms et aXtendent leur tour : < Le riche fait appeler par un crieur tous ces fiers descendants d'Enée, car eux aussi fatiguent la porte de sa maison, comme nous autres, pauvres gens'. » Heureux encore quand ils se résignent

à n'être ipie d'illustres mendiants! Il en est de moins sciupnleiix encore qui, cédant à l'appât d'un métier huapêtitf ne rougissent pas de se faire histrions. A Bsme, les acteurs n'étant que des esclaves, ,un homme libre montant sur la scène perdait son titre de citoyen et devenait infâme. Qui ne connaît les cris de douleur de ce cb&valier romain, de Labérius, auteur de mimes, qui, pour avoir lancé quelques épigrammes contre Jules Gësar, reçut l'ordre du tout-puissant dictateur de rem» pUr lui-même, moyennant 500 000 sesterces, un rôle dans une de ses pièces malignes ? C'était le châtiment le plus terrible qu'un homme d'esprit, abusant du pouvoir suprême, pût infliger à un adversaire. Dans un admirable prologue qui nous est parvenu, le noble poète exhale ses plaintes : « Quoi I après soixante ans d'une vie sans reproche, sorti de mon foyer chevalier romain^ je reviendrai chez moi comédien ! » Il feut avoir lu ce beau morceau oh le sentiment de l'humiliation a ren«* contré des accents si virils, pour comprendre ce qu'il j avait de honte chez les Romains à paraître sur un théâ-* tre. Eh bien, au temps de Néron , il arriva plus d'une fois que non-seulement des chevaliers, mais les héritiers des plus grands noms historiques furent réduits par la misère à se faire histrions, à jouer dans des farces gros** sières, à remplir, par exemple, le rôle d'un esclave crucifié sur la scène pour ses méfaits, « Ah I s'écrie le poète, qu'on aurait bien fait de crucifier tout de bon ce vil descendant de Lentulus I » Sans s'arrêter à flétrir les fils indignes de tant de grands hommes, Juvénal s'irrite contre le peuple qui supporte un pareil spectacle et qui applaudit à leur infamie. Avec des sentiments vraiment patriotiques, il semble comprendre que Thonnenr des grandes familles est comme le patrimoine de toute la nation, et que tout le peuple est intéressé à ne pas voir

dégrader les beaux noms : « N'allez point excuser le peuple. Il faut que le peuple aussi ait un front qui ne rougit pas ; lui qui ose regarder des patriciens farceurs, qui écoute des Fabius va-nu-pieds, qui a le courage de rire des soufflets qu'on donne aux Mamercus. A quel prix ont-ils vendu leur personne? Ehl que m'importe? Ce que je sais, c'est qu'ils la vendent, et cela, sans qu'un Néron les y force ; oui, ils la vendent sans façon au prêteur Celsus^ président des jeux*. » Assurément, dans ces éloquentes sorties contre la dégradation patricienne et l'indifférence populaire, il y a autre chose que de la rhétorique. C'est la vieille Bome qui élève la voix pour défendre sa gloire et pour maudire ces générations nouvelles dont l'avilissement la confond, et qu'elle s'étonne d'avoir portées dans son sein.

Cela n'est pas encore le dernier degré de la bassesse. Rome a subi un spectacle plus honteux, elle a vu des patriciens gladiateurs. A cette époque de folies monstrueuses où la conscience humaine parut entièrement renversée, on cherchait la honte, on tirait vanité de son infamie, on mettait son ambition à la rendre célèbre, et de même que Messaline rassasiée de plaisirs clandestins, trouvant son ennui dans l'obscurité du crime et la langueur dans la sécurité, imagina de donner aux Romains le spectacle d'un adultère public; ainsi l'on vit des nobles qui, après avoir tout épuisé, cherchèrent encore leur bonheur et une sorte de gloire dans Texcès de la honte et dans l'étalage pompeux de leur dégradation. Voici un de ces nobles dissipateurs réduit à descendre dans l'arène du cirque, et qui se fait appareiller avec quelque esclave barbare; c'est Gracchus, qui par l'éclat

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