VIII, î
de sa Daîssance remporte sur les Fabius, les Marcellus,, les Ëmiles^ sur tous les spectateurs assis aux premiers i
rangs, sur celui-là même qui payait sa bassesse. Il a si i
bien» perdu toute pudeur, que dans ce combat singulier },
il choisit le rôle qui permet aux spectateurs de contem- . ^
pler son visage et d'applaudir le descendant d'une illustre li
famille. Il est inutile de décrire ici longuement Tar- !
mure des deux combattants * . Qu'il nous suffise de rap- >«
peler qu'on mettait en présence deux combattants di- l
versement armés : le mirmillon, couvert d'un casque, '";
protégé par un bouclier , tenant une espèce de glaive recourbé, et le rétiaire, vêtu d'une simple tunique, la face découverte, portant un filet qu'il cherchait à lancer sur son adversaire pour le tuer ensuite avec un trident, quand le lourd gladiateur était embarrassé dans les mailles. Pour le mirmillon, l'art consistait à esquiver le filet; pour le rétiaire, à fuir s'il avait manqué son coup, à ne pas se laisser atteindre et à saisir le moment favo-^ rable. C'était à la fois un combat et une course, où leschances étaient à peu près égales, un spectacle plein de péripéties charmantes pour les Romains, et bu la force pesante luttait contre la ruse agile. Naturellement, l'effronté patricien prend le rôle du rétiaire pour n'avoir pas à cacher son visage, à masquer sa honte : c Grac* chus paraît dans l'arène, non pas avec les armes du mirmillon, sans la faux, sans le bouclier, sans se couvrir le visage d'un casque ; il dédaigne, en effet^ il déteste un appareil qui né permettrait pas de le reconnaître. Le voilà, voyez-le, il agite son trident. Après avoir balancé sou filet qui pend le long de son bras, s'il vient à manquer son coup, il lève vers les spectateurs son vi-
1. H. Gérome Ta mise sous nos yeux dans un tableau fort remarqué, à une des dernières expositions.
t90 LA SOCIÉTÉ ROMAINB.
jgage découvert, et parcourt en fuyant tout le cirque pour mieux se faire voir. C'est bien lui, croyons*en sa tunique, les broderies d'or qui partent de ses épaules et les coi^ don» flottants de sa mitre salienne. Cependant le mir*millon, forcé de combattre contre un lâche Craoehus, «st plus sensible à cet affront qu'à toutes les blessures *■ • » ^ui le croirait? les malheureux qui exposaient leur vie dans le cirque avaient aussi leur point d'homieur et tenaient à combattre un brave. L'adversaire de Cracchus, on poursuivant ce fuyard, ne sait pas que celui-ci ne prolonge-sa course et ne fait le tour de Tarène que pour mieux s'offrir à tons les regards; il prend cette ruse de rimpudenoe pour da la lâcheté, il est humilié de vaincre «ans péril. Il ne manquait plus à ce patricien que d*être méprisé par un gladiateur et de paraître indigne d'un «sclave barbare. Toutes ces peintures historiques de la dégradation patricienne sont du plus bel effet, d'une couleur solide, et nous paraissent animées par une éloquence sincère. Un sentiment vif et présent de la dignité romaine relève encore ces beaux vers si curieusement travaillés. L'honneur de Rome, le respect du passé,, une «orte de piété politique pour d'héroïques souvenirs, tous les sentiments d'un citoyen centriste par la honte des mœurs nouvelles sont exprimés avec toute la forœ qu'un art puissant peut prêter à une colère véritable. Ce qui domine dans là morale du poète, c'est le patriotisme. Mais comme moraliste philosophe, Juvénal ne va pas ^n delà des idées de son temps, et jugeant comme le Yulgairei esclave de la coutume, il ne songe pas à condamner des choses aussi condamnables que celles qu'il flétiii* Prenons pour exemple ce qu'il dit des jeux du
!• VIII, 199-209."* Les fezomes mômss descendsnt dansTMâne» Voy. 5a«.,I, 22;VI, 2B1.
LA SOCIÉTÉ BOMAINË.
cirque. Il voit bien ce qu'il y a d'abject dans l'impudeur de ce patricien qui se fait gladiateur, mais il ne pense pas à blâmer la barbarie des Romains et leurs cruels plaisirs. Sur ce point il n'a que les sentiments du peuple . endurci par l'accoutumance, et non pas les idées plus pures d'un sage qui devance son siècle. Je sais bien qu'il ne faut pas faire au poète un trop dur reproche, il partageait l'insensibilité morale de presque tous ses contemporains, et cet aveuglement qu'on retrouve dans la plupart des écrivains, poètes, orateurs^ historiens de l'époque. Pline, le bon Pline, loin de trouver quelque chose à redire à ces a£freuz spectacles, félicite Trajan d'avoir réveillé les désirs et le goût du peuple pour ces sortes de jeux ; il dira, par exemple, avec une tendre férocité, qu'un mari affligé par la mort de sa bmme, ne peut mieux faire que de donner une de ces fêtes sanglantes pour honorer une chère mémoire ^ Mais, bien que cette dureté fût naturelle au caractère romain, je m'étonne que Juvénal, qui a écrit de si beaux vecs sur la pitié, qui parle quelquefois avec une grftce si pénétrante des pauvres, des esclaves, ait pu voir avec indifférence verser à flots le sang des misérables, et qu'il ne se soit point avisé de diriger contre cette barbarie le courant de sa trop facile indignation. Pourquoi ne pouvons-nous pas le ranger parmi ces ftmes d'élite qui, au temps de Gicéron déjà, trouvaient que ces spectacles étaient cruels et inhumains? N'avait-Û pas Iqi Sénèque, ou n'avait-il pas compris cette belle pensée du stoïcien : « L'homme, cet être sacré, on se fait un jeu, un passetemps de l'égorger. » H y avait donc à Rome des âmes capables d'éprouver de l'horreur à la vue de ces plaisirs impies. Juvénal n'a point cette délicatesse de sentiments
1« LtUres, YI, 34.
ni cette portée philosophique. Dans les jeux du cirque, la honte d'un patricien gladiateur offense plus ses regards que le sang humain inutilement versé. Sénèque, philosophe, disait : Homo sacra res homini, Juvénal, politique, gardien de la gloire romaine, dirait volontiers : Sacra res patricim.
Les affranchis.
Dans cette lutte qui paraît si furieuse contre les scandale» de la socié'é romaine, le satirique combat deux sortes d'ennemis bien différents et fait face à la fois aux grands qui sont descendus trop bas et aux petits qui montent trop haut. En se rangeant contre les nobles du côté du peuple, en préférant au patriciat avili le mérite plébéien, J ivénal conserve le préjugé antique contre la classe des affranchis. S*il respecte le citoyen, quelque
. pauvre qu'il soit, le Quirile proprement dit, ima plèbe . Quiviterriy il déteste les parvenus échappés à la servitude qui renouvellent la population romaine appauvrie et qui s'élèvent à la richesse, aux honneurs. Pour nous, qui jugeons froidement les choses au point de vue du progrès humain et social, nous n'avons pas à partager le chagrin du satirique, et nous regardons comme une révolution salutaire cette émancipation tant maudite par les Romains. Les affranchis, les hommes libres sortis
' de la classe servile, exerçaient seuls l'industrie et les erls utiles pendant que les nobles ne savaient soutenir
• ou restaurer leur fortune que par l'usure et la concussion, en opprimant les particuliers ou les provinces, et
méprisaient tous les travaux, excepté ceux de la guerre et de réloquence. Il était temps que les hommes de loisir fissent quelque place aux hommes laborieux, que le travail des mains et les applications utiles de Tintelligence fussent mis en honneur. La classe des affranchis, déjà vers la fin de la république, renfermait d'ailleurs un grand nombre d'hommes distingués par des talents de toute espèce et qui s'étaient fait un nom. Dans l'antiquité, l'élévation des affranchis peut être comparée àTavénemeutdo la bourgeoisie dans les temps modernes. Ce fut la politique des empereurs de leur accorder une place de plus en plus considérable dans l'État. Tandis que l'ancien patriciat repoussait les hommes nouveaux et croyait souiller les honneurs en les accordant à des Marins ou à des Cicéron, les princes s'entourèrent d'affranchis et en firent des personnages. C'était un moyen d'humilier l'aristocratie et de lui prouver qu'on pouvait se passer d'elle ; politique analogue à celle de Louis XI, qui pour réduire les prétentions des seigneurs féodaux, donna tant d'importance aux petites gens, et prit pour ministres et pour familiers son barbier Olivier le Daim et son compère Tristan. Que dans ces choix étranges, qui faisaient murmurer les Romains, les Césars aient souvent plus consulté leurs caprices que l'intérêt de l'État, qu'ils aient cherché surtout dans ces parvenus complaisants, encore accoutumés à l'obéissance servile, des instruments peu scrupuleux de leurs passions, nous sommes loin de le nier ; mais, à considérer les choses de haut et par leurs résultats, ils faisaient une œuvre de justice sociale ; ils combattaient, sans le savoir, le mépris qu'on avait à Rome pour l'industrie et le travail des mains, et, à la longue, ébranlaient quelques-uns des préjugés séculaires sur lesquels reposait l'institution de l'esclavage.
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Mais les patriciens, le peuple même, si fier de ses privilèges et de son titre de Quirite, si prévenu contre la race servile, ne pouvaient supporter cette élévation indécente des affranchis. Tous les hommes de lettres, excepté quelques philosophes de profession, déclament contre ces vils favoris de la fortune, et Juvénal, comme toujours, n'est ici que l'écho bruyant de cette animadversion populaire. Avec quelle amertume et quelle iro* nie injurieuse il fait allusion h la coutume qui permet à de riches affranchis de devenir chevaliers, tandis que le descendant pauvre d'une grande famille, n'ayant plus la fortune exigée par la loi, est chassé de Tordre équestre I Ovide se plaignait déjà de cette puissance de Targent : « Le sénat est fermé aux pauvres; c'est le cens qui donne 1|bs honneurs. » Juvénal, avec plus d'imagination et une raison moins calme, nous met sous les yeux celle triste exécution d'un patricien au profit d'un esclave enrichi. Nous sommes au théâtre, où le maître de cérémonies, qui place les spectateurs, s'arrête devant les bancs réservés aux chevaliers et met à la porte quelque fils de famille devenu pauvre qui n'a plus le droit de s'asseoir sur les gradins privilégiés : « Sortez, dit l'ordonnateur, sortez, si vous avez quelque pudeur ; levez-vous de ce coussin qui n'appartient qu'aux chevaliers, vous dont la fortune ne répond plus aux exigences de la loi. Qu'à votre place siègent ici les fils des prostitueurs qui ont reçu le jour dans quelque lupanar. Ce n'est qu'au fils d'un opulent crieur qu'il con-> vient de s'asseoir et d'applaudir sur ce banc, parmi rélégante descendance d'un gladiateur et d'un maître d'armes ^ » Je crois entendre dans ces vers de Juvénal la voix de l'opinion publique et le bruit de la rue poursuivant de ses huées les prétentions nouvelles, l'assurance