‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 119 sur 143 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

rent dans la ville des richesses, du luxe, de la Tolupté^ pour y faire valoir grands et petits talents. Leurs métiers utiles ou frivoles, leur esprit délié, leur beau langage,, leur entrain et leur civilité empressée les font bien accueillir par les riches qui aiment la flatterie délicate et des subalternes bien élevés. Ils ont pour parvenir, et le prestige du talent et le génie de l'intrigue, personnages dangereux, moitié Figaro, moitié Tartuffe, aussi souples que constants, sachant s'introduire dans les familles et y rester, enfin, par la douceur et la patience de leurs empiétements, dominer leurs protecteurs. Les voilà qui s'abattent sur Rome par volées ; ils viennent on ne sait d'où, de Sicyone, d'Andros, de Samos, d'Alabande : c Ils vont se loger aux Esquilies ou au mont Yiminal, pour être l'âme des grandes maisons, en attendant qu'ils en deviennent les maîtres. Ils ont le génie prompt, une audace sans scrupule, la parole rapide et plus précipité» que celle d'Isée. Dites-moi un peu, comment vous figurez-vous un Grec ? Il y a en lui je ne sais combien d& personnages. Grammairien , rhéteur, géomètre, peintre ^ baigneur, augure, funambule, médecin, magicien, il est tout ce qu'on veut, il sait tout faire. Un de ces petits Grecs affamés monterait au ciel pour vous complaire. Aussi bien, ce n'était pas un Maure, ni un Sarmate, ni nn Thrace, ce Dédale qui s'avisa de s'attacher des ailes; c'était un Athénien*. » Veut-on savoir pourquoi le Romain est exaspéré contre les Grecs ? C'est que d^ns ce grand art de séduire, il ne peut lutter avec ces subtils étrangers, qu'il n'a ni leur grâce ni leur dextérité, et qu'il se laisse distancer par eux dans la faveur des grands» Sur ce terrain glissant, le Grec agile prend le pas sur le lourd Quirite qui voudrait bien arriver le premier. Ces^

• 1. ni, 70-80.

y 308 LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

\ cris patriotiques de citoyen protestant contre le succès de

r ces habiles étrangers ne ressemblent pas mal aux plain-

[ tes de l'impuissance jalouse : « Quoi ! ce Grec signerait

'' avant moi 1 II sera couché sur le meilleur lit à table, un

aventurier que le vent a poussé à Borne avec des figues et des pruneaux 1 N'est-ce donc rien que notre enfance ait respiré l'air de l'Aventin et se soit nourrie des fruits du Latium*? » Mais il ne s'agissait pas d'être né dans le voisinage du Capitole et d'avoir mangé des légumes sabins pour marcher lestement sur le chemin de la fortune. Les Grecs ont un secret que les Romains n'ont pas, bien que ceux-ci ne manquent pas de bonne volonté, l'art de flatter. S'il faut en croire Juvénal, ils sont capables de tout sans se mettre en peine de donner à leurs louanges quelque vraisemblance. Ici le poëte exagère et nous semble calomnier l'esprit des Grecs, qui devaient être plus habiles que cela et tourner mieux leurs compliments: « Ajoutez que cette race, qui connaît les secrets de l'adulation, vantera la conversation d'un sot, la beauté de quelque laide figure, dira à un malade efQanqué qu'il a les épaules d'Hercule, d'Hercule élevant dans ses bras, pour l'étouffer, le terrible Antée*. » Ces sortes de contre-vérités sont trop grossières pour qu'on puisse les attribuer aux Grecs, qui ne mériteraient plus assurément d'être appelés par le poëte lui-même adulandi gens prudentissima. La flatterie, quelque effrontée qu'on la suppose, y va plus doucement; elle exagère les qualités réelles, et ne s'avise guère d'attirer l'attention sur des défauts visibles et choquants. Nous préférons les vers où Juvénal met en scène la complaisance des Grecs et la facilité avec laquelle ils prennent tous les rôles et tous les

visages. Dans la vie comme sur le théâtre^ ils sont de grands acteurs : c C'est une nation comédienne par nature. Tu ris, le Grec éclate de rire ; s'il voit couler les larmes d'un ami, il pleure, sans avoir le moindre chagrin. Si tu demandes du feu par un temps un peu froid, vite il endosse un lourd manteau. J'ai chaud, dis-tu, aussitôt il sue*. » Cet art de flatter était en Grèce une véritable profession, une sorte de métier reconnu, auquel bien des gens étaient forcés de demander leur subsistance. Comme dans l'antiquité, presque tout le travail était concentré entre les mains des esclaves , les pauvres ne pouvant lutter contre là concurrence écrasante des. bras serviles, durent se faire parasites, complaisants^ bouffons, colportant dans les maisons riches leurs bons . mots et leurs compliments, et cherchant leur vie dans la seule industrie qui leur fût accessible. Une ample provision de mots piquants rassemblés de toutes parts, appris par cœur, tel était le capital roulant de ce singulier commerce qui -ne laissait pas de rapporter des intérêts, Lucien, dans un charmant dialogue, a prouvé avec une docte ironie que ce vil métier est un art. Athénée cite les noms et les saillies de ces artistes quelquefois renommés. A la longue, cette profession devint nécessaire, et Ton eut son flatteur à Athènes comme on avait son singe. De la Grèce elle passa à Rome, où des mœurs plus rudes et grossières rendirent d'abord le métier fort pénible. La jovialité romaine avait fait du parasite un souffre-douleur, et au milieu de la joie brutale des festins, c'était plaisir pour les convives de casser la vaisselle sur la tête du malheureux, de lui jeter de la cendre dans les yeux, de lui lancer des débris de meubles. Pour des Romains, c'étaient là de bons tours et de spirituelles

espiègleries. A Rome, la force d'àme^ une bonne humeur intrépide étaient plus nécessaires au parasite que l'esprit, et, de plus, pour bien faire son métier, comme le dit Plante, il fallait être de la famille des duricrânes. Mais à mesure que les mœurs s'adoucissent et deviennent plus élégantes, la profession se transforme et s'ennoblit. H ne s'agit plus de faire le bouffon ni d'endurer les coups. Dans Térenc«, Gruatbon le parasite fait la théorie de cet art plus raffiné qui consiste, non pas h plaisanter, mais à caresser la vanité des riches: « Quoi qu'ils disent, je l'approuve; s'ils disent le contraire, j'approuve encore. On dit non, je dis non ; on dit oui, je dis oui. C'est le métier qui rapporte le plus aujourd'hui*. » Le parasite, s'est fait adulateur, et dans cette profession rendue plus difficile, naturellement les Grrecs réussissent mieux que les Romains. Ce n'est pas que ceux-ci fussent plus fiers «t plus dignes ; eux aussi se faisaient les commensaux des grands, sollicitaient la confiance et la libéralité des riches, et, selon l'usage, cherchaient à faire coucher leur nom sur un testament ; mais dans leurs ménages, ils manquaient de dextérité, comme le reconnaît Juvénal : c La partie n'est pas égale ; il doit l'emporter sur nous celui qui peut nuit et jour changer de visage, envoyer des baisers et des louanges'. » Cette inégalité dépite les * Romains, tous ces clients besoigneux qui sont évincés au profit des Grecs. Je crois entendre leurs plaintes dans les vers de Juvénal : « H n'y a point de place pour un Romain là où règne un Protogène, un Érimarque, un Diphile. La jalousie, qui est le vice de leur nation, ne leur permet pas de partager un ami ; ils veulent Tavoir tout ^euls. Car, aussitôt qu'ils ont versé dans l'oreille

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