‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 135 sur 143 · VI · texte numérisé non relu

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derrière eux et qui seront affranchis demain. En' même temps, pendant gne les préjugés contre la race servile sont surmontés par la force des choses, s'affaiblissent et s'effaoent, Rome devient le refuge de tous les vaincus, les étrangers pénètrent dans la cité et étendent chaque jour leur pacifique conquête. Les Grecs, par le prestige de leurs arts et leur habileté insinuante, s'emparent des classes élevées et imposent aux vainqueurs leurs mœurs, leur langue et leur littérature. Dans les bas-fonds, les Asiatiques, les juifs, les chrétiens, propagent leurs croyances méconnues et préparent obscurément l'avenir. La multitude des pauvres, mécontente du présent, murmure, se plaint et proteste contre cette société épuisée qui ne sait rien faire pour eux. Enfin les esclaves comp* tent pour quelque chose et sont au moins réhabilités parla pitié. Il se fait partout un sourd et vaste travail de lente transformation. L'institution politique seule demeure, mais sous ce solide édifice qui abrite tant de pensées hétérogènes et d'éléments disparates, tout se mêle, se confond, aspire à l'unité, se nourrit d'inquiètes espérances. Même en lisant le satirique Juvénal, on sent que le monde ancien troublé éprouve de vagues tressail'^ lements et qu'il porte dans ses flancs les germes d'une doctrine et d'une société nouvelles.

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ter snr la scène une parole malsonnante, prononeée contre Jupiter, tandis qu'ils laissaient passer sans pro^ testation bien des impiétés et applaudissaient aux har<» diesses du poëte-philosophe. A Rome, comme en Qrèo»^ vè^s la fin de la République et sous les empereurs, les esprits cultivés ne croyaient plus à la faUa. Les politiques même, qui considéraient la religion comme le phis ferme appui de l'État, ne craigaaient pas de faire quelquefois les esprits forts et de se moquer des supereti* tiens les plus utiles; on connaît le mot de Gaton sur les aruspices, ainsi que les plaisanterios de Gioéron sur la mythologie. Lucrèce, plus hardi, avait poursuivi de ses invectives éloquentes et condamné, au nom de la science et de la morale, ces divinités impuissantes et méprisables. Sénèque, plus calme et plus accoutumé à l'incrédulité, écrivait sans passion et tout naturellement, que c'est une niaiserie et un enfantillage de déclarer qu'on ne peut pas y croire. Cependant^ il faut reconnaîtr» qu'en général les hommes d'esprit et les philosophes, sans honorer les di«ux, les laissaient du moins en repoli et n'empêchaient pas les simples de leur offrir leurs hommages et leurs sacrifices. La politique leur faisait respecter les rites sacrés, et les courtisans étaient trop bien avisés pour médire de l'Olympe, depuis^ que Fapo^ liiéose y plaçait les empereurs. D'ailleurs, pourquoi se serait-on donné IsT peine de détruire une religion qui n'avait point de rigueurs, qui n'imposait aucun joug incommode, et qui, loin de réprimer les passions, les rendait aimables et les ornait de mille images graoieusesf La mydiologie eut donc moins à craindra lesr libertina que les honnfttes gens. La oorruption des mcsurs se collioliait avec la foi païenne, et les plus dissolus, pour s» mettre à l'aiae et suivre toutes leux» fantaisies, ne croyaient pas nécessaire' de se révolter d^abord contre là.

les passions qui paraissent sur la scène, n'ont plus cette netteté si nécessaire et si agréable, bien des esprits aiment mieux renoncer au spectacle que se donner la peine de le démêler. Ces réflexions s'appliquent aux premiers siècles de Tère chrétienne, où s'accomplit la plus prodigieuse révolution morale dont le monde fiit témoin, qui nous intéresse à plus d'un titre, et en deçà desquels cependant s'arrête, en quelque sorte l'érudition classique. Tout le monde lit volontiers et connaît bien encore l'histoire du premier siècle et celle des douze Césars, parce qu'elle, est aussi claire que dramatique. On est encore en présence de la mille société romaine, dégénérée, sans doute, mais conservant sa langue, ses doctrines, sa religion^ et quelque chose de son caractère et de ses mœurs. Mais, à mesure qu'on avance, toutes les choses se confondent de plus en plus. Autour de l'institution politique, qui seule demeure immobile, tout se dégrade, se dissout et se transforme. La littérature latine dépérit et cède la place Lia renaissance grecque ; l'antique religion est altérée par des superstitions inconnues ; la philosophie épuisée ou s'évanouit en stériles déclamations, ou essaye de relever son autorité par des dogmes m]rstérieux. Pendant ce temps, des idées nouvelles, jusque-là comprimées, se font jour, des croyances long^ temps contenues sur les frontières de l'Orient s'infiltrent de toutes parts dans l'empire. De là, un mélai^ bi* zarre de pensées, de sentimeirts, d'opinions, qui s'unissent ou se combattent sans se comprendre. LesreUgioBS et les doctrines en présmice, au lieu de se renfenner dans leurs principes, de oons^ver ohacune son caractère, essayent dans la lutte de se dtmner le prestige qui lait la force de la religion ou de la doctrine rivale. On voit des sectes chrétiennes qui voudraient se rattacher à quelque système célèbre de philosophie, tandis quels

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pagaaiffine asatviaioBBftiTeB etsesiliwniaéSy et qicede 8iiQ|kles pbildsopbds prétendent opérer des mi2!ade&. H n'entre pas dase nntre dessein de dâerire ce chaott^ encere moins de le débcofuilier. Il nous suiElira, dans les étraitesliinkes où noas^ommesenfeimé^ d'esqnissermie faibla partie de cette Jtietoiro merale, k ïmàe dea spiri* tads docnmente qoe noua fournit Lndan, le denier grand .moœaikte de la décaideDce ^«

De t(Huloa grands écrivains du deuxième sièck; Lu- GÎan est, sans eompuaiaon, celui qui nous fait le mieux connaître, el le seul qui mette en pleine lumière, les misères ide ceite sociéié neiltieet midade qui ne se connaissait pas eUe-même^ et «entait si peu sa propre décadence. Av^ec la sagacité d'un pliilosopke et cette curiosité toujours éveillée des esprits naturellement railleurs, il a saisi fit dépeèit tous lés yiooB et les ridicules dont ses cimtamporaênsne paraissenit pas amr eu eonsdence. Dam k plupart de ses nombreux ouvrages, il sonble n'-aveir eu d'autre dessein que de montrer à la postérité q&eHes étaîenit tes mcenrs, les croyances de son temps. I) ne donne pas au hasard, et en passant, des renseignements épors et incomplets, omnme on en peut tirer de tous lesmoralistes;^ on dirait que, de propos délibéré, il se Mit hit le peintre de son s^le^ et qu'il n'ait d'autre

T Tout le monde peut lire facîlemeiit aujourd^mi les œuvres eraipi^tes deLacieii dans Télégaaite tnuhiction de M. Talbot

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intenliony en écrivant, que de nous en laisser le tableau. Pour bien apprécier ce mérite singulier de Lucien, il faut le comparer aux grands écrivains de l'époque, qui tous vivent en quelque sorte hors de leur temps, ou ne voient pas ce qui les entoure. Épictète, qui cependant ne manque ni de pénétration ni de causticité, reste enfermé dans son école, et juge la vie comme pourrait le le faire aujourd'hui un moine du fond de son cloître ; Marc Aurèle, le philosophe empereur, ne regarde qu'au dedans de lui-même, ne surveille que son âme, et goûte paisiblement les joies morales du plus noble et du plus innocent ascétisme ; Plutarque, qui nous a laissé toute une bibliothèque de morale, qui a écrit sur tant de sujets divers, songe bien plus à répéter les opinions de l'antiquité, qu'à nous retracer celles de ses contemporains. Il n'y a peut-être pas deux écrivains plus différents que Lucien et Plutarque, et qui, par leur caractère et leur génie, présentent un plus frappant contraste. Il suffirait de les opposer un moment l'un à l'autre pour voir clairement ce qu'il y a de vie, d'originalité, de nouveauté dans les ouvrages du satirique. L'honnête Plutarque, qui a passé presque toute sa vie dans sa retraite de Chéronée, au milieu des plus beaux souvenirs de l'histoire, et qui, pendant ses loisirs studieux, a recueilli dans ses immenses lectures les maximes des sages pour nourrir son esprit et fortifier son âme, peut être considéré comme le dernier des anciens. En effet, il vit moins dans le temps présent que dans l'antiquité qu'il admire et qu'il aime. Ses nombreuses biographies, animées par une tranquille, mais constante émotion, montrent que son imagination se plaisait surtout dans le passé. Ses œuvres morales, remplies d'historiettes, d'anecdotes, de réflexions empruntées aux philosophes, aux historiens, aux poètes, prouvent encore qu'il regarde toujours derrière lui pour contem»

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pler lefi beaux etemples de la vertu et de la sagesse antiques. En xeligîoD, il a toute la foi d'un bon païen et le zèle qu'on peut attendre d'un prêtre d'Apollon, Les lumières qu'il a puisées dans la philosophie ne Tempêchent pas de pousser quelquefois la crédulité jusqu'à la superstition. Alors même qu'il pourrait avoir des doutes sur les croyances vulgaires de la mythologie, il évite de les faire partager à ses lecteurs, soit qu'il se fasse scrupule de trahir ses devoirs de prêtre et de troubler la dévotion des simples, soit que la grâce de ces fictions religieuses s'imposât naturellement à son esprit poétique. Si on considère le style et les habitudes de l'écrivain, on verra qu'il semble conVerser avec tranquillité, qu'il admire plus qu'il ne blâme, que son langage est presque toujours digne et décent, que, dans la polémique même, il conserve encore quelque chose de sa mansuétude, et qu'il porte partout dans l'histoire^ comme dans la morale, un esprit modéré, un jugement équitable, une imagination riante. Lucien, au contraire est le plus hardi des novateurs et le plus impertinent des moralistes. II n'aime que la satire qu'il sait rendre redoutable, non-seulement par ses injures et ses sarcasmes, mais encore par la vérité si précise de ses observations malignes. Lui aussi prétend donner de bons conseils, et il en donne d'excellents, mais avec quelle audace de langage, quel mépris pour la décence, et quelle ironie mortelle ! Tout ce qui attire le respect et la vénération des hommes devient l'objet de ses épigrammes. S'il attaque les institutions, les mœurs, les croyances, ce n'est point pour faire triompher un parti ou une doctrine ; il n'appartient à aucune secte, il ne fait la guerre que pour son compte, par joyeuse humeur, pour venger la raison offensée et satisfaire son bon sens. II harcèle les philosophes aussi bien

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que les dieux, et souvent ii se pkît à les mettre cm présemee les uns et les autres, à les faire dialoguer, à Imr prêter des paroles qui ruinent la religion par la phile- 4Sopliie et la philosophie par la religion. Ses ouvrages, courts, l&^ers, d'un style preste et agile, semblent iaits pour courir^ pour. passer de main en main, et par leur forme yanëe,]êur brièveté amusante, rappellentletalentde nos pamphlétaires et de nos journalistes. Si Plutarque 4oit être regardé comme le deixder des aneiens, Lucien peut être appelé le premier des modernes.

Une esquisse rapide de. sa vie n'est pas inutile pour Juger le caractère de l'homme et les mœurs de eon temps. Il naquit à Samosate, en Syrie, ve^ la centquarantième année ie notre, ère. C'est dans sa ville natale qu'il fît ses études. Pour comprendre eomment un auteur si renommé par son atticisme a pu se fenner -dans un canton reculé de l'Asie , il faut se rappeler que les arts et les sciences de la Grèce s'étaient partout xépmidus en Orient et que la iangue grecque était dey»jiue universelle. Le père de Lucien , qui tenait à donner à son fils une profession lucrative, le plaça en apprsSH tissage chez son oncle maternel ^ était statuaire. Le futur satirique raconte lui-même, avec agrément, cet épisode de sa jeunesse : « Il m'arriva ce qui ne manque pas <i'arrivêr à tous les commençants ; mon cmck me tendteuit un ciseau, me dit de tailler légèrement une tablette de marbre qui se trouvait là devant nous... Moi, eniiovic6y je frappai trop fort et la tablette se brisa. Mon oncle, t&ut en colère, trouvant sous sa main une courroie, me 4onna une de ces leçons qui ne sent ni douées, ni en- •eourageantes. Voilà comme je fus initié au métier, j'y débutai par des pleurs. Je me /sauve et bMtps à la mai<jBen Itvec foice laaaig^s et les yeux pleins de JahneB; je raconte rbisto»re<cte.iajooiirioîB, je moniie mes meiiff>-

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isissares et, .a{)rè8 bien des plaintes sur la brutalité de mon oBfile; j'ajoute quH m'a traité de la isorte par .jalousie^ qu'il a eraint de se voir un jour surpassé par moi dans son art. Ma mère fut indignée et ne sq fit pas &ute de Tuaodire son frère; puis, le soir venu, j'allai me coucher encore tout pleurant ^t je songeai toute la nuit^ » On reconnaît déjà dans ce récit de ses malheurs' enfantins la simplicité malicieuse qu'on remarque dans tous les ouvrages de Lucien. H rêva donc toute la jàuit, et> dans ses aonges , il vit apparaître la Sculpture et la Science en personne qui cherchèrent à l'entraînai', chacune de son côté. La Sculpture lui promit là gloire de Phidias; la Science fit briller à ses yeûx les honneurs, les richesses, le crédit qu'elle assurait à «es disciples.' Lucien, qui "avait déjà trop de raisons de ne pas aimer la statuaire, prit aussitôt son parti et travailla pour de-' venir sophiste. Après avoir plaidé quelque temps devant les tribunaux d'Autioche, voyant que le barreau lui offrait peu de ressourcés et ne lui permettait pas de donner carrière à son talent, il résolut d'aller chercher la grande gloire de l'éloquence sur les places publiques, devant tout un peuple assemblé. Il parcourut l'Asie, la *Orèce, la Gaule, dédamant à la manière des sophistes, donnant des représentaticms oratoires, et recueillant dans ses courses errantes autre chose encore que des applaudissements. Nous savons, par son propre témoignage, qu'il obtint les plus grands succès dans les exerjciees ingénieux et difficiles de cette éloquence alor& en vogue, qui consistait à surprendre tout d'abord Tattention par la singularité du sujet, à l'allécher par une amorce nouvelle, en annonçant une histoire impossible, un problème qui n^a point de solution raisonnable, à

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effrayer d'avance les auditeurs par les difficultés que Terateur s'engageait à surmonter. Il ne dédaigna pas non plus ces tours de force de Téloge et du panégyrique où les sophistes aimaient à se signaler , où ils célébraient, par exemple, les mérites du perroquet, de la souris, du hanneton et d'autres bêtes plus petites encore et plus difficiles à chanter. Il faut lire son éloge de la mouche, pour se figurer les merveilles microscopiques 4e cette éloquence : « Son vol n'est pas, comme celui des chauves-souris, un battement d'ailes continu, ni un bond comme celui des sauterelles; il n'a pas non plus la roideur stridente des guêpes. C'est avec une molle aisance qu'elle se dirige à son gré dans les airs. Elle a encore cet avantage qu'elle fait entendre en volant une espèce de chant, mais qui ne ressemble ni au bruit agaçant des cousins et des moustiques, ni au lourd bourdonnement des abeilles, ni aux terribles menaces 4es guêpes. On dirait le chant mélodieux et doux de la flûte comparé à la trompette et aux. cymbales*. » Après avoir consacré plusieurs pages à celte description minutieuse et quelquefois spirituelle, après avoir fait intervenir Homère, il termine par ces mots : « J'aurais ieaucoup à dire encore, mais je m'arrête pour n'avoir pas l'air, selon le proverbe, de faire d'une mouche un •^^léphant. » C'était se tirer d'affaire en homme d'esprit et prouver du moins qu'on se moquait soi-même de son sujet. Tels étaient les discours que souvent tout un ■peuple attendait, on sait avec quelle impatience, pour lesquels toute une ville se rassemblait sur les places, dans les théâtres, qui faisaient déserter même les atelieris, et qui rapportaient aux orateurs, non-seulement ^'immenses profits, mais encore tous les honneurs que

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