‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 15 sur 143 · Lettres XI et GXII · texte numérisé non relu

Lettres XI et GXII

^^^la^B^

DANS LES LJBTTHBS DE EÉNÈQUE.

raffpdloiK «ttcofe ices ouvrages entiers de Sénèqua qoi ne «ont, nous l'ayoïiB dil, que des réponses à des con* sidt&tioQs moraios, réponses dîyerses où le philosophe senoâile se ceaitnfedire parce qu'il donne quelqiirfois des coBseâls différents sehûi Tâge «t le cacactère de ses correspondants. Ainsi, dans £on livre sur la Brièveté de>la . vie, il recommandée un wieox foinetionnaire de l'empire de reaomer aux ebarges, et dans sDn traité sut ia Trarir quiUité de Vâim il oonseiUe à un jeune homme triste 6t dégoûté de prendre part aux affaires pohliques. Ces contradietioss nalarelles et nécessaires qu'on a souvent rl^odiées ^ S&[ièque prouvent seulement qu'il savait se pliçr aux nécessités de la direction et chaiiger le re- TBihà» aelon le tempérament du malade. Sans vouloir étendre aotre étude sur tous les ouvrages de Sénègue, il .«st une de ces consultations dont nous devons dire quelque ^ose pour faire voir une des plus singulières noâladies de l'époqaie et la profonde j)énétratiQn du moraliste diveeteur.

JKe croirait-ron pas entendre une ^nfession moderne et contempoi^ne, quand on lit les plaintes de ce jeune capitaine des gardes de Néron, Annœus Sérénns, qui écrit à Sénèque pour lui dévoiler sa détresae morale? U y Avait alors déjà de ces âmes tourmentées parce qu'elles se sentent vides, à la &ms ardentes et molles, éprises de la vertu et sans énergie pour 'm la donner, inquiètes sans connaître ia cause de leur inquiétude, dilatées tour à tour de l'ambition et de la retraite^ capables d'élan et de généreuse activité, et au moindre riw tactoy à la moindre humiliation, « retournant à leur loisir conmie les chevaux doublent le pas pour regagner la maison. » Dans oette afOiction d'esprit, Sérénus s'adBsase à Sénèqne comme à un médecin des âmes, il vent BMttie devant lui eon cœur à déceuiert, il esssiye de

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peindre ce mélange da bonnes intentions et de lâches défaillances qui le remplit d'une indéfinissable tristesse. Il se sent dans nn état de malaise et de peine, comme un homme qui n'est ni malade ni bien portant. Son malheur est de ne pencher fortement ni vers le bien^ ni vers le mal. Il aime la simplicité; mais s'il se trouve par hasard dans quelque maison somptueuse, il se laisse éblouir par l'appareil du luxe, il se retire non plus mauvais, mais plus triste, et, rentré dans sa modeste demeure, se demande si le bonheur ne serait pas dans l'optilence. Le voilà qui rêve les honneurs, les faisceaux, et bientôt, découragé par quelque obstacle imprévu, il s'enfonce de nouveau dans la solitude ou s'exaltant par de fortes lectures et de grands exemples, il s'excite à quelque dévouement sublime. Mais ces héroïques résolutions ne tiennent pas devant les difficultés de la vie. Cet état flottant entre Théroïsme et l'impuissance, les ennuis douloureux qui en sont la conséquence font crier vers Sénèque cejte âme noble et faible, c Je t'en con- . jure, écrit-il, si tu connais quelque remède à cette maladie, ne me crois pas indigne de te devoir la tranquillité. Ce n'est pas la tempête qai me tourmente, c'est le mal de mer. Délivre-moi donc de ce mal, quel qu'il soit^ et secours un malheureux qui souffre en vue du rivage. » Curieuse angoisse d'une imagination généreuse et d'un courage débile.

Avec quelle connaissance du cœur humain et de ses plus profonds secrets Sénèque répond à cet appel dés* espéré ! Il tente de définir ce mal étrange, il promène, pour ainsi dire, sa main sur toutes ces vagues douleurs pour trouver l'endroit sensible et y porter le Bemède imploré. De quelle vue perçante il découvre, il saisit, il arrête au passage, pour les peindre, les fluctuations fuyantes de ce désespoir inconsistant 1 II nous met sous

les yeux celte dépldsance de fioUméme, ce dégoût, oe roulis d'une âme qui ne s'attache à rien, ces chagrines impatiences da l'inaction où les désirs renfermas à l'étroit et sans issue s'étoufTent enz-mêmes, cette mélancolie sombre et la langueur qui l'accompagne; puis les tempêtes de l'inconstance qui commence une entraprÎBe, la laisse inachevée et gémit de l'avoir manquée. On s'irrite alors conU« la fortune, on maudit Is siècle, on se concentre de plus en plus, et on trouve nn plaisir farouche à couver son chagrin. Pour s'échapper, pour se fuir, on se lance dans des voyages sans fin, on promène sa douleur de rivage en rivage, et sur la terre comme sur la mer on ne fait que s'abreuver des amertumes de l'heure présente. Dans celte défaillance morale on finil par ne plus pouvoir endurer ni peine, ni plaisir, par ne plus supporter sa propre vue. Alors viennent les pensées de suicide pour sortir de ce cercle où on n'a pins l'espoir de rien trouver de nouveau ; la désolante aniforfuilé de la vie, l'insipide permanence du monde vous arrachent ce cri : Qnoi! toujours, toujours la même chose * !

Dans cette profonda et saisissante analyse du spleen antique, comme on sent bien que Sénèque ne fait pas une description de fantaisie et qu'il est aux prises avec la plus réelle et la plus indéfinissable maladie morale 1 Si à ces angoisses d'une fime qui se dévore elle-même SB mêlaient encore. des peines d'amoar inconnues de l'antiquité, nous oserions dire que Sénèque a voulu éclairer el consoler un Werther ou un Bené romain.

' \. Dila Tranquillité de l'diM, ch. i et n.

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Conseils à Iiuoilins.

Après avoir montré que Sénèque est on véritable directeur, entrons dans le détail de ses lettres et voyons quel est le sujet et Tesprit de sa prédicatioii morale,

lies sujets qu'il traite sont empruntés an stoïciaiie, mais la manière de les présenter appartient À Tauleitr. Il accommode toujours la philosophe de l'école k .MS propres goûts, à son humeur, aux circonstances de sa vie; c'est pourquoi, tout en exposant le dessin principal de ses lettres, nous essayerons d'expliquer, non pas son système, puisqu'il n'en a pas, mais ses idées de monaliste. Car il en est des auteurs comme des hommes : mi s'arrange volontiers de leurs défauts, quand on en a découvert la cause.

Oes lettres sont adressées à LudHus, procurateur en Sicile, télevé par ses talents et de puissantes lamitiés au sang de chevalier. C'était un épicurien que Steèque entreprit de convertir au stoïcisme* Ce n'est pas que le miaitre se propose d'exposer régulièrement toute la doctrine du Portique ; il cherche moins à faire de son diaci^ un pur stoïcien, qu'à le tirer des mollesses épicuriennes, pour lui faire emboaseer une morale plus. austère. Luimême, sans étaler la prétention d'un chef d'école, se . propose modestement de faire une éducation morale et ^ choisit la forme épistolaire, parce que les pensées fami-

lî&res, tcmt en disant moins de bniit, s^msinnent mieux dans les esprits.

En commençant, il cherciie, comme ont fiit depuis tous les directeurs, à éloigner son disciple des opinions mondaines et lui conseille la retraite, pour le soiistrdre aux influences étrangères à la véritable doctrine. Il fait les plus grands efforts pour arracher liucilius à son ambition et aux avantages d'une fortune si bien comigocen-cée. U regrette que le sort ait retiré son ami d'une obscure condition, pour le jjeter dans les grandeurs. Les honneurs appellent les honneurs ; l'ambition est insatiable : on ne- peut lui faire sa part; et s'il ne rompt pas avec elle d^un seul coup, que deviendra Ntude de la sagesse?

Mais Lucilius craint de faire accuser son oisiveté et se retranche derrière les préceptes du stoïcisme qui recommande la vie active. Sénèque luim<ontre aIors,qu'eQ se retirant des a)&ires il suit, sinon les préceptes des stoïciens, du moins leur exemple. En efiet, on comprend que, sous le règne de Néron, ceux qui faisaient profession de philosophie se soient tenus éloignés des fonctions publiques. D'ailleurs, ne restera-t-il pas citoyen de k grande république du monde, la seule digne d'un sage? Loin de s'abaisser par ce i^noncement, il s'élève, en comprenant combien sont petits leshonneurs delà chaise curule. Jamais le sage n'est plus occupé que lorsqu'il traite des choses divines et humaines. Que Lucilius imite son maître, qui prépare pour la postérité des remèdes moraux dont il a épi:ouvé k salutaire influenee dans ses propres maladies^ ; cela ne vaut-il pas mielixque de figurer dans un procès ou dans un testament, et de voterau Sénat

1. Salatares admonitiones , velut medicamentorum utUimn coxnpositionfft, littehs maxtdo, esse iUas «ffioaces in meis ulcerihus expertus. Lettre VIII.

de la voix et du geste? La véritable gloire est celle que procurent la noblesse du cœur et la grandeur de l'esprit. Dans sa sollicitude pour Lucilius, Sénèque va jusqu'à flatter dans son ami cette ambition qu'il combat. Qu'il renonce à cette gloire mondaine et fragile, il en recevra une plus belle en échange; le maître peut associer le disciple à son immortalité; et dans un élan d'enthousiasme, dont l'effet est prémédité, il s'écrie avec Virgile :

Fortunati ambo, si quid mea carmina possunt Nulla dies unquam memori nos eziniet asvol

Sénèque ne parvient pas d'abord à Iriser cette ambition de Lucilius, mais du moins il ne cesse de lui conseiller la retraite qui protège contre les maximes des gens du monde les convictions incertaines d'un néophyte. Avant tout il importe de fuir la multitude et de lui soustraire son cœur encore mal assuré dans le bien. Montrant les dangers d'un cpmmerce frivole, il nous fait saisir toutes les nuances de cette contagion qui passe de l'un à l'autre dans les conversations mondaines; il la décrit avec TiDgénieuse fécondité du philosophe qui observe et la finesse du courtisan, È[ui, pour avoir étudié sur luimême les effets de cette corruption insensible, peut retourner en tous sens cette pensée de Bossuet : « Ce maître dangereux n'agit pas à la mode des autres maîtres. Il enseigne sans dogmatiser. Il a une méthode particulière de ne prouver pas ses maximes, mais de les imprimer dans le cœur sans qu'on y pense ^ »

1. Bossuet; Serm. sur la véritaUe conversion. — Nicole, Dan^ gers des entretiens j ch. m et iv. — Fénelon, Manuel de piété, ch. XXI. — Voy. Sénèque : Inimica est multorum conversatio. Nemo non aliquid vitium aut commendat, aut imprimit, aut nescientibus allinit. Lettre VU.

Le inonde n^est pas seulement à craindre parce qu'il justifie nos passions, réveille nos vices assoupis et ensanglante nos plaies , comme dit Nicole, mais encore parce qu'il attaque ouvertement la philosophie. De là ces maximes : La sagesse et la justice ne sont que de vains mots; hoire, manger, dépenser son patrimoine en galant homme, voilà la vie, et mille autres banalités dangereuses. De là ces attaques contre les philosophes : moquez-vous, disent ces voluptueux et ces incrédules, moquez-vous de ces gens austères et arrogants qui censurent, la vie des autres, tourmentent la leur et morigènent le public *. Il faut donc se retirer de cette corruption, vivre avec soi-même, et prendre ce principe pour règle de conduite : admettre dans sa compagnie ceux qui peuvent vous rendre meilleur et ceux qu'on peut rendre meilleurs.

Mais lorsque Sénèque a montré qu*il faut vivre dans Ja retraite et qu'il a mis Lucilius en garde contre les conversations dangereuses, comme les chrétiens qui se plaignent aussi du monde et de ses sarcasmes contre la religion et ses ministres, il prend encore des précautions infinies pour bien définir la retraite qu'il reconmiande. La solitude est périlleuse pour les méchants et les ignorants, parce qu'elle irrite leurs passions.; pour la conseiller à Lucilius, il faut qu'il ait déjà bon espoir dans ses progrès. En effet, le disciple a fait entendre de si nobles paroles, si convaincues, si rassurantes que le mattre s'écrie : c Cet homme n'est pas un homme ordinaire, il ne songe qu'à son salut, iste homo non est unm e po» pulo; ad salutem spécial, * Qu'il ne craigne donc plus de se retirer du monde, et que, du fond de sa solitude, il

1. Istos tristes et superciliosos , aliense vitae censores, su» hostes, publicos pcedagogos assis ne feceris. Lettre CXXIII.

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adresse aux dieux des prières pour obtenir la santé de rftme et celle du corps ^

Quitter les hommes pour se retrouver, éviter les chemins battus pour suivre la voie étroite du petit nombre, esquiver les entretiens dangereux parce qu'ils sont frivoles, se hâter d'entrer dans la philosophie comme si on était poursuivi par des ennemis, élever son âme vers les grandes choses, jouir de soi-même, sentir son néant, tel est le sujet principal des premières lettres. Sénèque le présente sous toutes les formes, tantôt insistant sur les embarras de la grandeur^ tantôt sur les folies dii monde, tantôt sur les douceurs de la retraite ; e^ quand il croit snn ami persuadé, il lui fait Téloge de la vie phi*losophique et de ses joies sans cesse renouvelées, dans un diarmant tableau qui est la péroraison de cette longue série de discours sur la vanité des grandeurs *.

Mais, avec une discrétion qui n'appartient pas d'ordinaire aux stoïciens, il lui conseille de ne pas. rompre brusquement avec le monde, de se retirer doucement et sans éèlat, stdvas poHus quam abrumpas^. H ne veut pas qTi*on se cache dans une retraite par vaine gloire, comme les mécontônts^ dealers qui boudaient là repu* bliqueF an fond d'une solitude de Nàplès ou de Tarente, scms le prétexte honorable qu*ils s'occupaient d'euxmêmes, mais en réalité pour intéresser à eux l'opinion publique. Sénèque combat souvent cette manié de désigrement; maladie des stoïciens, qui protestaient avee

% Lettre XXin.

s; £»l«re XJOL

Jè'iifr demaiidé pas -qœ ' veuvrompiee- d'iftefd sam^ancanv' me^ sure avec tous vos amis, et avec toutes les personnes avec lesquelles une véritable bienséance voua demande q^filqy/B CQJumeccei Vêoehnz^ ]^tt» Spir,f SI*

ostentation contre les vices du siècle ^ U veut que, sans faire le procès à son voisin, on ne s'occupe que de aes propres faiblesses ; et qu'on se sépare du monde pour se rendre meilleur, pour guérir ses passions, s'étudier et mourir au moins dans la sagesse, sans condamner les autres hommes : Nihil damnavi nisi me '.

Lucilius doit donc se retirer du monde simplement, sans éclat, sous préte]d;e de fatigue et de mauvaise santé : tirer gloire de sa retraite,, c'est une espèce d'ambition. Il doit encore éviter l'originalité de ces philosophes qui cherchent moins à faire des progrès dans la sagesse qu'à se. distinguer par une mise négligée, une barbe inculte et d'éternelles déclamations contre la vaisselle d'arg^[it. Que notre cœur ne ressemble en rien à celui des autres honunes, mais que notre extérieur soit le même' : « On vit à peu près comme les a/atresy sans affectation^ sam apparence d*œustéiitéf d'une manière sociable et aisée j mais avec une sujétion perpétuelle à tous ses devoirs^. » C'est l'avis de Fénelon aussi bien que de Sénè^ue. Cette simplicité est souvent de la prudence. Plus d'un s'est compromis pour avoir étalé sa philosophia avec trop d'arrogance ^ Et pourquoi faire tort k la philosophie qui déjà n'excite que trop d'aversions, même quand on la professe avec modestie? Loin de nous séparer des hommes, elle a pour objet de nous en. rapprocher*. Sénèque

1* Al)sconde te m otio, sed et otXnm tania abacande^...NoB.eBt quod inscribas tibi philosophiam.... jactandi genus est, ninis Utere.... Lettre LXVIIL

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