‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 41 sur 143 · Lettre CXUI · texte numérisé non relu

Lettre CXUI

86 LA MOBALE PRATIQUE

moins d'indignalioa que de pitié. Je me contente d'en a[^eler aux Bouvenirs de ceux qui connaissent la vie de Sésèque. Quel philosophe fut jamais seomis à de si pénibles, de si délicates épreuves, mêlé à de bI lenibles conflita, et fut pins excusable de n'avoir point oonswvé toute la fermeté de son jugement? S'il est encore pei~ mis de parler, selon l'usage antique, des jeux emels de la Fortune, ne paraît^Ue pas avoir pris plaisir à déconcerter la sagesse du philosophe, à le désarmer même de son courage? Elle lui ouvrit le chemin des honneurs et de la puissance, eu offrant à sa vertu la teDlalim btmolaUe d'élever, pour le bonheur du monde, un jeune prince de belle espérance; elle i'ench^na à ce devoir par l'honneur, la reconnaissance, le sentiment du bien public; puis, quand elle l'eut attaché k ces grandeurs par les liens les plus difSciles à rompre, elle dévoila peu à peu l'effayant carsclëre de ce royal élève; elle ht au précepteur devenu ministre une obligation civique de ne pas abandonner le souverain à ses sauvages emportements ; elle obscurcit et troubla la conscience du sage en le plaçant entre des devoirs divers imposés d'un côté au philosophe, de l'autre au politique, et, par l'espoir qu'elle lui laissa longtemps de vaincre une nature indomptable, eu ménageant toujours des excuses plus ou moins plausibles h la faiblesse, elle entraîna sa prudence d'abord à des concessions permises, ensuite à des complaisances coupables; enfin, quand elle eut ainsi compromis sa vertu, entaché sa renommée, elle le força de demeurer malgré lui au ftùte de ces grandeurs, qui faisaient son supplice, lui infligeant toutes les angoisses d'une disgrâce sans lui en laisser les eonstdations, Ini refusant à la fois la ressourcu de fuir dans la retraite, l'espérance de vivre, l'occasion do mourir utilement, et le xâdi^^^Jftibistâ nécessité d'attendre de jour en jour

DANS LES LETTRES DE SÉNÈQUE. 'g7

-son .arrêt de mort, et de perdre même la. gloire qu'il eût .obtexme par un moins tardif trépas. Pour comble d'in- : fortune, par une fatalité qui est la conséquence natu«* ïaHeile cette vie équivoque, et qui s'attache encore à sa mémoire, le philoso^e ne trouve pas auprès de la postérité toute l'indulgente justice qu'il mérite, païce que •ses défenseurs reculent souvent devant une apologie qui pourrait préparer des excuses aux complaisants futurs d'un sanglant despotisme, et craignent, en plai* • dant la cause du moraliste, de paraître offenser la morale.

Jlt pourtant Sénèque a d'autant plus de droits à ^otre sympathie que son nom et sa mémoire ont été de tout temps en proie à une foule d'ennemis intéressés à les noircir. Gomme il a excité l'envie par sa puissance et ses richesses, qu'il a été d'abord l'homme de confiance d'un prince redouté, et plus tard son conseiller importun et •disgracié, il a été successivement exposé à la haine des adversaireset des courtisans du pouvoir impérial. Déjà^ ^e son vivant, un célèbre délateur, orateur dangereux par son effronterie et son talent, se chargea de recueillir •toutes les calomnies qui circulaient à Rome contre Sénèque, et dressa un acte d'accusation plein de malignité et de fureur, quia immortalisé certains crimes prétendus du philosophe. Bien qu'il faille tenir pour suspects les témoignages violents de cet orateur véïial, il en est reàté quelque chose> parce que les contradictions apparentes ou .aréelles qui existent entre la conduite et les maximes de Sénèque ont donné quelque vraisemblance aux plus odieuses accusations. Avjourd'hui encore, conmie de son vivant, tout conspire à propager ces vieilles calomnies. (D'abord les esprits honnêtes et droits, mais peu versés -dans l'histoire, et qui n'ont pas pris la peine d'examiner les circonstances de sa vie, aiment à faire remarquer que

LA MÔRALB PRATIQUE

ce stoïcien^ tout en prêchant la pauvreté, a possédé des richesses royales, qu'il a vécu dans les sanglantes in* trigues des palais tout en vantant les douceurs de la retraite^ et que ce sage, qui prétend régenter le genre humain, a été le précepteur d'un Néron. D'autre part, de trop indiscrets défenseurs de Sénèque, en célébrant sa philosophie avec le désir visible d'humilier le christianisme, en compromettant ce sage païen dans leur polémique irréligieuse, ont soulevé contre lui la piété des fidèles, et par leur enthousiasme provocant ils ont fait croire que son discrédit et son déshonneur importaient à

religion. Les publicistes, pour mieux faire la leçon aux serviteurs, an pouvoir, sont intéressés à ne pas ménager le ministre d un tyran ; les hommes de goût qui l'accusent d'avoir corrompu les lettres latines l'abandonnent volontiers à sa mauvaise renommée ; même les innocents amateurs de Tant! thèse croiraient manquer une belle occasion de montrer leur esprit, s'ils ne répétaient en vers et en prose que le rigide stoïcien n'était qu'un voluptueux qui buvait le faleme dans l'or. On comprend qu'k travers ces haines ancienites, ces passions récentes et ces injures commodes accumulées depuis des siècles, la renommée de Sénèque nous soit parvenue souillée et couverte d'igQominie.

Il n'entre point dans mon dessein de faire la biographie de Sénèque, ni son apologie. Je ne discuterai pas le témoignage d'une Messaline, qui l'accuse d'adultère, ni d'un Suilius, qui déclame contre son avarice. Que, du fond de son exil, il se soit humilié devant un afiranchi pour obtenir son rappel, et qu'il ait persiflé un empereur imbécile auquel il devait sa grâce aussi bien que son malheur, j'en tombe d'accord, en regrettant qu'il n'ait pas eu la force de supporter sa disgrftce, ni la générosité de la pardonner. Mais, sans entrer dans les détails,

j'aime à voir que Tacite, qui le traite partout * avec honneur, nous le montre à la tête des gens de bien dans une cour abominable, retenant la jeunesse de Néron sur la pente du crime, déjouant Tambition d'Agrippine, reculant la mort de sa plus implacable ennemie ; et si, le crime consommé, il mit dans la bouche d'un furieux, dont il était le secrétaire d'office, l'explication de ce meurtre impie, ce n'était pas du moins pour faire sa cour par une bassesse, mais pour épargner au monde de nouvelles fureurs et couvrir la majesté impériale*.

Il serait étonnant qu'un philosophe renommé pour sa vertu, sans cesse attaqué par des ambitieux jaloux de sa puissance et des délateurs avides de ses richesses, ne nous eût pas laissé une réputation souillée par Tenvie,

1 . Sénèque ne s'en est pas moins déshonoré par cette lâche- ai blesse , si peu digne d'un stoïcien. Mais on ne peut l'accuser d'avoir conseillé le crime. Schoell {Hist. de la litt. rom.) et d'autres critiques paraissent ne pas comprendre le récit trop concis de Tacite. Après la première tentative de parricide, Néron, fou de terreur, fait venir Sénèque et Burrhus, et leur déclare qu'il est perdu s'ils n'avisent à le sauver. Ils comprennent aussitôt qu'on leur demande un conseil meurtrier. Long silence, ils ji'osent parler de peur de n'être pas écoutés. Enfin Sénèque, qui avait l'habitude de parler le premier) jette un regard significatif à Burrhus, le chef de l'armée, et lui adresse une question habile, tournée de manière à provoquer une réponse négative : « Peut-on ordonner le meurtre? » Burrhus saisit l'intention de Sénèque et répond qu'il ne faut pas songer au meurtre, que les prétoriens sont trop attachés à la maison des Césars. C'était un refus caché sous les apparences du respect. Rien ne montre mieux comment les deux conseillers s'entendaient d'ordinaire dans ces conjonctures difficiles; il leur suffit d'un regard pour se concerter. Néron ne comprend que trop bien ce regard, la portée de cette question, et fait sentir son mécontentement par un mot amer. Qu'on relise le passage de Tacite, qu'on se représente cette scène mystérieuse et l'qn verra qm Sénèque et Burrhus non-seulement ne sont pas complices du crime, mais qu'ils ont fait preuve d'un certain courage en résistant à un violent désir de Néron»

les médisances jonrnali&res des palais et ces mille hrails perfides qui, dans une eonr impare, s'ëlèyent toujours contre l'honnête homme en crédit.

Mais, sans insister sur sa Tie politique, il n'est, pas hors de propos de pénétrer dans sa vie privée pour nous assurer qu'il pratique ses. maximes et qu'il est digne de .diriger lésâmes vers la vertu.

Dès sa jeunesse, pendant ses études, il arrive ie premier à l'école d'Attalus, il en sort le dernier ; il poursuit même de ses questions son maître chéri jusqu'à la promenade. Il ne va pas au cours, comme ses condisciples, pour entendre une belle parole, mais pour y chercher des leçons dont il puisse faire usage. Le maître vante la pauvreté, Sénèque veut être pauvre; la tempérante et la chasteté , Sénèque sera chaste et tempérant. Et ce n'étaient point là de vaines résolutions inspirées par une ardeur juvénile. Il nous apprend qu'il garda son vœu en bien des choses, que dès lors il renonça à tous les raffinements du luxe, aux huîtres, aux parfums, aux bains chauds qui entretiennent la délicatesse. Au cours de Sotion, le pythagoriâen, il promet de s'abstenir de viande; il se tient parole à lui-même^, et pendant plusieurs années, il suit ce régime, qu'il n'aurait point quitté, s'il u'avait dû céder aux instances de son père qui craignait pour son fils la persécution dirigée alors contre les sectes d'Orient suspectes à Tibère.

Et plus tard, quand il est au comble de la puissance, si nous le suivons dans cette opulence qu'on lui. a tant reprochée, et qui fait sa gloire, puisqu'elle rehausse sa tempérance, nous le voyons s'arranger une sorte de pauvreté factice, ne boire que de l'eau, ne vivre que .de

1. Ssepe exire e schola pauperi libuit.... libebat circumscrilstre gulam et ventrem. Inde mihi qusedam permansere. Lettre CYIII.

fruits^, dormir sur une couchette qui ne garde point l'empreinte > de son corps*, se rendre à sa -villa dans- un équipage. plus que modeste et non point par vanité de philosophe. Puisqu'il rougit de son appareil de campagnard quand il est rencontré par de brillants équipages, il nous prouve qu'il est de bonne foi dans sa simplicité '.

S'il est permis de le croire sur parole, il traite ses esdayes avec douceur, leur parle comme à des hommes et ne craint pas de souper avec eux, violant ainsi les usages du beau monde ^. Quand même Tacite ne vanterait pas l'honnêteté de son commerce, ni son attachement pour Burrhus et cette imion si rare entre deux honunes qui se partagent Tautorité, je croirais volontiers qu'il eut de véritables amis, celui jjui sut écrire sur l'amitié avec une grâce si pénétrante. Jeunes et vieux, il cherche à les rendre meilleurs, les dirige dans l'étude de la sagesse, avec quelle solUcitude nous le voyons par les lettres àLucilius. Enfin, faut-il rappeler le dévouement de sa jeune épouse, si honorable pour un vieillard, la tendresse presque.patemelle dû philosophe pour cet enfant (jui veut mourir avec lui, et peut-on douter encore des qualités aimables de Sénèque et de ses vertus privées, quand on a vu dans les Annales couler le sang de Pauline?

Je veux aller plus loin encore, et pénétrer jusque dans l'esprit de celui qui recommande à l'honnête homme de

1. PersimpUci victu et agrestibus pomis <ic profluente aqua tîtam tolerat. Tac, Ann,,XV, 45.

2. Tali utor etiam senez, in jqua yestigium apparere non possit. Lettre GVIII.

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