‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 74 sur 143 · Entretiens d'Épictète, liv* I, ch, xvi · texte numérisé non relu

Entretiens d'Épictète, liv* I, ch, xvi

tristes méditations une sérénité si pure , une douceur, une docilité aux ordres de Dieu qu'on ne trouve point avant lui et que la grâce chrétienne a seule surpassées. S'il n'a pas encore la chanté dans toute la force du terme chrétien , il en a déjà l'onction, et on ne peut lire ce livre, unique dans l'histoire de la philosophie païenne , sans penser à la tristesse de Pascal et à la clémence de Fénelon.

MAHG-AUBÈLE.

n ftfit s'arrêter devant cette âme si haute et si pure pour contempler dans son. dernier et dans son plusdoux éclat la vertu antique; pour voir k quelle délicatesse moraie ont abouti les doctrines profanes, comment elles se sont dépouiUées de leur orgueil et quelle grâce pénétrante elles ont trouvée dans leur simplicité nouvelle. Pour que l'exemple en fût plus frappant, la Providence, qui, selon les stoïciens, ne fait rien au hasard, voulut que le modèle de ces simples, vertus brillât au milieu.de toutes les grandeurs humaines, que la charité fût ensei* gnée par le successeur des sanglants césars et Thumilité par un empereur.

Nous ne venons pas raconter rhistoirCi d'ailleurs con-

nne, d'un prince dont Montesquieu a pu dire : « Faites pour un moment abstraction des vérités révélées^ cherchez dans toute la nature, et vous n'y trouverez pas de plus grand objet que les Antonins.... On sent en soimême un plaisir secret lorsqu'on parle de cet empereur; on ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement. Tel est l'effet qu'elle produit qu'on a meilleure opinion de soi-même parce qu'on a meilleure opinion des hommes. » Bien qu'il soit opportun en tout temps de peindre une si belle vie, il n'entre pas dans notre dessein de toucher à ce règne sans exemple d'un souverain qui se conduisit toujours en sage, qui, sans pédantisme et sans utopie, fit couler dans ses lois, ses règlements, son administration, les principes rêvés par les philosophes, fut doux autant que ferme, sut faire la guerre sans l'aimer, gouverna le plus immense empire en magistrat d'une république , ne garda du pouvoir suprême que les soucis et les peines, et remplit les plus grands devoirs qui puissent être imposés à un homme, comme on remplit une modeste fonction, simplement, virilement, sans faste, même. sans le faste de la vertu. On ne veut voir ici que le moraliste empereur qui , dans son livre des Pensées ^y dévoile ingénuement son âme, non pour la montrer au public , mais pour la connaître lui-même, pour en surveiller les faiblesses , pour s'exciter au bien, qui, dans le sileDce de ses nuits , sans confidents et sans témoins , se faisait comparaître devant sa conscience, méditait sur les grands problèmes de la vie et de la mort, et dont les observations morales, les notes intimes jetées ainsi sur le papier sans ordre, sans suite, selon ses préoccupations du jour, composent aujourd'hui pour nous un

1. Il faut lire Marc-Aurèle daûs la traduction de M. Pierron, qu est plus exacte^ plus romaine, plus vraie que celle de Dacier.

d'un empereur BOMAIN. 173

des plus aimables livres de l'antiquité, b'vre unique, qui I est à la fois un soliloque souvent sublime et un examen , de conscience.

L'esamen de conscience n'élaît pas une coutume nouvelle, et depuis longtemps la philosophie recommandait cet exercice spirituel, qui semble n'avoir élë pratiqué avec ferveur que sous l'empire romain. La politique n'offrant plus d'aliment aux esprits ni de matière à l'activité des citoyens, les réflexions morales et les exercices intérieurs de la pensée parurent avoir plus de prix. Le despotisme, en comprimant de toutes parts les âmes, les rejetait, les refoulait sur elles-mêmes. De là vient sans doute que cette vieille prescription pythagoricienne, sortie d'une école mystique, se répandit et fut adoptée par les autres sectes. Lehon Horace, moins léger qu'on ne pense, et qui avait aussi ses heures sérieuses, faisait à sa manière son examen de conscience, lorsque, dans son lit ou dans ses promenades solitaires, il songeait à se rendre meilleur, et se grondai! doucement en homme du monde qui voudrait être honnête et en épicurien qui voudrait être sage. Un philosophe plus austère, un des maîtres de Sénëque , Sextius , se confessait lui-même tous les soirs, se demandait un compte exact de ses journées, et procédait à un interrogatoire de criminel. Sénèque nous a laissé un tableau plein de grâce sévère où il se met en scène, remplit envers lui-même les fonctions déjuge, et se cite à son propre tribunal. Bien des âmes éprises de perfection morale ont dû imiter les philosophes de profession. Il faut que la coutume soit devenue assez générale alors, puisque le mordant Ëpictéle, dans une spirituelle parodie, nous fait assister àTexameu do conscience du courtisan qui s'est proposé un idéal Je bassesse comme un honnête homme se propose un iiléal de vertu, qui s'interroge et se gourmande lui-même en

voyant que son âme n'est point parfaite encore, c'est-àdire entièrement conforme aux lois de la servilité. « Qu^aije omis, se dit-il, en fait de jQatterie?... Aurais-je par hasard agi en homme' indépendant, en homme de cœur? » Et, s'il se trouve qu'il s'est conduit de la sorte, il se le reproche, il s'en accuse. « Qu'avais-tu besoin de parler ainsi? se dit-il; ne pouvais-tu pas mentir*? » Ironie bien piquante , mais qui eût été incompréhensible^ si cette peinture d'un examen de conscience fait à rebours n'avait été ime allusion à un usage très-connu. Enfin on voit par un illustre exemple, parle livre de Maro-Aurèle, quelles pouvaient être les pensées d'une âme païenne recueillie en face d'elle*^ême , qu,els scrapules nouveaux tourmentaient les consciences , et de quel ton on s'encourageait à la perfection morale.

Cependant , si l'on veut pénétrer dans ce livre si simple, il faut le lire avec simplicité, écarter les discussions philosophiques, ne pas regarder au système qu'il renferme. On fait tort à Marc-Aurèle quand on rajuste en corps de doctrine ces pensées décousues, et que de ces libres et paisibles effusions on fait un sujet d'érudition ou de controverse. Ce n'est pas une œuvre de philosophie, mais, si Ton peut dire, de piété stoïque. On ne le comprend que si on le lit avec le cœur. Une âme qui se retire dans la solitude, qui veut oublier les jugements des hommes, les livres, le monde, qui ne s'entretient qu'avec elle-même et avec Dieu, ne doit pas être l'objet de curiosités vaines» Il y a comme une bienséance morale à l'écouter comme elle parle, avec candeur, à se laisser charmer par son accent. Serait-ce donc se montrer trop profane que d'apporter à la lecture et à l'étude de ce livre si pur «quelques-uns des sentiments que nous

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