III, 5. Voy. Xï, 4i YI, 30; 11, 5, etc
non pas d'un quiétiste enfermé dans un oratoire philoiiophique.
En lisant les méditations d'nn sage qui porta tm si grand fardeau, on ne peut se contenter de connaître le moraliste, et la première curiosité est de surprendre (à et là, si Ton peut, les pensées de Tempereur. Il se laisse voir souvent, et il n'est pas impossible de se figurer quelquefois avec vraisemblance les circonstances au milieu desquelles il a fait telle ou telle réflezion. On le voit dans son lit, où il se gronde de sa paresse, et on entend le souverain faire la leçon au contemplateur avec une familiarité dramatique, c Le matin, quand tu as de la peine à te lever» dis-toi aussitôt : Je m'éveille pour faire l'ouvrage d'un homme... Ai-je donc été mis dans le monde pour me tenir bien chaudement sous mes couveiv tures? — Mais cela fait plus de plaisir. — Tu es donc né pour le plaisir?... C'est que tu ne t'aimes pas toimême, autrement tu aimerais ta nature et la fonction qu'elle t'a donnée... Vois les artisans qui oublient le manger et le dormir pour le progrès de leur art... L'intérêt public te paratt-il donc plus vil et moins digne de tes soins ^? » Dans ce dialogue, que j'abrège, où Marc- Aurèle s'accuse, se répond, s'accable, on voit comment le souverain fait taire le rêveur qu'il porte en lui, et à l'aide de quelle noble dialectique intérieure il s'arradie le matin plus encore aux douceurs de la méditation oisive qu'à celles de la paresse. On rencontre ainsi dans le manuel plus d'un précepte de conduite qui s^adresse au prince et non au philosophe, et dont la simphcité peut paraître surprenante à ceux qui savent ce qu'était un empereur romain. Un jour qu'il avait sans doute quelque tentation de faire un acte arbitraire, il écrivait sur ses
tablettes en foirant pom- son usage une eorle de barbarisme admirable qui exprime son horreur de la t^ran- . nie: «Prendsgarde de c^somer'. » S'il fout aux hommes nu chef comme an monde us maître, au troupeau un condacUur, ce chef n'est pas au-dessus des lois : > Ta vie séparée dn corps de la société serait nue Tie factieuse. » En tont temps, en tout pays, ce sont les gouvernés qni cherchent k circonscrire, k limiter l'autorité souveraine, qui rappellent que le pouvoir absolu doit être éclairé par des conseils, retenu par la critique, et quandil se prononce dans le monde des paroles contre l'iiffaillibilitâ royale, elles ne sortent pas de la bouche des rois. Ici c'est l'empereur qui se donne ces leçons à lui-mSme, qui s'enga^ b se laisser redresser, à dianger de pensée, pourvu que le changement ait pour motif une raison de justice. Les conseillers ne sont pas pour Inî des importuns qu'il subît, mais des soutiens doni il a besoin : e Ne rougis pas du secours d'autrui; ton dessein, n'est-ce pas, c'est de faire ton devoir, comme un soldat qui monte sur la bréchet Eh bien I que ferais-tu, si, blessé i. la jambe, ta ne pouvais monter seul sur le rempart et si tu le pouvais aidé par nn autre? > MarcAurële, pour mieux remplir soo devoir, non-seulement veut aller au-devant des conseils amis, mais son équitable raison prête même des motifs , honorables aux ennemis de son gouvernement, et s'explique noblement les protestations et les murmures : • Si les matelots injuriaient le pilote, et les malades leur médecin, ne serait-ce pas pour leur faire chercher un moyen de sauver, celui-ci ses passagers, celoi-lk ses malades? > Sa magnanimité va plus loin encore, At, tout empereur qu'il est, il entre en communion de sentiments avec les grands citoyens considérés comme les martyrs
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du patriotisme et de la liberté, avec les victimes de cette puissance saprêïne dont il est lui-même revêtu, mais dont il a résolu de faire un meilleur usage que ses prédécesseurs. Dans le secret de sa conscience royale, il se félicite d'avoir pénétré dans l'âme de Thraséas, d'Helvidius, de Gaton, de Dion, de Brutus; c*est à l'école de ces hommes qu'il a conçu l'idée « d'un État libre où la règle c'est l'égalité naturelle de tous les citoyens, et l'égalité de leurs droits, d'une royauté qui place avant tous les devoirs le respect de la liberté ^ » Spectacle singulier, unique, q^e celui d'un prince qui, dans l'immensité de son pouvoir incirconscrit, se surveille, se limite, se jalouse, et, si l'on peut ainsi parler, est à lui-même un Thraséas !
Si Marc-Aurèle avait laissé dépérir l'autorité entre ses mains, s'il avait été une de ces âmes débiles et fastueuses, comme on en rencontre dans l'histoire, qui étalent de beaux principes pour couvrir l'incertitude de leurs vues pratiques et la langueur de leur action souveraine, qui désarment le pouvoir pour ^e le faire pardonner, et trahissent leur devoir ou par détachement philosophique, ou pour flatter l'opinion, ou pour se faire honneur de concessions spécieuses; s'il avait été un utopiste, on pourrait n'avoir qu'une médiocre estime pour ses professions politiques si hautes et si désintéressées ; mais peu de monarques ont été plus que lui aux prises avec les terribles réalités du pouvoir, personne n'a rencontré plus d'occasions d'éprouver la valeur de ses grandes pensées. Sans parler de toutes les catastrophes qui ont affligé son règne, — pestes, disettes, débordements de fleuves, tremblements de terre, malheui-s extraordinaires qu'il fallait combattre ou repaie 1, Vk.
rer, — il a vu l'empire près de lui échapper, les révoltes de ses généraux, un prétendant à la tête d'une formidable armée, pendant que lui-même, loin de Rome, repoussait les Barbares au delà du Danube. Pendant un règne de dix-neuf ans, il fut obligé d'étendre de tous côtés sa main bienfaisante ou armée, envoyant des ordres précis, dirigeant le monde sans trouble, repoussant le mal, la rébellion même, sans esprit de vengeance, et de plus en plus affermi dans les maximes où il trouvait sa force et sa sécurité. II est si loin d'être un utopiste qu'il prend en pitié « ces pauvres politiques qui prétendent traiter les affaires selon les maximes de la philosophie ; ce sont devrais enfants,... N'espère pas qu'il y ait jamais une république de Platon ; contente-toi de faire avancer quelque peu les choses, et ne regarde pas comme sanjs importance le moindre progrès ^ > Ainsi fait-il toujours, adoucissant les lois, réformant les mœurs d'une manière insensible, accommodant aux coutumes de son temps nonseulement sa politique, mais sa conduite personnelle, et portant la condescendance jusqu'à prendre part à des plaisirs du peuple romain qui lui paraissaient odieux, tant il craignait, en homme pratique, de vouloir devancer son siècle. Gomme il ne pouvait supprimer par exemple les combats de gladiateurs, il en diminuât du moûis l'horreur en donnant à ces malheureux des fers émoussés. Combien le révoltaient la curiosité féroce du peuple romain, le tumulte de ses joies inhumaines, il nous le dit lui-même : « Tout cela est comme un os jeté en pâture aux chiens, un morceau de pain dans un vivier.... Assistes-y donc avec un sentiment de bonté et sans mépris insolent. » Ce haut et tranquille esprit, si fort audessus de son peuple, sait se plier aux nécessités de sa