‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 78 sur 143 · IX · texte numérisé non relu

IX

186 X^EXAMEN DE GONSGIEKGE

condition. Magistrat et non philosophe, il n'a pas le droit de rompre avec le siècle; il observe les usages, tout en les condamnant ; il défend même à ses nobles dégoûts de paraître, n'oubliant jamais qu'il s'agit de se montrer en prince et non en sage, etqiiie dans un chef d'empire une raison trop dédaignease des mœurs publiques est poQT le peuple la plus choquante des offenses. Ce serait faire injure à un empereur' de le proclamer le pins pur des moralistes, si on ne reconnaissait d'abord qu'il fut un souverain raisonnable et laborieux.

Ce bon sens si ferme, cette activité sans défaillance, cette raison judicieuse dans les petites comme dans les grandes choses est assurément ee qui peut le plus étonner dans un homme accoutumé aux méditations morales, et qui fait de la philosophie sa plus chère étude. N*était<»il pas à craindre que ce sage, ce stoïcien couronné, ne cédât à la tentation de réformer le monde, d'imposer sa doctrine, et de rendre les hommes meilleurs malgré eux? Entouré de philosophes, ses maîtres, qui avaient dirigé sa conscience pendant sa jeunesse, il aurait pu, comme certains princes chrétiens trop zélés, rôver un royaume de Salente, une cité stoïcienne, et porter de tous côtés les règles rigides de sa philosophie. Il sut résister même à cet entraînement honnête, bien que le peuple romain eût été de tout temps soumis à de pareilles tentatives, et que, familiarisé avec l'antique magistrature de la censure républicaine et certaines réformes morales essayées par quelques empereurs, il n'eût rien trouvé de trop étrange dans un nouveau règlement sur les mœurs publiques et privées. Maro-Aurèle comprit cpie les princes doivent empêcher le mal sans décréter. le bien, et que la contrainte de la vertu serait la plus insupportable des tyrannies, si elle n'était la plus impuissante et la plus inefficace. < Qui pourrait en effet changer

les opinionE deshommes, et, sans on libre consentement, qu'anrais-tu autre chose que des esclaves gémissant de leur servitude, des hypocrilesî » Malgré la bjenvwllance ordinaire de ses jugements snr les hommes, il ae se fait sur eux anonne illusion, il les coimatt, il connaît surtout son entourage, la cour qu'il juge. ■ Que stmtces gens qui traitant de haut en bas les autres? A qui ne fiûsaient-îls pas la cour naguère, et poar quoi obtenit^.. . Des gens qui se méprisent les nus les autres et se font des protestations d'amitié, qui cherchent à se supplanter et se font des sonmisBÏoss. > Ailleurs il se parle k demi mot, mais on devine sa pensée. < Yoilà donc poorquoi ils nous aiment, ils nous honorent ! Habltne-toi à considérer dans leur nndité ces petites Smes. > Mais s'il concoDuatt la cour, il contient ses mépris, il se fait même une loi de n'en plus dire du mal. Il a trop cédé quelquefois à ia tentation de blâmer; heureusement il s'est ravisé. * Que personne ne t'entende plus critiquer la vie de la conri ■Non-seulement son austérité ne laisse point paraître de dédain, mais il se met en garde contre les jugements trop sévères qu'il pourrait porter sur les bonmies et se trace cette règle équitable : <■ II y a mille circonstances dont il faut s'informer pour prononcer snr les actions d'antrui, > Ne pas déclamer contre le vice, ne pas le flatter non plus, voilà sa maxime, qu'il con dense en un beau mot : > Ne sois ni tragédien ni coortisan. >

En constatant que cet empereur philosophé n'a point trop prêché, qu'il a même quelquefois désespéré des ' hommeset lésa jugés avec une certaine amertume, nous ne songeons pas à lui faire un mérite d'avoir regardé de bant l'humanité. Rien n'est plus facile kun souveraia que de mépriser les hommes, de prendre en pitié le con- ' Ait des convoitises qu'il a souvent le tort d'exciter volon-

188 L'RXAMEN DE CONSCIENCE

tairement lai-même, et de rire des vices qu'il a créés autour de lui. Nous voulons simplement remarquer le sens pratique d'un prince qui appartient de cœur et d'esprit à une doctrine prêcheuse, qui, par son éducation, ses études, ses préoccupations journalières, sa foi philosophique, pouvait être tenté de faire de la propagande indiscrète et qui a pris^sur lui de s'en abstenir, comprenant qu'un souverain qui veut régenter les âmes risque sa dignitjé, s*il est trop complaisamment écouté par les hypocrites, et son autorité , s'il n'est pas obéi. Sans commander toutefois, sans rien entreprendre sur la liberté intérieure de chacun, il ne s'est pas cru interdit d'agir en particulier sur les cœurs capables de le comprendre. Il se rappelle en plus d'un endroit et se précise les règles de la persuasion morale : « Tâche d'émouvoir sa raison par la tienne , montre-lui sa faute , rappellelui son devoir. S'il t'écoute, tu le guériras. » Par une ingénieuse et belle comparaison, il montre ce qu'il faut dans cette propagande intime d'inépuisable bonté, mais aussi de discrétion. Une âme qui veut en éclairer une autre doit ressembler à un rayon qui pénètre dans un lieu obsciir. Le rayon s'allonge et s'applique au corps opaque qui s'oppose à son passage : là il s'arrête sans défaillir, sans tomber; ainsi Tâme doit se verser, sans épuisement et sans violence, en éclairant ce qui peut recevoir la lumière'; mais ce n'est point assez pour la raison def Marc-Aurèle d'aller ainsi mollement au-devant des âmes comme la lumière à la surface du solide, il veut encore pénétrer l'obstacle et s'ouvrir les voies les plus fermées par la force de J'amour. « Souviens-toi que la bonté est invincible.... Que pourrait faire le plus méchant des hommes, si dans l'occasion, alors qu'il s'efforce

Page 1