‹ Les moralistes sous l'empire romain; philosophes et poètesChapitre 80 sur 143 · XI · texte numérisé non relu

XI

180 L'£XÀM£N DE CONSCIENCE

Quand on parcourt d'un esprit recueilli les Pensées de Marc-Aurèle, on croit entier dans un monde qui n'eat plus celui de Tantiquité. C'est encore la doctrine de Së^ nèque et d'Épictète; mais le stoïcisme a pour ainsi dire désarmé. Les mêmes principes ont perdu leur âpreté, •leur roideur, leur pointe. Le stoïcisme n'a plus rien de menaçant ; il ne poursuit plus le vice, il a renoncé aux formules absolues, à l'hyperbole, au faste, aux injures altières. On se sent comme enveloppé d'influences clémentes ; on dirait que la fibre humaine s'est amollie. Peut-être le règne de cinq bons princes a-t-il pacifié les esprits et fait déposer les armes défensives d'une forte philosophie. Peut-être aussi ce changement tient-il à la haute condition da ce nouveau sage. Le doux et noble empereur, dans l'isolement de sa grandeur, placé audessus des hommes et de leurs atteintes, prévoyant d'ailleurs sa fin prochaine, a trouvé sans doute un plaisir tziste à s'entretenir avec lui*même, à rendre, avant de quitter le monde, son âme conforme aux lois divines dont il nourrissait sa pensée, à se plonger en6n dans les calmes et sévères délices de la contemplation morale. Quoi qu'il en soit, le stoïcisme, jadis si fier, si provoquant, s'adoucit dans ce livre, devient humble, se 'répand en amour, en mélancoliques tendresses et rencontre çà et là dans ses désirs de perfection un laDgage presque mystique.

Qu'on se garde pourtant de croire que Marc-Aurèle •est un quiétiste assoupi sur le trône, qui cherche à former son âme sur le modèle d'un idéal plus ou moins chimérique et délaisse le monde qui lui est confié pour ne vaquer qu'à lui-même. Son examen de conscience est celui d'un souverain qui se ramène sans cesse sous lès yeux son devoir royal et se recommande surtout les vertus actives : c Songe à toute haure qu'il faut agir en Romain,

en homme... Ce qui n'est point utile à la ruche n'est pas non plus utile à l'abeille. » Loin de penser que la rêverie pieuse est agréable à la divinité, il ne croit pouvoir lui rendre un plus bel hommage que le travail : « Offre au dieu qui est au dedans de toi un être viril, un citoyen, un empereur, un soldat à son poste, prêt à quitter la vie, si la trompette sonnet » II se redit eouvent à lui-même* qu'il a été mis à son poste pour aider au salut de la communauté. Bien qu'il aime à rêver à la- fragilité humaine, ses rêveries mêmes le rappellent à son labeur de* souverain : c La vie est courte ; le seul fruit de la vie terrestre est de maintenir son âme dans une disposition sainte et de faire des actions utiles à la société... Veille au salut des hommes. » Est-il un pur contemplateur, celui qui écrivait à son propre usage qu'il faut faire consister sa joie et son repos à passer d'une bonne action à une autre bonne action? Sa recherche de la perfection intérieure n'a rien coûté à ses devoirs d'empereur. C'est sous la tente, en face des Barbares, à k veille d'une bataille peut-être qu'il se recueillait pour trouver de nouvelles raisons de bien faire, durant ses longues et lointaines expéditions qui l'avaient entraîné au delà du Danube. Le premier chapitre, par exemple, si doux et si teiidre, où il rappelle longuement tout ce qu'il doit à ses parents et à ses maîtres, a été écrit pendant les loisirs d'un campement dans les marais de la Hongrie actuelle, et on ne peut lire sans être touché cette note finale, si insignifiante en apparence : c Ceci a été écrit dans le camp, au pays des Quades, sur les bords du fleuve Gra<nua. » Ces pensées sont d'un homme qui ne déchue pas sa charge royale, qui se ressaisit de temps en temps dans le trouble des affaires ou dans le tumulte des armes, et

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