III, 5. Voy, Xï, 4; YI, 30; 11, 5, etc
182 L'fiXAaiEN DE CONSCIENCE
non pas d'un quiétiste enfermé dans nn oratoire philoiiophique.
En lisant les méditations d'nn sage qui porta xm à, grand fardeau, on ne peut se contenter de connaître le moraliste, et la première curiosité est de surprendre (à et lày si Ton peut, les pensées de Tempereur. Il se laisse voir souvent, et il n'est pas impossible de se figurer quelquefois avec vraisemblance les circonstances au milieu desquelles il a fait telle ou telle réflezion. On le voit dans son lit, où il se gronde de sa paresse, et on entend le souverain fisdre la leçon au contemplateur avec une familiarité dramatique, c Le matin, quand tu as de la peine à te lever, dis-toi aussitôt : Je m'éveille pour faire l'ouvrage d'un homme... Ai-je donc été mis dans le monde pour me tenir bien chaudement sous mes couvertures? — Mais cela fait plus de plaisir. — Tu es donc né pour le plaisir?... C'est que tu ne t'aimes pas toimême, autrement tu aimerais ta nature et la fonction qu'elle t'a donnée... Vois les artisans qui oublient le manger et le dormir pour le progrès de leur art... L'intérêt public te paratt-il donc plus vil et moins digne de tes soins *? » Dans ce dialogue, que j'abrège, oii Marc- Aurèle s'accuse, se répond, s'accable, on voit comment le souverain fait taire le rêveur qu'il porte en lui, et à l'aide de quelle noble dialectique intérieure il s'arrache le matin plus encore aux douceurs de la méditation oisive qu'à celles de la paresse. On rencontre ainsi dans le manuel plus d'un précepte de conduite qui s^adresse au prince et non au philosophe, et dont la simpUcité peut paraître surprenante à ceux qui savent ce qu'était un empereur romain. Un jour qu'il avait sans doute quelque tentation de faire un acte arbitraire, il écrivait sur ses
vers et rhumanité dans soa universelle mansuétude. Marc-Âurèle ne bâtit qu'un temple, qu'il consacra h une divinité qui à Rome n'avait pas encore de nom, à la Bonté.
Crrâce à ce fonds de mansuétude et de tendresse naturelle, Marc-Âurèle a mieux compris que ses devanciers ridée stoïcienne de la fraternité humaine. On ne saurait trop redire que les plus belles idées morales sont comme non avenues dans le monde tant qu'elles ne se sont point incamées dans un homme qui les comprend d'instinct et qui retrouve dans cet idéal sa propre nature. La philosophie a beau semer d'admirables principes, ils peuvent rester longtemps stériles. Sans doute il se trouvera des esprits logiques pour en tirer des conséquences, des orgueilleux pour s'en parer comme d'une brillante nouveauté, des hommes d'éloquence et de style qui en feront la matière de beaux discours ; mais ces principes demeurent à peu près sans vertu, s'ils ne tombent dans une âme naturellement prête à les recevoir, qui les échauffe, les fasse germer et les nourrisse de sa propre substance. Ainsi l'idée de la solidarité humaine est vieille dans le monde, elle a passé de grands esprits, en grands esprits, comme le flambeau des jeux antiques allait de main en main ; les stoïciens romains et les déclamateurs même en ont fait le texte de leurs prédications morales. De Zenon à Epictète, la liste est longue de tous les philosophes qui tour à tour ont célébré ces vérités qui deviendront bientôt le fondement d'une société nouvelle ; mais combien sont inefficaces ces fastueuses formules et ces recommandations froidement impérieuses! Ce ne sont que des conceptions de l'esprit, des iantaisies d'imagination attendrie, des velléités de bienveillance qui, pour être intermittentes, n'ont pas le temps de' pénétrer dans les âmes ni de les féconder. C'est que, pour bien
parler de l'amour, il fiant de l'ainotir. Lefi plus nobles principes d'humanité ne valent que dans un cœur vraiment humain, dont la bienveillance est native. Même dans les sociétés modernes et chrétiennes, ne voyons-nous pas vingt manières de concevoir la fraternité ou la charité ? Depuis la fraternité meurtrière de 93 jusqu'à la <îharité pure, il est bien des degrés, et nous rencontrons successivement la philanthropie, la charité froide qui répète une formule consacrée, la charité orgueilleuse qui se croit meilleure que les autres, la charité mercenaire qui demande au ciel ou à la terre le prix de ses bienfaits. B faut que de temps en temps une âme d'élite, par de beaux exemples ou même par de beaux accents dans un livre, nous fasse comprendre la fraternité véritable. De même, dans l'antiquité païenne, l'idée de la charité régnait sur tous les grands esprits du stoïcisme, qui la répandaient tantôt avec une autorité sèchement doctrinale, tantôt avec une éloquence brusque et choquante, presque toujours avec un dédain superbe pour les infirmités morales. Marc-Àurèle, tout pénétré de ces principes qu'il n'empruntait pas à l'école , et qa'il trouvait dans son cœur, eut la gloire non-seulement de les mieux comprendre, mais d'en trouver le langage. Il sut parler de la charité avec charité.
Nous négligeons ici les principes philosophiques sur lesquels repose cette charité et qui sont communs h tout le stoïcisme. On peut les résumer en quelques mots : nous sommes tous parents, non par le sang et la naissance, mais par notre commune participation à la même intelligence, par notre prélèvement commun sur la nature divine. De là tant de préceptes d^amour que Marc-Âurèle se donne à lui-même, et qui surabondent dans cet examen de conscience comme le sentiment qui les inspire : « Aime les hommeS| mais d'un amour véri*
D'UN £MP£H£0ïl ROMAIN. 19f5
table ^. > n se reproche de ne pas savoir assez combien est intime la solidarité humaine, et il se dit : a Ta n'aimes pas encore les hommes de tout ton cœur*. » De là enfin le pardon des injures : < Ce n'est point assez de pardonner,... il faut aimer ceux qui vous offensent. » Les hommes se trompent, ils sont égarés par leurs faux jugei;Qents, et Marc-Aurèle rencontre le précepte évangélique : Pardonnez- leur, puisqu'ils ne savent pas ce qu'ils font. H trouve des paroles de clémence même pour les ingrats, les fourbes et les traîtres : « Contre l'ingratitude, la nature a donné la douceur.... Si tu peux, corrige-les; sinon, souviens-toi que c'est pour l'exercer envers eux que t'a été donnée la bienveillance. » En s'encourageant à bien traiter ceux-là mêmes qui l'offensent, il ne se croit pas magnanime, il satisfait le plus noble égoïsme, le plus délicat et le plus permis, qui consiste à se livrer sans contrainte à ses bons sentiments : oc C'est se faire du bien à soi-même que d'en faire aux autres. » Lorsque dans son examen de conscience il s'interroge et se demande comment il s'est comporté jusqu'à ce jour envers les dieux et les hommes, il n'oublie pas d'ajouter < et envers mes serviteurs. » La charité domine si bien ses pensées qu'il n'admet que les prières où l'on demande à Dieu des biens pour d'autres encore que pour soi : < Il ne faut point prier, où il faut prier ainsi simplement et libéralement. » Quand il veut se prouver que fa bienfaisance doit être gratuit^, sans désir de reconnaissance ou de gloire, il rencontre un sentiment et une image d'une simplicité ravissante : « H faut être comme la vigne, qui donne son fruit et puis ne demande plus rien.... Ainsi l'homme qui ,a fait le bien doit passer à une autre bonne action , comme la vigne