III
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D'UN EIfFEREUR ROMAIN.
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rèle^ malgré les délicatesses de ce qu'on pourrait appeler sa spiritualUéj ne parle de ces petites yertna raffinées que les âmes qni travaillent trop sur ellie-^ mêmes finissent par imaginer. La magnanimité, la liberté, le calme, la sainteté de la yie, yoilà les dbjets de ses désirs. La douce impatience de ces défdrs d<mne quelquefois un certain pathétique anx apostrophes qu'il s'adresse h lui-même : « mon âme, quand seras-to bonne et simple ? > Quelquefois il se supplie lui-même de se donner au plus tôt les yertns qui le ravissent : < Embellis-toi de simplicité, de pudeur, d'indifférence pour tout ce qui n'est ni vice ni vertu. » H lui arrive même de s'accabler en pensant tout à coup que son terme est proche et qu'il n'est pas encore détaché de' toutes ses passions, conmie s'il avait horreur de mourir dans une sorte d'impénitence finale : c Gouvre-toi d'ignominie, ô mon âme, couvre- toi d'ignominie! tu n'aurae plus le temps de t'honorer. » On peut trouver dans l'antiquité des pensées plus nouvelles, mais rien n'est plue nouveau que ces tendresses mcvrales, ces pudeurs de l'âme et ces accents ingénus avec virilité que l'éloquence stoïque n'avait pas encore rencontrés, et dont la simplicité veut être sentie et non lonée.
C'est assurément tihe infirmité littéraire de notre sujet qu'on ne puisse parier de Marc-Àurèle sans avoir l'air de faire un panégyrique de saint. A notre époque surtout, où les grands hommes ne paraissent plusintéressantsque par leurs faiblesses, et oii le goût public ne supporte plus un éloge continu, ce n'est pas une entreprise sans difficulté et sans péril que la peinture d*un homme à peu près irréprochable, dont la raison fut si calme et la vertu si unie. Ce serait pourtant une injustice de n'en pas dire assez par la crainte d'en dire trop. Laissons* nous donc aller sans fausse heote anx sentimoits qne
nous inspire ce beau livre, et achevons de faire connaître sans louanges une âme qui n'en a jamais demandé à personne.
Bossuet, traçant les règles de la vie chrétienne, s'écrie en plus d'un endroit : « Commençons à nous détacher des sens et k vivre selon cette partie divine et immortelle qui est en nous... Laissons périr tout l'homme extérieur, la vie des sens, la vie du plaisir, la vie de l'honneur. » Bossuet, sans le savoir, mais avec une exactitude littérale, fait le portrait de Marc-Aurèle, qui, s'entretenant sans cesse avec cette partie divine qui est en lui, a fermé son ftme à la vie des sens, à la vie de Yhonneur. La renommée, les acclamations populaires, la gloire même et le jugement de la postérité n'inspirent que des paroles de dédain à ce souverain si détaché du monde et si profondément entré dans la contemplation des vérités étemelles. On est tenté à chaque instant d'employer des expressions chrétiennes pour peindre ce pur et haut état d'esprit, et la langue de la philosophie antique ne suffit plus. Tout en remplissant toujours avec une ferme attention sa magistrature souveraine, Marc-Aurèle ne rêve que la vie cachée en Dieu, sans plus s'occuper des jugements humains. Aussi ne peut-on pas lui reprocher, comme à d'autres • philosophes, de n'avoir travaillé que pour la gloire, et d'avoir sans cesse repoli ses vertus pour les faire briller aux yeux du m^nde. Toutes les apostrophes et les railleries adressées par les chrétiens au pharisaïsme stoïque n'atteignent pas Marc-Aurèle, et le fougueux Bossuet, dans ses emportements contre Sénèque et l'orgueil de la sagesse stoïcienne, est trop juste ou trop prudent pour rien hasarder contre lui. Sans doute l'empereur a dû beaucoup aimer la gloire, et il eût été indigne de régner, si son ftme avait été indifférente à
un beau nom; mais, après en avoir goûté les douceurs, il en a été désabusé quand il connut quelque chose de meilleur. Il a repoussé cette passion après toutes les autres, cette passion, selon le mot de Tacite, qui est la dernière dont se dépouille le sage. « As-tu donc oublié, ô homme, écrit Marc-Aurèle, ce que c'est que la gloire? Pour moi, j'en suis revenu. » Ne croyez pas qu'il va déclamer contre elle et répéter les sentences convenues de l'école. Non, il est sur ce point en lutte avec luimême ; il se reproche d'être encore sensible à Tapprobation et au blâme, et prouve ainsi sa sincérité. Quand il se sent tenté par la gloire, il se rappelle aussitôt combien les hommes sont vains dans leurs jugements, injustes, inconséquents : < Quoi I c'est dans les âmes des autres que tu places ta félicité !... Tu yexÊL être loué par un homme qui trois fois par heure se maudit lui-même I... Pénètre au fond de leurs âmes, et tu verras quels juges tu crains... H ne faut que quelques ' jours, et ceux-là te regarderont comme un dieu qui te regardent aujourd'hui comme une bête farouche. » Ici ce /
ne sont encore que des paroles de prince, de souverain qu'émeuvent sans (foute certains murmures populaires contre un édit nouveau, et qui s'exhorte à ne pas se départir de ses bienfaisantes maximes, fussent-elles odieuses au peuple, qui ne les comprend pas. Il le dit du reste lui-même avec une fermeté pleine de grâce : « Ils te maudissent; qu'y a-t-il là qui empêche ton âme de rester pure, sage, juste ? C'est comme si quelqu'un s'avisait de dire des injures à une source limpide et douce : elle ne cesserait pas pour cela de verser un breuvage salutaire. Et quand il y jetterait du fumier, elle aurait bientôt fait de le dissiper, de le laver; jamais elle n'en serait souillée ^ » Il a fini par se mettre si Jbrt au-dessus des
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jugements contemporains qu'il répète avec une satisfaction visible ce mot célèbre d*Antisthènes : « C'est chose royale, quand on a fait le bien, d'entendre dire du mal de soi. » On pourrait croire que ce ne sont là que les fières paroles d'un politique qui méprise le peuple encore plus que la renommée, si on ne le voyait si souvent mettre sous ses pieds toute espèce de gloire humaine avec le détachement d'un homme à qui Dieu suffit.
Pour échapper à des tentations qui sans doute le sollicitent encore, Marc-Aurèle se fait comme un pieux devoir de promener son esprit sur toutes les idées qui peuvent le désenchanter de la gloire. Il aime à se répéter que petite est la renommée même la plus durable, que to^t passe en un jour, et le panégyrique et l'objet célébré, que ce qui survient efface bientôt ce qui a précédé, que toutes choses s'évanouissent, et il s'écrie enfin : < Après tout, que serait-ce que l'immortalité même de notre mémoire? Une vanité. » Lui, l'empereur guerrier, victorieux, qui s'est consumé dans de longues et périlleuses expéditions, lui qui devait tenir, à ce qu'il semble, plus que tout autre à sa renommée, militaire, puisqu'il la payait de sa santé, de sa vie, de son repos philosophique, il se prend en pitié, et c'est en pensant peut-être à ses victoires remportées sur les Barbares qu'il écrivait ces mots cruels pour lui-même et d'une amertume digne de Pascal : < Une araignée est fière pour avoir pris une mouche, tel homme pour avoir pris un levraut, tel autre des ours, tel autre des Sarmates. > C'est ainsi qu'en plus d'une occasion il rabat son propre orgueil, et que, pour mieux se désabuser, il étale devant lui-même et remue avec une sorte d'aigre plaisir toutes les inanités de la gloire, ramenant sans cesse son âme sur ces hauteurs d'oii l'on voit à ses pieds les choses mortelles dans leur petitesse et leur rapide passage : « Contemple d'un lieu
élevé ces troupeaux innombrables d'bunudns... Combien qui ne connaisseni pas même ton nom I combien qui bientôt l'oublieront!... Non, la gloire n'est pas digne de nos soinsy ni aucune chose au monde ^. » L'empereur philosophe, comme le roi sage de TÉcriture, laisse ainsi échapper son cri : Vanité des vanités, et tout est vanité; mais pourquoi ne dirions-nous pas que ce cri de Marc- Aurële sort d'une âme plus pure, moins incertaine et moins troublée ? Tandis que le roi des Juifs, rassasié de voluptés, de science et d'orgueil, ne fait entendre que les amères paroles d'un épicurisme désabusé, qu'en accablant de son scepticisme toutes les plus nobles choses humaines il ose affirmer que le plaisir de l'heure présente est encore ce qu'il y a de moins vain, tandis qu'il a'est enfin poussé vers Dieu que par la terreur et le désespoir, Marc-Aurèle, sans colère contre les voluptés, qui lui sont indifférentes, plein de foi dans la raison et la justice, méprise le monde, non pour en avoir abusé, ,mais parce qu'il connaît quelque chose de plus grand, déplus beau, de moins périssable, et se laisse porter par l'attrait et l'amour vers son Dieu. Qu'importe en ce moment que le dieu qu'il adore ne soit pas le nôtre ? Nous ne comparons pas. ici les doctrines religieuses, mais les âmes de deux hommes, et nous ne devons pas taire le sentiment que nous inspire dans le stoïcien nonseulement ce renoncement magnanime aux grandeurs humaines, mais encore cette adhésion si vive et si douce aux lois divines, son obéissance à Dieu, et, pour employer nn mot chrétien, son entier abandon.
Ce n'est pas ici le lieu d'exposer ni de discuter ce qu'on pourrait appeler les idées religieuses de Marc- Aurèle- Son Dieu est la raison universelle, dont notre raison est une parcelle, la loi immuable de la nature- 11 \
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gouverne le monde, dans lequel il réside, avec lequel il se confond; il est le grand tout, il est la nature même considérée dans sa sagesse, son ordre, son harmonie. Gomment ces lois immuables peuvent s'accorder avec l'idée d'une Providence et laisser place à la liberté humaine, comment cette Divinité peut devenir l'objet de l'adoration et de la prière, c'est ce que ce moraliste pratique, ennemi des spéculations métaphysiques, ne veut pas même se demander, laissant volontiers ces inconséquences, ces contradictions, se fondre et disparaître dans le vague, Téloignement et la hauteur des principes. Tout ce qu'il lui importe de savoir, c'est que le monde est bien fait, qu'il forme comme une cité dont tous les membres doivent obéissance à la loi, et que l'homme qui dérange le plan de l'ensemble, soit en n'acceptant pas les accidents de la vie, soit en commettant une injustice, est un révolté contre la nature et un impie : « Que cela te suffise, que ce soient là les seules vérités...., afin de ne pas mourir en proférant des murmures, mais avec la vraie paix de l'âme. » De là un optimisme religieux qu'on voudrait pouvoir mieux s'expliquer, mais dont les effusions vous touchent tout en vous surprenant. Le mal physique disparaît aux yeux de Marc-Aurèle ; il n'est plus un mal, mais une nécessité de l'ordre universel; les désordres de la nature ne sont qu'apparents, et sont appelés désordres parce que nous ne voyons pas comment ils se rattachent à l'harmonieux concert de tout l'ensemble. Mieux compris, ils auraient pour nous une sorte de grâce et d'attrait : « Ainsi le pain, durant la cuisson, crève dans certaines parties, et ces entre-bâillements, ces manquements, pour ainsi dire, au dessein de la boulan gerie, ont je ne sais quel agrément qui aiguillonne l'appétit*. » Telle est sa loi en la justice divine, que, si elle 1. III, 2.
lui parait en défaut, il réprime aussitôt sa pensée en se disant : c Tu vois bien toi-même que faire de pareilles recherches, c'est disputer avec Dieu sur son droit. » Pour lui, tout ce qui arrive arrive justement. Rien n'est défectueux ou manqué dans l'ordre de la nature, et si tel arrangement qui nous paraîtrait juste n'est pas, nous devons conclure qu'il ne pouvait, qu'il ne devait pas être. Qu'un panthéiste, un stoïcien, accepte avec une mâle résignation les lois générales de la nature, qu'il se soumette sans trouble à ce qui est inévitable, qu'il se soumette même de sa pleine et entière volonté à cet ordre universel qui l'opprime et l'écrase, on conçoit qu'un citoyen du monde fasse ainsi avec un sombre héroïsme tous les sacrifices que la cité lui demande ; mais Marc- Âurèle, dans la plénitude de sa foi, témoigne à ces lois non- seulement de l'obéissance, mais de l'amour; c'est avec joie, une douce ivresse, qu'il court au-devant d'elles : H Je dis donc au monde : J'aime ce que tu aimes.... Donne-moi ce que tu veux, reprends-moi ce que tu veux.... Tout ce qui t'accommode, ô monde, m'accommode moi-même. Tout vient de toi, tout est dans toi, tout rentre en toi. Un personnage de théâtre dit. : Bienaimée cité de Gécrops I Mais toi, ne diras-tu point : bien-aimée cité de Jupiter I » Il y a dans ces exclamations pieuses autre chose que de la froide soumission. Les ^mes devenues plus affectueuses désirent aimer Dieu, et dans l'entraînement de cet amour elles vont au seul dieu qu'elles connaissent, sans se laisser rebuter par son insensibilité, et pour le seul plaisir de s'immoler à ses lois.
Cet optimisme religieux, ce parfait abandon parait surtout dans les pensées de Marc-Âurèle sur la mort, qui remplissent ce livre et lui donnent un certain intérêt , dramatique. On y voit partout que l'empereur, affaibli
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par l'âge et par la maladie, se sent en présence de la mort, qu'il s'exerce à l'envisager sans trouble, qu'il s'accoutume à elle et se prépare à lui faire bon accueil. Son manuel est plus encore une préparation à la mort qu'un recueil de préceptes pour la vie. S'il se hâte de purifier son âme, c'est qu'il lui reste peu de temps à vivre; s'il cherche h se détacher entièrement du monde, c'est qu'il veut pouvoir offrir à Dieu, au dernier moment, une soumission sans regrets. Selon lui, il faut remplir avec noblesse, avec dignité, avec mie irréprochable correction toutes les fonctions morales que la raison divine nous impose et particulièrement la dernière de toutes, qui est de bien mourir. Il arrive ainsi peu k peu à se rendre le plus doux des hommes envers la mort. Et pourtant la doctrine stoïcienne ne lui permet pas de rien espérer au delà de cette Vie, si ce n'est une durée inconsciente dans le sein du grand tout. Cettte froide et peu consolante doctrine à laquelle il a donné sa foi, et qu'il regarde comme la raison et la vérité mêmes, ne laisse pas quelquefois de patraître insuffisante à cette âme si avide de justice et d'amour : « Gomment se fait-il que les dieux, qui ont ordonné si bien toutes choses et avec tant de bonté pour les hommes, aient négligé un seul point, à savoir que les gens de bien, d'une vertu véritable, qui ont eu pendant leur vie une sorte de commerce avec la Divinité, qui se sont fait aimer d'elle par leur piété, ne revivent pas après leur mort et soient éteints pour jamais? » D réprime aussitôt ce murmure, mais il en dit assez pour laisser voir que son âme aspire à un autre avenir que la triste immortalité promise par le stoïcisme. Sa foi religieuse s'empresse de s'incliner devant la bonté souvei raine qui sait bien ce qu'elle fait et qui ne doit être ni j interrogée ni offensée pajr un doute. Jusque là les stoïdens aimaient à provoquer la mort avec emphase, avec
une sorte de courage iosolent; ils couraient au-devant d'elle, et même dans leur soumission aux décrets de la nature il entrait souvent de la jactance ou de l'indifférence théâtrale. Ils méprisaient la mort, ils l'acceptaient en personnages de tragédie. Marc-Aurèle ne se montre pas en héros, il ne témoigne à la vie ni attachement, ni répugnance; il ne parle jamais du moment suprême qu'avec une simplicité placide, il a même coutume de n'employer que les expressions les plus atténuantes qui assimilent la mort aux fonctions les plus simples et les plus ordinaires de la vie. S'il faut partir, dit-il, il partira avec la bonne grâce que demande tout acte conforme à l'honnêteté et à la décence : « Ya-t'en donc avec on cœur doux et paisible, comme est propice et doux le dieu qui te congédie. » Ce sont les deruières lignes du livre, interrompues peut-être par la maladie ou la mort. On se figure volontiers Marc-Âurèle laissant tomber de ses lèvres, avant de s'éteindre, un de ces beaux mots qu'on admi];e dans son manuel et qui respirent une résignation toute aimable : « Il faut quitter la vie comme l'olive mûre qui tombe en bénissant la terre sa nourrice et en rendant grâces à l'arbre qui Ta portée^. » Peutêtre même, dans la crainte de demeurer trop longtemps dans un monde corrupteur et de se laisser aller à quelque faiblesse, a-t-il répété en mourant cet autre mot plus noble encore qu'il écrivait un jour dans le recueil de ses pensées : « Viens au plus vite, ô mort! de peur qu'à la fin je ne m'oublie moi-même'. » Exclamation singulière et touchante qui montre qu'à cette conscience délicate la mort causait moins d'horreur qu'une faute contre les lois ou les bienséances morales I C'est ainsi que Marc-Âurèle, en se désaccoutumant peu à peu de