CHAPITRE PREMIER
Les Moreau. — Leur origine. — Leur vocation artistic|ue.
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En introduisant l'art dans les moindres détails de son exi st ence, le xviii= siècle a exigé de ses artistes les aptitudes les plus variées. La science approfondie de la personne humaineetla fidélité aux traditions du précédent règne ne leur suffisent plus;pourdon-
I. Tous les dessins de Moreau le Jeune que nous avons fac-similés, sont extraits du précieux recueil de croquis de l'artiste appartenant au Musée du Louvre.
ncr une forme attrayante aux objets les plus usuels, de'rouler d'exquises arabesques sur les lambris des boudoirs, égayer de fleurs et d'attributs
les imprimés les
plus fugitifs, ils ont dû assouplir leur talent et devenir décorateurs. Enfin, pour accompagner de leurs compositions le texte des moindres ouvrages, compléter à leur façon la pensée de l'écrivain et joindre le plaisir des yeux à celui de l'esprit, ils ont formé la charmante école des vi^ncttistes.
Après les pompes des Le Brun, des Mignard, des Coypel, une ère nouvelle s'ouvre avec Watteau, ce peintre délicat qui se plaît à évoquer, dans des bosquets enchantés, tout un monde de féerie.
Vient ensuite Boucher dont l'aimable facilité multiplie les myihologies amoureuses et les pastorales galantes. Alors, la fantaisie est devenue la règle suprême; à l'exception de Chardin, praticien expert autant que modeste, tous les artistes délaissent l'étude du vrai pour la recherche du joli.
Toutefois on finit par se lasser de la convention. Rousseau d'une
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part, de l'autre, Greuze encouragé par Diderot, s'efforcent d'exprimer la nature. Un style moins capricieux succède au genre rocaille, la ligne droite reprend ses droits. On va demander aux paysagistes une observation plus précise, on cherche chez les peintres de mœurs plus de sagesse et de sincérité. En un mot, une réaction se préparc, réaction qui doit dévier de son but et que des causes accidontelk's déterminent dans le sens de l'antiquité.
Appartenant à cette génération intermédiaire, les Moreau virent la tragique agonie du siècle dernier et le glorieux éveil de celui-ci.
Les deux frères, venus au monde à Paris, doivent à leur ville natale la meilleure part de leur talent.
L'aîné ne chercha point dans la campagne romaine des réminiscences affaiblies de Claude Lorrain. Plantant son chevalet dans un rayon où l'on ne perd pas de vue les tours de Notre-Dame, il emprunta soit à la grande cité le sujet de ses vues architectoniques, soit à la banlieue alors verdoyante et boisée, le motif de ses peintures. Son frère cadet excella à représenter les mœurs élégantes de l'aristocratie parisienne et les réjouissances populaires.
Tous deux appartenaient aux derniers rangs de la bourgeoisie, étant, comme le graveur Le Bas, fils d'un maître perruquier. Leur père, Gabriel Moreau, habitait rue de Bussy; ce devait être un honime entendu, car au lieu de limiter au comptoir les ambitions de ses enfants, il en sut faire un ingénieur et deux artistes.
Louis-Gabriel Moreau, ordinairement désigné sous le nom de Moreau l'aîné, naquit en 1740 et mourut en 1806, au Palais National des Arts et des Sciences. Ces deux dates extrêmes sont les seules connues de son existence.
Il reçut les leçons de Demachy et l'on peut affirmer qu'il lui devint supérieur. Malheureusement, si l'homme demeure ignoré, l'artiste n'est guère plus connu. Deux tableaux appartenant au Louvre, une aquarelle exposée au Musée de Rouen, quelques autres disséminées dans la collection Destailleur au département des estampes, plusieurs gouaches possédées par de fervents collectionneurs, une suite d'eaux-fortes de sa main et les gravures exécutées d'après lui par M"" Elise Saugrain sont les seules pièces où on le puisse apprécier. Elles dénotent, chez un élève émancipé des paysagistes classiques, une réelle part d'initiative et suffisent à faire regretter la rareté de ses œuvres et le silence des biographes.
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Avant contribué par son exemple à la vocation de son frère, il fut sans doute devancé par lui, mais les admirateurs du vignettiste ont trop négligé l'instigateur et le compagnon de ses premiers travaux. Mélancolique destinée que celle de certains artistes relégués au second rang par quelque illustre parenté, condamnés à toujours marcher dans l'ombre d'un rival, obtenant difficilement justice pour leur mérite individuel. Heureux quand l'affection leur rend léger ce parallèle écrasant, quand ils savent se contenter du rôle qui leur est assigné et tailler dans celle d'autrui leur part de célébrité.
L'enfant qui devait devenir célèbre sous la désignation de Moreau le Jeune, naquit le 26 mars 1 741 .
Présenté le lendemain à l'église Saint-Sulpice, il fut tenu sur les fonts du baptême par un maître perruquier et la femme d'un marchand de vins qui le dénommèrent Jean-Michel.
On possède peu de détails sur ses premières années ; comme il n'a laissé ni journal comme Cochin, ni mémoires comme Wille, l'on doit rechercher dans des éloges posthumes quelques renseignements biographiques.
Si sa vocation fut purement instinctive, ses progrès furent pénibles et le lent éveil de cette intelligence enfantine ne laissait guère pressentir
l'imagination abondante et vive dont l'artiste sera pourvu. Semblables débuts ne rappellent-ils point les exemples souvent cités de Léopold Robert, de Claude Gelée et du Dominiquin? Comme ce dernier auquel il ressemble si peu, le jeune Moreau reçut de ses condisciples le désobligeant sobriquet de bœuf.
D'abord destiné à la peinture, il reçut les leçons de Lelorrain, grand pri.x de Rome et académicien, qui serait aujourd'hui complètement inconnu, si la notoriété de l'élève ne sauvait le nom du maître d'un oubli définitif. Le départ de son professeur, appelé par l'impératrice Elisabeth pour diriger l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, détermina Jean-Michel Moreau à s'expatrier. Le voici donc en route pour la Russie, nommé à dix-sept ans professeur de dessin et sans doute perdu pour la France, si la mort de Lelorrain, survenue le 24 mars l'Sg, n'avait déterminé son protégé à reprendre le chemin du pays natal, malgré les offres séduisantes faites pour le retenir, malgré l'honneur d'avoir été admis à dessiner d'après nature le portrait de la souveraine. Toutefois, son jugement naturellement observateur s'était développé au cours de ce voyage : cinquante ans plus tard, il en conservait encore des souvenirs très précis qu'il se plaisait à évoquer au cours de ses conversations.
Effrayé, à son retour à Paris, du long apprentissage exigé des peintres, il résolut de demander à la gravure des gains plus immédiats. Aussi, délaissant le pinceau pour la pointe et le burin, il entra dans l'atelier de Le Bas où l'avaient précédé Cochin et Eisen.
Si Moreau ne put éviter cette pénible période d'incertitudes durant laquelle s'affirment les vocations comme les caractères, sa fortune sembla prendre une tournure plus propice lorsqu'il eut épousé le 14 septembre 1765, à Saint-Nicolas-des-Champs, Françoise-Nicole Pineau, fille de François Pineau, maître sculpteur, et de Jeanne-Marie Prault.
De l'acte de mariage retrouvé pnr M. Mahérault, il ressort que Gabriel Moreau était non plus perruquier, mais manufacturier de faïence, et que la mariée, âgée de vingt-cinq ans. avait pour témoin son oncle maternel, Laurent Prault, libraire-imprimeur, dont l'alliance facilitera au débutant l'occasion de se produire comme illustrateur.
De cette union naquirent un premier enfant mort en bas âge, puis, en 1770, une fille nommée Catherine Françoise qui, mariée elle-même
LES MOREAU n
le 29 août 1787 à Carie Vernet, deviendra la mère d'Horace. Elle conservera à la France la collection des oeuvres de Moreau le Jeune, collection réclamée par la Russie et contenue dans sept volumes timbrés
de l'aigle à deux tètes. Entin c'est encore M""= Vernet qui recopiera, en tête du tome premier, la notice où sa piété filiale confond dans un même hommage l'homme et l'artiste.
L'existence de Moreau s'écoula tout entière à Paris, dépourvue
d'incidents. Un seul voyage en Italie, à la fin de 1785. en rompit l'unitormité laborieuse. A ses changements d'adresse correspondent presque exactement les diverses phases de sa carrière. Un portrait du Dauphin, gravé d'après le Suédois Halle, nous apprend que le dessinateur habitait en 1770 rue de la Harpe, vis-à-vis M. Le Bas, demeuré pour ainsi dire sous le regard du maiire qu'il venait de quitter. Puis nous le trouvons successivement installé Cour du Palais, Hôtel de la Trésorerie, Cour du Mai de 1772 à 1778, rue du Coq-Ssint-Honoré où se vendent ses gravures et celles de son frère, puis au Louvre de 1793 à 1801. Enfin il va tristement vieillir rue d'Enfer, au coin de la place Saint-Michel, dans une maison que la pioche des démolisseurs a fait disparaître. C'est là qu'il s'éteindra le 3o novembre 1814.
Au physique, Moreau était de haute taille et d'aspect robuste. Il s'est représenté lui-même dans une scène de Molière, celle du Sicilien ou de l'Amour peintre; outre cette image assez peu significative, on retrouve, dans les portraits de la Société Académique des Enfants d'Apollon, son médaillon dessiné par Cochin et gravé par Saint-Aubin. Si l'on peut apprécier le dessinateur à ses œuvres, on ne saurait juger l'être moral, d'après ce profil peu attrayant exprimant plutôt la fermeté que la bienveillance. Sa physionomie propre se dessinera plus nettement au cours de cette étude et nous le verrons, durant une carrière si féconde, allier la dignité de la vie à la conscience de l'artiste.