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CHAPITRE IV

Moreau dessinateur des Mcnus-PIaisirs. — Les Chansons de Laborde.

L'année 1770 ne fut pas seulement signalée par la naissance de la petite Catherine-Françoise; elle apporta aussi à Moreau, lors de la retraite et sur la présentalion même de Cocliin, le titre de dessinateur des Menus-Plaisirs.

Dans cette charge, où il devait, contre toute attente, surpasser son prédécesseur, il débuta par deux dessins qui n'ont jamais été gravés.

Le premier représente l'illumination ordonnée par le duc d'Aumont à l'occasion du mariage du Dauphin. Cette vue de la fête est prise du tapis vert; on a devant les yeux le bassin du Char embourbé et toute la perspective du canal de Maintenon. Des portiques de lumière, alternant avec des ifs incandescents, éclairent les profondeurs du parc, où stationne un peuple en liesse. Sur la pièce d'eau vogue une flottille vénitienne. Au premier plan, des personnages demeurés dans l'ombre s'agitent ou s'attroupent devant des baraques et des boutiques en plein vent ; CCS petites figures sont touchées avec un art vraiment exquis. Le Louvre possède ce dessin, ainsi que le suivant, exposé dans les salles publiques. Cette fois, c'est le souper offert, à Louveciennes, par la com-

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Dessin inédit de Moreau le Jeune. — (Musiie du Louvre.)

tesse Du Barry à Louis XV. En cette composition on remarque encore

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cette tendance de Moreau à surmonter de têtes très petites les corps allongés dans une recherche évidente de distinction; mais avec quelle habileté n'a-t-il pas souligné les deux physionomies principales! Au milieu de la foule empressée des courtisans ou des laquais en livrée rouge, se détachent, sous l'éclat des lustres, le profil encore majestueux du monarque vieillissant et la tête mutine de sa maîtresse. Dernières fêtes d'un triste règne, suprêmes élégances d'une société raffinée jusqu'en ses dérèglements et sa décrépitude.

Pour les Menus- Plaisirs de la cour, il exécuta aussi trois encadrements destinés à recevoir les programmes des spectacles ; la gravure en fut confiée à Ponce, Lempereur et Martini. Dans le premier, au-dessus

du médaillon de Louis XV portant la devise : Aspicit et fuirent, figurent, appuyées sur une stèle, les personnifications de la Comédie et de la Tragédie. Dans les deux autres, d'aspect moins sérieux et dans lesquels le changement de profil témoigne du changement de règne, des groupes de génies semés sur des nuages alternent avec les Grâces, le dieu Pan ou des figures allégoriques balayées d'écharpes de gaze. L'un et l'autre méritent d'être cités comme de charmants spécimens d'art Louis XVI.

Dans un ordre d'idées tout différent, nous trouvons le Gâteau des Roii, satire politiqiie du partage de la Pologne. Tandis que les spoliateurs indiquent du doigt, sur la carte, la région qu'ils s'attribuent, une Renommée, planant au-dessus d'eux, annonce à l'univers la consommation de l'iniquité. Cette pièce traduisait trop énergiquement le cri de la conscience publique pour n'être point suspecte; elle fut, en effet, arrêtée chez Le Mire, en février 1773, et, bien que le Mercure de France laisse entendre que cette saisie est une satisfaction provisoirement donnée aux puissances intéressées, le cuivre fut brisé le lendemain.

Un accident, survenu le 16 octobre 1773 dans une partie de chasse royale, fournit à Moreau le sujet d'une délicieuse estampe. Le fait est rapporté dans une lettre écrite, cinq jours après, par M'"'^ Du Deffant à l'abbé Barthélémy. S'étant approché de la calèche où se trouvait Marie- Antoinette avec plusieurs dames, le roi lui apprend que le cerf couru avait, dans sa fuite, mortellement blessé un vigneron, et que la femme du malheureux paysan était évanouie à vingt pas de là.

« M'"^ la Dauphine, continue la narratrice, et M™' la comtesse de Provence volent au bas de la calèche et, à travers les vignes, vont joindre la malheureuse femme; Ms^ le Dauphin et M. le comte de Provence, au lieu de suivre le roi, les accompagnent. M'"'^ la Dauphine, tout en larmes, se jette presque au cou de cette malheureuse, l'assure que son mari n'est pas mort. Elle ouvre les yeux et dit : « Et mes pauvres enfants! » (( M""^ la Dauphine la conjure d'être tranquille, l'assure qu'on en aura soin, lui donne sa bourse. M. le Dauphin, pénétré de douleur, en fait autant, ainsi que M. le comte et M""' la comtesse de Provence. On dit à M""" la Dauphine que la connaissance est revenue totalement au pauvre malheureux, et qu'il demande sa femme. M"'° la Dauphine l'a fait meure dans sa voiture avec son fils, sa sœur et sa cousine. Un des valets de pied fut commis pour en avoir soin. «

Ce trait d'humanité fut immortalisé, avec un égal succès, par le

LE GATEAU DES ROIS, ALLÉGORIE SUR LE PARTAGE DE LA POLOGNE. Dessin de ,1. M. Moreau le Jeune, gravé par N. Le Mire, soas l'anagramme d'Erimdn. - (CoUeciion de M. n^zi, Baraldi.|

crayon di Moreau et le burin de Godefroy. Marie-Antoinette est représentée au moment où, quittant sa calèclie, elle aborde la paysanne. A droite, on aperçoit un hameau ; à gauche, au premier plan, un piqueur à cheval et une meute.

Après que le cercueil de Louis XV eut pris la route de Saint-Denis, poursuivi par les imprécations de la populace, Moreau consacre à la mémoire du feu roi deux allégories' quelque peu mensongères et dédie aux nouvelles Majestés leurs portraits gravés par Le Mire. Le médaillon de Louis XVI est soutenu « par la Justice; la Sagesse et l'Abondance soulagent ses peuples par leurs bienfaits, et la Vérité, délivrée du joug de la fourberie et du mensonge, réclame ses droits ». L'hommage adressé à la souveraine n'est pas moins flatteur; son effigie est portée « par la Bonté et la Tendresse; les Grâces l'ornent de fleurs. Au bas est la France qui lui présente ses enfants. La Poésie et la Peinture s'empressent d'immortaliser ses vertus ». La grâce de l'arrangement, le charme des figures féminines compensent largement ce que l'adulation nous parait avoir d'excessif, et ce banal symbolisme de suranné. D'ailleurs Moreau était simplement l'interprète des éphémères sympathies de ses contemporains. A Louis XV, discrédité par ses faiblesses séniles, absorbé par les maîtresses et les favoris, succédait un roi de vingt ans et une reine de dix-huit. On connaissait au Dauphin, malgré le rôle effacé dans lequel il s'était volontairement enfermé, un réel souci de ses devoirs et une absolue droiture d'intentions. La Dauphine, brillante et gracieuse, avait le prestige extérieur, qui manquait à son royal époux; enfin, dans un réveil de moralité publique, on lui savait gré du bannissement de la Du Barry. Sans être régulièrement belle, la personne de Marie-Antoinette exerçait ce don de séduction que subit jusqu'à l'enthousiasme le vieil Horace Walpole. « On ne pouvait, écrit-il à la suite d'une féie, avoir des yeux que pour la reine; les Hébés, les Flores, les Hélènes et les Grâces ne sont que des coureuses de rue à côté d'elle. Quand elle est debout ou assise, c'est la statue de la beauté; quand elle se meut, c'est la grâce en personne. » Non seulement Moreau n'échappa point à ce charme, mais encore il sut l'exprimer dans les délicates eftigies qu'il a laissées de l'infortunée princesse. Par trois fois, en 1774 et en 1775, dans des médaillons gravés par Gaucher et par Le Mire, en 178?, dans un portrait qui devait servir de frontispice à une édition de Télémaque, il a rendu la

I . Les dessins de ces deux compositions sont expose's au Louvre.

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ALLÉGORIE SUR LAVENEMENT DE M ARI E - A N TO I N E TT E , DÉDIÉE A LA REINE. Le Porlrait de Sa Majesté est ent^uri pur la Bonté et par la Tendresse, les Grâces Tornent de Heurs. Au bas est la France qui lui présente ses enfants. La Poésie et la Peinture s'empressent d'immortaliser ses vertus. » Gravé, en 1774, par N. Le Mire, d'après le dessin de J. M. Moreau le Jeune. — (Collection de M. Henri Béraldi.)

distinction de ce profil allongé et ce port de tête si plein d'élégance et de noblesse. De son côté, Marie-Antoinette s'intéressait à l'artiste, lui sachant un certain gré d'avoir popularisé son image de jeune souveraine.

En 1773, les armes et le nom de la Dauphine ont été également tracés en tête des Chansons de Laborde, avec ce quatrain qui les lui dédie :

Digne appui des beaux-arts, que vous unisse/ tous, A viius plaire un moment ma voix n'ose prétendre; S'ils peuvent me sembler moins indignes de vous. C'est lorsque votre voix daigne les faire entendre.

S il suffit de signaler les illustrations des Incas, de Marmontel, et du

Roland furieux daiaM de cette même époque, l'on ne saurait s'arrêter avec trop de complaisance devant l'œuvre qui peut mériter à Moreau le titre de « Roi des vignettisics «.

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