LE : SICILIEN
Fac-similii d-. la gravure exécutée par J. M. Moreau le Jeune, en 177.',
d'après une de ses compositions pour une édition du 'Ihcàire de Molière.
ticielles, comparées à l'œuvre la plus originale et la plus humaine du siècle de Louis XIV. Si Moreau a pris soin d'éviter les bouffonneries où I. La figure du puintrc est le portrait de Moreau.
se déride parfois le contemplateur, il a moins compris encore la douloureuse ironie dissimule'e sous une feinte gaieté. Lorsqu'il abordera Regnard en 1789, il saura, malgré le fatal changement survenu dans sa manière, donner du Distrait, des Folies amoureuses ou des Ménechmes de spirituelles interprétations, serrant de plus près un modèle dont le rire est plus franc et l'analyse moins profonde. Parmi les comédies de Molière il a surtout heureusement traduit l'École des Femmes, le Festin de Pierre, le Tartufe et les Femmes savantes. Quelques autres compositions renferment des portraits ; dans le Bourgeois Gentilhomme, il a mis en scène Facteur Préville et M'"^ Belcour; dans le Sicilien ou l'Amour peintre, il s'est représenté lui-même sous les traits d'.\draste, se réservant en outre de graver cette dernière vignette.
En effet, à mesure que nous le suivrons dans les années voisines de 1770, c'est-à-dire la période de sa vie où son talent, ayant peine à faire face à d'incessantes commandes, semble couronné d'un plein succès, nous verrons le graveur disparaître peu à peu pour faire place au dessinateur. Tout au plus pourra-t-il, absorbé dans des travau.x plus considérables, choisir dans une série un titre, un fleuron, une composition qui lui plaira davantage. La dernière gravure signée de lui rappelle l'événement survenu aux Tuileries, le 12 juillet 1789; elle représente l'échauffourée qui se produisit au moment où le prince de Lambesc, parent de Marie-Antoinette et très hostile à la Révolution, chargea la foule à la tête du Royal-Allemand.
D'ailleurs les admirateurs de Moreau ne sauraient refuser une part de reconnaissance à ses fidèles interprètes. Aussi sûr de leur burin qu'il l'était de son crayon, il a pu s'abandonner en toute liberté d'esprit à ses inventions frivoles ou sérieuses, devenir le tidèle historiographe du règne de Louis XVI et multiplier les incessants témoignages de son activité.
Nommer Le Mire, Martini, de Launay, Prévost, Ponce, Duclos, Le Veau, Baquoy, de Longueil, de Ghendt, Bovinet, Delvaux, Halboin, Trière, Guttenberg, Romanet, Malbesie, Delignon, c'est en même temps rappeler le fécond labeur de celui qui les a tous employés. Plusieurs étaient ses anciens camarades de chez Le Bas, presque tous surent conserver aux dessins qu'ils transportaient sur le cuivre leur légèreté et leur désinvolture.
Ainsi l'on doit à Martini l'eau-forte de l'Exemple d'humanité' donné
par la Daiiphine, un répertoire des spectacles de la cour, quatre pièces du Monument du Costume; à Nicolas de Launay, quelques-unes des
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meilleures illustrations de Rousseau; à Robert de Launay, la pièce des Adieux dans la série des tableaux de vie; à Noël Le Mire, les portraits allégoriques de Marie-Antoinette et de Louis XVI, Pj^gmalion, le
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Premier Baiser de Julie et l'Inoculation de l'Amour, ravissantes vignettes entre toutes celles de la Nouvelle Héloïse et de l'Emile.
Parmi les graveurs qui prirent Moreau pour modèle, M"= Elise Saugrain, dont il exposa le portrait au Salon de 1785, mérite une mention spéciale comme ayant été son unique élève ou plus exactement l'élève des deux frères. Elle s'appropria si bien la manière du plus jeune qu'on croit reconnaître la main du maître dans quelques pièces gravées sous sa direction, par exemple, le portrait de M"' Panier, de la Comédie- Française, et deux vues des environs de Dresde, d'après Wagner. Toutefois, M"= Saugrain s'attacha de préférence aux paysages de Louis- Gabriel Moreau, reproduisant d'après lui deux vues des environs de Paris, des sites empruntés aux jardins de Monceau, le pont de Neuilly, le château de Madrid et le donjon de Vincennes.
Moreau le Jeune surveillait avec une sollicitude extrême la besogne de ses collaborateurs, ne craignant pas d'y mettre la main, accompagnant d'explications écrites ses retouches à la gouache ou au crayon. Telle cette épreuve d'une illustration de Voltaire que M. Bocher a eue sous les yeux. En marge était tracée l'annotation reproduite ici avec son orthographe rudimentaire : « Je prie M. Duclos de bien suivre cette épreuve retouchée, en observant exactement les endroits où il y a du blanc, ainsi que les masse que j'ai mis dans le ciel pour rasembler la lumière sur le sujets, ce qui fait beaucoup mieux. »
Du reste, réduisant dans la mesure du possible la part d'initiative de ses graveurs, lui-même poussait très loin le souci du fini. C'est même l'unique reproche que l'on puisse adresser à ses dessins, la précision des moindres détails leur enlevant cette saveur primesautière, ce caractère de spontanéité qui donne tant de charme aux plus sommaires ébauches d'un Saint-Aubin ou d'un Fragonard. Trop rarement il s'abandonne à sa verve naturelle, à ses brillantes inspirations où alors il égale ses contemporains les plus estimés.
Lorsque Moreau se réserve l'entière exécution d'une planche, elle se distingue par l'attention qu'il y apporte, le brillant et la netteté qu'il sait lui donner. Plusieurs eaux-fortes de sa façon ne sauraient vraiment être passées sous silence, méritant plutôt d'être prises comme modèles.
Au besoin il rivalise avec Callot on Délia Bella, se jouant au milieu des infiniment petits, comme dans cette vue de la place Louis XV prise des Champs-EJvsécs, et gravée en 1770 pour le Voyage pittoresque de
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Paris, par d'Argenville. On n'y saurait compter les personnages, simples promeneurs ou gens affairés, gardant, dans leurs proportions micros-
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copiques, une étonnante précision. Les véhicules de toute sorte s'y croisent ; les carrosses, dont les passants ont peine à se garer, prennent
la route des Champs-Elysées; six chevaux tirent à grand'peine une charrette pesamment chargée. Au pied de la statue de Louis XV, un charlatan, touché de la façon la plus spirituelle, débite son boniment devant un cercle de badauds.
Non moins blonde et non moins fine la pièce représentant la cathédrale d'Orléans, une procession rentrant sous le grand portail et, au premier plan, une rangée de carrosses dont les maîtres sont descendus pour se joindre au cortège ; le tout semblant emprunté à quelque royaume de Lilliput. Cette vignette devait être insérée dans le Breviarium Aurelianense, paru en 1771, par les soins de Ms^ de Jarente de la Bruyère, dont Moreau a laissé le portrait.
De 1771 est encore datée l'allégorie de la cinquantaine. On y voit s'avançant vers l'autel de l'hymen, d'un côté, un vieux couple suivi d'un chien, de l'autre, deux fiancés que des amours enlacent entre des chaînes de fleurs. Baucis indique à Philémon les amoureux, vivante image de ce qu'ils étaient eux-mêmes, il y a cinquante ans. Au-dessus, planent sur des nuages la Jeunesse et l'Hymen s'apprétant à couronner la fidélité des vieux époux.
L'on ne saurait non plus oublier sans injustice, dans l'Histoire de la Maison de Bourbon, par Désormeaux, publiée de 1772 à 1788, quatre pièces entièrement de la main de Moreau ; elles se reconnaissent aisément à leur légèreté et à leur moelleux.
Cette énumération risquerait de s'allonger avec une fastidieuse monotonie. En effet, Moreau le Jeune, se fût-il astreint au seul rôle de graveur, rôle bien secondaire en sa carrière, mériterait encore parmi ses rivaux un rang des plus distingués. 11 est préférable de le suivre, sans s'attarder davantage, dans le développement progressif de ses facultés. Les occasions ne lui manqueront point où il pourra déployer, en des efforts plus soutenus, la souplesse et l'étendue de ses talents.