LA PHILOSOPHIE ENDORMIE
Portrait de M'"» Greuze, par J. B. Greuze. — (Smith, t. VII, p. 3|2, n» 125.)
Réduction d'après une épreuve, tirée de la collection de M. Henri Béraldi, de l'eau-forle de J. M. Moreau le Jeune.
velée par le marquis de l'Hôpital et, en ijôS, prend Rembrandt pour modèle. Il reproduit ainsi David et Bethsabee, d'après le tableau de la galerie de Bruhl, se mesurant dans cette tentative inopportune au grand maître du clair-obscur.
Malgré toute leur bienveillance, Le Bas et le comte de Caylus ne purent épargner à leur protégé la rude école de la misère. Watteau et Chardin avaient commencé par peindre des enseignes; Moreau fut réduit à dessiner, po^nV Encyclopédie, une série de métiers dérisoirement payés. A quelque autre journée de détresse remontent probablement ces douze modèles de cartes à jouer qui furent gravés par Papillon.
S'il reproduisit, d'après un bas-relief de Puget, Saint Charles soignant les pestiférés, s'il emprunta à Boucher le sujet de quatre planches, le Petit Marchand de gâteaux, la Petite Marchande d'œiifs. l'Arrivée à la ferme et la Laiterie, il semble plus volontiers s'être inspiré de Greuze. Il étudiera le peintre des ingénues au point de pouvoir retracer de mémoire la Malédiction paternelle et le Fils puni. De plus, Moreau se souviendra toujours des enfant.^; qu'excelle à représenter l'ami de Diderot et se contentera de leur donner des ailes, pour les transformer en amours dans ses allégories et ses encadrements.
A la date du i 3 novembre 1765, le nom de notre artiste, qui reviendra souvent dans le journal de Wille, s'y trouve pour la première fois, à propos d'une eau-forte gravée d'après Greuze. Il y est de nouveau mentionné le 24 février 1666. « J'ai retiré de chez M. Greuze, écrit Wille, un dessin de trois figures qu'il m'a fait pour être gravé. Je l'ai payé cent vingt livres; le lendemain, je l'ai remis à M. Moreau qui doit en faire l'eau-forte. » Et le 29 juillet 1766, Wille notait sur ses tablettes : « M. Moreau m'a rendu une planche qu'il a gravée, à l'eau-forte, d'après M. Greuze. C'est la seconde. » Ces deux estampes, terminées par Ingouf, sont la Bonne Education et la Pai.v du ménage, auxquelles s'ajouteront bientôt l'Education du jeune Savoyard et la Philosophie endormie. On croit reconnaître, dans cette figure nonchalante, le portrait de M'"'= Greuze. Soit dit en passant, les femmes d'artistes rendaient souvent à leur mari ce même office de leur servir de modèle. Quelques-unes, comme les jolies personnes qui furent les compagnes de Boucher et de Saint-Aubin, s'y sont prêtées avec une certaine coquetterie, bien aises de voir ainsi perpétuer le souvenir de leurs agréments.
En tant qu'interprète des œuvres d'autrui, Moreau emprunte aussi, à
Joseph Vernet, une Fête sur le Tibre, une Vue des environs de N'aples, et une suite de quatre planches : le Matin, le Midi, le Soir et Ij Nuit. Les premières, achevées par Duret, furent dédiées à Christian Vil, roi de
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Danemark;'les secondes, terminées par Cathelin, au chevalier de Marigny. Puis viennent divers épisodes extraits des ports de mer, et formant de charmantes scènes de moeurs.
En 1766, on retrouve la signature de notre graveur sur deux planches où sa main malhabile prélude, si l'on ose dire, au célèbre feu d'artifice de 1782. Ce sont V Illumination ordonnée par l'ambassadeur de Son
Altesse électorale la Princesse Palatine et les Réjouissances à Reims. La même année, il termine, d'après un artiste oublié nommé Le Paon, la Revue de la maison du roi au Trou d'Enfer.
C'est pour donner un pendant à ce défilé de cavalerie que Le Bas commanda à Moreau, au prix de six cents livres, la Revue des gardes
françaises et des gardes suisses à la plaine des Sablons. Ce magnifiquedessin, où se révèle d'une façon inattendue la supériorité de l'auteur, ne fut gravé qu'en 1787, après avoir figuré, en i78i,auSalonde Messieurs de l'Académie royale, et en 1783, à la vente de Le Bas.
Il fait aujourd'hui partie de la collection de MM. de Concourt qui l'ont analvsé et décrit d'une façon charmante dans leur étude sur Moreau. L'artiste s'y montre, en effet, en pleine possession de son talent. S'il excelle à peindre le mouvement de la foule, il ne se montre pas moins habile à répartir la lumière ou à varier, par l'animation du premier plan, la monotonie d'une vue panoramique. La prestesse de sa main n'a d'égale que la sûreté de son regard. En un instant, il a saisi l'effet d'un ensemble et perçu les moindres détails en scrupuleux observateur. D'ailleurs on apprécie mieux l'art de cette composition en examinant isolément les groupes et la façon dont ils se relient les uns aux autres. N'a-t-il point suffi, pour obtenir l'amusante estampe intitulée : le Coup de vent, de choisir, dans la plaine des Sablons, quelques figures de femmes courbées sous l'ouragan, le personnage qui se baisse pour ramasser son chapeau et, plus loin, un cavalier
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dont la monture fait une courbette ? De plus, quelle touche spirituelle pour indiquer ces petits soldats dont les lignes semblent se mouvoir; comme l'on retrouve en ces gardes-françaises, coquets dans leurs uniformes et marquant le pas en cadence, l'armée d'autrefois, avec la chevaleresque ardeur et l'insouciante bravoure des vainqueurs de Fontenoy' ! Moreau est donc, dès ce moment, un dessinateur accompli, et, pour se rendre compte de ses habitudes laborieuses, voici le moment d'ouvrir
un précieux album conservé parmi les dessins du Louvre.
C'est, avec le recueil appartenant à M. Maciet, le seul carnet de poche que l'on puisse attribuer à notre artiste.
Cependant, combien de feuillets ne dut-il pas remplir avant d'arriver à rendre avec une pareille justesse chaque individualité! Ce carnet vient de Munich; il porte en tète, avec la date probablement exacte de 1763, une notice rédigée en allemand, et contient, à la tin, quelques adresses orthographiées de la façon la plus bizarre. Parmi les croquis répartis sur cinquante-huit pages, l'on trouve soit des portraits, soit des personnages qui semblent faire partie du cercle intime de Moreau et surpris dans les attitudes de la vie familière, ou même une étude d'arbre, une porte rustique encadrée de feuillages et deux chevaux attelés en poste.
I. La Revue de la maison du roi au trou d'Enfer et la Revue de la plaine des Sablons sont insérées dans la Description générale et particulière de la France, par Laborde, ouvrage enrichi d'estampes d'après les dessins des plus célèbres artistes et paru en 1781. *
Ses modèles ont pour la plupart des physionomies jeunes, souvent
mutines, quelques-uns sont desenfants, presque tous seraient à identifier.
Outre le portrait déjà mentionné de Le Bas, on a cru reconnaître
M'"= Favart, et, par deux fois encore le maître de Jean Michel. N'est-ce point lui, ce dormeur dessiné durant sa sieste, coiffé d'un bonnet, les jambes allongées sur un tabouret' ; un peu plus loin, nous découvrons la tête agrandie, étudiée plus à loisir. D'autre part, ce personnage épié pendant un somme offre aussi une certaine similitude avec l'acadé- I. Voir à la page 2? le fac-similé de ce croquis.
micien Jeaurat, tel qu'il revit dans le portrait de Greuze, le sourire aux lèvres, l'expression pleine de finesse et de bonhomie. Il serait intéressant de donner un nom à certaines jeunes femmes, entre autres, à cette ingénue vue de face avec son malicieux sourire et, sur la joue, cette légère ombre projetée par une dentelle. Enfin, ne pourrait-on retrouver l'image du frère aîné dans un portrait de jeune homme, dont la tête fortement construite et la mâchoire proéminente offrent quelque analogie avec le profil de Moreau le Jeune?
Si les premiers croquis ne sont pas exempts de dureté dans les contours ou de mollesse dans les ombres, le plus souvent le crayon court sur le papier avec beaucoup d'aisance et de certitude. Les poses sont prises sur le vif, les détails soulignés avec esprit mais sans petitesse, la plupart de ces jeunes gens sont sans doute des camarades d'atelier; l'un s'apprête à sortir, l'autre est assis sur l'herbe, ce troisième vient de s'endormir, le carton sur les genoux, le porte-crayon dans sa main inerte. Ici, c'est un gros homme qui, tout essoufflé, s'est laissé choir sur une chaise, là un petit page dont la toque est ornée de plumes, ou encore une servante qui paraît fort embarrassée de son immobilité.
Plus nombreux sont les croquis de femmes surprises dans l'intérieur de leur maison ou durant leurs promenades. Elles cousent ou brodent, sérieuses et calmes comme les ménagères de Chardin, plusieurs sont absorbées dans leurs lectures; l'une d'elles a même fermé à la fois son livre et ses paupières. La plupart semblent sans prétentions, sauf pourtant cette sentimentale qui joue de la mandoline en levant les yeux au ciel. Beaucoup ont été crayonnées en plein air, caquetant sur des bancs ou des chaises de jardin, les traits dissimulés sous des chapeaux ou des mantes; les toilettes, non moins variées que les modèles, sont étudiées avec soin, mais ce que Moreau s'est surtout appliqué à saisir, c'est l'attitude des causeuses, ce sont leurs inclinaisons de tête et leurs jeux d'éventail*.
Au xviu= siècle, la vie tout extérieure des grands seigneurs aussi bien que du menu peuple offrait, aux dessinateurs épris de réalité, le plus large champ d'observation. Nul n'en a profité mieux que notre artiste.
I. Consulter, pour plus de renseignements, l'article de M. Georges Lafenestre : « Un livre de dessins de Moreau le Jeune », paiu dans la Galette des Beaux-Arts en septembre 1788, et celui de M. Henry de Chenneviéres : « Les dessins d'étude et de décoration de Moreau le Jeune», public par la Revue des .irts décoratifs (t. X, p. 293).
L'esprit toujours en éveil au cours de ses flâneries, il s'arrête devant une silhouette qui le tente, un ajustement qui lui plaît, un groupe qui pique sa curiosité. A de tels exercices, son regard et sa main acquièrent une merveilleuse sûreté; ainsi il se prépare à résumer, dans ses études si fidèles du Monument du coutume, le cachet de son époque.
ADRESSE DE DE LA VILLE, ENTREPRENEUR DE BATIMENTS. Fac-similé de la gravure de J. M. Moreau le Jeune.