‹ Les mormonsChapitre 5 sur 126 · Lowerlall · texte numérisé non relu

Lowerlall

d'un repas nauséabond à des essaims de mouches. De Keokuk jusqu'au point où le courant de la rivière redevient navigable, mes regards ne rencontrèrent que des vagabonds, à l'espcct sordide, et des colons fainéants, sur un sol plutAt gâté qu'amélioré par leurs mains insouciantes.

Je descendais la pente de la dernière colline, avant de continuer mon voyage par eau, lorsque Je fus frappé d'un contraste délicieux. La rivière baignait l'enceinte d'une grande et belle ville étincelant au soleil du matin. De nombreuses et brillantes maisons neuves, avec leurs verdoyants jardins , s'étageaient autour de la hauteur, couronnée par un bel édifice en marbre, dont le pittoresque clocher resplendissait de dorure. La ville paraissait couvrir plusieurs milles ; au delà, sur l'arrière-plan , se déroulait une riche contrée, découpée comme un échiquier par les travaux féconds de l'agriculture. Les signes incontestables de l'industrie, de l'esprit d'entreprise et des richesses de la civilisation, donnaient à cette scène imprévue un caractère singulier d'intérêt et de beauté.

Je cédai à l'attrait de ma curiosité. M'étant procuré un bateau, je me fis débarquer sur le quai principal. Personne n'y vint au-deVant de moi. Je regardai, j'écoutai; je ne vis et n'entendis personne. Je traversai plusieurs rues. La ville entière me semblait ensevelie dans un songe ou sous l'm-

fluence d'un charme féerique, que je craignais de rompre; mais il était visible qu'elle ne donnait pas depuis cent ans. L'herbe n'avait pas encore eu le temps de pousser dâ|îs les rues, ni les pluie» du ciel de laver l'empreinte des pas poudreux.

Je continuai cependant de marcher en pleine liberté; j'entrai dans les boutiques, les ateliers, les forges vides. La roue du flleur ne tournait plus ; le charpentier avait abandonné son établi, ses planches, son châssis et son chambranle 'nachevés. Des écorces fraîches étaient amassées dans la cuve du tanneur, et des fagots empilés près du four du boulanger. La forge était froide, mais tous les ustensiles du forgeron encore à leur place semblaient prêts à fonctionner, comme s'il était simplement sorti pour célébrer le dimanche. Aucun marchand, aucun artisan ne venait me demander ce que je voulai?» Si j'entrais dans les jardins, après avoir brusquement refermé le loquet derrière moi, pour cueillir les fleurs qui me tentaient ; si je puisais de l'eau, pour étaEoher ma soif, à la- pompe dont je faisais crier la chaîne, ou si, abattant avec ma canne les dahlias et les grands tournesols, je foulais aux pieds les concombres et les tomates sur leurs couches, personne n'ouvrait la fenêtre pour me rappeler au respect de la propriété; aucun chien n'aboyait pour jeter l'alarme. J'aurais pu croire les habitants cachés dans leurs maisons, si toutes

les portes n'avaient été ouvertes. Quand je me décidais à franchir le seuil d'une demeure , je trouvais des cendres blanches et presque tièdes dans le foyer. Sous l'impression de ce silence solennel, je marchais alors sur la pointe du pied, comme si j'avais traversé la nef d'une église de campagne , craignant d'éveiller un écho peu respectueux.

Dans les faubourgs de la ville se trouvait le cimetière : il semblait présenter les indices d'une épidémie, d'une peste récente. Il ne différait guère des autres cimetières protestants d'Amérique; quelques tertres n'étaient pas encore couverts de gazon ; quelques pierres tumulaires étaient fraîchement posées, leurs dates récentes, l'encre noire des inscriptions à peine séchée, mais rien de plus.

Au delà du cimetière , près d'un endroit où les rameaux d'un verger chargés de fruits avaient été brutalement arachés, je remarquai les tisons encore chauds d'un grand feu , où l'on avait dû faire cuire un animal entier avec ces mêmes rameaux et les débris de la haie. C'était le dernier signe de vie qu'on aperçût là. De vastes champs de blé indien, ou maïs, aux lourds épis déjà dorés, attendaient en vain la faucille. Aussi loin que s'étendaient mes regards, ces moissons semblaient dormir dans l'air grisâtre de l'automne.

Deux parties seulement de la ville fournissaient quelques données pour l'explication de cette mys-

térieuse solitude. Dans le faubourg méridional, les maisons tournées du côté de la campagne attestaient , par les éclats de leurs charpentes et leurs murs plus ou moins écroulés, qu'on tes avait prises pour point de mire d'une violente canonnade.

Le temple, premier objet de mon admiration, était environné de faisceaux de fusils et de pièces de canon. Soudain, j'en vis sortir quelques hommes armés qui me demandèrent qui j'étais, et comment j'avais eu la témérité de traverser la rivière sans une autorisation en règle du chef de leur bande.

La plupart de ces hommes étaient visiblement sous l'influence de l'ivresse; mais quand je leur eus expliqué que j'étais un étranger de passage , les plus obligeants voulurent me faire le récit de leurs faits et gestes , récit qui devint l'histoire de la ville morte. C'était , la veille encore , une ville commerçante et manufacturière , abritant plus de quarante mille habitants, auxquels ceux qui me racontaient leurs exploits avaient fait la guerre pendant plusieurs années. Ils l'avaient emporté enfin dans un combat livré quelques jours avant ma visite, en face du faubourg dont j'avais vu les ruines. La défense, très-obstinée, disaient-ils, avait dû cesser après le troisième jour de bombardement. Ils se vantaient beaucoup de leurs prouesses, et je me doutai bien qu'il y avait quel-

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que chose à en raballre ; mais il restait un fait incontestable : ils étaient vainqueurs , et rçnnemi avait fui , enlevant ses morts et ses blessés.

Us me conduisirent ensuite dans la vaste enceinte du temple où les vaincus avaient coutume de célébrer les cérémonies mystiques d'un culte réprouvé de Dieu, à ce que disaient, du moins, mes étranges narrateurs. Ils me firent surtout remarquer certaines parties de l'édifice, naguère l'objet d'un respect superstitieux, et que, pour cette raison même, ils avaient dégradées et souillées avec un acharnement tout spécial : ainsi l'emplacement de plusieurs autels ; ainsi plusieurs chambres secrètes , dans l'une desquelles se trouvait un puits profond, construit, disaient-ils encore, pour un mystérieux et horrible dessein. Ils me menèrent également voir un large et profond bassin de marbre sculpté, soutenu par douze bœufs de grandeur naturelle, également en marbre. Ils racontaient, au sujet de ce bassin, les plus bizarres histoires. De pauvres dupes, dont un grand nombre avaient émigré de contrées lointaines , croyaient que Dieu leur permettait de recevoir là le baptême de régénération, au nom de ceux qu'ils aimaient, et qu'ils avaient laissés, vivants ou morts , dans les pays d'où ils venaient. Là , les parents descendaient dans l'eau baptismale pour les enfants qu'ils avaient perdus, les enfants

pour les parents , les veuves pour leurs époux , les jeunes fîDes pour leurs amants.

Ce mystérieux bassin, associé pour eux aux plus anciens et aux plus chers souvenirs, ne pouvait manquer d'être l'objet du respect idolâtre des bannis; aussi les vainqueurs l'avaient -ils souillé de telle sorte qu'on ne pouvait rester dans la pièce où il était construit.

Ils me laissèrent monter dans le clocher pour examiner les traces de la foudre qui l'avait frappé le dimmche précédent, et pour regarder, à l'est ou au midi, des fermes ravagées comme celles que j'avais remarquées près de la ville , et s'étendanl à perte de vue. Là, sous la brillante clarté du jour, près de la cicatrice laissée par le tonnerre en témoignage de la colère de Dieu, j'aperçus les débris d'un repas, des cruches de liqueur vides, des verres cassés; je remarquai également un tambour d'airain et une cloche de bateau à vapeur, dont j'appris plus tard l'odieux usage.

L'exode des Mormons.

Il faisait nuit quand je repassai le Mississipi. Le vent avait fraîchi depuis le coucher du soleil ; l'eau assaillait rudement ma petite barque, qui luttait

contre le courant. Je remontai pourtant un peu plus haut que le point où, j'avais traversé la rivière le matin, et je débarquai à l'endroit sur lequel une faible lueur m'invitait à gouverner.

Là, au milieu des roseaux, sans autre abri que l'obscurité, sans autre toit que le ciel, je trouvai, à mon grand étonnement, sur la terre nue, plusieurs centaines de créatures humaines , que mon approche tira d'im sommeil agité.

Poursuivant mon chemin jusqu'à la lumière, je vis qu'elle provenait d'une chandelle de suif placée dans une sorte d'entonnoir ou de lanterne en papier, comme ceux dont se servent les marchandes d'oranges dans les rues, et qui jetait sa lueur vacillante sur le visage amaigri d'un homme parvenu à la dernière période d'une fièvre bilieuse intermittente. Ses compagnons avaient fait de leur mieux pour lui venir en aide. On avait dressé par-dessus sa tète une sorte de tente au moyen d'un ou deux draps de lit; il était couché sur une vieille paillasse ; un coussin de crin , provenant d'un sofa , lui servait d'oreiller. Ses lèvres béantes et son œil vitreux disaient assez qu'il n'aurait pas longtemps le monopole de ces objets de luxe. Cependant une femme , dans un état d'exaltation trèsvoisin de l'égarement de l'esprit, et qui pouvait avoir été sa femme, semblait conserver une dernière lueur d'espérance , car elle le forçait d'ava-

1er quelques gouttes d'eau de la rivière, tiédies dans une cafetière d'étain toute démantibulée , noircie par le feu, et répandant une odeur amère. Ceux qui connaissaient mieux la vraie situation du malade lui avaient fourni le seul docteur dont il eût besoin, un vieillard au crâne chauve, aux mâchoires édentées, dont les manières avaient la morosité répulsive des hommes familiarisés avec les scènes de mort. Aussi longtemps que je restai là, ce personnage murmura dans l'orçille du patient une monotone et mélancolique prière , entre les pauses de laquelle j'entendais les sanglots de deux pe.ites filles assises en dehors de la tente sur un tronçon d'arbre flotté.

On conçoit les cruelles souffrances de ces êtres abandonnés, tour à tour torturés par le froid et la chaleur durant de longs jours et des nuits plus longues encore. Ils étaient là, parce qu'ils n'avaient plus ni maisons, ni hôpitaux, ni lieux d'asile. Nonseulement ils ne pouvaient satisfaire aux besoins de leurs malades, mais ils manquaient même de pain pour apaiser les cris de leurs enfants. Ils bivaquaient pêle-mêle , les mères avec leurs nourrissons , les jeunes filles avec les vieillards , privés de tout, déjà couverts de haillons , n'ayant pas même une couverture pour ceux que le frisson de la fièvre pénétrait jusqu'aux os.

Ces bannis étaient des Mormons momentané-

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ment réfugiés dans le comté de Lée , État d'Iowa , la quatrième semaine du mois de septembre , en Tan de grâce 1846. La ville déserte était celle de Nauvoo dans l'Illinois , naguère la capitale ou la Jérusalem nouvelle de ceux qui s'appellent les « saints des derniers jours. » Les Mormons n'avaient pas cessé d'être les légitimes possesseurs de la ville et du riant pays d'alentour; mais ceux qui avaient arrêté leurs charrues, fait taire leurs marteaux, empêché les roués de leurs métiers de tourner; ceux qui avaient éteint le feu de leurs foyers , dévasté leurs vergere, foulé aux pieds leurs moissons, ceux-là étaient logés dans leurs maisons, faisaient des orgies dans leur temple , et l'écho de leurs chants bachiques venait insulter l'oreille des mourants.

Au moment où je m'éloignais de ce lugubre bivouac, j'entendis pour la première fois les saturnales de la garde installée dans la cité. Au-dessus du bruit confus des voix , s'élevait , à de courts intervalles , un blasphème trop distinct ou un refrain vulgaire entonné par une voix fausse. Mais de peur que ce refrain ne retentît pas assez loin, de temps en temps, et lorsque l'orgie atteignait en quelque sorte son paroxysme, le démon de l'injure faisait monter quelques-uns de ces misérables au sommet du clocher du temple ; et là , avec la puérile perversité de gens ivres , ils poussaient des cris et des huées; ils frappaient le gong ou tambour d'ai-

IWfRODUCTlON. H

rain dont j'ai parlé , et complétaient l'outrageant charivari en agitant leur cloche de bateau à vapeur.

Les bannis n'étaient pas^- à ce qu'ils me dirent, plus de cent quarante sur les bords marécageux de la rivière ; mais ils ne formaient là qu'une minime fraction de l'émigration forcée de leur peuple. Le nombre des Mormons qui habitaient Nauvoo et ses dépendances s'élevait, l'année précédente, à près de quarante mille. Où étaient-ils actuellement? On les avait vus, pour la dernière fois, emportant au miUeu d'un triste cortège , leurs malades et leurs blessés, leurs boiteux et leurs aveugles, disparaître à l'horizon occidental, à la recherche d'une autre demeure. On n'en savait guère davantage : on se demandait, avec plus de curiosité que d'in* térèt : « Quel a été leur sort? qu'ont-îls pu devenir? »

La faible troupe que je rencontrai sur les bords du Mississipi se composait des derniers Mormons qui avaient quitté la yiUe. Le peuple entier s'était engagé Tannée précédente à abandonner ses demeures et à chercher un autre asile ; c'était la condition d'une trêve conclue entre eux et leurs implacables adversaires; mais, comme garantie de leur bonne foi, les Anciens et quelques autres personnes, dont le rang hiérarchique portait ombrage , avaient dû partir avec leurs familles pour l'ouest, dès le prmtemps de 1846. Il avait été stipulé, en

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retour, que les autres Mormons resteraient en paisible jouissance de leurs foyers dans l'IUinois, jusqu'à ce que les chefs de la première colonie d'exploration eussent choisi, avec toute la diligence \ possible, le lieu d'un nouvel t^tablissement, au delà des montagnes Rocheuses, soit en Californie, Boit partout ailleurs. Les Mormons devaient également profiter de cet intervalle pour disposer, le plus avantageusement possible , des propriétés qu'ils allaient abandonner.

De nouveaux symptômes d'animosité déterminèrent toutefois les pionniers à commencer leur émigration avant le printemps. Cette mission, dont on ne se dissimulait pas les périls, était regardée comme un acte d'abnégation personnelle et de dévouement. L'ardeur et l'émulation du grand nombre des jeunes adeptes furent stimulées par les obstacles mêmes qu'il s'agissait de surmonter, et la courageuse avant- garde se recruta de volontaires comptés, à bon droit, parmi les membres les plus utiles et les plus recommandables de la secte. Ils se mirent en marche au milieu de l'hiver; et, au commencement de février, ils étaient presque tous loin de Nauvoo, bon nombre de chariots ayant dû traverser le Mis'sissipi sur la glace.

Dans les circonstances les plus favorables, une expédition de cette espèce, entreprise dans une pareille saison , ne pouvait manquer d'être désas-

treiise ; mais les pionniers mormons étaient partis en tonte hâte et très-mal pourvus des objets de première nécessité. Le froid était intense ; ils avaient le visage fouetté par les vents aigus du nord ouest, qui soufflent des régions glaciales du lac de l'Esclave et du lac des Bois, balayent la péninsule (i'Iowa et ne rencontrent dans la prairie nue d'autre obstacle à leur course que l'herbe desséchée et morte. Même auprès des rares courants d'eau où les Mormons brisaient une glace épaisse pour abreuver leurs troupeaux, les feux annuels de l'automne avaient laissé peu de bois. Leur troupe manquait donc souvent de combustible pour les feux de bivouac, ce premier confort des voyageurs, presque essentiel à la vie quand on manque de tentes et de tout abri. Après des journées pleines de fatigue, leurs nuits se passaient en efforts incessants pour lutter contre le froid. Leurs provisions de bouche se trouvèrent bientôt insuffisantes, et, à mesure que leur sang s'appauvrissait, ils souffraient plus cruellement de la rigueur de la saison.

Atteints d'affections catarrhales et de rhumatismes aigus, ils accomplissaient à grand' peine la marche du jour, qui pourtant allait se raccourcissant; mais le symptôme le plus terrible du ralentissement de la circulation du sang commença à se manifester. Un grand nombre de ces infortunés eurent des parties du visage ou du corps gelées. Les plus

yîgoureiix, les plus endurcis à la fatigue, se trouvé-, rent écloppés et rais hors de combat. Vers le même temps, leurs bêtes de trait commencèrent à perdre leur vigueur. La maigre provende qu'ils avaient pu emporter avec euxs'éfciit épuisée. L'herbe des prairies, desséchée par l'hiver, était dépourvue de principes nutritifs, et le bétail ne vivait plus que de ce qu'on appelle le brovsse^ c'est-à-dire l'écorce verte , les nouvelles pousses, les branches du cotonnier et d'autres végétaux rabougris des bas-fonds.

Retourner à Nauvoo semblait leur unique ressource ; mais c'eût été provoquer de nouvelles défiances, susciter de nouveaux dangers pour ceux qu'ils avaient laissés derrière eux. Ils résolurent donc de poursuivre leur chemin, dussent-ils ne faire qu'un petit nombre de milles par jour, en se traînant péniblement dans la neige. Une de leurs consolations était de se comparer aux exilés du vieil Israël. Pour soutenir leur courage, ils priaient Dieu de hâter le printemps, après lequel ils aspiraient comme un malade, sur son lit de douleur, aspire après le jour.

Le printemps arriva enfin; il les trouva dans le pays des Sacs et des Renards, toujours sur la plaine nue, n'ayant pas encore fait la moitié du chemin qu'ils suivaient entre le Mississipi et le Missouri. Mais le printemps amenait son contingent de tribulations ;. ses débuts mirent les voyageurs à une

-épreuve presque aussi rude que les plus mauvais mois de l'hiver.

La neige, le grésil et la pluie, tombant presque sans interruption, rendaient la fertile prairie aussi impraticable qu'un immense marécage remj)li d'une épaisse vase noire. Parfois ils étaient forcés d'atteler les chevaux et les bœufs de quatre ou cinq chariots à un seul pour essayer d'avancer ainsi tour à tour ; mais , à la fin d'une journée de rude labeur pour eux-mêmes et pour leurs bêtes, ils se trouvaient à peine à un demi -mille de leur point de départ. Les grandes pluies avaient grossi tous les cours d'eau ; les moindres ruisseaux devenaient infranchissables. Souvent on ne pouvait trouver le bois nécessaire à la construction d'un pont, et, en pareil cas, leur unique ressource était d'attendre que la crue cessât. Les sources du Clariton les arrêtèrent ainsi durant plus de trois semaines.

Tandis que la Providence soumettait les Mormons à de si terribles épreuves , les plus courageux , les plus persévérants , murmuraient surtout contre leur inactivité forcée. Quant aux femmes, dont l'héroïque courage s'était montré à l'épreuve des froids les plus rigoureux, elles se plaignaient bien davantage des constantes fluctuations du baromètre, déplorant surtout l'influence des variations subites de l'atmosphère sur la santé de leurs enfants.

En effet , les grands venls de mars et d'avril amenèrent plus de maladies mortelles que les plus rudes gelées.

La fréquence des enterrements abattait les cœurs les plus fermes. Quand des soldats sont en marche , la discipline veut qu'après une décharge de mousqueterie sur la tombe de leur camarade , ils la foulent d'un pas rapide, au son de quelque air insouciant ou joyeux ; mais, dans le camp mormon, le malade rendait l'âme à la vue de tous ; ils voyaient tous son cadavre gisant; tous l'accompagnaient au lieu de son dernier repos. Pour ces hommes à l'âme simple, c'était une douleur de plus que l'absence des pompes modestes des funérailles. La nature humaine est si généralement dominée par l'espérance , que les plus prévoyants n'avaient pas songé à se munir d'appareils funèbres; en sorte que le deuil se voyait réduit aux plus mélancoliques expédients. Le plus ordinaire était de couper un tronçon d'arbre de sept à huit pieds de long, de le fendre longitudinalement et de détacher son écorce en deux demi-cylindres; ces cylindres, placés autour du cadavre et solidement fixés par des liens d'aubier, formaient une sorte de cercueil en forme de tube, que les amis et les parents pouvaient suivre , avec quelques morceaux de crêpe noir, jusqu'à la fosse creusée dans l'argile de la prairie. Ce n'était pas sans une amère douleur qu'ils

voyaient disparaître ceux qu'ils aimaient , sous les va^es d*un véritable océan terrestre , où leur trace s'effaçait aussitôt.

Ils n'avaient pas de pierres tumulaires. Les cailloux leur manquaient également pour élever le tertre funèbre. Lorsque la fosse était recouverte, lorsqu'ils avaient dit la prière mortuaire et essayé de cbanter un psaume d'espérance, il ne leur restait plus qu'à graver dans leur mémoire le trait le plus saillant du site, pour pouvoir le reconnaître un jour dans un pieux pèlerinage. Le nom de la personne bien-aimée, son âge, la date de sa mort, et les indications dont nous parlons étaient enregistrés avec soin. L'expédition poursuivait ensuite sa marche.

Il ne serait pas littéralement vrai de dire qu'mi grand nombre de Mormons moururent de faim; mais le besoin les rendait plus vulnérables à la faligue, aux intempéries de Tair, et donnait de la gravité aux moindres maladies. Ceux-là seulement périrent de faim, qui se trouvaient jetés hors des lieux où la main d'un frère pouvait atteindre. Parmi tout le reste, l'abondance n'était connue de personne, tant qu'il y ayait un affamé. Si la moitié seulement d'un groupe était munie de provisions , le groupe entier se réduisait à la demi-ration , au quart même , si cela était nécessaire ; et cela de si bon cœur, qu'ils ignoraient, jusqu'au jour de l'épreuve, l'atteinte

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portée par les privations à leur santé , à leurs forces vitales. Les jeunes gens les plus robustes cédaient aux vieillards et aux invalides la nourriture et l'abri qu'ils s'étaient procurés; ils retournaient dans les États forestiers, surtout dans le Missouri et l'Iowa, où, sans être reconnus, ils gagnaient un salaire consacré par eux à l'achat de provisions et d'effets avec lesquels ils rejoignaient l'émigration. D'autres allaient échanger pour du blé ou de la farine les ustensiles de table, les objets de literie, les débris de mobilier que quelques-uns possédaient encore.

Par un esprit de prévision vraiment paternelle, il y en eut qui défrichèrent dans le désert de grandes landes où ils semèrent le grain économisé sur leur propre nourriture , laissant à ceux qui les suivraient le bénéfice de la moisson. Deux de ces étabhssements provisoires , situés dans le pays des Sacs et des Renards, Garden-Grove et le Mont Pisgah, renfermaient chacun, dans leurs clôtures, plus de deux milles d'étendue , soigneusement ensemencés ; un hameau de confortables cabanes fut construit dans le voisinage.

Au milieu de tant d'épreuves , les pionniers mormons se consolaient, du moins, en pensant que leurs propres souflTrances étaient le prix de l'humanité qu'on montrait à leurs coreligionnaires restés derrière eux. L'arrivée du printemps détrui-

INTRODUCTION. i^

sit cette dernière illusion. Dès que le sol fut assez ferme pour rendre les voyages plus faciles et plus prompts, des messagers arrivèrent coup sur coup de Nauvoo , racontant de terribles histoires et priant les chefs de revenir en toute hâte dans la cité pour l'éclairer de leurs conseils et lui prêter leur assistance.

Aussitôt que l'ennemi avait cru les émigranls assez loin pour ne plus appréhender leur retour, il avait renouvelé ses agressions. Les Mormons établis hors de Nauvoo furent les premiers accablés ; mais, dans l'intérieur de la ville , ils se maintinrent trois ou quatre mois. Chose étrange, la majeure partie de ce temps fut consacrée à l'achèvement de leur singulier, mais magnifique temple. Depuis la dispersion des Juifs, l'histoire n'offre rien de pareil à l'attachement des Mormons pour cet édifice. C'était pour eiix comme l'arche sculptée de leur culte, dont chaque détail architectural reproduisait un emblème. Sa construction leur avait été enjointe par leur prophète comme le plus sacré des devoirs. Ils étaient fiers de l'honneur qui rejaillirait sur leur cité, lorsque ce temple deviendrait par sa splendeur le principal objet d'admiration pour les étrangers dans le haut Mississipi. C'était pour eux une œuvre d'amour. On pouvait estimer à un demi-million de dollars la valeur des dîmes et des offrandes volontaires qu'ils y avaient consacrées. Il

n'était guère de femme qui n'eût fait le don de quelque bijou ou de ses épargnes ; le plus humble des Mormons avait au moins travaillé la dixième partie de son année aux murailles du temple, et le plus grossier artisan pouvait le contempler avec l'affection de l'artiste pour une œuvre de ses mains. Si implacable que fût l'acharnement de leurs ennemis , ils réussirent à parer le dernier coup jusqu'à ce que tout fût achevé, même la dorure de l'ange armé d'une trompette qui ornait le sommet du clocher. Ils placèrent aussi , sur l'entablement de la façade , comme un signe baptismal sur le front d'un néophyte, l'inscription suivante :

Maison du Seigneur,

bâtie par l'Église de Jésus-Christ, les saints des derniers

jours, sous rinvocation divine.

Alors, à l'heure de midi, par un brillant soleil de mai, ils consacrèrent le nouvel édifice au service divin. Le cérémonial employé en cette circonstance avait été l'objet de mûres déUbérations. On disait en style biblique que les principaux Anciens étaient revenus en secret du camp d'Israël dans le désert et que, dépouillant leurs déguisements ingénieux, ils s'étaient montrés soudain dans le costume de leurs saintes fonctions pour donner plus de splendeuir à la solennité.

Pendant tout le cours de cette grande journée,

INTRODUCTION. ti

le temple resplendit de toute sa gloire mystique , avec son soleil, sa lune et ses étoiles, ses nombreuses figures emblématiques, ses hiéroglyphes , ses inscriptions; mais cette gloire ne dura que vingt-quatre heures. Dès que les rites de la consécration furent accomplis, on procéda avec une rapidité magique à l'enlèvement des choses sacrées; et quand l'aube dii lendemain se leva , tous les ornements , tout ce qui pouvait provoquer le sourire de l'incrédulité avait disparu ; à l'exception de certaines sculptures et de quelques objets trop volumineux et trop lourds pour être emportés , il ne restait que des murailles nues.

Ce même jour vit le départ des derniers Anciens et du principal corps d'émigration. Les planteurs de l'Iowa m'ont raconté que , dès le point du jour jusqu'à la tombée de la nuit, leur interminable procession défila dans la direction de l'ouest. Ils ne semblaient pas avoir perdu courage; mais au sommet de chaque colline , avant de disparaître , on les voyait tourner la tête , comme les Maures bannis d'Espagne, pour regarder une dernière fois les demeures qu'ils abandonnaient et le clocher de la maison du Seigneur.

Après la consécration de l'église , qu'on ne manqua pas d'interpréter comme une perfidie des Mormons, comme une arrière-pensée de ne point partir ou une espérance de prochain retour,

leurs ennemis les persécutèrent avec d'autant plus d'acharnement que le départ du principal corps et l'extrême réduction du nombre des habitants valides de la ville assuraient une espèce d'impunité aux agresseurs. Il devint bientôt évident qu'une émigration complète et immédiate pouvait seule sauver le reste des Mormons.

A dater de cette époque, l'énergie de ceux qui étaient déjà en avant fut en grande partie paralysée par la nécessité de pourvoir aux besoins des fugitifs qui se rejoignaient en foule aux diverses stations. Dans un des derniers conciliabules de la secte à Nauvoo , il avait été résolu à l'unanimité que les Mormons se soutiendraient les uns les autres , en toutes circonstances, durant leur marche ; et, s'ils étaient loin de s'attendre à de si cruelles difficultés, ils n'en mirent pas moins en pratique leur fraternelle résolution.

Par suite de tous ces retards, l'avant-garde de l'émigration n'arriva sur les bords du Missouri que dans le mois de juin. C'est là que je devais la rejoindre, remontant dans ce dessein la rivière à partir du fort Leavenworth, alors notre poste frontière. Ce fort était l'important rendez-vous de l'armée de l'ouest et le quartier général de son vaiUant commandant, Stephen Kearney, dont je m'honore d'avoir été l'hôte et l'ami. Au milieu des nombreux rapports reçus tous les jours de tous les

points du territoire indien, c'était un fait assez singulier que la difficulté d'obtenir les moindres données positives sur l'émigration des Mormons. On ignorait même la région où il fallait les chercher. Tous les rapports recueillis à ce sujet pouvaient être classés parmi ce qu'on appelle encore aujourd'hui dans l'ouest des histoires de Mormons^ c'est-à-dire des contes en l'air. D'après l'une de ces histoires, une troupe de Mormons, revêtus des robes éearlates parsemées de paillettes, insignes de leurs charges, et conduits par un personnage habillé de velours galonné d'argent, avaient enseigné un spécifique juif aux médecins dès Sacs et des Renards. D'après une autre histoire, au contraire, les Mormons, couverts de courtes tuniques de peau de buffle, à l'imitation de saint Jean-Baptiste, prêchaient aux loways le baptême et l'approche du royaume du ciel. S'il fallait en croire un troisième rapport, les guerriers indiens avaient reçu des munitions et de l'eau-de-vie d'un Ancien , portant une longue barbe blanche flottante , et qui parlait indien, parce qu'il avait, disait-il, le don apostolique des langues. Cela s'était passé loin vers le nord, du côté du pays des Sioux Yanketon. D'après une autre version encore, et celle-ci portait un cachet presque officiel, puisqu'elle était censée provenir d'un sous-agent indien, les Mormons avaient distribué aux Pottawatamies les uniformes rouges des soldats de Sa

Majesté Britannique; ils avaient également introduit dans le pays douze pièces de canon de bronze, qu'un voyageur avait comptées au moment où on leur faisait traverser, sur un radeau, le bras oriental de la Grande Rivière, un des tributaires septentrionaux du Missouri. Les auteurs de ces récits variaient bien d'une couple de cent lieues sur la position actuellement occupée par les Mormons, mais ils étaient d'accord pour déclarer qu'on ne pouvait approcher de leurs campements, sans s'exposer à être traité en espion.

Presque au début de mon voyage, au sortir du fort Leavenworth , et lorsque j'atteignais à peine la frontière indienne, un heureux hasard me fit rencontrer deux individus au cou amaigri, à la peau tannée, vêtus de pantalons rapiécetés et conduisant, dans la direction du nord, deux chariots chargés de maïs qu'ils avaient obtenus, disaient-ils, d'un planteur, en échange de quelques cuillers d'argent et d'un lit de plume. Après ^voir longtemps fixé un œil de convoitise sur ma valise, ils me demandèrent un morceau à manger; mais, vu l'impossibilité où j'étais de les satisfaire, ils firent devant moi, après avoir dit les grâces, soins assez superflus en cette circonstance , un déjeuner peu appétissant à mon avis , car ils mordirent dans leurs épis de maïs comme auraient fait des chevaux. D'après leur conseil, je remontai le Missouri, non

loin duquel, et dans le pays des Potiawatamies, je ne pouvais manquer, selon eux, de renconirer une de leurs compagnies eh marche.

J'avais eu du mauvais iem'ps en route. D'excessives chaleurs, variées seulement par des rafales mêlées de tonnerre et d'averses, épuisèrent mon cheval, mon seul compagnon de voyage, et ajoutèrent de toutes les façons aux misères habituelles d'un genre de vie auquel j'étais encore peu fait. J'éprouvais donc une espèce d'ennui nostalgique au milieu du silence solennel de la prairie, lorsque j'atteignis les objets de ma recherche.

Les Mormons étaient campés à peu de distance au delà de l'agence pottawalamie. Les collines de la haute Prairie, se groupant sur ce point près de la rivière, et la dominant, paraissent d'une élévation inaccoutumée. Au midi de ces hauteurs, un fertile et large terram plat, formé d'alluvions, suit le cours du Missouri pendant huit milles ; il est ensuite masqué à la vue par un coude que forme l'emplacement d'une ville indienne , la Pointe aux Poules. Au delà de la rivière, à partir de ce point , les collines recommencent ; mais elles sont bordées à leur base par un terrain plat suffisant pour servir de débarcadère.

Ce débarcadère et le large terrain plat situé du côté oriental de la rivière étaient rempUs de chariots couverts, et chacune des collines du côté

opposé , couronnée de son camp particulier, était égayée par les brillantes toiles blanches des tentes. Dans le ciel limpide et bleu du matin montait la fumée de plus de mille feux. D'innombrables routes et sentiers traçaient sur les flancs des collines toutes sortes de figures géométriques. De jeunes pâtres semblaient sommeiller sur les pentes des collines ; des moutons, des vaches, des bœufs, des chevaux paissaient autour d'eux , et d'autres troupeaux broutaient l'herbe des luxuriantes prairies qu'arrosait la rivière alors dans une de ses crues. D'un seul point d'observation, je comptai quatre mille têtes de bétail. A mesure que j'approchais des camps, les enfants me semblaient encore plus nombreux. Au bord d'une petite crique que j'avais à traverser, je vis une multitude de femmes qui me rappelèrent les blanchisseuses de la Seine; elles lavaient et rinçaient toutes sortes de mousselines blanches, de flanelles rouges, de calicots de couleurs plus ou moins vives, et elles les mettaient sécher sur une superficie de gazon plus grande que tous les squares réunis de Washington.

Hâtant mes pas pour ne pas déranger les laveuses, je saluai un groupe d'enfants bruyants, dont les cris dans le pur idiome natal avaient pour moi un invincible attrait , la saveur du pays. L'un d'eux, jeime garçon au visage épanoui , qui venait de passer précipitamment sa jaquette et ses panta-

Ions, m'assura le premier que j'étais arrivé à ma destination. Ce n'était qu'un enfant, mais il m'indiqua de son chef où je devais m'adresser pour être le bienvenu, et il prit mon cheval par la bride pour me faire passer un marécage dont le pont, à ce qu'il prétendait, n'était pas sûr.

Je trouvai tout de suite un grand charme à mes libres excursions autour de cette vaste réunion de pèlerins. Sous la protection de leur armée en marche, je pouvais parcourir en tous sens un pays sauvage. Non-seulement dans les camps principaux des Mormons tout était vie et mouvement, mais dans toutes les directions il me semblait que je pouvais suivre des routes bien battues et même poudreuses, à force d'être foulées par les troupeaux et les chariots des émi^rants. De jour, je rattrapai et je dépassai , l'un après l'autre, leurs détachements, qui formaient bien l'équivalent d'un véritable corps d'armée, et la nuit, si je campais dans les endroits où le bois et l'eau se trouvaient réunis, j'étais presque certain d'être à portée de voix d'un de leurs camps, ou du moins en vue des feux de leurs bivouacs. Partout où je m'arrêtais , je trouvais un abri et une hospitalité un peu sobre , mais jamais avare, toujours honnête et bienveillante. Après mes récentes et inévitables relations avec les habitants des frontières du Missouri occidental et de l'Iowa, vile écume que, pour employer les énergiques

expressions d'un éminent théologien, « notre société rejette comme l'Océan sur ses rivages , » je ne saurais guère décrire la joie que j'éprouvai à m'associer avec ces émigrants , dont la manière de vivre toute particulière m'intéressait vivement. Chaque jour amenait d'ailleurs de nouveaux incidents, qui mettaient en lumière les idées de ce peuple vraiment singulier.

Ce fut durant la période dont je viens de pai'ler qu'un bataillon de cinq cent vingt hommes, recruté parmi les Mormons errants et proscrits , se mit en marche vers les côtes de l'océan Pacifique.

Au commencement de la guerre du Mexique , le président ayant cru utile d'envoyer le plus tôt qu'il se pourrait en Californie un corps d'infanterie soUde, les Mormons, par leur robuste courage et leurs habitudes de discipline, semblèrent particulièrement propres à ce service. Comme on leur supposait l'intention d'émigrer en Californie, une longue marche pouvait leur coûter moins qu'aux autres citoyens. Ils furent donc invités dès les premiers jours de juillet à fournir un bataillon de volontaires.

L'appel fait à leur patriotisme ne pouvait tomber plus mal à propos. Les jeunes hommes et ceux dont on eût pu le mieux se passer étaient alors éloignés du principal corps d'émigration ; ils se trouvaient avec les compagnies de pionniers à l'avant-

garde , ou , dissimulant leur foi , ils étaient allés chercher de l'ouvrage dans les établissements du nord-ouest, pour gagner quelque argent, et rejoindre les camps au retour de la saison où Fémigration reprendrait sa marche. Il fallait, en conséquence , recruter le bataillon demandé parmi les pères de famille , et parmi des hommes dont on ne pouvait guère se priver.

Certains Mormons ne pouvaient pas non plus voir de bon œil et sans rancune une invitation si inopportune. Deux fois les autorKés de rillinois et du Missouri leur avaient persuadé de livrer leurs armes en faisant appel à leur confiance patriotique, et on les avait ensuite abandonnés aux persécutions de leurs ennemis. Maintenant on leur demandait, au milieu du pays indien, de hvrer cinq cents de leurs meilleurs hommes de guerre , condamnés à faire une marche de plusieurs milliers de milles jusqu'en Californie, sans espoir de retour avant hi conquête de ce pays. Pouvaieni-ils accueillir favorablement une telle proposition?

Mais le sentiment du patriotisme l'emporta. L'Union ne leur avait fait aucun mal direct , quoique le pouvoir central fût resté sourd à leurs griefs contre des États particuliers. «« Vous aurez votre bataillon^ dût-il être composé de nos Anciens, » répondit un des chefs mormons, qui était lui-même un des Anciens principaux. Une réunion centrale

de Mormons délégués pour tenir conseil , quelques harangues dans les camps dispersés et les plus éloignés, un drapeau américain hissé au sommet d'un mât, il n'en fallut pas davantage. En trois jours, le bataillon demandé fut recruté, passé en revue , organisé et prêt à se mettre en marche.

Je ne remarquai aucune affectation sentimentale, aucune scène théâtrale au moment du départ, et cependant bien des cœurs devaient saigner. L'après-dinée du jour fixé pour une séparation qui avait lieu dans de si lugubres circonstances fut consacrée à un bal d'adieux. Jamais je n'ai vu danser de meilleur cœur, malgré l'absence de toute espèce de rafraîchissements, et quoique la salle de bal fût des plus primitives. L'usage des Mormons, lorsque plusieiu*s camps se trouvaient réunis pour plusieurs jours, était de construire de grands berceaux ou bosquets , comme ils les appelaient , avec des perches et des branches d'arbres, pour y tenir leurs conférences et célébrer les cérémonies de leur culte. Dans un de ces bosquets, dont le sol avait été foulé , battu et durci par les admirateurs d'un prédicateur populaire, le père Taylor, se trouvaient toutes les beautés d'un autre Israël.

Pour se convaincre que la plupart des Mormons avaient été élevés pour une autre existence, il suffisait de voir l'aspect et la tenue des femmes réunies en ce lieu. Avant leur départ, qui ressemblait

tant à une fuite, elles avaient vendu leurs montres et leurs bijoux pour se procurer quelque argent comptant, et, de môme que leurs partenaires portaient des gilets dont la poche destinée à contenir la montre restait vide , toutes elles avaient les oreilles percées j mais elles n'avaient plus ni pendants d'oreilles, ni bagues, ni broches, ni chaînes. Â part ces ornements, il ne leur manquait rien des atours simples et décents des femmes qui se respectent. Leurs bas étaient d'une blancheur irréprochable , comme leurs jupons; leurs collets et leurs chemisettes artistement empesés et plissés; leurs robes de linon ou de guingan , un peu fanées de couleur pour avoir été trop bien lavées , leur dessinaient la taille et semblaient faites à la mode de Ne^v- York.

Tous les Anciens de l'Église qu'on avait pu inviter se trouvaient au bal , ainsi que presque tous les chefs du grand conseil, avec leurs femmes et leurs enfants. Naturellement préoccupés des plus graves soucis, ils semblaient d'autant plus désireux d'en secouer un instant le fardeau. Ils conduisirent « un double cotillon » qui fut le signal de la fête. Au son des violons, des cors de chasse , des chapeaux chinois et des tambourins, les danses commencèrent. Ce n'étaient pas les solennels menuets ni les figures prétentieuses des danseurs de cour, emprisonnés dans leurs escarpins et dans leurs gants, mais des

3â LES MORMONS.

gigues pittoresques et des contredanses françaises. Ce bal avait commencé de bonne heure, et le soleil avait depuis longtemps disparu derrière la ligne abrupte des monts Omaha, que l'on dansait encore. Alors seulement on réclama du silence, et une jeune Mormone, au joli visage, aux yeux noirs, possédant une belle voix de mezzQ-soprano très-bien cultivée, fit entendre, avec l'accompagnement de trois autres voix, un chant que j'ai vainement essayé de noter de mémoire. Les paroles étaient une version du fameux texte biblique si touchant pour tous les exilés : « Assis sur les bords du fleuve de Babylone , nous avons pleuré au souvenir de Sion. »

Ce chant avait commencé à faire couler des larmes , quand , rompant le silence , de sa voix plus rude, un Ancien appela la bénédiction du ciel sur tous ceux qui s'étaient mêlés à la fête avec un cœur pur et un esprit fraternel. Tout le monde ensuite se dispersa pour se mettre à l'abri de la rosée nocturne ; tout le monde , à l'exception pourtant d'un groupe d'Indiens, qui, avec leurs grandes couvertures de laine écarlate et leurs guêtres de buffle ornées de plumes, avaient garni le premier plan du bal de figures analogues à celles dont le peintre West a orné son tableau du Traité de Philadelphie, Ils étaient restés là , immobiles , les yeux écarquillés, semblant ne rien comprendre à ces merveilleuses danses. Les derniers, ils quittèrent

le bal , comme s'ils se souciaient peu de regagner leurs sauvages demeures.

• On m'avait beaucoup parlé du goût des Mormons pour la musique, mais Torehestre qui fonctionnait en cette occasion ne m'en étonna pas moins par son nombreux personnel et son ensemble. Le fait est que ces musiciens avaient été convertis en masse par un prédicateur mormon dans une ville anglaise où la secte prospérait, et que, prenant leurs trompettes, leurs trombones, leurs hautbois, sans Oublier la grosse caisse, ils l'avaient stiivi en Amérique. Le bataillon parti, le gros de l'émigration se remit en marche. Les tentes plantées sur les sommets des collines furent pliées l'une après l'autre, et les Mormons, avec leurs chariots et leur bétail, se hâtèrent de traverser le Missouri sur un bac situé dans la vallée , et qui fut en mouvement un jour et une iK nuit. Un peu au delà du point de débarquement, ils Jl reformèrent leurs compagnies et firent leurs prépa- J ratifs pour la dernière et la plus longue période de er* leur voyage. C'était une entreprise bien plus sé- I rieuse alors qu'aujourd'hui de traverser les moula? tagnes Rocheuses. La soif de l'or californien , dont in- les Américains sont toujours dévorés, n'avait pas ilji encore fait un chemin battu de la région qui nous Pif' sépare des mines.

f,. Le prodigieux mouvement qui s'est accompli de- ^ puis dans cette direction me dispense de raconter

tous les incidents de la vie des émigrants dans les prairies. Que de fois on a décrit, par exemple, entre autres épisodes, la marche dans le désert, le passage à gué des rivières, les sables mouvants, les combats contre les Indiens , la chasse aux bisons, l'incendie des prairies, etc., etc.! Les Mormons rencontrèrent toutes les aventures possibles; mais ce qui fraippe le plus dans l'histoire de leurs pérégrinatiCTis , c'est leur vie habituelle, leurs romanesques observances religieuses, la fraternité qui les unit. L'étranger n'admirail pas moins Tordre régulier de la marche de cette émigration, la discipline avec laquelle on se concentrait pour repousser une attaque ; la manière habile dont on • gardait le bétail pendant les haltes , le système de surveiUance établi dans la nuit autour du camp ou du CorraL II y avait un capitaine pour dix chariots; ce capitaine des dix, comme on l'appelait , obéissait lui-même à un capitaine de cinquante, soumis à son tour à l'autorité d'un capitaine de cent, ou directement à un membre du grand conseil de l'Église. Tous les chefs étaient responsables, et le peuple avait certes raison de se confier dans leur courage, ] leur discrétion, leur expérience. Cette organisation I eut de si bons résultats , que les tribus indiennes hostiles apprirent à respecter les saints des derniers jours. Bien souvent leurs expéditions de guerre et .de pillage passaient à côté de troupes comparative-

ment faibles de Mormons, pour aller attaquer des compagnies d'émigranls bien plus nombreuses, mais moins bien disciplinées. Le trait le plus caractéristique de l'émigration mormone était, sans comparaison, la formation des camps-tabernacles, ainsi qu'ils les appelaient, et des enclos ou établissements temporaires qui, de distance en distance, égayaient la solitude et servaient de caravansérails à leurs frères cheminant sur leurs (races. Pour en donner une idée, je décrirai un de ces camps et la routine journalière de ceux qui Thabitaient. Je choisis au hasard un grand camp établi sur le delta situé entre le Nebraska et "le Missouri, c'est-à-dire sur le territoire contesté entre les Indiens de Omaha et ceux de l'Otto et du Missouri. Ce camp resta en cet endroit environ deux mois , durant lesquels j'y résidai. Il était planté près de la rivière du Petit Papillon, sur quelques collines de forme arrondie, qui entourent une source d'eau très-fraîche. Sur chacune des collines, on avait tracé un carré, et les chariots, à mesure qu'ils arrivaient, prenaient position aux quatre côtés du carré, sur un double rang, de manière à laisser un passage libre entre eux. Les tentes étaient aussi dressées à des intervalles réguliers, entre les chariots. Quant au bétail, on l'enfermait dans de grands parcs extérieurs, bordés de haies élevées. Le carré intérieur restait vide pour la ventilation, et les rues, couver-

les de berceaux de feuillage, entretenues dans la plus grande propreté, formaient des espèces de cloîtres : c'était là que les convalescents prenaient de l'exercice, que les enfants jouaient, que tout le inonde faisait sa promenade du soir.

Aussitôt la formation du camp, chacun était constanunent et laborieusement occupé. Il suffisait au grand nombre, fort habiles ouvriers, d'entrevoir un jour de repos pour se mettre à leur forge , à leur métier ou à leur tour. C'est un armurier mormon qui a inventé l'excellent fusil rayé à deux coups , lequel se charge par coulisses au lieu de se charger par cylindres; 'l'une des armes à feu les plus achevées de cette espèce que j'aie jamais vues fut fabriquée avec des morceaux de vieux fer, et incrustée avec l'argent d'une couple de demi-dollars, sous un brûlant soleil de juin, dans un lieu où la hauteur mioyenne de l'herbe dépassait les épaules de l'ouvrier. J'ai vu plus d'un cordonnier profiter de la halte de sa troupe et chercher au bord de la rivière une pierre propre à battre son cuir, afin de remonter une paire de bottes ou de ressemeler des souliers à la lueur du bivouac. J'ai eu en ma possession une pièce d'étoffe dont la laine avait été tondue, teinte, fllée et tissée dans le cours d'un voyage de trois cents milles.

Presque toujours, les chefs avaient à prévenir une collision avec les Indiens inquiets et turbulents;

l'immense responsabilité de la conduite d'une véritable armée, difficile à mouvoir, et le soin de lui préparer des vivres, reposaient sur eux. D'excellents subdélégués, auxquels ils donnaient le nom d'évèques, avaient pour fonction spéciale de rechercher les misères des Mormone invalides et d'y porter un prompt remède.

On devine que, pendant les loisirs du campement , je dus souvent interroger ceux avec qui je vivais, sur le prophète dont le souvenir suffisait, soit à entretenir la résignation, soit à exalter l'enthousiasme du nouvel Israël dans l'épreuve de son exode. A la tradition orale qui me fut ainsi transmise par les fidèles, j'ai pu ajouter le témoignage écrit de leurs historiens, et c'est de ces éléments divers que j'ai composé le récit que je vais entreprendre. Par ce qui précède on peut voir que je suis sans prévention contre une société nouvelle que j'ai rencontrée pour la première fois au milieu des cruelles épreuves de l'exil et de la persécution. On s'intéresse à ceux qui souffrent : mais je n'en signalerai pas moins impartialement les contradictions bizarres qui forcent l'historien des Mormons à les classer parmi les sectes fanatiques de l'Union américaine.

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