‹ Les morphinomanesChapitre 18 sur 48 · C. — Troubles de la vie génitale · texte numérisé non relu

C. — Troubles de la vie génitale

I. Action sur le sens génésique. — L'action aphrodisiaque de l'opium paraît solidement établie et l'on trouvera dans les articles Aphrodisiaques et Anaphrodisiaques du Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales, une étude complète de cette question; mais, en thérapeutique comme en toxicologie, tout est affaire de doses et il faut distinguer entre l'usage passager de l'opium ou de la morphine et leur usage habituel, entre le méconisme et le morphinisme

symptomatoloCtIE de la morpuinomanie.

aigus et le méconisrae et le morphinisme chroniques.

Que dans la période initiale du morphinisme, le sens génital profite de Ja dynamie générale qui accompagne l'absorption des premières doses et que son excitation soit l'un des éléments les plus recherchés par certains amateurs, de l'euphorie morphique ; que, même, au cours du morphinisme chronique, une piqûre un peu copieuse puisse lui ménager un réveil agréable, cela est possible, vrai peut-être quelquefois, bien que l'ivresse due à la morphine soit plutôt paresseuse, chaste, intellectuelle, contemplative. Comme ceux de l'alcool et du haschisch, les effets de l'opium et de la morphine se moulent complaisamment sur le caractère et les tendances de ceux qui les recherchent : au savant, ces drogues procurent des méditations profondes; à l'artiste, elles donnent l'illusion de la perfection de la forme, de la couleur et du son; au génital, selon qu'il appartient au groupe des cérébraux antérieurs ou à celui des cérébraux postérieurs, pour employer les expressions de M. Magnan, elles permettent l'illusion d'un amour pur ou promettent les jouissances plus positives de la chair.

Un jeune fumeur d'opium, cité par M. Luys, obtenait de sa pipe « le rêve d'une femme idéale dont il n'aspirait qu'à baiser les mains et les cheveux; mais avec laquelle toute idée de rapports plus intimes eût semblé une profanation ». L'on sait que les Orientaux se servent de l'opium pour se préparer aux plaisirs de l'amour et une femme galante, qui se vantait peut-être, prétendait, au dire de M. Garnier, devoir à la morphine des charmes secrets et irrésistibles. Mais il faut bien savoir que l'excitation génitale due à l'opium et à la morphine, quand elle existe, est aussi trompeuse qu'éphémère et ne répond pas à une réelle augmentation de puissance génésique : l'érection est peut-être plus prompte, les désirs sont peut-être plus vifs, mais cette excitation perd en durée et en efficacité ce qu'elle gagne en intensité; encore heureux s elle ne tombe pas brusquement au moment où elle devrait l'aire ses preuves !

Mais où M. Garnier et quelques autres se trompent, c'est en croyant à la persistance de cette excitation au cours du morphinisme cbronique. Bien au contraire, avant même cette période, au bout de quelques semaines, le sens génésique s'émousse, l'appétit sexuel disparaît. Non seulement

LlîS MORPHINOMANES.

les désirs vénériens se font rares; mais encore l'érection devient impossible. Je suis tout à fait, à cet égard, de l'avis de MM. Pichon Jennings, Zambaco, Marandon de Montjel, etc. Le premier d(i ces observateurs a vu un morphinomane que la perte de sa virilité plongeait dans un tel désespoir que, sans s'arrêter au seul moyen de la recouvrer, il ne parlait de rien moins que de se suicider et les journaux ont récemment raconté l'histoire d'un morphinomane qui, ne pouvant plus satisfaire aux exigences de sa femme, n'avait rien trouvé de mieux, pour en obtenir la paix, que de la rendre morphinomane à son tour.

Il est, cependant, dans le cours du morphinisme, des circonstances où le sens génital non seulement reprend son activité normale, mais môme s'exalte et acquiert une activité maladive. Ce sont ces accès de fièvre dont il a été question lîlus haut et les périodes d'abstinence relative ou absolue. Le sens génital se réveille alors, réclame impérieusement ses droits trop longtemps méconnus et l'on a vu des maris très attachés à leurs devoirs et très fidèles, saisis, au cours de voyages entrepris pour se corriger de leurs habitudes, d'une véritable fringale d'amour, renoncer à une résistance vaine et prodiguer à des femmes étrangères des caresses répétées dont une pointe de remords doublait encore l'enivrante volupté.

IL Action sur la menstruation. — Etudiés surtout par Lutaud, les troubles de la menstruation chez les morphinomanes ont été, en 1880, l'objet d'une discussion à la Société obstétricale et gynécologique de Berlin. Lutaud, ayant observé l'aménorrhée chez dix jeunes femmes morphinomanes, a proposé de traiter par la morphine les métrorrhagies symptomatiques de corps fibreux et de cancers utérins. La dernière de ces deux indications est justifiée; mais rendre morphinomanes des femmes atteintes de ménorrhagie ou même de fibro-rayomes de l'uLérus, est certainement dépasser le but et faire un grand tort aux malades pour leur procurer un petit avantage que d'autres métiiodes moins dangereuses permettent d'obtenir plus sûrement.

A la Société obstétricale de Berlin, Goldschmidt a cité une morphinomane rendue telle à la suite d'un traitement pour un asthme et consommant de dix à cinquante centigi'ammes d'acétate de morphine par jour, que ce narco-

SYMPTOMATOLOGTE DE LA MORPHINOM ANI li.

tique avait rendue complètement aménorrhéique. Devenue enceinte après avoir fait une fausse couche, cette femme continua l'usage de la morphine pendant sa grossesse et n'en accoucha pas moins à terme et sans accidents. Lœhlein, dans cette séance, a rapporté l'histoire d'une femme devenue aménorrhéique sous la même influence, qui, débarrassée de ses habitudes toxiques, guérit de son aménorrhée. Par contre, Ebell a observé une morphinomane chez laquelle il n'existait aucun trouble de la menstruation.

111. Action sur la grossesse et V accouchement. — Au cours de la discussion que je viens de mentionner, Goldschmidt et Lœhlein ont cité des femmes qui, bien que rendues aménorrhéiques par la morphine, ont eu des grossesses normales et des accouchements heureux. Braitwaite, en 1878, a observé un fait analogue de morphinomanie datant de sept ans compatible avec une grossesse heureuse.

Pourtant Féré eut à soigner une hystérique de vingtdeux ans, enceinte de six mois qui, depuis plus de trois ans, prenait chaque jour, en injections sous-cutanées, jusqu'à vingt-quatre centigrammes de morphine. Une tentative de suppression amena des coliques utérines telles que l'on dut renoncer à la poursuivre et qu'au moment de l'accouchement, cette femme s'injectait encore treize centigrammes de sel toxique. L'enfant vint heureusement; mais, brusquement démorphinisé, eut pendant soixante heures une agitation presque continuelle; puis tout rentra dans l'ordre. Quant à la mère, sa démorphinisation fut beaucoup plus pénible et, un mois après l'accouchement, il fallait encore lui accorder chaque jour huit centigrammes de morphine sous peine de violentes coliques utérines : six mois ne furent pas de trop pour obtenir une guérison complète. Grenser, cité par Fiedler, relate l'observation d'une morphinomane qui eut, en plein cours d'intoxication, deux enfants viables; mais le premier mourut au bout de douze jours et le second, d'entérite, au bout de quatorze. En 1878, enfin, Kornmann avait publié un cas semblable.

IV. Action sur le nouveau-né. — Je ne saurais abandonner ce chapitre de gynécologie sans dire quelques mots du morphinisme chronique contracté par le foetus dans le sein maternel; je pourrais même dire de la morphinomanie, car il semble que le nouveau-né éprouve, comme l'adulte, un état de besoin, une faim de morphine véri-

LKS Morphinomanes.

table. Winckel, cité par Fiedler, rapporte le cas d'un nouveau-ne', fils d'une femme de médecin atteinte de inorphinomanie, qui faillit mourir, dès sa venue au monde, de la sujjpression brusque du poison qu'il puisait dans lé placenta maternel ; une forte dose d'opium put seule le sauver. J'ai relaté plus haut, d'après Féré, le cas d'un autre nouveau-né qui fut eu proie, pendant les soixante heures qui suivirent sa naissance, à une agitation tout à fait comparable à celle des adultes que l'on tente de sevrer brusquement. Cripps, Lawrence et d'autres, pour la morphine, Haupt, pour la cocaïne, ont publié des faits analogues.

A côté du morphinisme congénital des nouveau-nés, il faut mentionner la morphinomanie acquise des tout jeunes enfants. Little cite l'observation d'un enfant morphinisé à huit mois pour une arthrite suppurée, à qui l'on avait donné, dès l'âge de trois semaines, de l'acétate de morphine et qui fut guéri par la suppression brusque. L'on sait, d'ailleurs, que certaines nourrices peu scrupuleuses ne craignent pas d'administrer à leurs nourrissons, pour les rendre sages, du sirop d'opium et d'autres préparations de ce genre.

D- — Appréciation générale. — Plan de recherches.

Il semble résulter des données qui précèdent que l'action de la morphine sur les fonctions de la vie de relation et de la vie organique s'exerce suivant deux modes bien difféi'ents répondant aux deux grandes périodes entre lesquelles peut se diviser l'évolution du morphinisme : au début, pendant la période d'initiation et d'euphorie, ces fonctions subissent une excitation générale compatible avec leur plein exercice et procurent au futur morphinomane une activité, une vigueur physique et intellectuelle agréables et utiles; plus tard, au contraire, elles subissent une dépression que l'usage de doses de plus en plus fortes parvient à peine à enrayer dans sa marche progressive et qui aboutit à l'inertie et à l'impuissance.

Mais tout homme soucieux de précision scientifique remarquera combien ces données sont vagues et incertaines. C'est que pour étudier sérieusement les fonctions de la vie de relation et de la vie organique, il faut, aujourd'hui, recourir aux méthodes d'analyse et de mesure qui, du labo-

SYMPïOMATOLOGiE DE LA MORPSINOMANIE.

ratoire du physiologiste ont passé, peu à peu, dans le cabinet du clinicien. Or, la plupart des morphinomanes appartenant k la clientèle civile, se prêteraient peu volontiers à des investigations délicates et ennuyquses dont l'intérêt leur échappe et, si quelques-uns d'entre eux peuvent être observés dans des maisons de santé et des asiles d'aliénés, ces établissements sont, pour la plupart, dépourvus du matériel instrumental nécessaire. Pour ne parler que des asiles publics d'aliénés, combien, en dehors de Sainte-Anne où il m'a été donné de créer le laboratoire de la Clinique des maladies mentales et de perdre trois années de mon existence et de deux ou trois autres, peut-être, possèdent, non pas les instruments nécessaires au diagnostic scientifique et au traitement rationnel, mais les outils les plus vulgaires et les plus indispensables de la profession médicale? J'aurais pu, à l'asile de Cadillac où j'ai possédé le jeune pharmacien C..., dont j'ai parlé cà plusieurs reprises, entreprendre les recherches dont je vais esquisser le plan, si le mauvais vouloir du directeur secondé par un employé de la préfecture, n'avait fait indéfiniment ajourner l'organisation du laboratoire clinique pour laquelle un crédit de douze cents francs avait été cependant voté, sur la recommandation du préfet lui-même, par la commission de surveillance de cet asile autonome. Je le pourrais à Bourges où, grâce à une circonstance toute particulière, j'ai pu organiser scientifiquement mon service, si j'y avais des morphinomanes; mais les sujets intéressants, les morphinomanes notamment, y brillent par leur absence et ce n'est pas à la clientèle exclusivement paysanne de cet établissement qu'il faut en demander.

J'exposerai, cependant, d'une manière succincte et sans entrer dans des détails qui m'entraîneraient fort loin, les bases d'une analyse méthodique de l'action de la morphine sur l'organisme. Cette analyse doit porter comparativement sur les animaux et sur l'homme et, pour ce dernier, doit être faite dans les différentes conditions que réalise l'évolution de l'intoxication chronique par la morphine, c'est-à-dire : i" à l'état de besoin; 2° à l'état de satisfaction; 3° à l'état d'équilibre ou d'indifl'érence dans les deux principales périodes du nioi'phinisme, c'est-à-dire avant et après l'apparition de l'état cachectique.

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