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CHAPITRE VII

PRONOSTIC ET CONCLUSIONS

Il faut cultiver notre jardin. >■

(VoLTAiRiî, Candide ou l'OptimUmc.)

Je me suis efforcé, dans ces pages, de tracer de la morphinomanie un tableau exact aussi éloigné des couleurs brillantes dont la pare l'enlbousiasme souvent menteur des explorateurs de paradis artificiels que des teintes lugubres dont la revêtent les moralistes rigoristes et prédicants : j'ai tâché, sans l'embellir ni l'enlaidir outre mesure, de la montrer telle qu'elle est. Ce tableau est, par luimême, assez noir et l'on conviendra, après l'avoir contemplé, que si la morphinomanie est toujours funeste aux individus dont elle fait sa proie, elle l'est plus encore à la société qu'elle frappe à la tête puisqu'elle recrute surtout ses adeptes parmi ses membres les plus intelligents et qu'elle pourrait compter à bon droit, si elle devait se généraliser, parmi les plus grands fléaux qui frappent l'hunianilé.

La morphinomanie, en effet, est un facteur de dépopulation et aussi, sans doute, de dégénérescence. Nous avons vu que l'usage habituel de la morphine éteignait le sens génital, fait grave en France, surtout, où une dépopulation croissante et liée à des causes si nombreuses, si intimes et si fatales qu'il semble chimérique de vouloir l'enrayer, est l'un des principaux signes de la décadence de ce pays;

PRONOSTIC ET CONCLUSIONS

nous verrons certainement, lorsque les faits auront eu le temps de se produire, qu'elle abâtardit aussi l'espèce. Il serait étrange que des enfants conçus pendant l'ivresse morplnnique ou issus de parents imprégnés de morphine ne fussent pas physiquement, intellectuellement et moralement inférieurs aux fruits de vigoureuses et saines amours, distractions légitimes d'une vie active et équilibrée; qu'ils ne fussent pas, en un mot, comme le sont les enfants d'alcooliques, des dégénérés.

Ces dangers que la morphinomanie comme, du reste, l'alcoolisme et les autres vices sociaux, fait courir à la société, à la race et à l'espèce, ne seront efficacement combattus que le jour où les pouvoirs publics, rompant avec un respect exagéré de la liberté individuelle et avec de coupables préoccupations politiques, se résoudront à mettre avant toute chose le souci de la santé et de la moralité publiques et frapperont sans merci non les morphinomanes eux-mêmes, mais ceux qui favorisent leur passion ; non les victimes, mais les assassins. Le remède est dans leurs mains; je l'ai montré en traitant de la prophylaxie du morphinisrae : à eux de faire leur devoir, c'est-à-dire de gouverner.

Les conséquences individuelles de la morphinomanie ne sont pas moins déplorables que ses conséquences sociales. Pour un plaisir de quelques jours, dont l'élite seule, encore, peut sentir toutes les finesses et toute l'étendue; pour ne pas avoir le courage de supporter une privation qui, acceptée à temps, est bien légère, le morphinomane s'engage dans une impasse au bout de laquelle il rencontre, après avoir traversé une Iliade de maux, l'abrutissement, la car chexie et la mort. Et le long suicide auquel il se condamne est d'autant plus cruel qu'il assiste, en pleine connaissance, à la ruine progressive de ses forces physiques, de ses facultés intellectuelles, de ses sentiments aiïectifs et moraux et a, jusqu'au bout, pleine conscience de sa dégradation. Dupe de sa courte illusion, victime de sa faiblesse, il ressemble à un malheureux viveur qui, pour jouir pendant quelques jours de plaisirs frelatés, se serait condamné à peiner et à jeûner tout le reste de sa vie afin d'apaiser un usurier implacable et d'éteindre une dette inextinguible.

Le morphinomane peut, cependant, guérir et, cela, quelque grave et ancien que soit son mal; mais il lui faut

LUS MÛRPIJINOMANES.

vouloir et souffrir. Le pronostic de la morphinomanie n'est donc pas absolument mauvais puisque, on dehors des cas extrêmes où l'on se trouve on présence non plus seulement de l'habitude morbide, mais de lésions quelquefois irréparables dont l'intoxication chronique a frappé l'économie, sa guérison peut et doit môme, si l'on en prend les moyens, être assez rapidement obtenue.

Ce pronostic est subordonné à un très grand nombre de conditions qui sont, à la fois, intrinsèques et extrinsèques au malade et dépendent, les unes des caractères de l'intoxication, les autres de l'individualité de l'intoxiqué. Si l'intoxication est récente et si les doses atteintes ne sont pas trop élevées; si l'intoxiqué est exempt de tares héréditaires trop fortes; s'il est jeune, bien constitué, assez, intelligent pour vouloir à tout prix guérir, assez volontaire pour consentir aux souffrances nécessaires, le pronostic est aussi bon que possible et la récidive, elle-même, pourvu que le malade sache la prévenir, présente son minimum de probabilité. Bien plus, le morphinomane peut alors, s'il n'a pas dépassé quelques centigrammes, voire même^ quelques décigrammes de poison, se débarrasser lui-même de son habitude vicieuse sans attirer sur elle l'attention de ses proches. Dans les conditions opposées, la guérison est encore possible, certaine même, sauf le cas de cachexie trop avancée, pourvu que l'on recoure cà la mesure indispensable de l'internement. Mais la récidive est à craindre : elle est môme presque fatale.

La récidive est, en effet, la pierre d'achoppement du traitement de la morphinomanie, le grand point noir, le grand danger de cette affection; elle est d'autant plus à redouter que le malade est plus entaché de tares héréditaires, qu'il est moins intelligent, a moins de volonté, que son intoxication est plus ancienne et que les rechutes antérieures sont plus nombreuses; elle est d'autant plus à craindre, aussi, que le malade, une fois la guérison obtenue, est moins occupé et placé dans un milieu moins actif, moins intelligent, moins honnête. Elle est certaine si, ainsi héréditairement et constitutionnellenient prédisposé, ainsi entouré, il exerce une profession qui lui permette de se procurer facilement de la morphine et se trouve en contact avec des morphinomanes, A chaque rechute, l'habitude devient plus tenace, la progression des

PRONOSTIC ET CONCLUSTONS.

doses plus rapide, la guérison définitive plus problématique et moins durable. Tel malade avait mis, lors de son premier accès, des mois à atteindre une certaine dose quotidienne de morphine, un gi^amme par exemple, qui, lors du second, atteindra la même dose en quelques semaines et, cette fois, dépassera de beaucoup, avant de se soumettre à un nouveau traitement, la dose précédemment atteinte. On conçoit qu'il arrive chez ces malheureux un moment où les accès de morphinomanie se confondent, où les tentatives de guérison n'aboutissent qu'à un léger et éphémère abaissement de la ration quotidienne et où, désespérant de se guérir, dégoûtés d'euxmêmes, ils recourent au suicide en se jetant à corps perdu et sans plus compter, dans une impasse au bout de laquelle ils savent trouver la cachexie et la mort. Si quelque circonstance ne les amène pas dans un asile d'aliénés dont le séjour peut seul leur imposer une guérison au moins momentanée, ils sont perdus. Ce sont ces cas qui assombrissent tellement le pronostic de la morphinomanie que beaucoup de ceux qui les ont observés se montrent très sceptiques à l'égard de la curabilité définitive de cette terrible affection.

Les ouvrages et les mémoires consacrés à la morphinomanie sont, en effet, pleins de ces cas désespérants que l'on publie, il est vrai, de préférence aux autres : ce sont ceux qui attirent le plus l'attention et que l'on rencontre le plus souvent dans les hôpitaux et les asiles. Il en est de la morphinomanie comme de la syphilis et il ne faudrait pas phis arrêter le pronostic de l'une d'après ce qu'on a observé à Sainte-Anne, que celui de l'autre sur des observations recueillies à l'Antiquaille ou à l'hôpital Saint-Louis.

M. Marandon de Montyel, dans les Annales médico-psychologiques de I880, M. Christian, à la Société médico-psychologique, en 1889, MM. Zambaco, Pichon et bien d'autres, ont relaté des observations de morphinomanes qui, après huit ou dix tentatives infructueuses de guérison dans les hôi)ilaux ou à domicile, ont été perdus de vue ou ont insensiblement succombé aux progrès du morphinisme chronique cachectique. L'une des observations de M. Pichon, qu'il rapporte avec beaucoup de détails, est particulièrement saisissante et dramatique. Une femme A..., entache'e d'antécédents névrppathiques héréditaires et hystériques,

LES MOHI'UINOMANES.

menant, depuis l'âge de quinze ans, une vie déréglée, devenue morphinomane depuis sept à huit ans à la suite de douleurs utérines traitées par des injections de morphine, se faisait chaque jour trente ou quarante injections et consacrait quotidiennement les trois quarts de son gain, c'est-à-dire trois francs environ, à la satisfaction de la plus impérieuse des passions. C'est elle qui, n'ayant pas le moyen de se procurer des canules neuves, se servait de tronçons de vieilles canules brisées auxquels elle préparait la voie en s'enfonçant dans la chair de grosses aiguilles à coudre. Elle parcourut tous les hôpitaux de Paris, partagée entre un violent désir de rompre ses habitudes toxiques et le désir plus violent encore de satisfaire son appétit et, partout, elle trouva le moyen de se procurer de la morphine ou exigea sa sortie avant la fin du traitement. Menacée de la perte d'un œil et de la chute de toutes ses dents, dénuée d'argent et incapable d'en gagner, elle se livra à une tentative de suicide en avalant d'un coup quatre grammes de chlorhydrate de morphine; mais son accoutumance à ce poison était telle qu'elle en fut quitte pour un fort mal de tête. Atteinte de cachexie morphinique, elle entra enfin pour la huitième fois à l'hôpital et échoua à Laënnec dans le service de M. le professeur Bail qui la transféra à la clinique de Sainte-Anne où elle trompa encore la surveillance des infirmières. Soumise, cependant, à une surveillance toute spéciale, il lui fallut bien subir en entier le traitement par la suppressionbrusque et elle quitta l'asile guérie et promettant bien de ne plus retomber dans ses funestes errements. Sa guérison ne fut pas de longue durée : elle avait une sœur morphinomane qu'elle commit l'imprudence de fréquenter et ne tarda pas à l'éprendre, sous son influence, ses anciennes habitudes qui la conduiront certainement, et à bref délai, à la cachexie et au tombeau.

Cab... (Valentin), dont j'ai relaté l'observation dans le cours de ce travail, est encore un exemple de la presque fatalité de la récidive de la morphinomanie chez les sujets dénués de caractère et de ressources intellectuelles suffisantes. On se souvient que le malade qui était morphinococaïnomane depuis plusieurs années s'injectant, à son dire, trois grammes de moiphine et autant de cocaïne, avait été interné à l'asile de Cadillac à la suite d'actes délirants dus à l'intoxication cocainique. Entré dans un état de ca-

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chexie prononcé, il avait quitté cet établissement dans un état de santé florissant, absolument guéri, préservé, en apparence, contre toute rechute, par une longue période de convalescence surveillée etrempli des meilleures intentions. Il reprenait, enfin, la vie commune dans les conditions les meilleures. J'avais fortement conseillé à sa mère de lui faire quitter sa profession de pharmacien et de lui en choisir une qui occupât autant que possible son corps et son esprit également paresseux. On ne tint nul compte de mes avis et Gab... acheta bientôt une pharmacie à X... Je ne tardai pas à apprendre, par ses propres lettres et par celles de sa mère, qu'il s'était mis d'abord à boire du laudanum, puis à se refaire des piqûres. Depuis, bien que je n'aie pas reçu de ses nouvelles, ou plutôt, à cause de cela, je ne doute pas qu'il ne soit redevenu complètement morphinomane, peut-être même morphino-cocaïnomane et que ce garçon, peu intelligent, doué de peu de sens moral et de peu d'énergie, mais bien •constitué et vigoureux, ne soit devenu, pour cette misérable et sotte passion, une proie qu'on ne lui arrachera plus.

La vie est une mauvaise plaisanterie du ciel, un accident malheureux. Dure pour tous, sauf pour les sots, elle l'est surtout pour les plus intelligents, les plus conscients et les meilleurs. Assister au triomphe des méchants et des imbéciles, constater l'inanité de ses efforts, perdre les siens qu'on a à peine eu le temps de connaître et d'aimer, mourir, soi-même, en pleine activité et d'une maladie souvent cruelle ou dans la décrépitude de la vieillesse, tel est le programme de la comédie que nous donnons aux Dieux; et, par surcroît d'ironie, cette vie dont nous avons pénétré l'inutilité et distillé la douleur, la nature connaît le merveilleux secret de nous y attacher par un instinct toutpuissant et de nous forcer à la transmettre ànos successeurs.

A ce malheur d'être il n'est que deux remèdes : l'activité et le rêve. Aux tristes réalités de l'existence, que l'humanité ne supporte qu'à force d'inconscience, d'illusions et de chimères, l'homme ne peut opposer que l'action

qui le distrait, le grise et lui donne la sensation fausse de conduire sa destinée ou une inertie prudente qui réduit au minimum les occasions de conflit. Comme un ennemi redoutable, il ne peutqu'attaquer le Sorten face ou se faire petit pour se dérober à ses coups.

Choisir entre les deux tactiques est impossible. C'est affaire de tempérament et de moyens. La première est plus généreuse, mais la seconde est plus prud(^nte. L'homme lort et audacieux, justus et tenax proposai vir, se grise de lutte et s'illusionne de liberté; l'homme faible et timide s'efface et rentre dans sa coquille. Toutes deux sont bonnes, à la condition d'en user habilement et de n'y pas forcer talent.

Il est un procédé meilleur et plus radical de guérir de la vie : c'est de mourir ; procédé légitime en tant qu'on ne laisse après soi ni misère ni désespoir, mais peu héroïque. 11 est plus beau de vivre pour soulager et guider ses frères en infortune, plus intelligent de vivre pour voir ce qu'estla vie. Je comprendrais mieux le suicide si nous étions immortels et s'il était le seul moyen d'en finir avec une existence, à la longue, fastidieuse; mais la courbe que nous décrivons dans le temps et l'espace est terriblement fermée et nous pouvons bien attendre qu'elle termine son cours. Le prisonnier à qui on annonce sa libération s'attarde volontiers dans le cachot qu'il pourrait quitter de suite et dont il lui faudra sortir demain : imitons-le, ne fût-ce que par coquetterie et pour ne pas paraître trop pressés d'être libres.

Un autre procédé est la vie purement contemplative chère aux mystiques, aux poètes et aux philosoph-^s, dont certains religieux nous ont enseigné la voie. La solution est juste, mais égoïste et j'en sais de plus nobles. Pour tant faire que de vivre, que notre vie soit au moins utile à nos semblables, si peu dignes qu'ils soient de nous intéresser!

Toutes ces solutions sont bonnes et peuvent être défendues. Mais que dire de celle qui, pour affranchir l'homme pendant quelques semaines du fardeau del'existence, lecondamne tout le reste de ses jours à porter le poids d'une habitude honteuse, incompatible avec raccomplissenieiitde ses devoirs et l'exercice de la vie sociale, qui lui fait payer quelques instants de rêverie monotone des tourments d'un long suicide pendant lequel il voit s'en aller lentement, par

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lambeaux, ses forces physiques, sa santé, son intelligence, son individualité morale et qui le conduit, à travers une série de vains et douloureux efforts de gaérison et les péripéties d'une cachexie dégoûtante, à une mort prématurée? Que dire de la morphinomanie, si ce n'est qu'elle est un marché de dupe et une sottise doublée d'une lâcheté?

L'homme sensé ne se laisse pas prendre à de telles amorces et n'achète pas en bouteille la solution du problème de la vie. Il raisonne et équilibre la sienne : après avoir fait son siège dans ce monde et pourvu à la sécurité présente ainsi qu'à l'avenir des siens, il se dispose à vivre à sou tour. A la fois acteur et spectateur dans la sage mesure et les justes proportions que lui conseillent ses goûts et lui permettent ses moyens, il jette dans les affaires humaines le poids, souvent trop léger, de son intelligence et de sa bonne volonté et profite, pour son instruction et son amusement, du « spectacle à cent actes divers » auquel le hasard l'a convié. Puis, en règle avec sa conscience, prêt à opposer toutes ses ressources aux maux que l'on peut conjurer, mais résigné à l'inévitable, il attend, entouré de l'amour des siens et de l'estime des méchants eux-mêmes, l'accomplissement des communes destinées :

Approche-t--il du but, quitte-t-il ce séjour.

Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour.

« Quand l'homme fut mis dans le jardin d'Eden, dit Panglos, il y fut mis iit operetur ewm, pour qu'il travaillât, ce qui prouve que l'homme n'est pas né pour le repos. — Travaillons sans raisonner, dit Martin : c'est le seul moyen de rendre la vie supportable... — Cela est bien dit, répondit Candide; mais il faut cultiver notre jardin. »

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