‹ Les morphinomanesChapitre 35 sur 48 · MORPHINE. LAUDANUM · texte numérisé non relu

MORPHINE. LAUDANUM

porus

lui.

OBSERVATICNS

Menaces de suicide . 1 ri ject. siippli'nientaire d« C = 0,03 et M = 0,0/,

Syncopes.

Syncopes et coliques

Vomissements apris l'injection.

Nausées aprfrs les vo missomouts. Adynamie

EijalisalioH des dose de C. et M.

Diarrhée abondante coliques.

Diarrhée, agitation insomnie.

Suppression de la eucahic.

Coliques, diarrhée ; insomnie.

Supi)ressioii de la mor phine.

Diarrhée abondante.

Diîirrhée, insomnii', agitation.

Môme état. Adynamie

Même état. Menaces de syncope.

Diarrhée moins abondante.

Eitvoi en villéijialurc à la colonie.

Amélioration de l'état énéral-

Amélioration très marquée.

rransforniatiou de l'état général.

Etat général florissant, M(Hnc état ; retour du sommeil.

Même état.

Sort guéri eu excellent état.

TRAITIîMENT DE LA MOR P AI N OM A N I E.

Zambaco, la lamentable histoire, qui mourut après avoir lu Lté désespérément pendant dix ans contre une passion dont il connaissait tous les dangers et prévoyait l'issue funeste.

Mais oùi traiter le morphinomane en dehors de sa propre maison? La question est difficile et mérite que nous l'envisagions avec un esprit pratique et en toute sincérité.

Je ne crains pas d'affirmer, avec tous les médecins compétents, que le traitement dans un hôpital ordinaire, fùt-il entièrement formé de « chambres payantes », ou, comme l'hôpital Dubois de Paris, uniquement destiné aux classes aisées de la société, n'offre aucune garantie de succès. Non seulement rien ne permet d'y retenir les malades qui, au fort de la période agonique de la démorphinisation, ne manqueraient pas, pour peu qu'on les soumît à une cure énergique, d'exiger leur sortie immédiate et qu'aucun directeur ne prendrait sur lui de garder malgré eux; mais, encore, libres de recevoir la visite de leurs parents et amis, soignés par un personnel assez mal recruté en général et très corruptible, ils n'auraient aucune peine à se procurer de la morphine à la barbe du médecin. Ce personnel eût-il, d'ailleurs, toute la fermeté et toute l'honnêteté désirables, n'aurait ni le talent, ni le temps de déjouer l'habileté légendaire que les morphinomanes mettent au service de leur passion et dont toutes les observations fournissent des exemples. « On a vu, dit M. Pichon, par quelles supercheries M°"= A... était parvenue à se procurer de la morphine : boîtes à confitures, à confiseries, bobines de soie auxquelles on avait enlevé les deux cartons pour y mettre de la morphine, boîte à poudre de riz dans laquelle l'alcaloïde tenait lieu de poudre de toilette. Et tout cela était remis à la morphinomane par la surveillante du service dupe (?), elle-même, de cette ruse. Cette tendance à la tromperie, ajoute notre confrère, fait du reste partie jusqu'à un certain point de l'état mental du morphinomane. On n'a qu'à feuilleter Levinstein, Erlenmeyer et Zambaco pourvoir jusqu'à quel point peut aller leur ruse. Ces faits sont cités partout. Qu'il me suffise de rappeler que certains malades de Levinstein cachaient de la morphine dans leurs souliers, dans leurs vêtements, ceux d'Erlenmeyer, dans des billets de banque, dans des épingles à cheveux fabriquées ad hoc... Ici, il nous suffira de dire que, chez les morphinomanes, la tendance à la ruse, l'ha-

bilelé à tromper sont telles qu'il faut, pour les déjouer, }a plus étroite surveillance, la plus grande discipline; surveillance et discipline qu'on ne trouve jamais chez les malades traités à domicile. »

Au cours de la discussion qu'en 1889, souleva à la Société médico-psychologique de Paris, la communication par M. Christian d'un cas de morphinomanie chez un jeune homme de vingt-quatre ans guéri par la suppression brusque, M. Ballet, qui s'est, entre parenthèses, déclaré partisan de cette méthode, a conseillé de placer les morphinomanes dans les établissements d'hydrothérapie dont le séjour ne risque pas, autant que l'internement dans un asile d'aliénés, de les disqualifier au point de vue mental et qui peuvent, selon lui, être organisés d'une manière satisfaisante en vue de leur traitement. Un tel établissement dirigé par un médecin d'une honorabilité et d'une science reconnues autrement que parles rédacteurs stipendiés de feuilles pseudo-médicales destinées au grand public, présenterait, sans doute, des avantages; mais le choix est difficile et aucun avertisseur désintéressé n'est là pour guider dans son choix le public qui, d'ailleurs, ne tiendrait nul compte de ses avis. Je crains fort que leur personnel ne soit pas plus incorruptible que celui des hôpitaux et que le règlement y soit encore moins uniforme et moins sévère. Il faut songer, aussi, que les propriétaires de ces maisons ont trop d'intérêt à y prolonger le séjour de leurs clients et, pour cela, à ménager leur susceptibilité, leurs préjugés et ceux de leurs familles, pour ne pas être tentés d'y abuser de la méthode lente, progressive, très lente et très progressive même, et pour les soumettre à un traitement énergique qui n'aurait souvent d'autre résultat que de provoquer un dégoût rapide auquel ils n'auraient aucun moyen de s'opposer. On combine difficilement un hôtel avec un hôpital ; la science est mal à son aise dans une boutique et, toute réserve faite en faveur d'honorables exceptions très possibles d'ailleurs, j'aurais peu de confiance dans les exploitations de ce genre dont les ataxiques, les névropathes et les hypocondriaques sont les vaches à lait.

Il est incontestable et je partage, à cet égard, l'opinion de M.Pichon et de bien d'autres, qu'un asile d'aliénés bien organisé et bien tenu est le milieu de beaucoup le plus favorable à un traitement sérieux de la morphinomanie.

TRAITEMENT DE LA MORPHINOMANIE

D'abord, les malades qui y sont placés, soit d'office, soit à la requête de leur famille, n'en peuvent sortir qu'avec l'ordre du préfet ou sur la demande des personnes qui ont effectué le placement et, en tout cas, à la suite de formalités qui donnent au médecin le temps de se retourner et d'achever, sinon la convalescence, au moins le traitement démor" phinisateur. Le régime, ensuite, y est beaucoup plus sévère que dans les hôpitaux et surtout dans les maisons de santé hydrothérapiques et autres : le médecin et le directeur ou le médecin directeur peuvent interdire les visites, surveiller Jes visiteurs, ouvrir les paquets et les correspondances adressés aux pensionnaires, les retenir même et, bien que le recrutement du personnel soit souvent déplorable, les infirmiers sont tellement dans la main des chefs de l'asile qu'ils y regarderaient à jouer leur situation pour une complaisance coupable. Mais l'internement du morphinomane, bien qu'excellent et nécessaire en principe, a le grand inconvénient de classer parmi les fous et, par conséquent, de nuire quelque peu à leur réputation intellectuelle, ceux qui en sont l'objet : il soulève, de plus, des difficultés de droit que je vais bientôt envisager.

Levinstein d'abord, puis Erlenmeyer, frappés des inconvénients que je viens de signaler et qui sont d'autant plus sérieux, en Allemagne, que l'admission dans un asile y exige, de la part de la police, des médecins, du parquet, une quantité de formalités auxquelles peu de morphinomanes se soumettraient, ont proposé de traiter les malades dans des établissements spéciaux, uniquement consacrés au traitement de la morphinomanie. Ils sont orfèvres, d'ailleurs, car, non contents de prêcher, ils ont donné l'exemple et créé deux maisons de santé de ce genre qui jouissent dans leur pays d'une grande réputation. Celle de Levinstein est située à Schoenberg et celle d'Erlenmeyer à Bendorf, petite ville de 4200 habitants assise sur une colline de la rive droite du Rhin, à une dizaine de kilomètres au-dessous de Goblentz.

Un extrait du mémoire qu'Erlenmeyer a publié, en 188G, dans le journal rEiicéphale sur la morphinomanie et son traitement donnera au lecteur quelque idée de ce qu'est la maison de santé de Bendorf et de la technique thérapeutique qui y est suivie. — « Je fais, dit l'auteur, des sevrages de morphine depuis 1875. Tous ces traitements ont

LES MORPUINOMANKS.

été' suivis avec succès, dans mon clablissemenl pour les maladies nerveuses, d'où les maladies mentales sont absolument exclues et où, en outre dos morpliinoniaiïes, des sujets atteints d'allections cérébrales sans l'ulif;, des maladies de la moelle épinière, je reçois aussi des anémiques et des convalescents. De temps on temjis.un morpliinomane, atteint d'aliénation mentale avant ou après le traitement, a été transporté à l'asile d'aliénés placé également sous ma direction, mais qui est absolument séparé de l'autre établissement à tous les points de vue : situation, local, administration, etc. L'établissement pour les maladies nerveuses est installé dans une élégante villa où une série de pièces au rez-de-cbaussée sont réservées au service des morphinomanes et où les femmes sont absolument séparées des hommes. Les malades, une fois conduits dans ces pièces, ne les quittent plus pendant toute la durée du traitement. Personne n'y a accès que les gardes. Les correspondances et autres envois sont ouverts par moi en leur présence. Ils sont complètement sépai^és de tous les effets qu'ils ont apportés et ceux qui leur sont laissés comme indispensables ont été tout d'abord soumis à l'inspection la plus minutieuse. Pour les malades sujets à caution, j'ai même des linges et des effets spéciaux. L'argent et les valeurs leur sont retirés et ils gardent généralement le lit pendant le traitement. Ils sont veillés jour et nuit par les gardes. A raison de mon système de sevrage, il n'y a pas de symptômes d'abstinence absolument violents: tout se passe avec calme et tranquillité. Je réunis d'ordinaire plusieurs malades dans les mêmes pièces : ils se délassent mieux ainsi, se consolent mutuellement et les amusements auxquels ils se livrent en commun leur font supporter les heures douloureuses. Le ti^aitement se paie d'avance et le malade sait qu'en cas d'interruption de sa part, il ne pourra réclamer aucune réduction. Au bout de dix à douze jours, les malades sortent de leur isolement et trouvent dans l'établissement même des attractions qui les remontent et les distraient. J'ai l'habitude de faire venir, à ce moment, un parent du malade digne de confiance et qui veuille sérieusement s'occuper de lui : le mari, la femme, le père ou la mère, le fils, etc., : ces parents partagent ainsi la besogne du médecin et doublent les soins dont le malade est entouré. »

TRAITEMENT DE LA MORPHINOMANIE

... « Souvent je fais signer aux malades une déclaration par laquelle ils "m'autorisent à les retenir, même par force, et s'engagent à se soumettre à toutes mes prescriptions. »

Je ne doute pas que les morphinomanes ne puissent, dans une maison de santé organisée comme il vient d'être dit et dirigée par des hommes tels que Levinstein et Erlenmeyer, guérir aussi bien que dans un asile d'aliénés, mieux même que dans beaucoup d'asiles dont les médecins n'ont pas autant que les spécialistes l'expérience du traitement de la morphinomanie. Mais l'objection tirée de la facilité avec laquelle les patients peuvent sortir, séance tenante, de la maison et en pleine période difficile de la cure, n'en subsiste pas moins tout entière. Le traitement y doit être, en outre, pour les raisons indiquées plus haut, d'un prix élevé, plus élevé certainement que dans les pensionnats de nos meilleurs asiles départementaux et, par conséquent, hors de la portée des classes pauvres ou même assez aisées de la société. Elles ont enfm un grand tort en France: c'est qu'elles n'y existent pas, bien que les médecins industrieux ne manquent pas dans ce pays et que la morphinomanie semble y faire de rapides progrès.

Mais le traitement des morphinomanes dans les établissements hospitaliers publics ou privés, hôpitaux, maisons de santé, asiles publics d'aliénés, soulève un certain nombre de difficultés qu'il importe d'autant plus d'étudier qu'elles appellent une réforme légale et administrative dont profiteraient non seulement les malades qui nous occupent en ce moment, mais encore un certain nombre d'aliénés et la société elle-même.

Nul doute que les morphinomanes ne puissent, comme des malades quelconques, entrer sans formalités aucunes, dans les hôpitaux et les maisons de santé; mais peut-on les recevoir dans les maisons d'aliénés où, comme je l'ai fait voir, ils trouvent le traitement le plus sûr et le plus économique? Cela me paraît, en principe, très douteux.

Comme l'indique leur nom et comme le veut l'article P"" de la loi du 30 juin 1838, les asiles d'aliénés sont « spécialement destinés à recevoii- et à soigner les aliénés » et, qu'il y soit placé volontairement ou d'office, aucun malade n'y peut être admis s'il n'est déclaré par des certificats ayant la valeur de pièces légales obligatoires, atteint d'aliénation mentale. Or, sauf bien entendu le cas

LES MOIIPIIINOMANES.

de complicalions déliranLes doiil, nous avons vu la rarelf; dans la morphinomanie pure, un niorpliinomane peùt-il èl,re considéré comme un aliéné? Au jjoinL de vue scientifique, philosophique, élymoloyique même, l'on jjcuL sans doute admettre qu'un individu placé sous la domination d'une passion irrésistible qui le prive de ce que les spiritualistes appellent sa liberté morale, le pousse à un suicide conscient, affaiblit citez lui les sentiments affectifs et moraux, a beaucoup perdu de ses facultés mentales, n'est plus mentis compos et est devenu étranger à lui-même : alienus a se. Mais il ne faut pas compter que le sentiment public et l'autorité qui se modèle de plus en plus sur ce sentiment, consentent à regarder comme un fou véritable un morphinomane qui raisonne correctement, mène en apparence une vie régulière et continue à remplir les devoirs de son état et à exercer ses droits de citoyen. Poussée à l'extrôme, la conception théorique que je viens d'énoncer n'entraînerait-elle pas, d'ailleurs, à englober dans la classe des aliénés et à traiter comme tels tous les hommes soumis à l'empire d'une passion exclusive quelconque, les alcooliques, même si leurs habitudes d'intempérance respectant leur cerveau ne menacent que leur foie ou leurs reins, les fumeurs, les amoui^eux et ne conduirait-elle pas les logiciens dans une voie, rationnelle peut-être, mais bien dangereuse où certainement l'opinion publique, la législation et l'administration se refuseraient, pour le moment du moins et pour longtemps encore, à les suivre"?

A moins que les morphinomanes ne soient concurremment atteints de quelque délire que nous avons vu être le fait bien moins de la morphinomanie que d'une prédisposition vésanique réveillée par elle ou d'une intoxication soit alcoolique soit cocaïnique concomitante, il n'est pas à présumer que l'autorité administrative recoure, à leur égard, à la grave mesure de la séquestration d'office. Mais ils. pourront être l'objetd'un placement volontaire, pourvu, toutefois, qu'ils soient en élat de payer leur pension à l'asile, que quelqu'un de leur entourage se charge des formalités nécessaires et que le médecin signataire du certificat de placement, ainsi que celui de l'établissement, consentent, soit par complaisance, soit par conviction sciL'utitique, à les déclarer atteints d'aliénation mentale. L'autorité, en pareil cas, y regarde de moins près tant qu'il ne s'agit pas de demander

TRAITEMENT DE LA MORPHINOM ANIE

le prix du séjour à l'asile aux caisses départementales et > communales et que la sortie du malade n'est pas réclamée par lui-même ou quelqu'un des siens. Il faut encore que le morphinomane consente à son internement; sinon surgirait la seconde des difficultés dont nous devons nous occuper ici : celle du maintien de ces malades dans les asiles.

L'on voit donc que si l'internement dans un asile d'aliénés est, dans les cas de quelque gravité, le seul moyen sur de guérir un morphinomane et le seul qui soit à la portée des malades pauvres ou peu aisés, il est loin d'être d'un emploi facile, puisqu'il est presque illégal, ne peut être appliqué que grâce à une sorte de tolérance administrative et exige un concours de circonstances et de bonnes volontés qui peut ne pas se rencontrer toujours. Bien jjIus, le malade ne saurait provoquer lui-même la mesure qui peut seule le sauver et l'intervention de tierces personnes est nécessaire. C'est là, du reste, une des principales lacunes de la loi de 1838, que la législation nouvelle, depuis si longtemps à l'étude, fera sans doute disparaître.

Le morphinomane est cependant entré à l'asile ou dans une maison de santé privée. Soumis à un traitement rigoureux par le sevrage brusque ou rapide, soumis môme à la suppression lente plus pénible, peut-être, encore et demandant à coup sûr, une énergie plus rare, il exige sa sortie immédiate : peut-on, sans se rendre coupable du crime de séquestration arbitraire à l'affût duquel se tient l'opinion publique ou, plutôt, la presse qui prétend la représenter et pour lequel, par crainte de ladite opinion ou, plutôt de ladite presse, l'autorité ne serait pas tendre, peut-on, disje, la lui refuser?

Il est clair qu'un chef de maison de santé s'exposerait gravement en résistant au désir du malade exprimé par écrit ou devant témoins. Tout au plus pourrait-il ajourner la sortie si, le patient l'exigeant en plein délire ou étant exposé à des attaques mortelles de collapsus, se trouvant en un mot, dans la période critique du sevrage, cette mesure devait mettre sa vie en péril.

« Le médecin, dit Erlenmeyer, ne soumet pas le malade au traitement contre sa volonté : c'est celui-ci qui vient de son propre mouvement et librement prier le médecin de le sevrer de la morphine. Il sait à quoi il doit se sou-

mettre pendant ce sevrage et, s'il l'ignore, on doit le lui l'aire connaître. C'est, ensuite, pendant et à raison même de ce traitement, qu'il pei^d la l'acuité déjuger sainement ce qui lui est utile et nécessaire. Sa faculté de raisonner est paralysée pour peu de temps. Le trouble de son jugement provient de l'influence de l'abstinence sur son état psychique; ses désirs et sa volonté sont sur une fausse voie par l'effet de douleurs physiques : le médecin doit donc être son curateur, pour ainsi dire, faire le nécessaire et écarter ce qui est nuisible en pleine conscience et responsabilité. 11 en est de môme dans bien des maladies externes et internes. Le typhique, par exemple, réclame pendant le délire sa sortie avec violence : faut-il lui céder et se rendon coupable de séquestration illégale en le maintenant à l'hôpital contre sa volonté? Un blessé consent à être amputé, mais, dans le délire factice du chloroforme, il revient subitement sur ce consentement, quoique l'amputation soit déjà commencée : faut-il interrompre l'opération et y a-t-il. séquestration arbitraire à clouer le malade sur un lit, à continuer l'opération contre sa volonté? La pratique offre journellement des cas semblables et il faut assimiler les uns aux autres: typhiques, chloroformés et morphinomanes. » — C'est bien raisonné; mais plutôt, peut-être, en médecin qu'en chef responsable d'établissement exposé chaque jour, comme nous le sommes, à la malveillance du public, à l'hostilité de nos subordonnés, à la dureté de supérieurs qui, n'ayant rien à craindre de nous, n'ont aucune raison de nous ménager et n'ont qu'en médiocre considération notre caractère médical. Au surplus, l'assimilation des typhiques et des amputés aux morphiuomanes n'est pas absolument juste. Le typhique ne peut sortir de la période délirante de sa maladie qu'à la condition qu'on en attende l'évolution naturelle; on ne peut laisser en plan l'ampute' avec une jambe à moitié coupée et force est bien, sous peine de commettre un homicide volontaire, de terminer la section; mais quelques bonnes seringuées de morphine peuvent remettre sur pied, et il le sait bien lui-même, le morphinomane le plus excité ou le plus abattu par le sevi-age et le rendre exactement tel qu'il était à son entrée à la maison de santé. Passe, cependant, pour la période aiguë de la déraorphinisation; mais, la convalescence à peirie commencée, il faudra hier? se rendre au désir du

morphinomane exigeant sa mise en liberté immédiate et abandonner le traitement au début de sa période la plus importante sans l'accomplissement de laquelle, dans les conditions de surveillance convenables, il est absolument manqué.

Dans les asiles d'aliénés, les conditions sont un peu moins défavorables puisque, s'il a fallu déclarer le malade aliéné pour y rendre son admission possible, il est a fortiori possible de le déclarer tel et même dangereux pour l'ordre et la sûreté publics, lorsque, sous l'influence du sevrage, il est devenu réellement fou. Mais la période de démorphinisation passée, si le morphinomane qui est encore loin d'être guéri, exige sa sortie ou est réclamé par ceux auxquels l'article 14 de la loi de 1838 donne ce pouvoir, c'est-à-dire par le curateur nommé en exécution de l'article 38 de la même loi, l'époux ou l'épouse, les ascendants, les descendants, la personne qui a provoqué le placement, force est au médecin de le laisser sortir à moins de demander son maintien d'office en le déclarant dangereux pour l'ordre public et la sécurité des personnes, mesure que l'autorité préfectorale n'aime guère à prendre et dont aucun médecin, à moins de pouvoir, au besoin, la défendre par de sérieux arguments, ne se souciera d'assumer la responsabilité en faveur d'un malade ingrat comme ils le sont tous et qui lui est, en somme, indifférent.

Si, comme j'ai tenté de le montrer, les morphinomanes ne peuvent être admis dans les asiles d'aliénés que difficilement et presque illégalement, alors que ces établissements sont presque le seul milieu propre à amener leur guérison dans des conditions pécuniaires en rapport avec les moyens de la plupart d'entre eux, s'ils peuvent rendre illusoires, par faiblesse ou par caprice, les efforts qui y sont faits pour les guérir, il faut bien que la loi qui régit ces établissements n'ait pas prévu leur situation et qu'il existe dans la législation des lacunes qu'il est d'autant plus permis de signaler et de chercher à combler qu'une législation nouvelle plus complète et plus en harmonie avec les faits cliniques est en ce moment à l'étude.

Il faut d'abord que toute personne qui se sent aliénée ou ■qui se sait atteinte d'une affection à la guérison de laquelle le régime des asiles d'aliénés est nécessaire, puisse provoquer, elle-même son internement sans être tenue de recou-

rir à l'intervenLion de tiers qui peuvent ne pas exister ou dont la bienveillance à son éf^ard peut ne pas aller jusqu'à la. lui accorder. Le projet de loi sénalorial mr les aliénés a, d'ailleurs, reconnu cette lacune de la lépslation actuelle et tenté de la combler en partie en introduisant dans la section du titre II consacrée à la réglementation des placements faits sur la dem.ande des particuliers l'article suivant :

Article 16. — Toute pci-sonnc majeure qui, ayant conscience de son état d'aliénation mentale, demande à être placée dans un établissement d'aliénés, peut y être admise sans les formalités prescrites par l'article 14. Une demande signée par elle et la production d'une pièce propre à constater son identité sont suffisantes.

Il faut ensuite donner au médecin de l'asile le droit de proposer le maintien d'office des malades ayant été l'objet d'un placement volontaire non seulement si leur mise en liberté est dangereuse pour l'ordre et la sécurité publics, mais encore si elle est nuisible à leur propre sécurité et au succès de leur traitement. Le projet de loi sénatorial a, d'ailleurs, admis cette thèse en modifiant comme il suit l'article 14 de la loi de 1838 :

Article 23. — Néanmoins, si le médecin traitant ou le médecin inspecteur des aliénés est d'avis que l'état mental du malade pourrait compromettre la sécurité, la décence, la tranquillité publiques ou sa propre sécurité, ou si l'administrateur provisoire est d'avis que la personne qui réclame la sortie de l'aliéné n'est pas en situation de lui donner les soins nécessaires, le chef responsable en informe immédiatement, à Paris, le préfet de police, dans les départements, le préfet et il est provisoirement sursis à la sortie.

Excellent paragraphe où j'ai souligné les innovations, et qui corrige admirablement ce que la loi de 1838 avait de trop schématique et de trop peu conforme, en matière de libération des aliénés, à la réalité des faits.

Mais les innovations du, projet sénatorial, si excellentes qu'elles soient, ne garantiraient pas aux morphino- .manes les bienfaits de l'internement dans les asiles si l'on pouvait leur dénier leur qualité d'aliénés et, à ce titre leur fermer les portes de ces établissements. Il serait donc -bon qu'une disposition légale assimiliU aux aliénés les personnes en proie à des habitudes toxiques ayant le ca-

TRAITEMENT DE LA MORPHINOMANIE

ractère d'une impulsion irrésistible, les autorisât à entrer, sur leur demande et conformément à l'article 16 précité, dans les asiles d'aliénés et, comme le dispose l'article 23 que je viens de reproduire, les y maintint tant que leur sortie serait préjudiciable à leur propre sécurité, c'est-àdire, en fait, jusqu'à ce que le médecin ait déclaré leur entière guérison. Cette mesure serait applicable non seulement aux morphinomanes, mais encore aux cocaïnomanes, éthéromanes, alcooliques, à tons ceux, en un mot, pour qui le séjour forcé, bien que consécutif à une admission volontaire, dans un établissement hospitalier présentant, au point de vue de la surveillance et de la rigueur du traitement, les garanties que peut seul offrir un asile d'aliénés, est une condition sine qua non d'une guérison complète et durable.

B. — Médication adjuvante.

Trois méthodes thérapeutiques peuvent compléter le traitement radical de la morphinomanie, en assurer l'efficacité et en atténuer la rigueur: ce sont la méthode substitutive qui a pour objet de remplacer par une intoxication moins nuisible et moins tenace l'intoxication morphinique ; la méthode symptomatique propre à soutenir l'énergie du morphinomane, à lui donner la force de supporter le sevrage et à combattre les symptômes les plus pénibles du morphinisme et de la démorphinisation et la méthode de diversion morale qui s'adresse surtout à l'élément psychologique de l'habitude toxique.

I. Méthode substitutive. — Injections d'eau pure ou amère. — On a, de tout temps, songé à substituer aux injections de morphine, soit de connivence avec le morphinomane, soit, le plus souvent, à son insu, des injections d'eau pure et on a eu recours, pour cela, à deux procédés principaux : tantôt on remplaçait brutalement la solution toxique pat le liquide indifférent, tantôt on administrait Concurremment l'un et l'autre liquides, soit en diluant progressivement la solution morphinique, soit en faisant alterner une injection d'eau pure avec une injection de morphine.

En substituant, frauduleusement pour ainsi dire, le liquide inerte à la solution active, on s'expose grandement à irriter le malade, à perdre sa confiance et à se priver de tout le fruit d'un traitement déjà avancé et souvent long et

pénible; encore est-il bien rare que l'on réussisse à, lui donner le change. Un pareil artifice, qui peut être couronné de succès chez des névropathes purs, des hystériques, gens crédules et faciles à duper, que guérissent souvent des formules magiques, des miracles, des pèlerinages et des pilules d'osmium, est rarement de mise avec des morphinomanes dans les impulsions desquels il faut sans doute reconnaître l'influence de l'imagination et de l'habitude, mais qui se trouvent aussi sous l'influence d'un besoin somatique que l'on ne peut pas plus faire disparaître avec des paroles et de l'eau claire qu'on ne saurait calmer la faim d'un véritable affamé en lui contant des histoires. Aussi s'y laissent-ils rarement prendre. Notta cite le fait d'aveugles qui ne se trompaient ni sur la nature ni sur la qualité de leurs injections; un malade de Zambaco n'était pas davantage facile à duper : « Je fermerais les yeux, disait-il, que, sur diverses injections pratiquées je dirais de suite la nature et le degré de concentration des solutions employées. « Et M. Pichon lui-même, qui, à la suite d'une attaque de rhumatisme articulaire aigu, paraît avoir frisé le morphinisme thérapeutique, assure avoir immédiatement démasqué la mauvaise foi d'un infirmier qui, pour s'épargner du travail, lui injectait de l'eau pure. Toute règle, cependant, a ses exceptions qui, dit-on, la confirment e tZambaco rapporte le cas d'un ataxique atteint d'anévrysme de la sous-clavière droite, nommé Diz..., qui fut guéri à son insu, dans le service de M. Brouardel, par substitution progressive d'eau à la morphine, d'habitudes morphinomaniques déjà invétérées. La cure paraît même avoir été durable, car il m'a été donné d'observer trois ou quatre ans après cet homme dans mon service de Ville-Évrard et jamais, malgré ses souffrances et l'abominable caractère qu'il partageait avec beaucoup de ses confrères en ataxie, je ne l'ai vu faire la moindre tentative pour obtenir une injection. Quoi qu'il en soit, la substitution clandestine de l'eau à la morphine me paraît être une méthode infidèle et j'estime qu'à tenter de lutter de ruse sur ce terrain avec de vrais morphinomanes, le médecin ne peut que perdre son temps, ses soins et quelque peu de son prestige et de sa dignité professionnels.

Il en peut être autrement, dans certains cas, des injections d'eau pratiquées avec le consentement du malade : lui pro-

TRAITEMENT DE LA M 0 R P UIN OM A NIE

curant un certain bien-être qui rappelle de très loin l'euphorie morphinique, elles l'occupent et atténuent, dans une certaine mais bien faible mesure, la faim de morphine que détermine la suppression de cet aliment toxique.

Ona égalementconseillé d'ajouter à l'eau un peu de sulfate de quinine ou de toute autre substance amère inolTensive, dans l'espoir de mieux tromper les morphinomanes qui auraient la fantaisie de goûter une solution dont la sincérité leur paraîtrait suspecte. Les vrais morphinomanes sont trop ferrés sur tout ce qui touche à leur passion pour se laisser prendre à un truc aussi grossier qui ne peut que redoubler leur irritation et leur défiance et je ne saurais conseiller au médecin soucieux de sa dignité d'entamer avec eux, sur ce terrain encore, une lutte dont il sortirait rarement à son avantage.

Injections de cocaïne. — Je ne reviendrai pas ici sur l'historique et la technique de ce malheureux traitement de la morphinomanie par la cocaïne dont il a été question dans le long paragraphe de cet ouvrage que j'ai consacré à la morphino-cocaïnomanie. La question est aujourd'hui jugée et, je l'espère, enterrée. On ne verra plus, sans doute, de médecin digne de ce nom se rendre coupable d'une pareille erreur thérapeutique.

Opium. — Zambaco signale l'habitude de manger de l'opium comme moins tenace et moins dangereuse pour le corps et l'esprit que celle de se faire des injections de morphine et, pour lui, le pronostic de l'opiophagie des Orientaux est bien moins grave que celui de la morphinomanie des Occidentaux qui ont cru, sans doute, marcher dans la voie du progrès en substituant l'élégante seringue de Pravaz et un alcaloïde à la primitive boulette de suc naturel du pavot. «Peut-être, dit ce distingué confrère, les nombreux principes que l'analyse chimique nous a révélés dans l'opium et ses diverses préparations se contre-balancent-ils et annihilent-ils, par leur action réciproque, leur effet malfaisant, de manière que l'organisme n'en retire que l'influence salutaire. »

Sans me prononcer absolument sur ce point et surtout sur cette théorie, je crois que la substitution de l'opium à la morphine peut rendre de réels services au traitement des morphinomanes qui sont absolument obligés de recourir à la méthode lente et progressive de sevrage, soit

LES MOKl'lllNOMA NES.

qu'ils n'aient ni le temps ni les moyens de se permettre la courte mais pénible maladie qu'entraîne fatalement le sevrage brusque ou rapide, soit qu'ils tiennent, à tout prix, à cacher à leur entourage leurs antécédents toxiques sur la piste desquels le spectacle de cette maladie bizarre et inexpliquée pourrait le lancer. Mais encore faut-il, pour que le traitement progressif entrepris sur les bases et avec le concours de l'opium porte ses fruits, que le malade soit intelligent, résolu et que sa morphinomanie ne soit ni trop grave ni trop invétérée. Ce n'est que dans les cas bénins que le sevrage peut être opéré en cachette et obtenu en douceur.

Dans ces cas, en effet, l'opium a sur la morphine un double avantage. Son action est beaucoup plus durable, bien que plus lente à se produire et il possède une influence euphoristique assez marquée même chez les morphinomanes qui sont devenus, depuis longtemps, insensibles à celle de la morphine. Il en résulte d'une part que le morphinomane peut, dès le début de la substitution, se contenter d'une dose d'opium notablement inférieure à la dose correspondante de morphine qui lui était nécessaire, de l'autre, que, n'étant plus obligé de se réfugier quatre, six, huit fois par jour dans quelque endroit secret pour pratiquer ses injections, il tient moins souvent et moins longtemps sa pensée fixée sur sa malheureuse passion et échappe en partie, par ce fait même, à l'auto-suggestion qui constitue l'élément psychologique de l'habitude morbide. Aussi, pour peu que le cas soit bénin, n' a-t-il qu'à diminuer résolument chaquejour la valeur de la prise ou des deux prises d'opium qui doivent, dès lé début du traitement, lui suffire et à résister au charme de l'euphorie, légère d'ailleurs, qui suit d'une heure ou deux leur administration et, aussi, à se résigner à quelque souffrance, pour s'acheminer tout doucement vers la gue'rison. La méthode substitutive que je préconise ici convient surtout aux morphinomanes peu avancés qui, sous le couvert d'un voyage, tentent de se débarrasser de leur mal. Un congé de quinze jours, un petit ilacon de laudanum, la seringue et la morphine jetées au feu avant le départ, un peu d'énergie surtout au retour : la guérison peut s'acheter à ce prix.

Alcool et boissons alcooliques. — Que l'alcool pris à doses modérées sous forme de vin vieux ou même de liqueurs

TRAITEMIÎNT DE LA M ORPHINOMANIE.

exemptes d'adultération toxique et après, ou du moins, de suite avant le repas, puisse tonifier les morphinomanes, favoriser leurs fonctions digestives si souvent troublées et les aider à supporter la douloureuse période de la démorphinisation, rien n'est plus vrai et ceux qui ont le mieux étudié la marche ainsi que le traitement de la morphinomanie sont d'accord sur ce point. Zambaco , par exemple, a vu des opiophages usant, largement même, en dépit des préceptes du Koran, du raki, espèce d'eau-de-vie provenant de la distillation de sucre de raisin répandue dans tout l'Orient, en retirer de grands avantages : l'appétit était conservé, la digestion plus facile, la nutrition générale plus satisfaisante; on ne voyait plus cette maigreur squelettique ni cette pâleur cadavérique qui sont les stigmates du méconisme chronique; la gaîté et la vivacité du caractère, l'activité intellectuelle, l'aptitude au travail étaient, au moins en partie, conservées et il paraissait certain que, grâce à l'alcool, l'action hyposthénisante de l'opium se trouvait atténuée et la cachexie opiacée moins prononcée et moins rapide.

Mais il en est tout autrement si, voyant dans l'alcool, non plus un tonique et un simple adjuvant du traitement démorphinisateur, mais un substitut de la morphine, on laisse les malades libres d'en prendre à leur guise , en quantité et de provenance quelconques. Il en arrive alors comme de la prétendue substitution de la cocaïne à la morphine : les mêmes causes qui ont rendu morphinomanes des individus prédisposés par leurs antécédents héréditaires et la faiblesse de leur caractère à tous les excès et aux habitudes les plus nuisibles flattant momentanément leurs goûts, les rendent alcooliques et, bien loin de se substituer au morphinisme, l'alcoolisme s'y Surajoute, livrant ainsi le sujet aux ravages d'une double intoxication chronique dont la seconde est au moins aussi funeste et à peu près aussi tenace que celle qu'elle prétendait guérir. « [1 est extrêmement dangereux, dit avec raison M. Marandon de Montyel, de combattre la morphinomanie par une substitution alcoolique et la folie alcoolique chronique peut en être la conséquence ». L'un des faits rapportés par cet observateur vient à l'appui de ce jugement. Un jeune médecin morphinomane trois fois guéri et, par conséquent, trois fois retombé, l'ut atteint d'alcoolisme aigu.

puis devint alcoolique chronique, sans cesser d'être morphinomane, pour avoir demandé à l'alcool l'oubli momentané de ses chagrins et une chance suprême de salut. Tel est l'avis de Mattison : « Employer l'alcool, dit-il, c'est exposer le morphinomane à un autre danger et substituer les accidents de l'alcoolisme à ceux du morphinisme. « Ajouter » serait, peut-être, plus exact encore. M. 0. Jennings d même rapporté l'observation d'une demoiselle de trentedeux ans chez laquelle ce fut à dater du moment où elle se mit à boire dix verres à bordeaux de vulnéraire par jour, qu'apparurent les symptômes d'intolérance de l'organisme à l'égard de la morphine.

. Médication physiologique. Spartcine et nitro-glycérine. — Nous avons vu, en traitant des symptômes de l'abstinence morphinique, que cet état se traduisait surtout par une dépression de l'énergie cardiaque caractéris-ée par un tracé sphygmographique spécial dans lequel on observe un plateau systolique et une ligne de descente très oblique indice d'une parésie du myocarde rappelant les tracés de certains cas de néphrite chronique et d'anévrysme brachiocéphalique.

M. Jennings a constaté que la spartéine et la nitro-glycérine avaient le pouvoir, comme le ferait une copieuse injection morphinique, d'exciter la contraction du muscle cardiaque, de relever la tension sanguine et, par suite, de faire disparaître les caractères anormaux du tracé. L'administration de ces substances est, de plus, suivie d'un certain bien-être rappelant l'euphorie morphinique et d'une atténuation de ce besoin qui est le symptôme le plus pénible du sevrage et le plus grand obstacle au succès du traitement démorphinisateur.

Ces remarques ont servi de base à l'institution d'un nouveau traitement substitutif du morphinisme auquel M. Jennings a donné le nom de traitement physiologique. Le tonique cardio-vasculaire choisi est-il la spartéine : il l'administre en injections sous-cutanées, sous forme de sulfate, à la dose de deux à quatre centigrammes, au moment de la défaillance indiquée à la fois par lo plateau du tracé et par les sensations intimes du malade. Recourton à la nitro-glycérine, il suffit d'en déposer quelques gouttes sur la langue. L'action de ce dernier agent est de courte durée : elle se fait sentir au bout de quelques

TRAITEMENT DE LA MORPHINOMANIE

secondes, mais ne dure guère qu'un quart d'heure et laisse après elle une céphalalgie assez persistante. On ne saurait donc l'utiliser que dans les crises légères où on ne recherche qu'un soulagement rapide mais peu durable.

Je ne saurais, faute d'expérience personnelle, me prononcer sur la valeur pratique de la méthode physiologique de M. Jennings : elle est, cependant, ingénieuse et rationnelle et semble marquer un premier pas dans une voie qui sera peut-être féconde en surprises et elle mérite, en tous cas, d'être expérimentée avec soin.

Médication kinésithérapique. — C'est également M. Jennings qui remarquant chez beaucoup de morphinomanes une agitation incessante , un besoin de mouvement, des secousses musculaii^es incoercibles ne leur permettant pas de rester un moment en place, mais semblant leur procurer un soulagement momentané, érigea cette remarque en indication thérapeutique et eut l'idée de traiter les malades par le mouvement sous toutes ses formes : physique, mécanique, électrique, thermique, etc. « Le mouvement, dit-il, est, dans toutes ses modalités, un calmant pour les morphinomanes; mais l'énervement est tel à ce moment que le malade n'est pas plutôt sur pied qu'il se voit obligé de se recoucher et, de ces besoins opposés de mouvement et de repos, vient une agitation extrême. L'organisme tout entier réclame sa stimulation habituelle; les centres nerveux demandent à être baignés par le liquide pharmaco-dynamique qui est devenu un éle'ment indispensable de nutrition et de fonction. «

Partant de cette observation, M. Jennings s'est demandé « si l'on ue pourrait pas substituer à l'agent pharmacodynamique devenu nécessaire une stimulation purement physique satisfaisant à ce besoin artificiel de mouvement et s'il n'était pas possible de concilier, en même temps, ces besoins de mouvement et de repos. » « Les sensations des morphinomanes, dit-il, sont pénibles plutôt par leur durée que par leur intensité et j'espère qu'en faisant arriver au sensorium une excitation d'intensité plus grande, mais moins pénible de sa nature, j'obtiendrai des périodes de soulagement qui, en rompant la monotonie du malaise, permettront au malade de supporter les intervalles d'agitation. J'eus donc l'idée de faire des excitations dynamiques ■de différentes espèces, telles que les fumigations, le massage.

LUS MORPUINOMANKS.

les frictions Sèches, les vibrations mécaniques, sonores et calorifiques L usage du hamac comme lieu de repos m\i semblé réunir les condiltons du mouvement passif. »

Cette nouvelle et ingénieuse métliode aurait donné à son auteur un succès complet chez un journaliste de trentequatre ans, M. X..., morphinomane depuis quatre ans à la suite du traitement par des injections de morphine, alcooique et cocaïnomane aussi depuis de malheureux essais de traitement par l'alcool et la cocaïne dont nous avons vu 1 inanité et les dangers : il prenait au moins un gramme .de morphine et de cocaïne par jour. Appelé à traiter ce malade qui avait déjà fait, de son propre mouvement, plusieurs tentatives infructueuses de sevrage, M. Jenmngs lui interdit radicalement les spiritueux et, n'ayant pu le décider a se iaire interner, procéda par suppression graduelle J3ien que, cependant, assez rapide. En vingt-cinq jours, il obtint la suppression de la cocaïne; mais il fallut plus longtemps pour obtenir celle de la morphine. Pendant ce traitement, M. Jennings eut recours aux excitations physiques de diverse nature : frictions sèches, faradisation, vibrations mécaniques communiquées au patient à l'aide .du percuteuf de Granville. De plus, le malade éprouva un certain soulagement en passant, lorsque le temps était propice, des heures entières étendu sur une chaise au soleil et en se servant du hamac dans lequel, à certains moments de la nuit, lorsque l'agitation l'empêchait de dormir, il pouvait, tout en s'y reposant mieux qu'au lit, donner libre carrière à son besoin de mouvement. La guérison, grâce à tous ces moyens intelligemment choisis et habilement combinés, fut complète et au bout de neuf mois M. X... n'éprouvait aucune tendance à la récidive. ■ l/intervention des excitations mécaniques dans le traitement des excitations nerveusespathologiques soit sensitives, soit psychiques, soit motrices , des hyperesthésies, des hyperpsychies, des' hyperkinésies , en un mot, est loin, ■d'ailleurs, d'être chose nouvelle. En ce qui concerne, par exemple, les excitations sonores, sans remonter au roi .Saiil dont les chants de David pouvaient seuls calmer les fureurs et sans rappeler l'adage : Musica lenit mores, fort contestable d'ailleurs, car les musiciens, comme celui du Bourgeois Gentilhomme, ont souvent fort mauvais caractère et l'harmonie la plus parfaite ne préside pas tou-

TRAITEMENT DE LA MO R PB I N OM ANIE. '23'7

jours aux réunions de mélomanes, l'on sait que tous les médecins de l'antiquité conseillaient le chant comme un moyen thérapeutique. Dans un petit manuel intitulé : What to du in case of poisoning, le D'' Maruel conseille la l'réquentation du théâtre aux morphinomanes et M. Jennings a vu un malade qui atténuait en chantant la souflrance de la faim morphinique : la distraction a, sans doute, une grande part dans le succès de ce moyen; l'on sait, cependant, que, d'après Brown-Séquard, certaines excitations de la muqueuse laryngée sont suivies d'un état de hienêtre et d'une disparition de toute fatigue qui peuvent durer plusieurs jours. L'action calmante des mouvements communiqués est aussi connue depuis longtemps et le temps n'est pas loin où l'on possédait dans les asiles d'aliénés un grand noinhre d'appareils : fauteuils à bascule, balançoires, manèges, etc., dont on peut voir la figure dans le Traité des phrénopathies de Guislain et auxquels on recourait pour calmer les maniaques : La réaction qui s'est faite de nos jours, dans les asiles, contre tout ce qui ressemble à un moyen de contention les a fait disparaître. Du reste, le D"" Maruel, dont je citais le nom tout à l'heure, préconise aussi le massage et l'électricité dans le traitement de la morphinomanie.

"2° Médication symptômatique. — A côté des médications qui prétendent, à tort le plus souvent, substituer à l'intoxication morphinique et à l'habitude morphinomaniaque une intoxication plus bénigne et une habitude moins tenace, il faut placer des médications plus modestes qui, en donnant au malade la force de subir une épreuve aussi pénible et parfois aussi dangereuse que celle de la démorphinisation, en maintenant l'intégrité des fonctions organiques et en atténuant certains des symptômes propres au morphinisme chronique ou à l'abstinence morphinique, n'en jouent pas moins dans le traitement de la morphinomanie un rôle qui, bien qu'accessoire, a son importance.

Médication tonique-. — Le fer, les amers, le quinquina, trouvent dans ki morphinomanie, surtout lorsque le sujet est de constitution ciiétive, de tempérament chlorotique ou est entré dans la période de cachexie, leurs indications sur lesquelles il est inutile d'insister ici. Il en est de même des iodures et notamment de Viodiire de fer, chez les morphinomanes scrofuleux, de Varsenic, de Varseniate

de fer dans les cas où ces préparations sont indiquées.

L'hydrothérapie, dans les conditioi» où elle agit comme •tonique, c'est-à-dire les bains de mer, de rivière ou de piscine de courte durée, les douches froides, courtes, percutantes, suivies, pour obtenir une réaction énergique, d'une forte friction sèche et d'un exercice poussé jusqu'à commencement de fatigue et de sudation, sont également un excellent adjuvant du traitement de la morphinomanie, sinon dans la période de démorphinisation, du moins dans celle de la convalescence.

J'ajoute ici, pour être complet, que Bernhuber a conseillé, probablement pour les cas de cachexie avancée, la transfusion du sang; mais, n'ayant pas lu son travail, je ne saurais en dire davantage sur la valeur de sa méthode dont l'application, du reste, est aujourd'hui, grâce aux précautions antiseptiques que nous savons prendre et aux instruments perfectionnés que nous posse'dons, une bien moins grosse affaire qu'autrefois.

Médicalion sédative, — M. le professeur Bail conseille aux morphinomanes, dans la période douloureuse du traitement, une alimentation tonique et substantielle; au dire de M. Jennings, au contraire, ces malades se trouvent mieux de la diète : ils le savent, d'ailleurs, et s'arrangent pour prendre leur repas après leur piqûre; aussi lorsqu'ils sont arrivés à ne se faire qu'une seule injection, ne prennent-ils plus qu'un seul repas, toute nourriture absorbée en dehors de l'état d'euphorie leur donnant de l'agitation. Tous deux ont raison et il faut tenir compte, en réglant l'alimentation du morphinomane, des deux indications contraires qui résultent de la débilitation qu'ont déterminée chez eux une longue habitude toxique , les troubles digestifs ainsi que l'anorexie qui en sont la conséquence et de l'excitation très réelle et pénible que leur procure une nourriture trop copieuse. C'est une question d'expérience et, aussi, de mesure et de tact médical.

Le chloral, les bromures alcalins ont été recommandés par MM. Constantin Paul, Dujardin-Beaumetz et Zambaco contre l'agitation et l'insomnie qui accompagnent, chez •beaucoup de morphinomanes, le sevrage morphinique; dans le même but, Lippmann a préconisé le bromure de camphre; d'autres, Véther, l'hypnone qui n'a, d'ailleurs, donné entre les mains, de M. Jennings aucun résultat et

TRAITEMENT DE LA MORPBINOMANIE

d'autres hypnotiques encore. 11 faut ne recourir qu'avec beaucoup de prudence à ces agents qui, pour être vraiment utiles, doivent être employés à des doses d'autant plus élevées que, mithridatés par l'opium et ses dérivés, les morphinomanes sont quelquefois peu sensibles à leur action et dont l'action hyposthénisante sur la circulation peut augmenter le danger de collapsus et de syncope auquel les malades sont exposés pendant la durée de la démorphinisation, voire même, comme nous l'avons dit, beaucoup plus tard.

Autres médications. — Je ne dirai rien de l'acide phosphorique recommandé par Weinlechner et de l'iodure de potassium dont les indications ne semblent pas très évidentes. Quant à la noix vomique et à ses dérivés, elle peut stimuler l'appétit, souvent nul, du morphinomane et appartient plutôt, à cet égard, à la médication tonique.

3° Médication psychologique. — La médication psychologique de la morphinomanie a pour objet de détourner l'esprit du morphinomane de l'appétit de morphine auquel il est en proie, soit pendant le cours du morphinisme satisfait, soit au cours du traitement démorphinisateur, soit, même, pendant la période de convalescence, alors qu'il a tant de peine à lutter contre l'impulsion renaissante dont la victoire est le point de départ de rechutes si nombreuses. Ses agents sont la suggestion et la distraction.

Suggestion. — Il est incontestable que l'on peut, par suggestion obtenue soit à l'état de veille, soit au cours de l'hypnose spontanée ou provoquée, modifier, supprimer ou intervertir les tendances, les goûts, les instincts, les sentiments de certains sujets et, cela, pour un temps plus ou moins long; l'on peut même, quoi que soutienne l'École de la Salpôtrière, inspirer aux individus suggérés des tendances tout à fait contraires à celles qui leur sont naturelles et habituelles : de l'homme le plus doux, on fait un assassin, du plus honnête un voleur et à la jeune fille la plus chaste , l'on impose les allures et les actes de la plus vile prostituée. Il est donc théoriquement possible, si les apparences ne sont pas trompeuses, non seulement de dégoûter pour un temps plus ou moins long le morphinomane de sa morphine, mais encore de supprimer pour lui la soulErance de la démorphinisation et.

même, en répétant assez souvent la suggestion, d'éviter ie retour de l'impulsion morbide qui rond si souvent la guérison illusoire \

Mais, en fait, plusieurs circonstances ôtent à la méthode ' suggestive que M. Grasset a surtout préconisée, une bonne partie de sa valeur ou, du moins, limitent considérablement le nombre de cas où elle est applicable.

Et d'abord, les sujets suggestibles, à ce degré du moins, sont rares, surtout parmi les morphinomanes qui appartiennent, en général, aux classes assez élevées et assez intelligentes de la société. Sans croire avec MM, Ï3inet et Féré et comme je l'ai dit moi-même à tort dans une ou deux de mes premières publications sur la matière, que les névropathes et les hystériques soient seuls hypnot.isables, je doute que le nombre des sujets doués de cette faculté soit pratiquement aussi grand que le prétendent les observateurs de l'École de Nancy^. Il existe .bien quelques individus chez lesquels les divers états de la série hypnotique s'établissent instantanément, au moindre signe, mais ils sont peu nombreux et sont atteints, pour la plupart, d'accidents hystériques à grand orchestre qui les retiennent dans les hôpitaux spéciaux où on les garde autant que possible comme sujets d'étude et où ils sont naturellement à l'abri de la contagion morphinomaniaque.

Le morphinomane appartînt-il à la classe des hypnolisables et des suggestibles, il faudrait que la. suggestion réussît : or quelques-uns résistent à celles qui ne sont pas de leur goût et tel qui, à l'état de veille, consentirait à se laisser endormir pour recevoir une suggestion destructive de son impulsion vers la morphine, pourrait fort bien, une fois plongé dans le sommeil hypnotique, se refuser à l'accepter. Ici, nous sommes en présence de deux doc-

1. M. Pichon objecte à M. Grasset que la morphinomauie étant non uue névrose, mais une affection d'essenco autant physique que mentale, la suggestion ne saurait combattre efficacement l'état de besoin psi/cho-somatique qui la caractérise : « Autant, dit-il, suggérer à l'affiimé q\i'il n'a ni faim ui soif ! •> — L'on peut fort bien, cependaut, ôtcr par suggestion à. un affamé le sentiment do la faim et de la soif et si la suggestion était assez durable et assez renouvelée, il pourrait mourir d'inanition, mais no mourrait pas do faim. C'est même probablement on n'éprouvant pas co sentiment ou en le supprimant par dos moyens encore pou connus, que certains hystériques et dos jeûneurs profossionuols tels que les Siioci et les IVIerlatti, ont pu nous étonner par des joùnes do plusieiu-s semaines pendant lesquels ils ne paraissaient nullement souffrir et conservaient ^toutes leurs fonctions de la vie de relation.

trines opposées et tandis que pour MM. Gilles de la ïourette, Brouardel et Delbœuf, les somnambules n'exécutent que les ordres qui leur plaisent, ne réalisent que les suggestions indifférentes ou agréables émanées de personnes agréables elles-mêmes ou savent qu'on leur fait jouer une simple comédie, les médecins de Nancy leur accordent, tout au plus, le pouvoir de résister aux suggestions par trop pénibles ou, même, pensent, avec M. Liébault, qu'ils vont au but qui leur est imposé « comme la pierre tombe ». Ici, comme partout, la vérité est dans une saine appréciation des faits particuliers. Certains sujets résistent comme l'ont très bien vu MM. Ch. Richet, Pitres et Berriheim; d'autres obéissent perindc ac cadaver. Je pense, néanmoins, que la résistance des premiers est facile à vaincre pour peu qu'on y mette d'insistance et d'énergie et que tout morphinomane suggestible, voulant d'ailleurs guérir à l'état de veille, obéirait sans trop se faire prier aux suggestions curatives qui lui seraient imposées.

Il obéirait, mais à condition qu'il fût, au moment de l'expérience, en état de morphinisme satisfait; car le morphinomane en état de jeûne se trouverait, selon toute apparence, dans des conditions peu favorables non seulement à la réussite d'une suggestion, mais encore à l'état de suggestibilité lui-même. Tous ceux qui ont pratiquement étudié le somnambulisme savent que, pour réussir, les expériences d'hypnotisme veulent des sujets calmes, confiants, s'abandonnant corps et àme à la volonté de l'expérimentateur et que l'hypnose s'obtient beaucoup plus facilement chez les sujets qui ne pensent à rien que chez ceux dont l'esprit est en proie à une idée fixe, chez les individus peu intelligents et même un peu niais que chez les gens d'intelligence normale et surtout élevée, chez les individus sains d'esprit que chez les aliénés. J'ai même observé des hystériques chez lesquels l'hypnose, à l'état normal, s'établissait instantanément et au moindre signe, de grands hypnotiques en un mot, qui devenaient absolument réfractairesaux manœuvres hypnogéniques les plus savantes et les plus prolongées pendant les périodes de dépression mélancolique ou d'excitation maniaque dont ils étaient parfois atteints. Il est donc certain que les morphinomanes exclusivement préoccupés de leur passion, surtout si on les prend dans un moment où ils sont déjà en proie aux

tortures physiques et morales du sevrage, seront pour l'hypnose artiricielle et la suggestion de déplorables sujets.

Mais un autre point de vue est encore à considérer. Réussit-on à hypnotiser et à suggérer les morphinomanes, réussit-on aussi à leur inspirer pour un temps, par ce moyen, le dégoût de Ja morphine et le ferme propos d'y renoncer, par le fait môme qu'ils sont suggestibles, leurs résolutions n'auraient aucune constance, à moins qu'on ne les soumît indéfiniment à ce traitement psychologique. Leur suggestibilité, en effet, est l'indice d'une absence de caractère telle que l'effet de la suggestion épuisé, et sa durée n'est pas indéfinie, la guérison eût-elle été complètement obtenue, la moindre réminiscence de la morphine et de ses trompeuses délices, la vue de cette pernicieuse drogue, le contact d'un morphinomane, la circonstance la moins prévue et la plus futile, enfin, deviendront le point de départ d'une auto-suggestion contraire et la cause d'une rechute inévitable. Nous avons vu le rôle de la suggestion dans la pathogénie de la morphinomanie et le morphinomane suggestible me semble enfermé dans un cercle vicieux dont il doit lui être bien difficile de franchir définitivement les limites.

Quel que soit, néanmoins, le mérite de ces réserves, il se peut que la méthode suggestive soit en état de donner d'heureux résultats dans quelques cas particulièrement favorables si on l'emploie avec énergie et persévérance et l'on aurait bien tort de ne pas l'essayer lorsqu'elle est applicable. Les recherches de M. Grasset sur ce point sont plutôt encourageantes et méritent d'être répétées et poursuivies.

Traitement moral de la morphinomanie. Diversions physiques, intellectuelles et morales. — En traitant de l'étiologie de la morphinomanie, j'ai insisté, plus peut-être qu'on ne l'avait fait jusque-là, sur l'infiuence des chagrins et de l'ennui sous toutes ses formes sur la genèse de cette passion : c'était faire pressentir l'importance que j'attacherais à son traitement moral dont je vais maintenant tenter de jeter les bases.

Pour les individus, et ce sont souvent les plus intelligents, sur qui l'ennui a tant de prise, le traitement de la morphinomanie est celui de cet « état d'âme » lui-même. Il en est qui ont sacrifié ou sacrifient encore à la mor-

TRAITEMliNT DE LA MORP DINOMANIE.

phine, qui perdaient cetLe habitude qu'ils sont les premiers à maudire, sans regrets, sans souffrances et du jour au lendemain, s'ils pouvaient être subitement transportes dans un milieu plus conforme à leurs aspirations et si quelque changement imprévu de situation venait donner à leur curiosité' un aliment, à leur vie un intérêt, à leur activité un but qui leur manquent.

Mais il n'appartient pas au médecin, il n'appartient pas même souvent au malade de réaliser un coup de théâtre qui n'intervient que dans les romans pour dénouer les situations difficiles. C'est donc à ce dernier de chercher dans ce qui l'entoure de quoi intéresser sa vie et de se persuader que, pour trouver à toute situation un intérêt, il suffit d'un peu de jugement, de volonté et de philosophie.

Pour vaincre l'ennui, pour intéresser sa vie, il faut savoir se passer de ce qui manque et profiter de ce qu'on a, c'est-à-dire renoncer aux éle'ments de distraction que le sort vous a refusés et utiliser ceux qui existent toujours en quelque coin du monde et dans quelque situation qu'il vous ait relégué.

Pour les esprits actifs, l'isolement est le plus grand des maux : il lèse profondément l'instinct de sociabilité qui groupe les hommes et, aussi, celui qui pousse beaucoup d'entre eux, tout en recherchant l'estime ou l'admiration de leurs semblables, à les subordonner à leur propre personnalité. En vain certains prétendent-ils ne reprocher à la solitude que l'inanition intellectuelle à laquelle elle les condamne : n'être rien et ne rien pouvoir est encore le plus clair de leur tourment. Ces plaintes sont, après tout, légitimes et l'exil, môme sur le sol de la patrie, est une grande souffrance; mais un peu de réflexion en atténuerait un peu l'amertume. Certes, « se sentir, comme le dit don Carlos, le cœur plein de courage » et « ne rien être » est cruel ; mais, à moins d'occuper le premier rang, il importe bien peu que l'on soit général ou simple soldat, préfet ou gratte-papier,

membre de l'Institut Q-u modeste médecin de campagne. Vivre au milieu d'hommes médiocres ou nuls; être exclu de la société élégante, instruite et policée, est une humiliation de chaque jour; mais les personnages en évidence gagnentils à ôtre.vus de si près et ne peut-on, en lisant leurs ouvrages vivre dans l'intimité des grands hommes et prendre d'eux

ce qu'ils ont de meilleur? Ne jouer, en ce monde, aucun rôle est peu llalleur; mais celui de spectateur n'est-il pas plus sûr, celui de critique plus intelligent quelquefois et les hommes d'action ne sont-ils pas esclaves de leur propre puissance et de leur propre renommée? Ont-ils seulement le temps de se sentir vivre? Et d'ailleurs, un homme intelligent et laborieux, fût-il perdu au fond d'une province, ne peut-il, par la dignité de sa vie et la logique de ses actes, imposer, à la longue, le respect à son entourage et, par sa plume, se créer une clientèle d'appréciateurs dont les suffrages sont plus précieux que ceux d'une foule incompétente où de caudataires intéressés? A supposer que l'obscurité de sa situation le fasse dédaigner de ses contemporains, n'est-il pas en droit de compter sur la postérité ou il se trouvera bien quelques chercheurs de talents inconnus? Et, plus que beaucoup de puissants du jour dont les travaux hâtifs mourront avec leurs auteurs, il peut dire, s'il doit laisser — et sa solitude même lui permet plus qu'à eux ce rêve — quelque œuvre forte et mûre : « Non omnis moriar! »

Ce n'est, en tout cas, ni en cherchant à s'adapter à un milieu inférieur, ni en se plongeant dans une rêverie artificielle, que l'on peut espérer adoucir ce que la solitude , a d'amer. Le premier parti fait perdre à l'homme sépai'é de ses pairs tout ce qui fait sa dignité et sa force; le second lui rend l'isolement encore plus stérile et plus profond.

L'activité est donc le seul contrepoids de la solitude, le seul remède au terrible ennui qu'elle impose à ceux surtout qui ont. longtemps vécu dans des milieux intelligents et dans des centres importants de population. Elle peut être de trois sortes qu'il est bon de combiner dans de justes proportions : intellectuelle, morale et physique. C'est en associant entre eux ces trois modes d'activité que l'on parvient le mieux à équilibrer sa vie et à lutter contre l'ennui .

Pour les morphinomanes intelligents, et c'est à eux que s'adresse surtout le traitement moral de la raorphinomanie, le plus sûr et plus agréable moyen d'escamoter les souffrances qu'entraîne la suppression de la morphine et de prévenir le retour offensif de l'appétit morphinique, cause si fréquente de récidive, c'est le travail. Je sais bien qu'ici je risque d'entrer dans un cercle vicieux, qu'il

ÏRAITEMENÏ DE LA M 0 R P H 1 N OMA N 1 15. 24Î)

est incomparablement plus facile et plus prompt de se faire une piqûre pour occuper l'ennui et noyer le chagrin dans l'indifférence euphoristique de l'ivresse morpbinique que de se plonger dans l'étude et qu'il faut, pour vaincre l'inertie intellectuelle propre au raorphinisme, un effort de volonté dont les morphinomanes sont, par définition, peu capables puisque c'est leur manque de vouloir qui les a rendus tels et qui les empêche de briser leurs chaînes; mais la volonté s'exerce, l'on apprend à vouloir et, la démorphinisation une fois obtenue, fût-ce par les moyens de rigueur, il ne faut pas, pour résister aux velléités de récidive qui viennent assaillir le morphinomane guéri, une énergie bien supérieure à celle d'un homme ordinaire. Peut-être les morphinomanes auraient-ils plus de courage s'ils étaient bien pénétrés de ce fait qu'en matière de travail, le premier pas seul coûte et que, l'inertie du début une fois vaincue, ils trouveront dans le travail, indépendamment des avantages intellectuels, moraux et même matériels qu'il procure, un excellent succédané de la morphine, un agent euphoristique bien supérieur à cette drogue. L'état d'àme, comme on dit aujourdui, qui succède àunebonne soirée consacréeàl'étude vaut bien une seringue de morphine : « Je n'ai connu aucune douleur morale, a dit, je crois, Montaigne, qui n'ait cédé à une heure de lecture. « Il ne s'agit que de s'y mettre.

Un moyen de diversion plus puissant encore est le voyage qui devrait couronner la cure de tous les morphinomanes à qui leurs loisirs et leurs moyens permettent d'y recourir. Ici, la diversion est complète : à la fois physique, intellectuelle et morale. Il faudrait vraiment que le morphinomane guéri eût bien peu de jugement, de caractère et, partant, de valeur sociale, pour ne pas trouver dans un voyage annuel intelligemment conçu et assez prolongé, alternant avec une vie physiquement et intellectuellement occupée et pondérée, ainsi que dans le souvenir des épreuves passées et du temps perdu dans les liens d'une absurde passion, une sérieuse garantie contre toute rechute.

Mais il est des gens à qui leur santé et leur bourse ne permettent pas de déplacements toujours fatigants et onéreux; il en est aussi à qui leur défaut de culture, leur insuffisance intellectuelle ou la tournure de leur esprit

inspirent peu de goût pour l'étude solitaire et interdisent les travaux de cabinet; il en est qui, à tout cela, préfèrent la vie agissante, ractioii, le maniemeiit des hommes et la conduite des affaires. Il est bien difficile que ceux-là ne trouvent pas, quelque borné que soit leur horizon, une ou plusieurs œuvres profitables, intéressantes ou utiles dignes de leurs efforts. Qu'ils entreprennent quelque exploitation industrielle ou agricole, se fassent attacher aux commissions officielles, s'occupent d'œuvres de bienfaisance, de politique même; mais qu'ils fuient l'oisiveté, mère de l'ennui, et grand'mèi^e de la morphinomanie !

Il est, enfin, une quantité de braves gens à qui leur ignorance, la médiocrité de leur esprit, leur manque de constance et d'application, leur peu de valeur morale, ne permettent guère d'occupation sérieuse et qui vivent en grands enfants oisifs et encombrants, ennuyés et ennuyeux, à charge à eux-mêmes et aux autres : ils consacrent au sommeil, àla table, au jeu ou au café un temps dont ils ne sauraient trouver ailleurs l'emploi. Parfois, le hasard qui dirige leur vie les rend morphinomanes. Leur rechute est certaine si l'on ne sait leur trouver quelque occupation facile, quelque. innocente manie, quelqu'un de ces arts ou quelqu'une de ces sciences d'amateurs qui dégénèrent souvent en passion exclusive et préservent alors les bienheureux qui en ont reçu la révélation, de la conscience de toutes les réalités de la vie. Là est pour eux le salut. Qu'ils plantent de petits drapeaux sur une carte, qu'ils construisent des joujoux électriques, découpent du bois, classent des coléoptères, collectionnent des vieux sous ou gâchent des plaques photographiques en faisant le portrait de leurs amis, peu importe! Qu'ils s'occupent, sinon leur désœuvrement serai t leur perte, — La perte, il est vrai, serait mince !

Si le morphinomane solitaire qui ne sait intéresser et régler sa vie est plus à plaindre qu'à blâmer, que dire du père de famille qui donne aux siens un tel exemple de faiblesse et de désintéressement de tous ses devoirs? Quoi de plus attachant, cependant, pour un homme de cœur, que de faire la sécurité et le bonheur des siens, que Je pre'parcr l'avenir de ses enfants et de veiller à leur développement physique, intellectuel et moral? Quoi de plus propre à lui faire oublier le vain bruit que soulèvent les

TRAITEMENT DIS LA MORPHINOMANIE

triomphateurs vulgaires, que le soin de partager sa vie entre l'étude calme et fructueuse que permet seule la retraite et raccomplissement des devoirs familiaux ?

Fortunatos nimium, sua si bona nûrint!

■Ne faut-il pas, pour échanger une vie si sage et si digne contre la héate et égoïste ivresse que procure, pendant quelques semaines, la morphine et, ensuite, contre une chaîne odieuse, une faiblesse de caractère bien déplorable alliée à une remarquable inconscience du véritable but de la vie ?

Mais l'arc ne peut toujours être bandé et le grand art de vivre est d'équilibrer sa vie. Aussi les exercices physiques, si excellents pour tous, conviennent-ils surtout aux morphinomanes : par l'attrait qui leur est propre, par l'excitation organique et psychique qu'ils déterminent, ils sont de véritables succédanés de la morphine bien qu'agissant d'une tout autre manière et produisant des effets tout différents. Tous sont bons : escrime, équitation, marche, tir, mais surtout ceux qui, se faisant en plein air, exigent l'action du plus grand nombre des muscles de l'économie, activent et régularisent les fonctions respiratoires, circulatoires et hematopoiétiques et occupent, à la fois, l'esprit et le corps. Parmi ces exercices, M. Jennings recommande surtout celui du vélocipède qui est, en effet, un des plus complets, des moins coûteux, des moins dangereux et des plus attrayants au point que, chez beaucoup, il devient une passion véritable. Dans une lettre adressée à M. Jennings à propos de son livre de vulgarisation : La santé par le tricycle, un médecin, vélocipédiste à ses moments perdus, apprécie comme il suit les bienfaits de ce nouveau sport :

« Le cyclisme, dit-il, est un exercice de premier ordre. Il fortifie les muscles non seulement des jambes, mais du corps entier, active l'hématose, stimule l'appélit, règle les battements du cœur, exerce le coup d'œil et donne du sang-froid. Très supérieur à tous les exercices sédentaires, il ne peut être comparé qu'à la marche dont il triple la vitesse et supprime la monotonie. Bien qu'encore à l'étude, sa valeur thérapeutique ne saurait être mise en doute...

« Mais il est un point sur lequel je veux encore appeler votre attention, certain que vous lui donuerez, dans votre ouvrage, la place qu'il mérite : je veux parler de l'action

LES MOni'llINOMANUS.

psychologique de la vélocipédie et du parli que peuvent en tirer le moraliste et le médecin.

« Kn signalant le rôle moralisateur du vélocipède, je ferai sans doute sourire les gens graves, mais superficiels, ({ui ne vont qu'en omnibus ou en carrosse; je serai cependant compris de vous et de beaucoup de nos amis. N'estce pas moraliser un jeune homme que de lui inculquer le goût d'un sport qui règle l'activité nerveuse, occupe l'esprit, développe le sentiment de la nature et l'instinct sociftl? Ne vaut-il pas mieux le voir affilié à une société de touristes qu'à un cercle de décadents oude joueurs, le savoir courant la campagne sur une monture inoffensive que traînant son ennui dans les estaminets et les mauvais lieux? Plût au Ciel que chacun de nos étudiants eût son «vélo « ! Le « Quartier » y perdrait peut-être un peu de sa gaité; mais beaucoup seraient conservés à leur famille et à la patrie qu'arrêtent, à leurs débuts, les excès de travail et de plaisir!

« Aux chagrins, aux ennuis de la vie, il n'est qu'un remède compatible avec la dignité de l'homme : l'activité. Le travail intellectuel, qui en est la forme la plus noble, est souvent impossible après une secousse trop forte et, s'il n'est pondéré par une certaine somme d'activité physique, ne va pas sans quelque danger. Le tourisme vélocipe'dique est une forme d'activité mixte : physique parle travail musculaii'e qu'il exige, intellectuel par les spectacles qu'il procure, moral par les émotions esthétiques qu'il suggère. Je n'en connais pas de plus sain ni de plus complet. Quel ennui résisterait au plaisir de se sentir porté à travers des contrées nouvelles par un coursier dont on est le maître et qui, pourtant, semble doué de vie ; de dévaler des pentes rapides ; de vivre un instant de la vie des villages qu'on traverse et, le soir, délicieusement fatigué, de s'endormir d'un sommeil d'enfant après avoir vu flotter de belles et riantes images? « En route, me disait naguère un ami '( que vous connaissez bien, le roi n'est pas mon cousin: « je plains les gens à. équipage dont le luxe excitait aupa- << ravant mon dépit et les châteaux dont j'aperçois à travers « la grille et au fond des vastes pelouses les façades somp- « tueuses, me semblent avoir été mis là pour le plaisir de « mes yeux. » Le cyclisme n'est-il pas un agent moralisateur s'il enseigne le mépxis des richesses?... »

TRAITEMENT DE LA M 0 RPH I N OMA NIE.

Bien que cette citation puisse sembler un hors-d'œuvre, elle n'est peut-être pas inutile, l'enthousiasme, très justifié d'ailleurs, qu'elle respire ne servît-il qu'à montrer aux malheureux morphinomanes que leur poison n'a pas le monopole de l'euphorie et qu'ils peuvent trouver, ailleurs que dans une intoxication lente, des plaisirs plus purs, plus durables et moins chèrement payés. L'auteur de la lettre, que je ne cite qu'en partie, a pensé à eux d'ailleurs :

« Je ne saurais terminer ma lettre, ajoute-t-il, sans dire un mot de la morphinomanie à laquelle vous avez consacré tant de travaux intéressants. Aux morphinomanes par tempérament, gens hostiles atout efîort physique et inconscients de leur mal, vous aurez peut-être peine à faire accepter un travail aussi contraire à leur tendance instinctive au repos et mieux vaudra, sans doute, pour les amener à des occupations actives, faire appel à la vanité et au mysticisme dont beaucoup d'entre eux sont abondamment pourvus ; mais les morphinomanes par occasion, quorumpars parva fui, qui connaissent leur faiblesse et veulent en guérir, vous réservent de grands succès si vous savez réveiller leur volonté expirante et leur imposer un remède dont le goût ne tardera pas à devenir une passion. »

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