‹ Les morphinomanesChapitre 8 sur 48 · STATISTIQUE · texte numérisé non relu

STATISTIQUE

6 LlîS MORPHINOMANES.

ANALYSE l'iTlOLOGIQUE

A. — Causes occasionnelles de la morpliinomanie.

I. Morpliinomanie d'origine thérapeutique. — (( On entre dans la raorphinomanie, a dit M. le professeur Bail, par la porte de la douleur, par celle de la volupté et par celle du chagrin. » Il en est, nous le verrons, d'autres plus étroites ; mais celle de la douleur étant la plus large et la plus fréquentée, nous commencerons pai^ en explorer les abords.

C'est par elle, en effet, que passent la plupart des morphinomanes et, il faut bien le reconnaître, le médecin n'en est que trop souvent le portier complaisant alors qu'il devrait en être le Cerbère. Fort de ce moyen sûr et commode de calmer la douleur, de ramener le sommeil et de s'assurer les bénédictions des malades, voyant quelquefois, aussi, dans la prescription d'injections de morphine, un prétexte pour multiplier ses visites et les faire payer au taux d'une petite opération, le médecin des villes et des campagnes recourt au remède qui, disait à M. Pichon un confrère et ami, « fait des miracles et peut se porter avec soi partout et toujours». Un jour arrive pourtant oii, fatigué de répéter quotidiennement la même manœuvre opératoire et prévoyant, peut-être, que le patient ne pourra lui payer plus longtemps son temps et sa peine, il lui fait acheter une seringue, lui prescrit une provision de morphine et l'abandonne à lui-môme : le malade, dès lors, se pique à sa guise et, même guéri, continue sa piqûre: il est devenu morphinomane. Une femme entretenue fut ainsi soumise pendant un an par son médecin, pour une péritonite chronique, à des injections quotidiennes de huit centigrammes de chlorhydrate de morphine, jusqu'au jour où, abandonnée de son amant, elle

ÉTIOLOGIK DE LA MORPHINOMANIE. ^

obtint de ce praticien qu'elle ne pouvait plus payer, une ordonnance ainsi formulée :

Y Chlorhydrate do luoi-phinc. 1 gramme.

Eau '^^ grammes

A reiionvclor k volonté.

avec laquelle elle put se morphiniser a loisir.^

D'autres fois, fait encore plus regrettable, c est dans les hôpitaux que les malades deviennent morphinomanes. Tantôt, c'est le chef d'un grand service hospitalier, homme, d'ailleurs, très laborieux et très convaincu, qui traite systématiquement par des injections de morphine a des doses atteignant, au bout de quelques mms, un ou deux grammes, des malades qu'il renvoie morphinomanes a peu près incurables lorsque, avec ou malgré sa méthode, il les a guéries de l'affection qui les avait conduites cà l'hospice ; tantôt c'est un interne qui, par condescendance ou pour s'assurer une garde tranquille, fait sa contre-visite la seringue de Pravaz à la main. D'autres fois, chose plus grave encore, la surveillante h. qui on a eu le tort de confier la « piqûre », pique à tort ou à travers pour endormir les malades bruyants et alléger sa surveillance. On a même vu, dans certains services, des malades disposer du flacon de morphine et se morphiniser librement au vu et au su de tous^

Aussi la plupart des cas de morphinomanie ont-ils une origine thérapeutique. Sur cinquante-cinq observations recueillies par M. Pichon, trente-sept relèvent de cette étiologie et, sauf trois concernant des malades qui s'étaient traités eux-mêmes par la morphine, incriminent la négligence ou l'imprévoyance du médecin. «Interrogez les morphinomanes, dit M. iNotta, et demandez-leur où ils ont contracté cette funeste habitude. Huit fois sur dix, la réponse est la même: ils avaient une névralgie rebelle, une maladie quelconque dont les douleurs n'étaient calmées que par des

1. Les faits auxquols jo fais allusion ont (Hé. observés par moi an cours de mes études et renio'ntent, par consécpient, à plus do dix ans. .l'aimo à croire (pi'ils sont plus rares, maintenant que le péril niorphiniqno est connu do tous les niéflecins. Co devrait être, dans les étalilissemenls liosj)ilaliei's. nno ré^çle que j'ai, pour ma jiart, toujours ol)serv('c, de no di'livi-er do inédleanuMits (pie sui' pi-escription individuelle et (piolidionno et de no tolérer i'existenc(!, dans les salles, d'aucun inslrnuuint non plus <|iie d'aucune provision d'un médicament quclcoinjue.

LES MOltl'lIINOMANIÎS.

injecUons de morpliine. TouL d'abord le médecin la faisait; depuis, ils ont continué d'eux-mônies ; maintenant ils né peuvent plus se passer de leur injection: ils sont morphinomanes. »

La responsabilité du médecin initiateur est donc giande. Eu dehors de maladies incurables ou très douloureuses le médecin ne devrait recourir aux injections de morphine que passagèrement et lorsque les autres sédatifs du système nerveux ont montré leur iusuffisance. Il devrait, en outre, ne jamais conseiller l'achat d'une seringue, ne jamais prêter la sienne et ne prescrire la morphine qu'à la dose nécessaire à la consommation de la journée. Excusable lorsque le péril morphinique n'était que soupçonné, toute dérogation à cette règle constitue, à présent, une faute professionnelle des plus graves qui devrait exposer son auteur à quelque chose de plus qu'une simple responsabilité morale.

Plus coupables encore sont les pharmaciens qui délivrent la morphine sur le vu d'ordonnances fausses, déjà exécutées ou même, parfois, sans ordonnance. La complaisance ne sert pas toujours d'excuse à ce manquement au devoir professiounel et, sans parler de l'appât du gain, de la crainte d'éloigner, par un refus, de bons clients, on a vu, paraît-il, de galants apothicaires accorder leur poison favoin à de jolies clientes plus riches de bonne volonté que d'argent qui les payaient en monnaie de femme : on trouvera, dans le livre de M. Pichon, plusieurs traits de ce genre.

Si le médecin et le pharmacien qui, par faiblesse, légèreté ou imprévoyance initient leurs clients aux dangereuses délices de la morphine, manquent à leur devoir le plus élémentaire, que dire des misérables qui n'hésitent pas à sacrifier à leur basse cupidité l'intelligence, l'honneur, la sauté et même la vie de leurs semblables? Des faits scandaleux sur lesquels j'aurai à revenir, ont révélé qu'il existe aujourd'hui des médecins et des phai'inaciens, voire même des charlatans dépourvus de tout titre officiel', mais connus des intéressés, qui se font une luci'ative spécialité de fournir, à des prix souvent exorbitants, un aliment à la passion de malheureux morphinomanes en leur délivrant les uns des ordonnances, les autres du poison. Ces faits n'ont malheureusement rien de surprenant.

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