ÉTIOLOGIE DE LA MO R P U 1 N 0 M AN 1 E
Tout vice humain a ses parasites : la débauche a la prostitution, le proxénétisme et le chantage ; l'intempérance a tout un monde de cabaretiers et d'empoisonneurs; le jeu a, de iMonte-Carlo aux plus infimes tapis-francs, une armée de croupiers ; pourquoi la morphinomanie n'auraitelle pas les siens? Elle les trouve sans peine dans les professions médicales qui, ainsi que toutes les professions dites libérales ofi le salaire n'a rien de fixe et varie de zéro à l'infini selon le savoir-faire de ceux qui les exercent, comptent, à côté de quelques hommes qui les relèvent par l'étendue de leur savoir et la dignité de leur vie, bon nombre d'indignes qui les exploitent et les déshonorent. Et cette situation logique est encore aggravée, de notre temps, par la férocité croissante de la concurrence vitale, par l'abaissement des sentiments religieux et moraux, par la stupidité du public ne faisant nul cas du mérite et de l'honorabilité de ceux qui sollicitent sa confiance, par les nécessités de métier forçant le médecin à se prostituer aux goûts et préjugés de sa clientèle et le pharmacien, sous peine de fermer boutique, h. vendre de tout y compris des consultations médicales, par l'invasion dans les professions dites libérales de fils de prolétaires et, qui pis est, de boutiquiers à qui un certain instinct mercantile tient lieu d'intelligence, de délicatesse et d'esprit, enfin par cet abaissement intellectuel et moral d'une race vieillie qui a récemment donné sa mesure et que les efforts d'une élite arrêteront difficilement sur la pente qui la mène, sous le dehors d'une civilisation encore brillante, à une irrémédiable barbarie de mœurs. Aussi les professions médicales sont-elles au nombre de celles où il est le plus difficile et le plus dangereux d'être honnête et, en dehors des hautes situations scientifiques où ne conduisent pas toujours les voies les plus droites et de quelques tristes et obscures mais honorables fonctions administratives, ménagent-elles à ceux qui veulent y conserver leur dignité et leur indépendance, plus d'humiliations et de déboires que d'honneurs et de profits.
S'il est facile aux morphinomanes de se procurer leur poison, il leur est encore plus aisé d'avoir les instruments nécessaires à son usage. Non seulement les fabricants d'instruments de chirurgie et les brocanteurs vendent au premier venu, à des prix très abordables, des seringues de
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Pravaz; mais encore ceux-ci en fabriquent qui sont spécialement destinées aux gens du monde. Ces instruments se font souvent remarquer par l'ingéniosité de leurs dispositions et la richesse de leur ornementation. « Les dames de la classe la plus élevée, dit Zambaco, poussent le bon goût jusqu'à se faire faire des bijoux rece'Iant une seringue mignonne et un flacon artistique destiné à contenir la « liqueur enchanteresse. » Dans une conférence faite à l'Association pour l'avancement des sciences, M. le professeur Regnard a montré tout un petit musée de seringues pour morphinomanes. On y voyait, à côté de l'instrument vulgaire destiné aux amateurs économes ou sans vergogne, de charmantes seringues d'or et d'argent cachées dans des porte-allumettes, des étuis à broder, des flacons de sels anglais délicatement ciselés, artistiquement gravés et ornés de chiffres et d'armoiries. L'une d'elles était particulièrement ingénieuse et originale : c'était un tube d'argent renfermant une longue seringue toute chargée et armée dont il suffisait, à chaque injection, de pousser un peu le piston. 11 se fabrique, paraîl;-il, aux environs du jour de l'An, un grand nombre de ces bijoux que les dames du monde et du demi-monde s'offrent en cadeaux : l'un •d'eux s'est vendu, en 188i-, trois cent cinquante francs.
Les observations de morphinomanie d'origine thérapeutique abondent dans la littérature spéciale. Je n'en citerai que deux qui me sont personnelles. L'une de mes malades, que j'ai observée au Pensionnat de l'Asile public des aliénés de Ville-Evrard, L..., était devenue morphinomane et, plus tard, cocaïnomane, pour avoir été traitée par son mari, médecin militaire et morphinomane lui-même, au moyen de piqûres de morphine, d'une cystite douloureuse contractée à Tunis. L'autre observation concerne un jeune pharmacien qui fut également initié à la morphine dans un hôpital militaire où il avait été admis, pendant son volontariat, pour une orcbite traumatique. Ce malade, devenu morphinomane et cocaïnomane, vint échouer, après une lamentable odyssée que je i-aconterai, à l'Asile public des aliéne's de Cerdillac oû il me fut donné de l'observer et de le guérir.
II. Morphinomanie d'origine suggestive: Conseils, exemples, Icclures. — Après l'ordonnance du médecin, l'imitation eslla cause occasionnelle lapins puissante de la morphinomanie.
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Si beaucoup do morphinomanes désabusés ont conscience de la déchéance physique, intellectuelle et morale à laquelle ils se condamnent, rougissent de leur passion comme d'un vice honteux et la cachent avec une habileté dont je fournirai quelques exemples, d'autres sont, au contraire, animés d'un esprit de prosélytisme des plus dangereux et digne d'une meilleure cause.
De ces derniers, quelques-uns sont de bonne foi. En pleine lune de miel de leurs amours avec la morphine, ils ne sauraient garder pour eux seuls leur bonheur et veulent à tout prix le faire partager. D'autres, fiers de ^leur initiation à une religion nouvelle, ne gardent qu avec peine le secret de leur supériorité sur le vulgaire et ne le cachent que juste assez pour piquer la curiosité de leur entourage et lui inspirer le désir de le pénétrer. Il en est qui, bien que désabusés, trouvent une satisfaction perverse à attirer les autres sur la pente qui les entraîne. Tel le criminel qui se cherche des complices ou le condamné qui ne veut pas gravir seul les marches de l'échafaud. Chez d'autres, enfin, il faut incriminer cette excitation, premier effet de l'injection morphinique, qui, se bornant chez les êtres réfléchis à une sorte de dynamie cérébrale tout intérieure, se manifeste chez les sujets émotifs, chez les femmes, surtout, plus ou moins entachées d'hystérie, par une loquacité comparable à celle qui délie la langue des ivrognes et les pousse aux professions de foi et aux confidences. Comme certains buveurs ont le vin expansif, certains morphinomanes ont la morphine bavarde.
Rare chez les hommes sérieux, réfléchis, cultivés, que la maladie, le chagrin ou une ha'; le curiosité ont rendus morphinomanes, cet esprit de prosélytisme se rencontre fréquemment chez les individus légers, désœuvrés et dépourvus de culture supérieure. Hommes du monde et femmes du demi-monde, artistes d'ordre inférieur, littérateurs fantai- •sistes, comédiens, bohèmes de toute sorte, artisans môme, gens que leur esprit faible et mal pondéré, souvent aussi un appoint d'hystérie ou de vésanie latente, portent aux spéculations creuses, à la curiosité d'une science fausse et superficielle, au culte du merveilleux, à la recherche d'une originalité de mauvais aloi, aux exagérations et aux excentricités de tout genre. C'est parmi eux que se recrutent ces
LES MOIU'IIINOMANKS,
philosophes de salon exposani, ù un cercle de prétentieux ignorants leurs profondes études de psychologie expérimentale, ces cocottes enseignant à leurs pareilles un moyen inédit d'attacher et de retenir les hommes, ces ouvrières faisant part à leurs compagnes du nouveau plaisir auquel les initie leurs amants, ces artisans révélant à leurs camarades les vertus aphrodisiaques, illusoires d'ailleurs, de la morphine. Tous ces individus sont autant de foyers de petites épidémies de cercle, de maison, d'atelier, où l'on voit des amis, des époux, des amants communiquer leurs habitudes à ceux auxquels les attachent des liens plus ou moins étroits de relations mondaines, de camaraderie, d'affection ou de cohabitation.
Les faits de morphinomanie ainsi suggérée, de morphinomanie à deux, à trois, à plusieurs, en groupe, foisonnent dans les annales de la science. Telle est l'histoire de ces deux étudiants turcs dont parle M. Pichoa qui, vivant ensemble dans une étroite intimité, devinrent ensemble morphinomanes pour se consoler d'un échec à leur examen ; tels furent les deux époux cités par le même auteur. Le mari, homme énergique, se guérit lui-même par un puissant effort de volonté; mais la femme, après de vaines tentations de sevi'age et malgré de graves et douloureux accidents, demeura morphinomane. On a même vu et un drame parisien tout récent révélait encore un fait de ce genre, des hommes mariés, amoureux du repos ou engagés dans des liens adultères, morpliiniser leurs femmes pour calmer une ardeur amoureuse qu'ils tenaient pour nuisible à leur tranquillité, à leurs travaux ou à leurs plaisirs. Il li'est pas rare, non plus, de voir des femmes du monde désabusées et éprouvées par des peines iY;elles ou imaginaires, former de véiMtables clubs de morphinomanes où, après avoir bien médit du sexe trompeur, on se procure, en commun, une ivresse plus douce que celle de l'amour. « Cette pauvre de Lostande, dit une héroïne de VEvangeliste de Daudet, encore une qui n'est pas heureuse! Tu as su la mort de son mari... Celte chute de cheval aux grandes manœuvres? Elle n'a pu s"cn consoler; seulement elle, elle a ses piqûres. Elle est devenue, comment dit-on?... morphinomane. Toute une société comme elle... quand elles se réunissent, chacune de ces dames apporte son petit étui d'argent avec l'aiguille, le poison,
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et puis - Crac! sur le bras, dans la jambe... Ça n'endort pas. mais on est bien. Malheureusement 1 eiïet s use; chaque fois il faut augmenter la dose. »
Plus puissante encore est la suggeslion par la Presse. Jamais, peut-être, la liberté de publier n'a ete aussi grande qu'aniourd'hui : elle louche aux dernières limites de la licence. Les petits journaux pleins de feuilletons ineptes et de grossières polémiques, de plus grandes feuilles consacrées aux chroniques scandaleuses et mondaines, non contents de ne laisser aux périodiques sérieux honnêtes et bien informés qu'un noyau de lecteurs d élite, se fon souvent de la Pornographie une spécialité lucrative et rivalisent avec les romans licencieux, les études de moeurs frelatées et les cafés-concerts pour abêtir et démoraliser le public. Les uns, et non les moins importants par leur tirase, publient dans des suppléments dits littéraires des récits dont rien n'excuse, en général, car aucun genre n'est aussi difficile, la plate obscénité; d'autres insèrent des annonces qui ne sont qu'une petite Bourse du proxénétisme. Des écrivains, dont quelques-uns ne sont pas sans mérite, ne rougissent pas d'étaler leur prose a la première page de ces feuilles où l'on voit, à la quatrième, la femme du monde embarrassée réclamant un ami sérieux qui l'aide à payer ses toilettes, le jeune homme distingué prêt à se dévouer à une dame généreuse, même âgée, le monsieur désirant, pour un voyage à la mer, une compagne jolie et douée d'une poitrine opulente et, entre les annonces de livres de « haute curiosité », de préservatifs infaillibles et photographies « captivantes », l'adresse de la senora Miralès, professeur de massage espagnol : ils donnent pour raison que la rédaction est étrangère aux annonces. Loueraient-ils le premier étage d'un lupanar?
Cette littérature de tolérance et la tolérance de cette littérature ont leurs défenseurs : l'État, disent-ils, qui ne doit aux citoyens que la paix, l'ordre et la sécurité, ne saurait exercer sur les mœurs une inquisition suspecte de despotisme et incompatible avec les principes de liberté individuelle, base de toute démocratie; c'est à eux, réputés assez sages pour choisir leurs mandataires, de choisir leurs lectures. L'art, d'ailleurs, doit être libre chez un peuple libre et l'on ne saurait marquer les limites qui séparent des manifestations honnêtes, bien que peut-être
un peu naturalistes, des spéculations auxquelles il sert de prétexte. Que de chefs-d'œuvre incontestés auraient, à ce compte, été étouffés avant de naître? Ces arguments couvrent des raisons moins avouables. Nous sommes dans un temps de lâcheté ; dure aux isolés et aux faibles, l'autorité est indulgente à ceux qui parlent au public, c'est-à-dire aux électeurs, et en ont l'oreille. Un fonctionnaire sans appui est durement châtié s'il ose, s'adressant à ses pairs et en termes mesurés, signaler les défauts de l'organisation administrative à laquelle il appartient et en chercher loyalement le remède; un folliculaire, fùt-il condamné à l'exil, peut tout dire, traîner chaque matin le gouvernement dans la boue, insulter les meilleurs citoyens, révéler les secrets des familles et imposera tous ses interviews odieuses et ridicules, s'il est soutenu par une coterie puissante et appartient à un parti capable de reprendre un jour, sous un nom quelconque, sa place au soleil. Il n'y a plus de principes, mais des forces; plus de droits, mais des influences. On ne ménage plus que ceux que l'on craint ou dont on espère.
Il faudrait, cependant, voir plus loin et de plus haut. C'est un fait, en dépit des Immortels Principes, qu'au dessous d'une minorité sinon toujours honnête, du moins intelligente, cultivée, énergique, apte au gouvernement, s'agite uue masse confuse d'êtres inconscients, passifs, oscillant, selon les hommes et les événements qui les mènent, de l'héroïsme à la lâcheté, du dévouement à l'ingratitude, prêts à tous les entraînements et à toutes les servitudes et n'ayant de la civilisation qu'un reflet comme la luné n'a de lumière que celle que lui envoie le soleil. Si ces hommes sont, par une fiction dont le féroce égoïsme des classes dirigeantes excuse seul l'absurdité et qu'atténue, d'ailleurs, une savante technique, réputés politiquement égaux à ceux qui les mènent; s'ils ont, comme le dit M. Paul Bourget, « cet étrange droit de suffrage dont le monde moderne est si fier et dont notre civilisation mourra », ce n'en sont pas moins des mineurs et c'est plutôt dans l'accession au pouvoir des capacités écloses dans toutes les classes sociales et dans cette incessante différenciation du protoplasma populaire infusant sans cesse aux classes dirigeantes un sang toujours nouveau que réside la contiuête démocrati([ue, que dans cette égalité chimérique d'un jour de vote dont
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le résultat le plus clair est d'abaisser la valeur moyenne des représentants et d'avilir les caractères devant 1 inllueifce de certains parvenus politiques plus insolents et plus tyranniques, sur leurs fauteuils de conseillers ou a leurs bancs de députés, que le monarque le plus absolu sur le trône de ses pères. , ,
Cette masse a besoin d'être gouvernée et d'être protégée contre les entreprises de ceux qui fondent sur son abêtissement et sa démoralisation leurs calculs d'ambition ou de lucre. 11 y va de l'intérêt, de la vie même du pays : un peuple ainsi empoisonné ne saurait ni se diriger, ni produire, ni se défendre. Ce n'est pas par manque de canons, mais par défaut de valeur morale que les peuples déclinent et périssent. La puissance des races anglo-saxonnes réside moins dans la force de leurs armées et dans l'extension de leur commerce que dans leur activité consciencieuse, leur sentiment de la discipline et, il faut bien le reconnaître, leur esprit monarchique et religieux. La République est, sans doute, un mode de gouvernement théoriquement supérieur aux autres et le péril clérical dont le protestantisme a débarrassé nos rivaux, ainsi que l'absence de prétendants dignes du pouvoir, nous interdisent d'en chercher d'autres, mais elle veut un peuple sage et fort et si, comme l'a dit Montesquieu, elle ne peut vivre que par la vertu, il importe pour qu'elle vive que le peuple devienne mûr pour la liberté ou que le gouvernement républicain emprunte à la monarchie son principe d'autorité et les moyens d'en imposer le respect.
Est-ce à dire qu'il faille rétablir la censure préventive? Ce serait difficile, suspect et dangereux; ce n'est d'ailleurs pas nécessaire Mais, de même que l'on interdit la vente des poisons à comptoir ouvert et que l'on chasse ou devrait chasser la prostitution de la voie publique, il faut soustraire aux regards les publications prostituées, obliger les libraires à les tenir au fond de leur boutique à la disposition des dépravés et des curieux et frapper leurs auteurs des peines les plus sévères lorsqu'elles raccrochent sur les murs, dans les kiosques ou aux étalages les ignorants et les enfants'^.
1. Voir diins l'Officiel do 1892 la très inti5ressantc enquête parlementain? sur la (.-(Misiiit!.
2. Uiio rrai.'Uoii contre la liuoucu dos piililicatious so dcssiuo aiijour-
iG
Ce que je viens de dire des ouvrages pornographiques proprement diLs peut aussi s'entendre des œuvres qui^sous le couvert de la science, détraquent des cervelles d'autant plus avides de cette nourriture qu'elles sont moins aptes à la digérer. Les livres de médecine sont, de ces dernières, les plus dangereuses, soit que, sous une forme pseudoscientifique, ils prétendent initier le public aux mystères de la génération, aux scènes de l'amour conjugal, à la procréation volontaire des sexes, à la fécondation artificielle, etc., et ce sont alors des livres de pornographie déguisée; soit qu'ils alimentent les préoccupations des hypocondriaques ou fassent perdre, en traitements illusoires, un temps précieux aux vrais malades; soit encore que, spéculant sur la curiosité du public à l'endroit du spiritisme, du magnétisme, de l'occultisme et autres sciences fantaisistes ou encore confuses, ils jettent dans son esprit les germes d'absurdes et dangereuses croyances. Toute cette littérature malsaine et malintentionnée devrait être surveillée de très près et, en cas de délit bien caractérisé d'outrage aux mœurs ou d'exercice illégal de la médecine, rigoureusement poursuivie.
De ce nombre sont les ouvrages consacrés à la morphinomanie que l'on peut diviser en trois classes.
Les uns sont des livres de science : ils ont leurs dangers. Une morphinomane citée par M. Pichon, profondément névropathe d'ailleurs, avait contracté sa funeste habitude après la lecture d'un traité classique, et des meilleurs, sur la matière. On ne saurait, cependant, ni les prohiber, ni exiger de ceux qui les achètent un diplôme d'étudiant ou de savant, ni comme le voulait M. Limousin, pour obvier aux abus que rend possibles la vulgarisation des sciences modernes, en revenir aux mystères et aux initiations de l'occultisme ancien. Je me suis expliqué ailleurs sur l'inanité et les dangers d'un semblable projet. Ces livres, d'ailleurs, sont trop peu répandus dans le grand public et, pour la plupart, trop chers pour faire beaucoup de victimes en dehors du cercle restreint de lecteurs auxquels ils sont destinés et à qui on ne saurait en interdire la lecture.
d'hili et un jiiKoment vicut de sancîtinnnor i;e iirincipo fort juste qu'nno pulilicatinu" olisrèuo ost d'autant plus dauj^erouso et par cousiicpient condamnable (|u'ell(! s'adresse à un publie moins éelairé et plus nombreux. Voir lo procès fait à un journal à cinq centimes pour la publication d un roman intitulé : Madame la Boule.
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D'aut,res sont des ouvrages de vulgarisation écrits tantôt de bonne foi pour l'instruction des masses, tantôt dans un esprit de lucre en vue de l'exploitation de la sotte et malsaine curiosité du public. A cette catégorie se rattachent ces Tableaux de l'amour conjugal, ces Mystères de la génération, ces Conseils aux hommes affaiblis, ces Guides pour traiter soi-même les maladies secrètes, auxquels je faisais allusion tout à l'heure, qui forment si bien une famille naturelle en librairie et répondent si manifestement aux goûts et aux besoins d'une partie du public que les libraires les groupent toujours, bien en vue à un endroit spécial de leurs étalages. Il parait que depuis qu'il est question de morphinomanie, cette bibliothèque honteuse, déjà riche, s'est accrue de brochures dans lesquelles ce nouveau sujet est traité avec assez de détails pratiques pour engager le lecteur à faire l'expérience de la morphine et assez d'inexactitude pour rendre l'expérience dangereuse. Une telle littérature est d'autant plus nuisible qu'elle s'adresse à un public ignorant et grossier: gens du peuple, petits employés, commis, artisans, domestiques, seuls capables d'en supporter la lecture et c'est elle surtout qu'il conviendrait, à défaut de mesures plus radicales, de reléguer dans les arrière-boutiques et de priver de cette publicité de murailles, de petits journaux et d'urinoirs qu'elle affectionne et qui fait son succès.
Dans d'autres ouvrages, lus surtout par les gens du monde, les femmes du demi-monde, les désœuvrés et détraqués de toute sorte, l'histoire de la morphinomanie est enveloppée de la trame plus ou moins ingénieuse d'une étude de mœurs ou d'un roman. Tels sont Noris, roman d'un fécond, facile et heureux écrivain, M. Claretie; Morphine, de Dubut de Laforest; La Comtesse Morphine, de Mallat, etc., dont certains renferment, à côté d'observations exactes dues à la fréquentation de quelques médecins, de nombreuses et dangereuses erreurs. Tous sont pernicieux et des écrivains sérieux et honnêtes devraient s'interdire ces excursions sur un terrain qui n'est pas le leur et sur lequel, s'ils peuvent ramasser un peu d'argent, ils ne sauraient moissonner beaucoup de gloire.
B. — Causes prédisposantes accidentelles de la riiorphiaomanie.
I. Causes 'physiques : douleurs physiques. — Une douleur physique, une afl'octioa douloureuse peut suggérer à quelques personnes l'idée dé recourir à des injections de morphine et les rendre morphinomanes. 11 s'agit là de morphinomanie thérapeutique que j'ai longuement étudiée plus haut, avec cette différence que la cause déterminante de i'Iiabitude vicieuse est la volonté du patient et non plus une influence étrangère.
II. Causes psychiques. — Les causes prédisposantes psychiques de la morphinomanie sont de deux ordres : elles procèdent, les unes d'un besoin d'excitation né de Tennui ou de la curiosité; les autres, d'un besoin de sédation lié au surmenage intellectuel ou moral qu'entraînent les excès de travail et les chagrins.
A. Besoin d'excitation; torpeur intellectuelle; ennui. — « L'ennui, dit le Diciionnaire de l'Académie, est une lassitude, langueur, fatigue d'esprit causées par une chose dépourvue d'intérêt, monotone, déplaisante ou trop prolongée. » C'est aussi, ajoute le même recueil : « cet abattement d'esprit qui fait qu'on est las de tout et qu'on ne trouve plaisir à rien ».
Cette défmition peu précise, d'ailleurs, est trop particulière. L'ennui est, proprement, la faim de l'àme et, môme, plus généralement, du système nerveux de relation. C'est un besoin d'activité non satisfait, soit que le mobile de l'activité manque, soit que la monotonie en ait épuisé l'intérêt ou bien encore qu'il ne soit pas en harmonie avec les impulsions du moment. On s'ennuie donc comme on a faim, faute d'aliments, avec des aliments toujours les mêmes ou qui déplaisent. L'ennui, il faut le dire, a une cause adjuvante puissante dans une certaine indiscipline de l'esprit qui empêche celui qui en est atteint de fixer son attention sur les excitations actuelles, de s'y attacher, d'en tirer parti, à défaut de celles qu'il préférerait, dans une certaine instabilité de goûts, dans un besoin incessant d'excitations nouvelles, dans une curiosité toujours en éveil et jamais ou trop tôt satisfaile.
Ainsi considéré, l'ennui peut relever de toutes les fonc-
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tions de la vie de relation. Il peut être d'origine motrice : le chien attaché dans sa niche yémit et s'étire; le sportsman rivé à une besogne sédentaire par une belle journée de printemps ou retenu à la maison par la pluie, s'agite et bâille, non parce qu'une excitation intellectuelle leur manque : celui-ci n'en a nul besoin et celui-Là a sa bibliothèque pleine des chefs-d'œuvre de l'esprit humain; mais, parce que leur appareil locomoteur s'excite à vide et est privé de son activité habituelle : leurs muscles s'ennuient.
L'ennui peut être la faim d'un instinct :1e prisonnier en cellule s'ennuie, non par défaut d'un excitant intellectuel que la bibliothèque de la prison pourrait lui fournir; mais parce que l'instinct social est, chez lui, frappé d'interdiction. Le solitaire, même intelligent et cultivé, s'ennuie en voyant passer, le dimanche, d'heureuses familles et des couples amoureux dont la vue éveille, chez lui, des instincts sociaux, erotiques et familiaux, sans objet et inassouvis.
La faim de l'intelligence, l'ennui d'ordre intellectuel, n'existe ni chez l'animal, ni chez l'enfant, ni chez le sauvage, ni chez l'homme sans culture, encoi^e moins chez l'imbécile et le dément. A-t-on remarqué avec quelle patience les hommes des classes inférieures, les paysans, supportent les longues attentes, les voyages interminables, même en diligence? Dans les asiles d'aliénés, si mal organisés encore au point de vue de l'occupation et de la distraction de leurs pensionnaires, beaucoup de malades réclament leur sortie pour retourner à leur travail, surveiller leurs intérêts; mais les plus intelligents, seuls, manifestent un peu de cet ennui qui, chez un homme cultivé placé dans les mêmes conditions, serait un épouvantable supplice. La plus grande punition que l'on puisse imposer à un homme instruit et habitué à l'étude est, plusieurs passages des Mémoires de Silvio Pellioo en font foi, de le priver de livres et de papier. A moins d'une grande puissance de réllexion, l'iiomme le plus intelligent a bientôt épuisé son propre fonds intellectuel et s'éteint comme une lampe dont l'huile est tarie : il éprouve le besoin de le renouveler par la conversation de ses pairs. La fréquentation des maîtres de la pensée, la lecture des auteurs, le commerce des hommes et des livres est, à la fois, un aliment qui apporte à l'intelligence de nouveaux maté-
riaux et un excitant qui lui permet de mettre en œuvre non seulement ces matériaux d'acquisition nouvelle, mais encore ceux qu'elle possédait déjà en propre et qui constituent son fonds de roulement. C'est pourquoi tant d'hommes de valeur qui, pendant leurs études dans les centres universitaires, donnaient de belles espérances, rappelés en province par leurs familles, leurs intérêts ou amenés à y vivre par les exigences de leur carrière, s'épuisent, s'étiolent et tombent dans la commune ornière des préoccupations bourgeoises, des passions locales et des ambitions mesquines. Aussi, le séjour en province est-il la véritable pierre de touche des esprits actifs, vigoureux et résistants : encore, doit-il avoir un terme i. L'évolution de la nourriture intellectuelle, en un mot, suit la même loi que celle de la nourriture du corps et peu de gens peuvent se renfermer, sans rien perdre de leurs facultés, dans un « poêle >• ou se crever les yeux, comme ce philosophe de l'antiquité, pour mieux voir leur « moi » intérieur; encore la réclusion volontaire de Descartes ne dura-t-elle que le temps d'écrire un opuscule immortel et ce grand homme ne se privait-il pas d'entretenir une vaste correspondance avec les savants et les politiques de son temps.
L'ennui peut être, enfin, purement moral. Un homme instruit, ayant le goût et le loisir de l'étude, entouré d'une famille aimante et aimée, placé dans des conditions d'existence assurées et confortables, pourvu, en un mot, selon le vulgaire, « de tout ce qu'il faut pour être heureux », peut encore s'ennuyer s'il se trouve placé dans un milieu tel que ses goûts, ses aptitudes, ses aspirations y soient heurtés, comprimés, paralysés; si, d'un caractère fier et libre, il est exposé à la malveillance de chefs durs, injustes et tracassiers; si, d'esprit délicat et cultivé, il est soumis- au contact d'hommes grossiers et privé du commerce des « honnêtes gens »; si, d'humeur entreprenante et progressiste, il est condamné, par sa situation sociale,
1. Ne Kdnéralisons pas trop cepondaiit. Il est, on réalité, deux clnsses d'esprits : les uns, - et ce no sont pas les moindres - s acconnnodcnt de là solitude et s'alimentcut par les réilcxions et la lecture : ils produisent souvent de grandes œuvres. A ceux-là, la so itnde est bonne et souvent chère. Les autres, plus inertes malgré de plus brdlants dcl.ois, out besoin du bruit, du coutact dos hommes, de conversations suggestives : ils sont « du Midi » et leurs pronriélaires ressemblent a ce bon iNuma de Daudet; « pour qu'ils pensent, il faut qu'ils parlent. »
ÉTIOLOGIE DE LA MORPllINOM A NIE.
au silence et à l'inertie; s'il lui faut, en un mot, s'appliquer la douloureuse plainte d'Ovide exilé chez les Gètcs :
Bavbarus hic ego sum, quia non inteUiffor ulU!
Et cet ennui de l'honnête homme réduit au silence, de l'homme d'action enchaîné, de l'homme d'esprit entouré d'imbéciles influents, de l'homme bien élevé souillé par d'ignobles promiscuités, de l'homme civilisé perdu dans un désert où. il trouve l'isolement du Sahara, sans en pouvoir contempler la poétique grandeur, serait le pire de tous, s'il n'avait pour correctifs bien dangereux, il est vrai, l'indignation, l'orgueil et, pour remède, l'espérance.
Contre tous ces ennuis, il n'est que deux recours : l'action et le rêve. L'action, malheureusement, a pour conditions une volonté, une ténacité, un esprit de suite, une santé morale, qui n'existent guère chez les hommes prédisposés à l'ennui. C'est précisément parce que ces qualités leur manquent qu'ils deviennent la proie de cette maladie morale. Combien est plus facile le rêve ! C'est l'atï'aire d'une pilule d'opium, d'une piqûre de morphine et nous verrons, en traitant des effets euphoristiques de ces drogues, comment cette pilule, ces piqûres guérissent l'ennui sans effort et sans souffrance. Ne sont-ce pas là les remèdes des peuples fatalistes qui estiment que la vie ne vaut pas l'effort d'être vécue?
Tous ces ennuyés sont des candidats à la morphinomanie. Quoi d'étonnant, d'ailleurs, qu'à une époque de transition comme la nôtre, où personne n'est à sa place, oil les charlatans des lettres, des arts, des sciences et de la politique, les manieurs d'argent et les boutiquiers tiennent le haut du pavé, oh. la considération et le crédit se mesurent aux influences, acquises elles-mêmes par un long abaissement, où, plus encore peut-être que du temps de Machiavel, bien que sous une forme moins violente, «les hommes s'élèvent rarement au premier rang, si même cela arrive quelquefois, sans employer la force ou la fourberie, » où il est difficile et où il devient dangereux d'être honnête, ce qu'il reste d'hommes trop doux, trop fiers et trop dignes |)our se jeter dans cette mêlée cherche quelquefois dans la morphine ou dans toute autre drogue la clef d'un monde imaginaire qui les console et les désintéresse du monde réel?
La curiosité, aussi, est un besoin d'excitation. Les hommes occupes , les hommes d'action n'ont de curiosité que pour ce qui les mène au but que leur ambition se propose. Napoléon traitait dédaigneusement d'idéologues tous ceux, savants, artistes et lettrés dont les pensées et la rêverie ne servaient pas sa politique. Les simples et les ignorants n'en ont point. « Qu'avez-vous vu à Rome? demandait-on à un commis voyageur de retour d'Italie. — Les épiciers », répondit Gaudissart. Tout le monde a remarqué l'indifférence avec laquelle les matelots parcourent le monde, les paysans, appelés à Paris pour leurs affaires, traversent la Ville lumière, et le peu de souvenir que les uns et les autres rapportent de leurs voyages. « Ce n'est pas sans raison, a dit d'Alembert, que les philosophes s'étonnent de la chute d'une pierre et le peuple, qui rit de leur étonnement, le partage pour peu qu'il réfléchisse ; mais il ne réfléchit guère. »
De toutes les curiosités, la curiosité psychologique est la plus nouvelle ; mais, la mode y aidant, non la plus rare. Longtemps l'apanage des philosophes, elle se vulgarise aujourd'hui, passe dans le domaine de la littérature, alimente toute une école d'analystes et se répand dans le grand public où elle détraque nombre de cervelles mal préparées à des pensées aussi troublantes. Parmi les psychologues amateurs, beaucoup, sous prétexte de psychologie expérimentale, demandent à la morphine et h d'autres « poisons de l'intelligence », de leur procurer des « états d'âme rares » et de les éclairer sur les phénomènes intimes de l'intelligence et de l'émotivité.
Chez quelques-uns, cette curiosité devient passion, ce sont ceux que Thomas de Quincey nomme des Hédonistes, De tout temps, des hommes fort distingués ont été puissamment attirés, non seulement par l'impression spéciale que procurent l'opium, la morphine, le haschich et autres substances procurant des états d'àme particuliers; mais encore par l'observation intime des phénomènes psychosensoriels que ces substances déterminent. Le poète et philosophe Coleridge, l'érudit et philologue Thomas de Quincey, étaient opiophages et lorsque, vers 1840, les études de mon maître Moreau (de Tours) à qui un long voyage en Orient avait fait connaître le hjjschich, eurent mis cette drogue à la mode, il se forma à Paris un club de haschi-
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chins dont les séances se tenaient à l'iiôtel^ Pimodan et où se réunissaient des hommes comme Th. Gautier, Baudelaire, Balzac, non pour comploter des crimes comme les séides du Vieux de la Montague, mais pour goûter, entre gens d'imagination et d'esprit, les délices intellectuelles que procure à ses adeptes l'herbe fantastique. J'ai un ami, l'un des rares haschichins encore existant, carie haschich est l)ien passé de mode, qui a consacré aux effets psychologiques de cette substance d'intéressantes publications.
Heureux ceux dont l'intelligence toujours juste et égale à elle-même se plie à un labeur régulier. Cette pi^écieuse faculté naturelle que développent, cependant, l'habitude et une sévère discipline dans le travail, assure aux productions de l'esprit cet équilibre, cette homogénéité, cette logique et cette fécondité sans lesquels il n'y a pas de génie complet et qui permettent seuls les travaux suivis et de longue haleine. Il est, au contraire, des hommes dont l'intelligence paresseuse ou rapidement épuisée trahit les besoins et les elforis. Ce pauvre Flaubert a bien connu ces angoisses, lui qui restait parfois tout un jour à écrire, raturer et récrire la même phrase sans réussir à trouver le mot propre à dégager sa pensée, à lui donner sa formule définitive et qui, si laborieusement, enfantait des chefs-d'œuvre. Cette torpeur de l'imagiuation, cette paralysie de la force de représentation plastique est aussi la peine du surmenage. Il arrive souvent aux hommes d'étude, à ceux surtout dont la constitution est nerveuse et délicate, d'éprouver, après une période de travail soutenu, une paresse d'esprit insurmontable. En vain voient-ils le travail à faire s'accumuler sur leur table, en vain commencent-ils une page qui sera bientôt déchirée avec humeur, leur cerveau stérile ne leur fournit aucune idée, leur mémoire reste close et c'est à peine s'ils peuvent, avec le temps, accoucher de quelques phiMses banales et vides de sens qu'ils auront remaniées dix fois avant de leur donner une tournure acceptable. Heureux les forçats de la copie, lorsqu'à cette inertie de l'imaginaion se joint la patience qui leur permet de se résigner à leur inipuissaïu^e et d'attendre [)liilosophiquement des jours meilleurs !
H est certain que l'opium et la morphine, pris en quantité convenable, procurent une excitation intellectuelle
LKS MO Kl' Il INOMAN ES.
propre non seulement à trouver des idées, mais encore à les associer et à les traduire sous une forme claire et correcte par la parole et la plume. Ils ressemblent, en cela, au café dont le pouvoir psycliogénique est bien connu, et sont bien supérieurs à l'éllier, au baschicb et aux autres excitants purement imaginaLifs qui, s'ils exercent sur les facultés imaginalives une action dynamogénique allant jusqu'à la production d'hallucinations, restent sans action sur les facultés coordinatrices et loin de favoriser le travail utile de l'intelligence, le rendent impossible. Ces beaux résultats sont malheureusement bien infidèles et se paient bien cher : la dose est-elle dépassée, à l'excitation utilisable succède une lourde somnolence et l'usage de l'opium se prolonge-t-il, à la plus grande aptitude au travail qu'il avait d'abord promis, font suite une torpeur de l'imagination et une paresse de la volonté que nous verrons magistralement décrites par M. de Quincey en nous occupant du morphinisme chronique. Pas plus que l'appétit, l'intelligence ne doit être ouverte avec une fausse clef et le meilleur apéritif est encore pour elle, comme pour l'estomac, l'exercice.
B. Besoin de sédation; douleurs morales. ■ — « Je suis des plus exempts de cette passion, dit, en parlant de la tristesse, le sage Montaigne, et ne l'ayme ny ne l'estime quoique le monde ait entrepris, comme à pur faict, de l'honorer de faveur particulière. Ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience : sot et vilain ornement. Les Italiens ont notablement baptisé de son nom la malignité; car c'est là une qualité toujours nuisible, toujours folle et comme toujours couarde et basse : les stoïciens en défendent le sentiment à leurs sages. » On voit qu'à l'époque de l'auteur des Essais, époque pourtant peu sentimentale, et bien avant Léopardi, Shopenhauer et de Hartmann, il existait déjà des pessimistes.
La tristesse et les chagrins sont cependant deux grands facteurs de morphinomanie : c'est que la morphine est une grande consolatrice. Nombre de gens dans les classes supérieures de la société, de femmes surtout, demandent à la morphine l'oubli d'une existence manquée, d'un espoir trompé, d'un amour déçu, d'une de ces pertes irréparables qui laissant l'homme seul, sans appui, lui l'ont toucher du doigt la nécessité d'une affection et le néant
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de tout le reste. Il eu est qui cherchent dans la morphine un suicide détourné et lent et qui, grâce à elle, se laissent glisser doucement dans la mort.
J'ai tenté de montrer dans les pages précédentes combien, en dehors de la morphinomanie involontaire et accidentelle qui n'est qu'une surprise, sont nombreuses et complexes les causes morales de cette habitude; je montrerai plus tard combien la connaissance de toutes les voies par lesquelles elle s'introduit dans l'organisme cérébral est utile pour l'institution d'un traitement moral qui semble avoir été beaucoup trop négligé. Toutes ces causes, M. Pichon, dans son intéressant ouvrage, les englobe un peu trop sommairement dans la désignation de morphinisme par euphorie qu'il oppose à la morphinomanie d'origine thérapeutique. Et comme il est sévère pour les moi^phinomanes par euphorie! « Cette catégorie de morphinomanes, s'écrie-t-il, est fort peu intéressante et peu digne de pitié : ce sont les véritables ivrognes de la morphine : c'est un morphinisme acquis, qui est par rapport au premier, le morphinisme thérapeutique, ce que la syphilis acquise est à la syphilis congénitale, ce que l'ivrognerie alcoolique est à la dipsomanie. Ils ont été chercher eux-mêmes le poison qui doit les consumer, l'accoutumance n'est venue que plus tard. Ici, ils sont véritablement coupables, tandis que tout à l'heure on n'avait devant soi que des malades. » Et plus loin : « Les opiophages, les thériakis, les morphinomanes, ne méritent pas plus les uns que les autres d'être pris en pitié : ce sont de véritables ivrognes au même titre que les alcooliques; ceux-ci cherchent l'abrutissement dans l'ivresse étylique, dans l'ivresse absinthique; ceux-là, dans l'ivresse moi'phinique : là seulement est la différence. » Il faut que M. Pichon, à l'inverse de beaucoup de ceux qu'attire l'étude de la morphinomanie, soit sans péché pour jeter une si grosse pierre aux malheureuses victimes de la morphine !
Je comprends, sans doute, qu'à une époque où l'on ne respecte plus que la force, non sans doute la force physique devenue à peu près inutile, mais la force intellectuelle et surtout morale, le cai^actère en un mot; où l'homme ne vaut que par ce qu'il peut et ne peut qu'en raison de ce qu'il veut, on ait peu de considération pour les moi'phinomancs qui sont, en somme, des faibles, des incapables.
LES MORl'UINOM ANICS.
des vaincus eL l'on réserve son eslime pour les individualités puissantes qui savent vouloir et accomplir ce qu'elles ont voulu. Est-ce une raison, cependant, pour refuser aux morphinomanes par ennui, désespoir ou curiosité, toute sympathie, toute pitié, les traiter avec une rigueur qui n'est pas faite pour les relever et, pour certains d'entre eux, ne va pas sans quelque injustice?
Et d'abord, il n'est pas très exact de comparer la masse des morphinomanes par euphorie à la masse des ivrognes. Les mobiles et les conséquences de ces deux modes d'intoxication ne sont pas les mômes. Il y a loin de l'ivrogne qui court les cabarets en pire compagnie, se livre, sous l'influence de l'alcool, à une gaîté grossière et bruyante jusqu'à ce qu'il roule sous la table, bat sa femme et laisse sans pain ses enfants, au doux et paisible morpliinomane qui cherche dans une piqûre solitaire, une distraction, une consolation, la satisfaction d'une curiosité en somme respectable, une plus grande aptitude au travail, un soulagement à des douleurs physiques ou morales, mais reste longtemps, sauf dans les cas extrêmes, homme de goût et de bonne compagnie. Celte différence n'est-elle pas suffisamment indiquée par la différence des classes sociales auxquelles appartiennent les uns et les autres? Tout au plus pourrait-on comparer l'amateurde morphine, non à l'homme grossier qui cherche dans l'ivresse des joies crapuleuses, mais au malheureux qui boit pour oublier ses chagrins ou au dilettante qui cherche dans une dégustation solitaire une pointe intellectuelle propre aux travaux -d'imagination ou aux méditations philosophiques. Ces deux passions ont leur aristocratie et leur plèbe; mais les plébéiens, qui forment l'immense majorité des alcooliques, sont encore en minorité dans le camp des morphinomanes. Ne pourraiton enfin, en faveur d'un certain nombre de morphinomanes, plaider les circonstances atténuantes? N'est-il pas, par exemple, excusable de se faire des piqûres qui ne nuisent, en somme, qu'à lui-même, l'homme qui a manqué sa vie ou subi une perte irréparable? N'en a-t-il pas le droit celui qui se sait atteint d'une maladie sans rcmèJe?
Pour M. Pichon, les morphinomanes victimes de la thérapeutique sont des malades; les autres sont dos coupables. Cette distinction et cette dernière épithète supposent chez lui une croyance à la liberté et, parlant, à la respon-