‹ Les Morticoles ... 8. milleChapitre 1 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

On se fie rarement aux récits des voyageurs : c'est un soupçon commode, qui dispense d'éludier et de lancer des pierres dans les étangs mornes de l'esprit. Aussi n'essayerai-jepasde convaincre un lecteur Irop rétif. S'il pense ce livre mensonger, qu'il le ferme et le jette. Je parle pour Ifs autres, ceux qui ont confiance et clLerchent à s'instruire.

Je m'appelle Félix Canelon. Si je m'observe au miroir, je retrouve sans trop de peine, sous le vieillard d'aujourd'hui, le jeune homme que /"aimais tant, aux regards vils, au nez busqué, aventureux, à l'àme inquiète mais ardente. J'ai maintenant cent cinq ans, bon pied, bon œil, e^cellenteslomac, une femme adorée, deux enfants septuagénaires, cinq pelils-fils et petites-filles et douze arrièrebambins qui font ma joie. Ce sont conditions d'optimisme nécessaires à qui veut raconter sans fiel des aventures passées et douloureuses, car le défaut de ces sortes d'entreprises est souvent de toinilrc de vieux événements avec une bile récente. On n'attribuera donc ma vivacilé qu'à

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celle tle mes souvenirs. Pour quelques heures, la fièvre de mon ailolescecce va reniiîlrc. Qu'elle soit la bienvenue!

J'élais un soliite g^is lio ili.ï-sepi ans. J'h;i)jilais avec les miens une cliëre petite maison, prèsdes faubourgs tumultueux et de la mer bruissante. J'avais reçu l'habituelle éducation de notre cité, laquelle, j'ai pu m'en convaincre au cours de mes voyages, est certes la meilleure de toutes. Chacun se porte bien, respire un air alerte, fait son devoir en chantant. Fils d'artisans, j'allais à l'école deux heures par Jour. On m'y apprenait surtout à aimer mon semblable, à honorer la Providence, à arracher de mon cœur les sentiments mauvais qui poussent dans les prairies naturelles de la sagesse et de la joie : « Vous venez ici, nous disait notre excellent mailre, moins pour étudier' des sciences vaines et précaires que pour faire votre toilette inorale et sentir en tout la beauté. * Ensuite je m'occupais à domicile de notre agréable métier qui consiste à tresser des corbeilles et menus objets de vannerie. Le reste du temps je jouais, je me promenais, je faisais des lectures. Le malheur fut que plusieurs de cellesci traitaient de voyage et de navigation. Elles m'animèrent tellement que je suppliai mon père de me laisser courir un peu le monde avant de m'engager pour toujours dans la vie familiale. Il eut la faiblesse d'y consentir.

Je m'embarquai sur le Courrier, grand navire qui faisait le commerce avec les contrées les plus lointaines. Il y avait à bord trente matelots et dix comptables dont j'étais. Le capitaine, un brave homme râblé, au visage rouge et jovial, nommé Sanot, manquait d'expérience, car, après une première escale, il perdît complètement sa route et nous parcourûmes cinquante-six jours une mer libre et désolée, réduits à consommer en partie les vivres dont nous comptions faire le trafic. Nous commencions à perdre courage quand la terre fut enfin signalée.

Un petit point qui grossit vite vint à notre rencontre. A quelque dislance il stoppa et nous fit certains signaux de

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convention; mais nous n'y coiriprimes rien, fatigués <|ue nous étions el surpris p;ir re.\lrMordinaire aspeci du messager. C'éLait une gall^^e sombre, qui portail un immense pavillon noir sur le'|oeI élail gravée une têle de mort d'une bJanclieur (ici al. iule. Li; désarroi de nos estomacs, l'inquiétude et la vue de cet angoissant navire nous rapprochèrent du surnaturel tellement que mes camarades frissonnaient et que moi-même j'entendais le bruit de castagnettes dans mes mâchoires. Alors le capitaine qui, s'il savait très mal la conduite pratique d'un bâtiment, avait des lumières étendues, nous dit d'une voix rassurante: «iJe connais ces couleurs; encore qu'elles soient lamentables, elles nous présagent un heureux destin. C'est le drapeau des Morticoles et nous touchons à leur pajs; nul havre plus sain ne pouvait s'offrir à nos corps délabrés, m Et, tandis qu'une étroite embarcation se détachait du bâtiment, noire elie-mème et portant en petit le pavillon à télé de mort, Sanot nous donna quelques détails sur cette conirée où nous avait dirigés son ignorance : « Les Morticoles sont des sortes de maniaques et d'hypocondria([ues qui ont donné aux docteurs une absolue prééminence. D'après ce qu'on m'a dit d'eux, leur Faculté de médecine est à la fois un parlement, une diète et une cour de justice. Les seuls monuments sont des hôpitaux et chacun y suit un régime. Bientôt, au reste, nous serons renseignés. »

La chaloupe approchait du bord; elle accosta doucement, et montèrent sur le poul quatre inoubliables personnages. L'un d'eux marcliait en avant, à petits pas, détaché du groupe, comme pour nous prévenir du rôle capital qu'il jouerait dans notre séjour. Il était de taille moyenne, possédait une figure fade et louche, deux yeux ternes qui regardaient de côté, une munstacJie tombant vers la barbe, hiquelle convergeait en pointe fine, l'ensemble d'une couleur indéciiie et pisseuse. Car le poil de cet lionnma dissimulait son fige, comme sou âme dissimu-

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lail loutj et sa sueur elle-même devait Être d'hypocrisie. Les trois dévots maiinequiijs qui l'escortaient, comme lui revélus de lougues redingotes obscures, qu'aucun linge n'égayait, composaient leurs têtes sur celle de leur patroa et, quoique beaucoup plus jeunes, aspiraient au même aspect vague, ^ous nous rangeâmes le long des sabords aussi régulièrement que iious le permettait la taligue. Le capitaine, s'avaiii;anl, âla son béret et s'apprêta à recevoir aimablement les visiteurs; mais, comme il ouvrait la ' bouche, le délégué chef lui coupa la parole d'une voix sèche, flùlée, cependant fort nette : « Nous sommes les envoyés' sanitaires de la Morticolie où la direction devotre vaisseau voiis porte à atterrir. Vous avez devant vous le propre président de toutes les commissions consultatives d'hygiène et de préservation antiseptiques, le docteur Crudanet, membre secrétaire des huit Académies officielles, de la Chambre haute et basse, du Bureau de la santé sur terre, sur mer et dans l'air, spécialiste en plusieurs facultés spéciales, telles qu'yeux, nez, oreilles, langues, pieds, dents, et généraliste génial quant à l'ensemble de ces facultés. Nous devons procéder, mes aides et moi, à la formalité de la quarantaine, visiter vos hommes et le bâtiment, accomplir enfin notre devoir strict d'inquisition et de réquisition sanitaires, ainsi qu'il ressort des règlements 6, 24, 46, 68, 232, 713, 945, 2629 du code des Horticoles, dont j'ai publié il y a deux ans une nouvelle édition portative. J

Sur ce,' l'orateur s'inclina^ ceux qui le suivaient s'inclinèrent, et chacun garda son sérieux, car nous avions tous le pressentiment de quelque chose de sinistre. Seul le capitaine fit bonne mine : a Docteur, je me soumets joyeusement à une formalité qui me permet de connaître un haut dignitaire tel que vous. Ce navire est à vos ordres, ainsi que son équipage. Scrutez, regardez, interrogez, et, quelque dure que soit l'hypothèse d'une quarantaine, après les fatigues et les' ennuis d'une traversée périlleuse, nous vous

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obéirons ponctuellemeiil. » Les Irois aides plus jeunes eurent itn narquois |)lissenient des lèvres tgui signiliait sans doute l'impossibilité de ne pas obôir, et, jetant les yeux sur la galère venue à notre rencontre, j'y vis étinceïat de place en place des raugées de canons fort persuasives.

Cependant un doux soleil ridait la mer de sourires et nous espérions la lin de nos tribnlatiouf;. Le déléf;iié Cru- (lanet ne sourit pas, lui. Il envoya un de ses acolytes chercher dans la chaloupe un grande -boîte notre au lugubre blason des Morticoles. II. l'ouvrit avec précaution sur le pont que balançait le remous de courtes vagues clapotantes. Le capitaine était descendu s'occuper de quelque besogne et nous restions, les quarante hommes d'équipage, en face de ces quatre inquiétantes énigmes. Leur chefchoisissait parmi sa caisse une variété de bizarres appareils qui encombraient ses mains menues et pâles, si bien que je m'avançai pour le débarrasser. Alors il eul un sursaut brusque et un regard si farouche que je reculai. Il se rapprocha. Sans mot dire, il m'entoura le cou et les poignets de tubes de caoutchouc, lesquels communiquaient à une boite qu'il me plaça sur le dos. Puis il me fit tousser, cracher, renifler, compter, observant sa manivelle avec une attention extrême : saisi de crainte et stupide, je ne bougeais pas plus qu'un mort. Cependant ses aides traitaient de la même façon mes camarades. Ensuite on nous enjoignit de nous tenir tous sur un pied en l'ermanl les yeux. On nous saupoudra la langue d'une horrible composition amère qui remplit la bouche de salive. Après quoi, Crudanet et son équipage se tinrent à l'écart et nous osions à peine nous communiquer notre ennui et notrt dégoût. Ils causaient si bas qu'aucune parole ne nous parvenait, malgré que l'air fut limpide, à peine animé d'une brise légère. Je perçus néanmoins ceci ; « Je vais demander au plus intelligent, » et le délégué chef vint à

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Mais mou seiilimeiit il'orgueii tut vite tlissipé par le ErouLle où me Jeta sa question : « Comment sont vos matières et en général celles de vos camarades? s H fallat plusieuri' minutes el aulaiit de circonlocutions pour que le plus intelligent comprit, el alors jr fus en proie à un rire inexlinifuible qui se communiqua à mes compagnons, quand je leur traduisis le problème en tangage vulgaire. Crudanel et les siens nous fixaient en dessous de leurs petits yeux méfiants. Un peu calmé, je répondis que je connaissais peu mes matières et que je les oubliais à mesure, que c'était noire habitude à tous de jeter aux requins sans y prendra garde re:icédent de nos digestions... Le docteur m'arrêta : « C'est bien, relevez votre manche, n Aussitôt, à peine le temps de blasphémer, il m'avait fait à l'avantbras cinq ou six piqûres d'un vaccin fort douloureux qu'il avait jusque-là adroitement dissimulé dans sa main. Les autres subirent la même opération. A ce moment le brave Sanot remontait. Le délégué lui dit : k Vos hommes et vous, capitaine, ne souffrez pas d'un mal déterminé, mais d'une fatigue qui, chez quelques-uns, est douteuse. Mieux vaut, dans ce cas, s'astreindre à la quarantaine. Nous vous enverrons des vivres sanitaires. Reste la visite du bâtiment, it

Les cinq s'éloignèrent, suivis de quelques-uns d'entre nous, prêts à ouvrir les cloisons élanches et à manœuvrer devant eux les machines. La manche encore relevée, nous déplorions celte funeste nécessité de la quarantaine qui frappait des hommes bien portants, désireux seulement de manger. Nus provisions étaient à peu près cojnpiètement épuisées; i^ue valaient ces vivres sanitaires? D'ailleurs nos virulentes piqûres commençaient à nous brûler et démanger. Plus d'eau douce abord, et l'un, ayant trempé son bras dans la mer, l'en sortit aussitôt rouge et gonflé. J'eus le sentiment net que nous étions tombés sur des êtres effrayants, hors de l'humain, malgré leurs manières demiaffables, en dépit des deux pieds qui les portaient : a Nos

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[ les déléguée reparurent. Cnidanet discutait vivemi^Dt wBi: le cajiitaiii<> i[ui £<!iiibbiL moitié i«ij[ipliaiil, itioilië fu- |SUX. hf. dodi'ur rejduit snii air patelin v1 loule su fli;iire Hlil une expression atroce et rruid»?, ijue copiaient servilaieill fies trois aides, vilains miroirs : « Mais, inousÎBur le \aé chef, s'écriail Sanot, c'itsL la mort poiirces pauvres Ùisl — Vous n'avi'z, insistait l'autre, i|i)'à vous sou- [•Serait-ce lu mort )|im iiuiis la préférerions à l'iti- "e notre conlri'o ! Mais, si nous l'avions crue né- Blious aurions déji!t boinljardé votre coque de noix pus le fîmes avant-liier pour des Anglais trop en- RWe vous obstinez pas. c'est inutile. D'ailleurs je de- Uûre en vue et vous préviens que nous vous coulons de pite^si vous ne sacrilien pas les dernières provisions ava-

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