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DISCUSSION ET RÉFUTATION DU SYSTÈME

BOUSTIBRASIEN.

Trub me désignail, au premier rang dans le bas, le petit docteur Boustibras, sa houppe de che.veux grisonnants, sa barbiche. Serré dans une redingote cloche aux larges boulons luisants, il attendait avec impatience le moment de se déployer.

Dos applaudissements éclatèrentàrarrivêedeFoutange. 1! était grand, vigoureux, analogue à un perroquel. Le nez accomplissait sa courbe au-dessus d'une bouche assez fine qu'encadraient des favoris blonds, de ce blond qui persiste jusqu'à l'extrême vieillesse. Son ample pardessus de caoutchouc, où s'engouffrait le vent de son éloquence, claquait et dansait à chaque mouvement. Il salua l'assistance, Joveux de la voir si fournie, et commença son discours. It prenait à témoin ses élèveset les dessins muraux des merveilles qu'allait présenter le nouveau sujet gui..., le nouveau sujet dont...; il montrait la table chargée de fioles. Puis il saisit une longue baguette terminée par une petite boule et se lança dans une théorie épineuse, désignant successivement les niveaux grailués du puits de l'hypnotisme. Ces explications ennuyaient. Des vagues de bâillements déferlèrent d'un bout à l'autre de la salle ; seules les dames du monde prenaient des notes rapides sur d'élégants calepins.

Enfin Foutange, l'index tendu, s'écria : « Qu'on amène Rosalie! » Il y ciLt un frisson dans l'auditoire. La .jeune

Ufi LLS MOliTIUOLtS.

l'eiTinie, coiicluile pnr Tripard, sérieux el solennel, s'avançait à petits pas, en robe noire, les yeux m ode sterne ni baissés. Elle s'assit à droite de la table, face au public : a Nous avons ici, mesdames el messieurs, mugit Foutange du ton Liispiié d'un faiseur de lonra, nous avons ici un sujet de premier ordre que nous a procuré ûolre savant interue Tripard, — Celui-ci s'inclina; ses camarades se poussaient le coude. — Gr&ce à celle nommée Rosalie, nous sommes arrivés à réfuter, point par point, les doctrines adverses de notre collègue Boustibras, lequel pourra, d'ailleurs, s'expliquer a son tour el tenter de répondre à notre décisive expérience... Vous savez, mesdames et messieurs, que nous avons toujours soutenu la nécessité de l'hystérie comme cause des phénomènes hypnotiques. Quiconque est sain n'est point hypnotisable. Axiome fondamental, lumineux. Notre collègue afrirme le contraire. Or Rosalie présente le phénomène singulier de n'être susceptible de lélhai^ie, catalepsie, somnambulisme qu'après une grande attaque. Je lui donne cette attaque. » Ici Tripard surgit, presse le poignet de la simulatrice, qui tombe à terre en hurlant et commence une gymnastique désordonnée. Plusieurs se lèvent pour mieux voir. On crie Assis! el Chapeau! Sur un signe de son patron, Tripard enraye l'atlaque. Le thaumaturge continue : « Mesdames et messieurs, Kosalie est maintenant hypnotisable. Nous la mettons en léthargie. — Il appuie élégamment ses doigts fuselés sur les paupières. —Voilà qui est fait. Les membres flasques : signes caractéristiques. Nous la mettons en catalepsie. — Il relève les paupières. — Les membres raides : signes caractéristiques... Somnambulisme, enfin. » Il frictionne le sommet du crâne et la nuque du sujet, qui s'agite, bredouille des syllabes incompréhensibles, frappe du pied d'un air mécontent. Quelques élèves prévenus étouffent des rires.

« C'est à cette minute, mesdames et messieurs, proclame Foutange avec un geste prophétique, c'est à celte minute

LES MORTICOLES. IISII

que va se maiiifesler une puissance nouvelle, exlraorilinaire, mystérieuse, l'action, non des médicaments, mais ^€8 signes de médicaments. Nous avons, avec le concours de notre interne, mis au jour celle merveilleuse faculté, el nous en trouverons sans doute d'aulrcs exemples. Je prenils ces pelils carrés, sur chacun desquels est écrit le nom d'un remède... Le premier : sulfate de quinine, mesdames et messieurs, sullate de quinine, le suirate de quinine... Je l'applique sur la nuque de la malade, et cette jeune femme, qui est une ignorante, une pauvresse, qui n'a jamais entendu prononcer le mot de sulfate de quinine, Ta présenter les signes caractéristiques de l'intoxication. * En effet, àpeine le papier est-il collé d'un mouvement rapide par Foutange, que Rosalie cesse son incohérent bavardage et exprime par tout son masque un irrésislilile dégoût : « Pouah ! Que c'est amer! Que c'est amer ! Que c'est mauvais! Je n'en veux plus! Cochon! Cochon! » Elle crache à terre" et secoue les épaules. Foutange exulte : « Hein? Croyez-vous? s Beaucoup s'émerveillent. Très peu flairent la supercherie. Rosalie se frotte les veux el murmure : « Des cloches! j'entends des cloches! Ça bourdonne. Ça siffle. Un chemin de fer! Gare, gare I I) arrive!...» Bravos enthousiastes. Cri du cœur du maître : < Est-ce assez convaincant? » 11 souffle sur les yeux de la patiente, qui se réveille hébétée, demande anxieusement : « Où suis-je? lUais quoi?,,. Qu'est-ce qu'il y a? » Foutange, attendri, lui tapote le crâne, la brave caboche obéissante : « Je profite du repos nécessaire à cette chère petite pour ilemander à mon collègue Boustibras s'il espère obtenir chez une personne saine des résultats semblables. >

Boustibras ne se fait pas répéter deux fois l'invitation. Il escalade et démolit la barrière qui le sépare de l'hémicycle, écrase douze pieds, bouscule quinze encriers el porte-plume, el se précipite bravement dans l'arène. Il semble un pyginée à côté de Foulante, et celui-ci pourrait

jai LES HORTICOLES,

lui donner lii main comme à un bébé qu'on promène : <t Ze demande la parole,» il prononce îemawfe et la Aarofs. Je reconnais là un de ces juiCaillons qui infesleat lepaj^ des Morticoles et dont Wabaiiheim est le représentant le plus illustre. Soo généreux rival acquiesce. Ce n'esl pas rien, cependant, qu'a demandé fioustîbrae. C'est le droit d'inonder l'auditoire, pendant une demi-heure, d'explications retorses et confuses, où tous les b sont des p et tous les ( des d, d'où il appert à la fin que l'orateur propose d'evpérimentef sur une personne quelconque, au hasard. Une dame se lève. Elle réclame l'honneur de servir de mannequin. Elle descend du haut de l'amphithéâtre et chacun s'écarle respectueusement, admire la mine futée du sujet volontaire, son élégance, son chapeau rose el la finesse de son pied, quand elle saute dans l'hémicycle, maintenue sous les liras par Tripard.

Boustibras la fait asseoir en face de lut, près de Rosalie, laquelle regarde de travers cette Intruse qui lui vole l'attention du public. 11 agrippe les poignets de la dame et la magnétise de ses yeux ronds. D'abord elle se délouroe, puis elle a le fou rire devant la physionomie du nabot. Prompt et autoritaire, Boustibras affirme : « Vous avez volé une montre. Si, hier sur la blace Grudanet, à drois heures de l'abrès-miti, fus ajfez folé une moudre. » Elle nie avec dignité, ensuite avec impatience : < Ché fu dis que si. Fusa ffez folé une mondre. — Mais non, monsieur. — Ché fu dis que si. — Non. — Si. — Non. — Si. — Non. ï Elle secoue la tète de droite à gauche, Boustibras de haut en bas. Foutange sourit malicieusement. L'assistance devient houleuse et sceptique. Trub trépigne et nie pince la cuisse. Les médecins étrangers sont scandalisés. Rosalie hausse les épaules et tourne le dos à la dame. Celleci commence à se fâcher. Elle voudrait dégager ses poignets, mais Boustibras s'accroche à elle : c Qu'affez fu ti au sergent te ville quand fus affez folé la mondref t Et il insiste, il insiste tellement que la malheureuse se trouble,

I l,ES WURTlOdUS. tus

I balbutie, fillf rcgrplle sans doute de s'Alre iin^t'e àccsmMi- I gaaces, pur amour de la sciouce et «anili- réminiiie. Elllo I lri!S-<atlle sur .«a chnise. niaiiiteinie pnr son implticnbli) boiir- I rcai). F.rillii, liiïse, elle avouo : « Eli hicri ! oui, là, j*ai voliï I une uoulru. « F.IIk l'ournitiles détails circonslandL'S. Tout la [ monde s'éloiiiie. Foutange s'énerve, ftosatie aussi. Bous- I lîbras remanie les ^'radius el savoure son succès. Moi, j'in- I ler|ir«(et(iul pari» l'aligueetle désespoir de la dume. Trub [ soutient qu'elle est un eompèro. Elle accumule les preuves I du dol ' « Comment elle avait l'intention de voler la montre, [-comment utie a ^uivî un monsieur rjiii portait une chaîne i I briUante, comment cette chaîne l'a attirée, fascinée. Elle ' I 3'est jetée dessuii. Le monsieur' a crié. La foule s'est I amassée, im serifent de ville est intervenu cl l'a conduite I au poste, t Mainlcnaiil e\\v déplore son acte, elle pleure et I le lamente. Un applaudit.

I L>é,^ Boustibras change du tactique : u Nt fu faites pas I te pile; oe n'est pas frai tu ça, cerlifie-l-il. Cest mot L qui (iens te fu le dire. Fu n'affez pas folè la mondre. * I Le sujet résiste. Elle est convaincue et sincère à travers ses I sanglots : t Si, si, je l'ai fait. Je l'ai volée. Je rnerepens. I if Faut que j'aille en justice! 11 faut que j'aille en justice! I J« veux être examinée par un m<!^ilecin! » Elle se débat. I Dans son agitation, son chapeau rose glisse sur le côté.. I Boustibras la maintient féroceraenl, tel un, cannibale son I déjeuner : a ^f(m ç6 n'est pas frai! C'est moi, c'ett moi I qui fiens te fu le dire, gni /iens le fu le tire. » On ne per- I çoil plus que ces syllabes acérés, pressantes et sifflantes : I (Jtfoi qui fiens te fit le lire-fit~dire, moi-qui-fiens-tire- I /U... » Il la rassure. Les gémissements s'apaisent. 11 I l'abandonne, repasse joyeux la barrière, va se rasseoir à sa r place, agite ses bras menus et hurle avec emphase : <( Çé I B'MÏ pas blus tifficile que ça! »

I Suit une controverse très embrouillée, hérissé de termes [ d'argot scientifique, entre lui. et Foutaniîe. Cela tourne i\ I Tuigre. Le mimteau de caoulchoiic claque : k .h- fiens tr le

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lui tire. — Mon cher tollèguBj dn calme, je vous en prie. — Mais cke fiens te ie lui tire. — Reportez-vous au puits de l'hypnose. » Tripardjublle. Rosalie hurle, en proie à une vraie crise nerveuse celle fois, et on emporte le premier sujât du docteur Foutaage, ainsi qu'elle l'écrit sur ses caries. La dame est très entourée, questionnée, toute rose et enorgueillie de son aventure. De son banc, Rouslibras gesticule, admoneste Avigdeuse, prend les élèves à témoin. Tout l'amphithéâtre cause, caquette et dispute; c'est an bourdonnement de mouches. Grudanet demande la parole. Il s'exprime avec Tacilité, du même timbre fade et patelin. Il accable d'éloges Foutange d'abord, Rousiibras ensuite. Il déclare que des découvertes aussi importantes que l'action des papiers médicamenteux et la suggestion sur n'importe qui ne son! nullement contradictoires, honorenl grandement la science et la Faculté des Morticolcs : « Un point de vue m'intéresse parliculièremenl, messieurs ; celui de la médecine légale. Il y a là de gros problèmes, dont la solution devra désormais nous guider dans l'application des pénalités. Ces questions sont de celles qui ne se résolvent pas à la liâle. I) faut nommer deux Commissions dont chacune comprendra un membre de l'Académie des Sciences, un de l'Académie des Inscriptions scientifiques, un de l'Académie neuropathologique, un de la Faculté professorale. Quelques-uns de ces matires éminenis, dont le renom et la bonne foi sont hors de conteste, voudront bien s'arracher à leurs travaux pour examiner de près les précieuses expériences des docteurs Foutange et Rouslibras. t On vote par acclamations. Gigade, Rradilin, Tabard, Wabanheim et Cercueitlel sont de la Commission Foulange; Tismet, Malasvon, Avigdeuse, Crudanet et Mousle de la Commission Roustibras. Les gaillards élus se frottent les mains. Cette vieille querelle se réglera désormais à coups de dîners et d'emprunts. Hornes, les deux rivaux supputent ce que leur vanité va leur coûter en Champagne,

^^^Bcatleaiix et |iots-'|p-vin. Là-dessus se ^retteroDl ili.\ milJe ^^H<inlrigtl6S, pramesses tie récc[>liong aux «sameiii!, concours, ^^B.lècliisiiie[il& de \wih. Tour deux tnois lu inudiim' jt polîns, ^^^|:ra»eurfi et goiriiliilos esl reiuontce. Tfous avons l'insigne ^^^■liniuteDr d'a««isler, Tmb et moi, au germe de celle magni- ^^^B]i4|ue Ucirdsnn.

^^^H Ce b'csI pas Uni. FouUnge iloit inlerroger quelques ^^^muatades. On le» rnabne, homiiias et feiunies, paies, grelt)!- ^^^^pants, roulant des yeu.v égarés. Le maître s'est assis. Ce ^^^Bii'Ast plus le niiïme Être. Sa voIk el son f^csle oui change. ^^^ Il a l'air, non plus d'un charlalaQ, mais d'un Juge aulori. taîrn Bl dur. La (Igure du perroquel s'est glacÈe. Sa liouchc est mince et inanvaisi? : « Voire i)Éro s'est liié. Ah ! Com-

*nnjiiti Couleï-uous ça!... Voire mûre olail une prostiiuée. parlez plus haut 1 Une pro-sti-luéc, que diable ï Nous savons «e que c'est... Et alcoolique? Depuis quand buvait-elle?... Vous-même êtes sujel â des crises li'épilepsie... Vous tombez, vous bavex el ^a vous cuit dans la nuque... Au suivant! » Les élèves prennent acti- ^^^ veulent des noies. C'est ainsi : devant deux cents personnes ^^^bficaueuBes, ces infortunes doîvenl étaler leurs hontes, ^^^■'Jeurs tares el celles de leurs ramilles, dévoiler leurs secrets ^^^biltimes. Bien n'arrête l'inquisiteur implacable : t Vous ^^^■■'Atee^ voleuse et vicieuse, madame. La police vous con- ^^V liait. Vous avez Jelé un Tœlus à l'êgout. — Docleur, ^^K^iï'OsI que... ~ Taisez-vous. Je ne vous demande pas d'iu- ^^^Bterprétalion.Âquelle époque avez-vous cessé d'être viei^e? ^^^■ïlt TOUS êles enceinte? C'esl du joli 1... Bromure de poUs- ^^^Ksium. un i;ramme. Eau, deux cenis grammes. Passez à. ^^^Bc6té, on va vous donner voire ordonnance... A qui le ^^Hlour?> Foulange plonge, avec une adresse diabolique, jus. ^^^1 qu'au fond de ces consciences frustes. Il recueille des I aveux lamenlables, des confidences qui remuenl le flot

noir, rouge et boueux des souvenirs, amènent aux joues I des larmes de honte. Ces confessions, variées en appa-

^^L rence, se réduisent toutes au manque de pain, de gîte,

LES MORTtCOtES'.

Ll'éilucatiun morale, de croyance, auK mauvais contacts. Il De comprend pas, ce Foulange, nue l'odieux matérialisme dont il esl un des représentants, que l'euploitalion de l'homme par l'Iiomme, que la science saos conscience sont les causes nécessaires et prochaines de toutes ces maladies qu'il étiquete de noms baroques et qu'il attribue à l'ai-cool, à la syphilis, à ce qu'il appelle des dégénéresceiicea nerveuses. Il se lève, va k son tableau noir, tenant par la main uiie petite lille, triste danseuse de Saint-Guy. Il dessine les rapports, les jonctions des paralysies, hèTÉiplégies, tétanos. Il dessine la lésion de l'enrant, et elle regarde son cerveau, stupide et terrifiée, ne comprenant pas comment il peut être à la fois là et dans sa tête, sa [lauvre tête laide, trop grosse pour son corps, qui oscille . et bat la chamade... Comme arguments, Foutange a fait venir d'autres malades atteints d'àiïections analogues & celle de la fillette et qui gambadent devant lui. Il rabâche ses formules : « L'hérédité, l'hérédité, l'hérédité. Son oncle est mort d'une congestion cérébrale. Sa grand'mëre était incestueuse. N'est-ce pas, elle vivait avec votre père? Dans leurs taudis, messieurs, ils s'accouplent comme des chiens. L'inceste esl la, règle. Ils conçoivent dans la débauche, après plusieurs bouteilles d'alcool. »

L'auditoire se fatigoe. Les bancs se dégarnissent peu à peu. Les médecins, les étrangers, les dames, les élèves regardent leurs montres et s'évadent discrètement. Truh et moi nous tes imitons et nous faufilons derrière quelques malades riches enchantés de leur matinée : t Vous savez, moi j'ai un peu de ça I Je porte difficilement mon verre à ma bouche. — Et moi, au réveil je tremble ; je ne peux pas me moucher. — Ah! qu'il est fort! Ah! qu'il est fort !... »

Je devais le lendemain quitter l'hôpital Typhus. Le soir, je préparai un petit paquet de vêtements propres, que je m'étais achetés à ma dernière sortie. Je fis le compte du peu d'argent qui me restait. J'embrassai Truh et lui pro-

Les MOUTd^ULES. IliS

mis lie le voir le dimanche, le plus souveiiL possible. Je lui iurai d'êlre toujours prêt à m'enfuir avec lui au premier signât, dès que nous aurions retrouvé le capitaine Sanol.

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