‹ Les Morticoles ... 8. milleChapitre 13 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ud dimanche matin, Trub me dit : « Mon cher Félix, Joseph Malamalleest en excellents termes avec le directeur d'une prison. Nous aurons l'aubaine aujourd'hui de conlempler une exécution éleclrique. »

Quand nous fûmes devant l'édifice sinistre, mon compagnon présenta la carte de Malamalle à un guichet rébarbatif creusé dans le mur. Une lourde barrière de fer tourna sur ses gonds. Après une petite cour, une petite porte, puis des corridors et des grilles. J'en comptai jusqu'à six. A chacune d'elles, un geôlier nous examinait des pieds à la tête et réclamait notre passeport, auquel Trub joignait une pièce de quarante sous. Le formalisme est frère de la vénalité. Finalejnent nous aboutissions k un dernier couloir obscur rempli de gens. Je reconnus plusieurs silhouettes de médecins juges, le stupide Cercueillet, préposé aux e\écutions, Mouste, chargé du rapport officiel, l'important Canille, un groupe d'élèves de troisième année. Ceux-ci assistent par nécessité à ces manœuvres homicides qui sont dans le programme de leur examen. Ils s'entretenaient avec un reporter de Cloaquol : « Alors, vous pariez Cortirac. Mais Sidoine ne meurt pas, et d'ici là Wahanheim est capable... On raconte que M"' Avigdeuse est à l'agonie... Qui avez-vous à votre jury du troisième Lècbement?... Bradilin m'a promis d'agir. > Ces propos étaient pressés et comme étouffes entre des doSj des

toi tES MOntlCOLES.

épaules, des bras, des Tenlres, lant élait exigu leboyaii où noua piélinions. Il ne recevait la lumière que d'une feaèlre basse donnant sur une cour sombre où se promenaient des guichetiers.

Il y eut un remous. Une porte s'ouvrit d;in= la paroi, el un gros lioiiimeau visage vullneuy, ilodt les moustaches noires rejoignaient les favoris en un H impressionnant, articula d'une voix caverneuse : « Entrez, messieurs, l'opération commence. » Tel un filet d'eau s'échappe en murmurant par un strict orifice, tels nous nous glissâmes deux par deux dans une ample et haute cellule éclairée par trois fanaux rouges. Une seule ouverture en biseau était creusée près du plafond. Je tressaillis à la vue du supplice : un homme nu, sauf une ceinture autour des reins, était assis sur une chaise d'acier. Ses mains, ses pieds, son torse étaient entourés de liens du même métal qui aboutissaient <i des plaques hrillantes fixées sur ses tempes, son ventre et ses chevilles. Contre lui se dressait une énorme machine, dont les plateaux ùe verre et de cuir se terminaient par des boules dorées communiquant aux chaînes et à la chaise. A c6té, dans des altitudes d'inquisiteurs négligents, le Cudane, notre Cudane, puis son aide, le directeur de la prison, maintes trognes féroces de valets.

Nous tenions à l'aise dans la cellule. Une corde nous séparait du personnel actif. Pour se donner plus d'envergure, Canille l'enjamba et se rapprocha des Autorités. Je regardai le condamné. C'était un individu musclé, de taille moyenne, aux yeux noirs, aux longs cheveux noirs, à la poitrine velue. Il semblait un demi-singe, un de ces êtres placés entre la bête et l'homme chers aux hypothèses mortlcoles. Ainsi les théories moulent les laiis à leur image. Le malheureux tremblait visiblement, et certes pas de froid, car la pièce était surchauffée. Sur les grosses rides précoces, immédiates peut-être, de son front, la sueur coulait, et sa mâchoire inférieure pendait, montrant

I luei

lg

les dents blanclii;*. Il ri\ttU alternalivemenl los spuctiilUTB el la machine U'où émainsrail la secousse inorlellc. 'eus, en même temps i)u'arie Inrreur grande, la IiouIg l'assister à ce ilrame. Cmlane sorlïl de sa jioche un papier ii'il Int. prÉteiilieuseoiL'nl : rf Coiilon, Sgc Je t,re"te-niiq ans, père épilepliquu ci alcooliiiiie, mère proslilut'e, livré k liii-mème 'a l'âgo de six ans, fomiamné (|uiilre fois ponr vol ii neuf, onze, ïinj;t-<ieus: et vingt-sept uns. — A assassiné, il y a six mois, une vieille femme Je la Masse desTichts et sa liomeslîque. Reconnu responsable au huitième, 1/8, après examen des docloufs Tisrael et Corcueîllel. Condamné à mort pour ce fait. Va élre ciijculd ft l'aille d'une muuhîae d'induction, système Cudane peii-JCtionné; Volt 10, Farad iOO,. Cuâ lûOO. imension des bobines, 25/30. a

« Eh, eh l marmotta Canille en bochant la tôte, tandis

Cercueillet et Monate Iranehissaient la barrière à

lour et que les jeux de mes voisins exprimaient une

ifiosilé cruelle. Eb, eh I Fort intéressant, fort intérea-

rsant 1 El lo conrant durera, mon cher confrère ?...

Dix secondes sept dixièmes, maître, répliqua l'obséquieux Cudane.

— Eh, eh 1 Très bien, très bien. Et par où passera le lourant V

— Il est double, de la Ifile aux pieds et en ceinture. Il 'saisira le front, les chevilles et le ventre, -ainsi que vous l'indiquent les plaques ajustées.

— Eh, eh f Très bien! Parfait!» Le front de Canille se plissa ccmme un potiron, exprima l'attention la plus vive. ~Touate haussait les épaules en silence; Cercueillet remuait

lèvres épaisses.

Rien ne peut rendre la sauvagerie de cette scène, la lueur louche et macabre où nous étions plongés, le mélan^'e de scélératesse et de sottise qui composait l'atmosphère morale et semblait se conjoindre avec la lourde itmosphère physique. Le directeur s'approcha du, con-

damné : « Coubon, n'avez-vous pas une dernière recomraamlalion k nous ailresser? — Celle de vous dépêcher, répondit siriislreniejit lu palipiit. — Les ii.trbares vous enjoindraient de prier Dieu, poursuivit l'imperturbable Torqueniada. Moi, je tous conseille le calme et la correction qui conviennent à un homme de cœur. « Puis, tirant sa montre : « Allez, messieurs ! i»

L'aide repoussa une petite tige fixée à droite de la bobine. On entendit un ronflement sourd, accompagné de crépitations et d'étincelles, et, comme un cbat qui fait le gros dos, le misérable commença de s'étirer. Les muscles de son ventre, de ses bras, de ses jambes se gonflèrent comme de la baudruche. Je crus que les liens allaient éclater: € Eb bien, qu'y a-l-il?... La machine est mal chargée!... Allei donc... Un de plus... Poussez... Maladroit... i Cudane s'activait autour de son meuble de cuir et de verre. Il y eut un hurlement, suivi d'un bruit sec. Une chaîne des jambes venait de se rompre. Le membre prit à l'instant la plus extravagante posture : il décrivit une courbe circulaire, puis se fixa dans une attitude rigide et tortueuse, comme s'il vivait à part du corps. Il paraissait immense, le mollet tel qu'un ballon tendu, les orteils écartés et disloqués, sorte d'éventail de cauchemar. Le masque revêtit une expression fantastique. La bouche se distendit, el la langue s'en échappa, droite comme un I, entre deux jets de salive. Les globes des yeux tournèrent rapidement, el, sortant de l'orbite, proéminèrent sur leurs pédicules rouges. Les clieveux raides pétillaient d'élincelles. Le cou formait une échelle de cordes. La poitrine et l'abdomen étaient parcourus de secousses folles, comme si des serpents grouillaient sous la peau. On perçut plusieurs craquements consécutifs; c'étaient les os qui se rompaient sous l'elTort de la contraction musculaire. Certains assistants murmuraient : Comme c'est curieux I D'autres ; Qu'il est laid! Ahl qu'il est dégoûtant t Cudane et son aide étaient dissimulés par le groupe du

direnlem', des geôliers, de Cercueillet et de Mousle. Canille affirma : « Évidemmenl, le tonus est exaséré. » Le supplicié ne gémissait plus. Il émettait un râle atroce, espèce de rugissement éloufle par celte laiigucgiganlesque, trois fois ronge comme la lumière rouge. Il avait une silhouette hors de l'humanité, qui se rapprochait des chimères. Il rejoignait tout ce que forment les rêves les plus hideux. Ses jeux, chassés décidément des orbites, coulèrent sur les joues, telles deux colossales larmes écarlates. C'était trop, je me détournai. Il y eut du tumulte. A Iravers l'affreux roulement continu de la machine, Trub me répétait i s Mais vois donc, vois donc ! Ah, l'infortuné! C'est horrible ! d Quelqu'un cria : « Du cyanure, du cyanure ! J'ai ma seringue. * Je rouvris les paupières : un jeune homme s'approchait de Coubon, lui piquait le pied. Une détente immédiate se produisit. La masse de chair cessa sa danse forcenée, et le corps se replia, s'aflaissa sur lui-même, aussi flasque et mou qu'il était raide, la tête inclinée sur le cou. On avait complété la mort.

Tandis que les geôliers s'empressaient autour du cadavre, nous sortîmes en masse : « Messieurs, disait l'affable directeur, voulez-vous examiner nos condamnés en expérience î II en est un que M. le professeur Boridan a empalé sur une lige de bismuth. C'est une tentative curieuse. A un autre, M. le professeur Bradilîn a remplacé une moilié du cerveau par la moitié correspondante d'une cervelle de chien. » Mais j'en avais assez, et j'entraînai Trub hors de cet enfer. Je pensai que les corridors, les portes et les guichets n'en finiraient plus.

Quand les œufs et les côtelettes de la mère Pidou nous eurent un peu calmés, je remis à Trub quelques-uns de mes livres et le priai de m'interroger, car mon premier examen aurait lieu bientôt. Je répondis à toutes ses questions et me félicitai de l'excellence de ma mémoire. Puis, comme le jour baissait, nous descendîmes prendre de

ra[)p6lit pour le dîner que mon coni^ia^non voulait m'of-

frif au restaurant.

Il m'était déjà arrivé de remari]uer, k la nuil [ombaulB, de tristes créatures mal vêtues qui adressaient des signes aux passanis. La situalion des pauvres esl telle que beaucoup lie Femmes gaijneiit leur vie eu vendant leur chair misérable. Grâce à certe prostitution, se propage la sjpliiUs, que Pridonge étudie, réglemente et tlilTuse suivant un système compliqué. Ce soir-là, deux de ces rôdeuses, maigres à faire pitié, velues avec ce faux luxe usé dont elles ont l'apanage, nous prirent par le bras, Trub et moi, au tournant d'une rue. Elles s'appelaient Louise et Serpette, n'avaient pas mangé depuis deux Joui's. Cela se connaissait à leurs haleines, à leurs regards fiévreux, à leurs mains pâles, au bruit de leurs estomacs tandis qu'elles nous parlaient. Il llolt.iit un brouillard humide qui semblait augmenter leur détresse. Ému, je les emmenai souper avec nous. C'était de ma part une imprudence, car le contact des prostituées esl interdit aux étudiants ' dont les plaisirs se passent dans des maisons spéciales tenues par des sénateurs vertueux ; mais la brume favorisait mon audace. Nous arrivions à une enseigne brillante : Au bon chirurgien. Je demandai au garçon, étonné à la vue de nos pauvresses, un cabinet où nous fussions seuls.

Louise et Serpette étaient intimidées. Elles se chauffaient devant un feu clair, soulevant leurs robes êlimées, et montrant leurs souliers aussi mous, aussi minces que deux feuilles de papier noirci. Nous autres, installés devant la table joyeuse et que l'on couvrait de vaisselle, observions ces figures déraîles, ces corps qui avaient droit au respect, au désir, à la nourriture, et qui seraient un jour la proie creuse de Trouillol. Par-dessus la faim, se lisait maintenant la reconnaissance, tant les misérables sont touchés de la main qui les relève. Dès que nous fûmes seuls, elles attaquèrent les hors-d'œuvre avec une

LES MUhTlCOUS. m

«iirtede rame, an se dunnaiil mâiiift pas le tt<iiips <k jnÂcItei' \«s l^roa morceaux de pain dont elles se fuiitlaî);»! les ]duGs, v.a rjiii U'iir rruntt un ttinhunpuinl rnulicu. Une aaanve île rose cmpourpru leurs poinineUes. L'une d'ellea tousaait> j

i^lesse ressumblaient d'ailteiirs, comme la plupart des pauvres. Les visages n'ouL de dilKreuce ijue ilaus le bieiifitre el altulgnenl chez les doi:leiii-s leur maximum de variéli'. Mais les souiîrances. la traÎLilp, le métier dur, l'action du (ccilà et de riminirte prËlenl aux physiouoinies (les Jéshi'rités ujik TraterniLé désolante. Jusque-là, elk-s u'avaient pas dît uu mot. On leur servit de cliauds \ potages. Chacune d'elles bul un verre devin, Alors, la vie renaissant, elleoTépoudirerit à nos questions. L'oiseau de la confiance revint percher sur ces âmes muettes. Son chant nous charma tout 1o soir.

Elles s'étaient connues dès l'enfance et faisaient en commun depuis cinq ans leur déplorable métier. L'une avait dix-sept ans, l'aulre dix-huit. Elles étaient nées de l'autre côté des égouls, duos tes quartiers d'usines et de tortures : « C'est ta troisième fois, ajoutait Louise, que nous mangeons i. nuire appclit. Une fois à la fête de la Matiâre et une seconde... — Tais-toi doni;, lu ue le rappelles pjis. a Et Serpette empiétait sur le récit de sa voisine. L'autre lur cédait la parole avec une jolie moue de l'épaule : « Monsieur, nos maisons se touchaient. Nos familles n'avaient pas le sou. Moi, mon père m'a prise un HOir qu'il était gris. J'ai été malade lon^^temps et l'on a cru guej'allais mourir. On n'avait pas voulu m'envojer à l'hôpital, de peur que je n'éveille la police. Je grclollais presque nue devant une lucarne cassée. Louise venait me voir el m'iipportait la moitié du pain de son diner. — Ob! un pain, interrompit Louise, qui ne ressemblait guère à celuî-cil Qu'il est blin, celui-ci! On dirait du gàleau. Je il'ai jamais mangé le pareil. Le nôtre est noir et fait dans la bouche comme de lu poussière.

198 LES MORTICOLBS.

— El puis, repril Serpetle, nous avions un voisin riche, qui mangeait ile la viande, et c'est lui qui a ku Louise (l'abord et il lui a donné un chflle et il jn'invilait à déjeuner aussi. Ma inêre est morte des' coups que mon père lui donnait. On l'entendait crier la nuit. Ça réveillait les voisins et j'avais tant de honte que je n'osais plus descendre l'escalier. Moi, il ne me battait pas. J'avais des frères et Aea sœurs qu'il fallait garder à la maison, pendant qu'il allait à la fabrique. Et puis il est tombé dans une machina terrible, une machine qui fait le sucre, et il est entré & l'hôpital.

— Et vous, y étes-vous entrée, à l'hôpital ? » dis-je en leur découpant un morceau de viande rôtie. Triib avait son bon visage. Je me sentais le cœur gonflé. La petite pièce où nous dînions était chaude, honnête et allègre- Louise répondit, la bouche pleine :

a Sûr que nous y sommes allées. Dans notre métier on en voit de toutes les couleurs. Il y a eu un moment... laisse-moi donc parler, Serpette; tu causes tout le temps... où nous avons été cossues, mais voilà — elle montra piteusement sa robe — tout ce qui nous reste de l'époque. J'avais fait la connaissance d'un joli blond, et j'habitais chez lui avec mon amie, et il m'offrait ce que je voulais, des chapeaux, des bottines et du linge brodé. On mangeait plus qu'à sa faim. Seulement, un jour, la famille de mon amant s'est fâchée. Elle a eu peur que je ne le ruine et on nous a enfermées, Serpette et moi, aux Corps perdusi un sale hôpital, monsieur.

— En somme, je n'avais rien fait, moi, fit Serpette qui commençait à s'émouvoir. Pourquoi qu'on nous a traitées connne des criminelles, coffrées avec des voleuses et des folles? Au dortoir, je couchais entre une qui demandait à boire et une autre qui pleurait, parce qu'elle avait tué son enfant à coups de marteau. J'avais tellement peur que je restais la têle sous mes draps jusqu'à m'étouffer. C'est qu'on était sévère aux Corpsperdus. Poav un oui, pour un

LES îlOïtTICOLES. 199

non, boiim, ail cachot! Tu te souviens, Louise, de celte iielite femflie que son mari avait fait mettre là, parce qu'elle l'avait trompé, C'était uoiiomme inlliient, unclu Parlement, qu'on disait. Elle était si mince et si jolie que nous en étions toutes amoureuses et on n'osait pas lui parler, parce qu'elle avait été honnête. Elle sanglotait. Elle réclamait ses gosses à genoux. Une fois j'ai pu tout de même la prendre dans mes bras, la câliner, et elle a pleuré, tout contre moi, ici. J'avais ses petits cheveux dans la figure. Ah, que c'était doux!

— Oui, oui, continua Louise qui, tout entière à ses souvenirs, fixait de ses beaux jeux fiévreux un point ignoré de l'espace. Nous avons passé là des jours qu'on ne voudrait pas revoir. Et ca vous reste; on ne peut pas les chasser. C'est comme un remords. Et celles qui mouraient ! Comment l'avait-on surnommée celle-là?... Ah, j'y suis! le Poisson, parce que la maladie lui avait dessiné des tas d'écaillés d'argent sur la gueule. En sortant des Corps perdus, monsieur, on nous a donné, au Secours universel, un permis de raccrochage. C'est moi qui ai été syphilitique la première. Serpette, ca n"a été qu'ensuite. Je m'en suis aperçue par des petits boutons roses. Boum ! Encore à l'hôpital, un sérieux celui-là, chez le docteur Pridonge, le bavard. Des gueuses, qu'il nous appelait, et il riait, parce que ÇA l'amusait de voir de belles lésions, comme il dit. Venez voir, viessieurs, la belle lésion de la gueuse 1 11 nous a soignées. Mais ç<i n'était pas encore fini avec les médecins, i La chaleur, la nourriture et quelques doigts de vin avaient produit des eiïets divers. Tandis que Louise, les coudes sur la table et les mains dans ses paumes, nous racontait avec volubilité son existence, Serpette s'était peu à peu engourdie. Elle avait reculé sa chaise, et le front appuyé sur une main, les paupières battantes, elle s'efforçait de suivre le récit de son amie, l'approuvant parfois d'une légère moue comique.

€ Monsieur, — Louise nous prit chacun par le bras, —

jinaginez-vous que ilans le service dePridonge venait im

. petit bonlionnnie k l'air méchant, et sec, sec comme u» couteau. Quand nous étions convalescentes, il causait avec nous et s'.issevaif au pied des lits, nous demandant s'il nous re^tail un peu d'aii^ent. si nous allions nous prostituer, si flous n'avions pas peur d'avoîrdes enfants, eniin une masse de détails drôles. Il se nommait Sorniude. Enfin,, un jour que Serpette était là, et comme il savait que j'allais quitter l'hôpital, il nous ,dil ; Écoutez, je vous propose une bonne affaire. J'ai un docteur de mes amis qui fait collection d'ovaires. Il a besoin des vôtres. Noua vous les retirerons. Vous recevrez, chacune, cinq -cents francs. Ni vu, ni connu; et jamais, jamais plus vous ne

■ risquerez d'aooir de gosses. Vous pensez si nous étions contentes. Serpette et moi. Nous avions bien un peu le trac. Mais Sorniude jurait qu'il n'y avait pas de danger. Il est venu chez~nous, dans notre mansarde, avec un autre qui s'appelait... qui s'appelait... Comment donc? Serpette !... Serpette, tu dors ? — Tismanque, grogna Serpette. — Mais non, t'es bÈte, et Louise éclata de rire. Tisniet d'Ancre, c'est ca, et encore un deuxième. Ils nous ont choroformé, ouvert le ventre, il ne reste même pas de cicatrice, el tout enlevé en un tour de main. Mes petites, qu'ils ont dit en nous réveillant, vous êtes vidées comme des lapins. Oh, ce qu'il travaille, monsieur, ce Sorniude ! Toutes les femmes que nous connaissons, toutes il les a ^ nelloyées. Dans notre quartier, vous ne trouveriez pas un ovaire à prix d'or. Je me demande ce qu'ils en font. Tou-' jours, ça rend joliment service. Et il n'y a pas qu'à nous autres, vous savez... 11 paraît qu'ils opèrent aussi les dames de la haute qui veulent faire leurs farces. Pensez donc! C'est si commode !... Où en élais-je?,.. Ah !... Eh bien après, on a claqué les mille francs, et puis c'a été la misère, la misère et toujours la misère. Jamais de feu, ni à manger, ni à boire que des choses qui brûlent, et des hommes, des hommes I — Louise eut un geste de dégoût.

■ LKS lH01tTHH)l,KS. ÏOI f— IleiireiisemeEit (|u'il n'y m a plus pour lonKtenips. ,t'aî

l'^c où ta t'lii<]U(;, \its iciumea cutnme nous, t

Cp rôfiit lions ouvraîl une *éno il'alilmes que nous no

soiip!;'>iioi'>"^ P't^ eni^oie, et, <|u:ir)d Louise cila son ftgCi

L l'idée qu'&dix-sepL uns elle èlaildéjà vieille me Ot Iressaillir.

[je ne compronais que vaguement ces hisloiiT.s d'ovaires,

mais elles m'intriguaient d'âutanl plus que les MorlicoUs

se plaignent sans cesse de la dépopiilHlioii ou diminution

(les eiiriinls. Or [.ociise m'assurait t}ue des milliera de

femmes élaîeul ainsi mutilées. Trub, dont l'atlenlion se

, fatigue vile, voulait partir. Serpette s'était endormie, el

visage, iiiclini!- sur ses metioMes en croix, souriait à

k'tiue)(|ue rêve furliC Divinsourire. qui illuminait lacréatur?,

Ibcs petits doigts noirs, ses ilcnlelles souillées, ses pauvres

lièvres desséchées par la fièvre el les baisers sans nom ! Et

Uns le teniire geste de Louise, lui passant lesbrasautour

■idu cou pour la réveiller, il y avait l'emblème de toutes

s amitiés et de toutes les amours^ de U cliair qui, devant

fie dur destin, se cache et se tapit contre la tiédeur de la

chiiir.

« Vous vous on allez? soupira Louise bourrant ses pocliea de dessert. Vous avez été bien bons. Je ne vous ai F 4t»s ennuyés? Ils s'en vont, Serpetlel Debout, paresseusel » iTrub appela le gargon, régla la note et laissa en plus doux F pièces d'or sur lu l»blu : t Pour vous, mes petites, s Louise le considéra avec éloniienient : € Vous êtes étranger, vous. Vous n'avez pas eu de plaisir et vous nous payez cependant! — Nous ceverrons-nous Jamais, ô mes charmantesl Tous mes respects au docte Siiruîude!» s'écria Trub, qui tient à dissimuler son cceur sous des pkisauleriea . , .

■ Le lendemain malin, fatigué par ma journée de la veille, Kj'ilais plongé dans un sommeil profond, où il n'était ques- PtîOn que d'ovaires arrachés, quand je fus réveillé en sursaut

■ pat d«s coups brusquement frappés à ma porte. C'est

■ foajonrs ane impression dramatique et dure, J'allai uuvrir

S09 [.ES !HORTICOi.F.S.

en chemise, et fus stuptifail tie voir entrer Savade. Il avait l'air encore plus révolté qu'à l'urdinaîre; la méchancelé plissait ses lèvres miaces : « Je me suis procuré voire adresse h la FacuUé, me dit-il d'un ton saccadé, el je suis monté clieï vous, parce que vous êtes étranger, parce que j'ai hesoia de raconter à quelqu'un l'acte immense que je viens d'accomplir, parce qu'enfiii je vous aJme comme très différent des coquins qui nous entourent, s Je le regardai avec des jeux stupéfaits, rouges et bouffis de sommeil, mais il poursuivit avec feu : «: Dans quelques heures, la plupart des Morticoles auront disparu; leur race sera sur le point de s'éteindre. Voilà : j'ai fracturé cette nuit le laboratoire de Bradilin. 11 y avait au moins trois mois, depuis que le projet avait germé dans ma tête, que je guettais l'occasion favorable. J'ai pris, dans une de ses fameuses étuves, une dizaine de tubes où il conserve précieusement la morve, le choléra, la fièvre jaune, la typhoïde, et je suis allé les casser en plein fleuve, àl'enlrée de la ville. D'autres, sur lesquels était écrit : Contage possible par l'air, je les ai brisés sur la place du Parlement. Ils renferment, à l'état essentiel, les plus redoutables des germes. Nous subirons donc un déchaînement de fléaux qui, je l'espère, atteindront cette fois ces bons docteurs. Ce n'est pas pour rien qu'ils auront passé des jours et des nuits à extraire des poisons- Les voici maintenant qui circulent, ces virus! Quiconque est atteint, tombe et ne se relève plus. » Tout ce discours était prononcé par Savade d'une VOIX inspirée, haché par des soupirs, ponctué de gestes terribles el vibrant d'une joie de carnage. Je ne savais si j'avais affaire à un fou. 11 éclata de rire : « Ah, ah! Ça vous étonne? Vous ne me croyez pas? En ce moment les venins travaillent. Ils ont déjà atteint une poilrine humaine. Ils commencent leur course. Il me semble que je les vois grouiller, que je les suis dans les artères et les veines, des pauvres comme des riches, des riches comme des docteurs, car eux se moquent des classes

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et des c^tégoi'ies. Rein, ce n'est pas mai, pour un élève lie première année? Voilà ce que c'est, Ganelon, que d'ouvrir ies laboratoires à tout le monde. Ah, j'étouffe! Laissezmoi m'assËoir el m'eipliquer un peu! s

Il saisit l'unique chaise, se mit devant ma table el changea subitement d'allure. Ce n'était plus l'entliousiasle de tout à l'heure. C'était un Morticole, théoricien froid et sec, qui développait des arguments, tel Lestingué à son cours. Ses cheveux se héi'issaient au-dessus de son immense front et ses yeux verts me fixaient. Moi, cependant, je m'habillais en liàte : t Canelon, je suis un pauvre par amour. J'ai toujours eu de l'argent; je passe pour riche, mais mon léle va aux malheureux. Ma famille a été désorganisée par les médecins. L'un d'eux, un Être abject, comme Âvigdeuse, comme Tismet, s'est insinué chez nous à la faveur de sa science et a été l'amant de ma mère. Je suppose même qu'il a empoisonné mon père. Ce que je sais, c'est qu'entrant un jouràl'improviste dans la chambre de maman, je l'ai trouvé, ce monstre de docteur, à côté de la chère figure quej'aimals tant à embrasser, dont l'image fut désormais pour moi un dégoût. Pouah ! La vie s'écrasa d'un seul coup, comme un fruit pourri, sur mon àme d'enfant. Je gardai le secret infâme. Bientôt mon pauvre père tomba dans une mélancolie noire, et plus l'ombre se faisait en lui, plus le traître venait coucher avec ma mère, tellement qu'ils sont partis ensemble, laissant le vieux à l'agonie. Il en voulait sans doute à son argent, le bellâtre, ainsi que les crapules de son espèce. Ils se glissent dans les demeures et les ruinent. Il est impossible aux femmes de leur résister. Songez donc : rien n'est caché pour un médecin. Ah, ah!nos professeurs parlent des horreurs de la confession et de l'action dissolvante du prêtre I Mais le prêtre, Canelon, — Savade se leva et arpenta la pièce d'un pas trépidant, — le prêtre n'a pas une pareille puissance. L'autre peut promener partout ses mains et ses rcg.irdp, frôler, tordre el martyriser la

m4 Les MoRTtcOLES.

chair, ou la réjouir honteusement, sans que tes lois l'atteignent jamais. Faur eux tous, les femmes sont nues. Oh ! — Et il montrait le poing aux mors. — Ta es peulé^re moi't, bandit, mais Je hais ton cadavre que rongent les vers..- Aprùs, j'ai éli'î élevé chez Ues vieilles tantes. Je grandis etj'observai. J'aimais à me promener seul daos les quartiersjiauïres; je me mêlais à la foule qui sort des ateliers; je voyais les muscles locdus p^r des besognes inutiles et Je sentais en moi des jets brûlants de haine, mêlés à des bouiï^es de je ne sais quoi que je n'ai point, peut-être une foi, une croyance en Dieu, que m'a enlevée la stupide éducation de ce pays. Ce qu'on m'avait appris me remontait aux lèvres en vomissement, puisque j'y devinais la cause de tant de tortures. J'avais soif d'apostolat. J'ai souhaité trouver un remède, participer à cette science pour la modifier. Mais j'ai compris qu'elle était un engrenage, qu'elle m'ôlerait toute énergie si je me laissais prendre à sa chaîne. J'ai voulu détruire. Ce qui a armé mon bras ce matin, Canelon, c'est un idéal sublime I Je maudis ce matérialisme qui m'a ballotté de la pitié à la colère et de la colère à la pitié, sans Jamais satisfaire en moi tant de forces tournées vers le bien, vers le bleu. — Il montrait le ciel par mon étroite lucarne. — Il faut rajeunir le monde ! >

Je m'aperçus qu'il claquait des dents. Son œil devint hagard, et Je restais, mon peigne à la main, collé contre la cloison, avec la crainte de quelque chose de terrible. Il avait cessé de vaticiner. Un tremblement agitait sa bouche, ses mains et ses jambes. Il s'appuya sur mon lit : s Fuyez! Je suis la première victime! Fuyez! Adieu! > Je m'élançai vers lui. Il lit de son bras un grand geste pour me repousser et roula sur le tapis. Des pensées contradictoires s'élevèrent en moi. Je savais, par son orageuse confession, qu'il venait de déchaîner des maux effroyables. Nui doute qu'il n'en fût la proie. Il se tordait à terre et r&lail; sa figure était crispée; ses beaux yeux s'injectaient de sang.

LKS SlCHniCULES. S);.

. Je descendis t'escaliei' quatre à quatre. Devant ma demeure une foule de gens couraient, hommes et femmes, bousculés par une équipe de gardes de police. Ceux-ci sr précipitèrent sur moi. J'invoquai ma qualité d'étudiant : « Votre carte d'inscription !... C'est bien. Portez-la d'une manière app.irenle, car une épidémie est di'clarée. Noïis menons les passants' aux prisons. > La rue était déserte et l'on percevait loulefols des géraîssemenls, un sourd tumulte de fourmilière. J'apergus un chien morl qui bavait. Je me jetai, affolé, dans la direction de la Faculté. Des sonneries ai;;res retentirent : au triple galop défila un cortège de pergwtsttÉwrs sanitaires et de pompes désînreclantes. Une femme bondissait en criant d'une maison, Elle tenait un enfant dans ses bras, A un mèlre de sa porte, elle tomba sur le sol, en proie aux mêmes convulsions désordonnées que Savade. Je me sauvai par plusieurs ruelles au hasard. Je suais à grosses gouttes. J'avais perdu le chemin. Les statues que je croisais s'animaient, menaçantes. Une âpre rumeur lointaine m'angoissait plus que tout, par l'idée d'une mullilude qu'envahissaient aussi vite les fléaux. Enfin j'atteignis la Faculté. Je me ruai dans la cour. Elle était pleine de monde. Tous les professeurs étaient là et parlaient à la fois, discutant la catastrophe soudaine, les mesures à prendre. Bradilin avait constaté le vol de ses bocaux. Les quartiers proches du fleuve étaient atteints avec furie. Il me parut que ces docteurs, qui s'agitaient confusément et se demandaient des détails de l'un à l'autre, avaient l'air très inquiet pour leur compte. On s'arrachait un journal de Cluaquol qui donnait déjà la marche du tourbillon par éditions successives. On ferma la grande grille de l'Ecole et personne ne put pénétrer que sur présentation de sa carte. Les élèves arrivaient en foule. Ils racontaient la mort de plusieurs d'entre eux. Chacun proposait son avis : sur la cause, d'abord : la coïncidence du péril avec le vol frappait les esprits, mais quelques savants discutaient et niaient la transmission

«Ofl LES HORTICOLES,

aussi immédiate : i Sî, si ; c'est une épidémie de laboratoire, affirmait très haut Boridan. — Non, c'est né siip place, né chez les pauvres, les sales pauvres! » On accusait l'hôpital Typhus et la malpropreté de Tabard. Crudaoet survint, radieux. geslicuLmt au milieu d'une treataine de ses collègues qui l'îiilerrogeaienl ; « It faut organiser de suite, non les secours, on n'y peut songer, mais la désinfection eu grand de la cité. L'eau du fleuve est interdite, et quiconque y boira sera puni de mort, n Certains préconisaient, d'une voix chevrotante, le massacre de tous les habitants dans les endroits les plus dangereux^" le bombardement des infectés. Beaucoup reculaient devant cette mesure, la jugeant trop bàlive. A chaque seconde, un nouveau témoia apportait quelque affreux récit; des familles entières fauchées en cinq minutes; des gens qui se précipitaient par la fenêtre pour échapper aux douleurs. On distinguait sur les cadavres des lésions de choléra, de morve et de fièvre jaune. Les aventureai croyaient à une maladie nouvelle. Le professeur d'épidémies était très entouré, mats il ne pouvait avoir d'opinionyn'agant pas eu la chance de voir une seule iHctime, affirmait-il avec calme. Bref, on soumit au vote, au milieu du tumulte, les trois motions suivantes qui furent adoptées séance tenante :

1' Les médecins se tiendront à l'écart et laisseront l'invasion décimer les malades riches et pauvres. Il serait insensé de hasarder la classe supérieure morticole pour un bénéfice illusoire, car la marche du co}itage est si aiguë que tous les soins seraient précaires;

2° Empêcher par la force les riches de sortir de chez eux. Conduire en prison ceux qui désobéissent. Envoyer, dans tous les domiciles, des escouades sanitaires chargées d'inonder d'antiseptiques, de flamber les objets de literie, les vêtements, meubles, etc., d'achever les agonisants et les suspects;

3° Brûler les quartiers pauvres contti minés. Interdire

aux pauvres l'pnlrée des hôpitaux oii leur présmce lerait meurtrière. Laisser mourir dans la rue et faire ramasser par les perquisiteurs les citoyens surpris par le mal.

On commençait à voir passer à travers les grilles les perquisiteurs couverts de leurs scaphandres qui sont remplis d'air stérilisé et leur permettent de transporter les corps sans s'exposer eux-mêmes à périr. Leur aspect excitait la frénésie de mes camarades qui les applaudissaient et les encourageaient.

J'eus l'occasion d'admirer avec quel zèle ponctuel les ordres avaient élé transmis, car des sonneries retentissaient de toutes parts, annonçant les chevauchées des escouades antiseptiques. Le personnel était sur les dents. Les professeurs et membres des Académies prirent la résolution de se tenir en permanence à la Faculté où ils recevraient les télégrammes. Â la famille de chacun d'eux et pour l'abriter, étaient afTectés un certain nombre d'agents d'hygiène et des élèves de Crudanet. Quanta nous, étudiants, on nous laissait libres, seuls de la cité, avec défense expresse de nous approcher des cadavres. Beaucoup préférèrent rester près des maîtres. Moi, j'étais dans un état d'excitation qui dépassait la peur, et j'avais la curiosité d'assister à l'ouragan décliainé parSavade. Je me hasardai donc au dehors.

il n'y avait personne. La ville semblait morte. Mais le bruissement indéfmissable qui m'avait frappé les oreilles augmentait. Celaient de vastes clameurs continues et bourdonnantes qui, à un moment donné, devenaient particulièrement intenses, puis se dégradaient par intervalles pour reprendre ensuite avec plus de force. Des scaphandres circulaient, fourmis voraces, traînant leurs fardeaux immondes, et suivis de caissons chargés de bonbonnes d'acide phénique. D'une fenêlre, un homme et une femme dégringolèrent presque à mes pieds, s'écrasèrent sur le trottoir comme des fruits mûrs; du sang ruissela.

2(ia LES aORTlCOLES,

Comiïie j'approchais du fleuve, épais et fétide, complice boueux (le Savade, une Iroupe de malheureux dépenaillés s'avancaienlsurl'aulre berge. Ils se lenaienlpar les mains, flansjùeril et rii.iitliiieTil à (iiH-lple. Arrivés au parappi, ils l'escaladèreut, et tous ensemble, pêle-mêle, se précipitèrent dans l'eau noire. Je courus jusqu'au bord, plein de verltge, sanglotant et implorant Dieu, tant une pareille calamité dépassait la mesure humaine. D^s bras el des jambes fouettèreat quelques minutes la surface, puis tout cessa. La rivière roula sur ces désespérés sa force liquide lourde de mort.

Je me jetai à genoux, seul sur la pierre. La Providence irritée s appesan lissait sur les Morticoles, mais je la conjurai d'avoir pitié des moins coupables : « Seigneur, m'écriai-je, un miracle! Épargnez les petits; épargnez les riches aussi pauvres aujourd'hui que les plus pauvres, s l'étais là en plein air, lêle nue, car j'avais perdu mon chapeau. Quim'flurait vu, m'aurait cru fou. Le ciel élait livide et bas, sans prières, sans présage mystérieux de pardon. Et tous ces habitants mouraient la rage au cœur, avec la persuasion qu'ils étaient boue, et qu'ils retournaient à la poussièi-el .

Je me relevai; je repris ma course incertaine. Sur une immense place environnée de colonnes, j'aperçus une fantastique inscription ; une multitude de cadavres élendus traçaient, par leur assemblage, ces mots gigantesques : MORT A NOS MAITRES! Chaque lettre était formée d'une dizaine de corps des tieuK sexes dont la plupart remuaient indistinctement, dérangeaient la boucle de l'S et le jambage de l'B. Cetultimedéli, menace en majuscules vermineuses et grouillantes, était une tradition des Morticoles pauvres, lors des épidémies.

Les trompettes stridentes vibraient toujours. L'atmosphère était empestée. L'odeur des égouts se mêlait àcelle plus forte des chairs putrides. J'aspirais, malgré moi, ce glas des narines. Les maisons, que fouillaient les perquisi-

leurs, retentissaient de cris dùchirants, puis devenaiepl silencieuses comme des tomlies et me dévisageaient de leurs fenêtres muettes... J'iiv.iis perdu la notion de la durée et de l'espace. Il me semblait^aguernent ([ue j'avais longé l'hôpital Typhus. Les désastreux convois se succéda ie ut sans interruption. Un attelage passait au galop, portant une quinzaine de cercueils démontés. Les ruisseaux roulaient des substances infectes. Des râles suintaient des murs, comme si les pierres elles-mêmes déploraient leur destin. 'Et la> solitude, peuplée d'horreurs, étendait sur la ville ses ailes sombres.

Comme la nuit tombait, je me trouvais dans le quartier des riches, devant le Parlement, près d'un terre-plein encombré de statues. Tout à coup, j'eus dans les regards une . illumination intense. Je levai tes yeux : le ciel était rouge, ardent comme la gueule de l'enfer, et dans ce brasier proche ou lointain passaient des jets de vapeur écarlate, des gerbes d'étincelles, de gros nuages d'or incandescent. C'élaientlesquarliers pauvres qui commençaient à flamber. La rumeur devenait infinie. Les malheureux, sans doute, rôdaient par bandes éperdues entre l'incendie et la mort.

J'y voyais plus clair qu'en plein jour : les monumenis et leurs devises, les statues et leurs piédestaux, tout cela, par l'effet des projections rutilantes, prenait un relief splendide ; les arêtes vives de la pierre rose se découpaient sur un fond de pourpre. Celait bien l'haleine du sinistre et comme un prélude de chaos. Dans mon cœur bondissaient mille sentiments excessifs, sarabande à la lueur du volcan et j'interrogeai fiévreusement ce grand ciel peint rempli de fureur, ce ciel sacrilège que je pouvais braver, puisqu'il ne renfermait pas mon Dieu.

Je sentais la chaleur du brasier, telle une devanlure de rôtisserie. J'entendais derrière moi le souffle des fuyards, l'écroulement des poutres craquautes. Au moins une fois les pauvres se chaufferaient 1 A un perquisiteur, qui menait une troupe de cercueils, je demandai : a Oij portez-vous

tous ces cadaTres? s II me répondit bruaquement : a A la flamme I s et disparut d'un pas alerte, ■comme le chevalier du Feu et de la Nuit. J"avais besoin de tâter l'homme, si sauvage qu'il fût. Le pivot du réel me semblait perdu et j'avais hâte de le retrouver. Je cherchai donc la route de la Faculté, à la faveur de l'étincelaDt et sonore halettemenl de la ville.

Dans mon égarement, je parcourus dans tous les sens uh labyrinthe de rues et de culs-de-sac et je croyais avancer alors que je tournais sur moi-même. Un vent fort et . rapide se leva et poussa de l'ouest à l'est des amoncellements d'une brume éclairée, toute une mobile coupole d'or fauve où tes llammèches pétillaient comme des pierreries en fusion, comme des étoiles. L'énergie de mes sens décuplait. J'avais en moi un autre Canelon, plus lucide, et une lièvre bizarre se leva dans mon àme, lleur de la destruction, joie possible du dernier homme. Ces lieux aveuglants, dévastés, cet horizon emhrasé, ces sonneries, ce vague piétinement de-fantômes, l'odeur des substances consumées, de la mort, le frisson divinatoire me haussaient l'esprit jusqu'à prédire. Je parlais tout seul en marchant, pour rendre à l'air ce qu'il m'apportait d'excessif...

Au coin d'une borne, sur le sol, deux frêles créatures étaient enlacées. Leurs tristes vêtements devenaient luxueux par la fulguration de l'espace, et les lueurs d'en haut prêtaient à leurs visages une grSce d'apothéose. Je reconnus Louise et Serpette, mourantes à l'endroit même où nous les avions rencontrées. Leurs corps tombaient là où tant de fois ils s'étaient offerts. Je m'avançai, regardant tout autour de moi, craignant l'arrivée des scaphandres. Je saisis une main froide et déjà raidie qui ne répondit point à mon étreinte. Pourtant, la tête fine de Serpette, accoudée sur le bras de Louise, dans une pose înquièle et . charmante, eut un tressaillement bref, et je crus que les yeux allaient s'ouvrir, car ils s'étaient fermés sans doute pour fuir l'incendie, préférant la terreur intime à celle

du dehors. Je r.onsidcrai longueint^nl, tendrcmenl ces bustes rapprochés, lumineux et frivoles. Si j'avais souhailé, malgiré toute luoa angoisse, l'imagi: voluptueuse de l'effroi supporté ensemble, je la trouvais dans cps deus êtres dêlioiils, Louise et Serpette, je vous admirais mortes, mortes dans celte chaude splendeur! Combien de fois, rddant k travers la nuit, vous aimant et détestant le sort, n'aviez-vous pas désiré le feu, le pain et l'abri ! L'abri, vous l'avez; il est dans cette solitude, dans vos mains jointes serrant vos tailles souples. Le pain, c'est celui de la terre; et comme la réverbération vous anime, de quelle parure elle revêt vos hardes ! Que votre dernier baiser doit être tiède et doux! Transporté de joie, j'allais ni'étendre près d'elles, demander à leurs âmes ailées une part de cette béatitude, tant leurs corps étaient beaux et de noble allure; je soulèverais les molles paupières, je baiserais un dernier regard qui concentrerait l'éternel, et, sous cette voûte élincelante, j'aurais la prescience du Paradis!

Un brusque son de trompe rompit et déchira mon extase. Je bondis en arrière. C'était une troupe de perquisiteurs. Ils saisirent brutalement, dans leurs pattes bizarres, les dépouilles de Louise et de Serpette". La magie disparut. Le temps que je mis à respirer une gorgée d'air poussiéreux, elles n'étaient plus que deux cercueils, mes deux jolies sœurs d'incendie et de misère.

Quelques pas plus loin, je retrouvai la Faculté. Je montrai ma carte à la grille. La cour centrale, flamboyant portique, était un océan humain dont chaque vague reflétait l'ardeur céleste. Que de faces levées au ciel ! Que d'autres penchées vers le sol, moutonnantes ! Que d'autres animées par les discussions ! Julmat me tirait par la manche : « Où te cachais-tu donc, malheureux? Tu es pâle et maigri. Viens, il y a un buffet. » 11 m'entraîna dans le vestiaire

il3 LES MUhTICOLES.

uiï des lablcs étaient dressées, couvertes de victuailles. Je pris un bouillon el une iranclie de viande, cl, comme Je jn'étoanais de sa fraîcheur, Juluial m'uspliqua qu'elle venait des bouclieries iiarliciiliércs de la FacuUé, lesquelles seules ii'aviiioiil point cessé |pur ili'^hit : « Tout a éié organisé admirablement. Ci'udanel est sublime ijuant aux services d'Iiygiène. Pas un médecin n'est atteint et'le fléau se circonscrit. Allons au grand amphithéâtre. »

Là, étaient réunis les principaux professeurs. La salle était houleuse. Tous avaient revêtu leurs costumes pour plus de solennité ; le rouge éclatant des robes el des toques convenait à la circonstance. Un bureau se constituait, suivant l'usage de tout Morticole réuni au nombre de plus d'un. Le président fut le vénérable Canille. On étouffait dans cette enceinte garnie, plus encore que sur le Forum, et je préférais l'odeur el le goût des flammes au parfum de ce suant égoïsme. Cependant les télégrammes affluaient. Canille les dépouilla successivement :

* Messieurs, vos ordres ont été strictement suivis. On a ramassé à TAeitre qu'il est, dans les rues et dans les maisons, vingt-cinq mille cinq cent vingt-trois cadavres et détritus d'hommes, femmes et enfants. Tant faute d'aliments que par auto-vaccination intensive, l'épidémie est en décroissance. On dresse à mesure de grandes • feuilles de statistique dont vous seront délivrés des exemplaires. Signé : Crudanet. >

De vifs applaudissements retentirent. Le délégué chef se montrait à la bauleur de sa tâche. Les étudiants entonnèrent des chansons joyeuses, tandis que le président ouvrait le second télégramme :

« Messieurs, nous avons mis le feu à trois des quar~

tiers pauvres. Favorisé par le cent, l'incendie se propage avec rapidité. Il élimine aisément les germes

LES MORTItOLES. ÏÏl3

néfastes. Au reste, il ne décore plus que des pierres, la plupart des habitants étant emportés par le fléau- Signé: Truffié, sous-directeur des vidanges, délégué du professeur Crudanet. »

Troisième lélégramme: « Les membres du Parlement, réunis en assemblée plénière, et les Sénateurs envoient à leurs collègues de la Faculté et des doctes Académies leurs plus chaleureuses félicitations pour l'attitude si ferme et si courageuse qu'ils gardent pendant l'épidé' mie. » A quoi le Bureau répondit séance tenante : « Les membres de la Faculté et des Académies, réunis en assemblée plénière et vigilante, envoient à leurs collègues du Parlement et Sénateurs leurs remerciements les plus chaleureux, *

Ensuite Canilte donna la parole à Tartègre qui discuta les mesures consécutives. Il demandait qu'on exilât les familles suspectes et qu'on submergeât d'acide phénique une partie de la ville. Ces propositions furent adoptées.

Canille se leva, et du ton le plus grave: t Mes chers ^collègues, messieurs ; j'ai un grand malheur à vous annoncer: notre vieil ami, le professeur Sid.oine, vient de succomber, non au ilcau, mais à une indigestion qui l'a emporlé en quelques minules, au moment où il accourait se joindre à nous et nous éclairer de ses précieux conseils. Je lève la séance en signe de deuil. ï

Cette nouvelle inattendue souleva un violent tumulte. Enfin la succession de Sidoine était ouverte ! On se montrait Wabanheim et Corlirac, à gauche et à droite de Canille, nerveux, hardis et frémissants, dès cette heure adversaires résolus. Les moindres partisans de ces candidatures fameuses vibraient. On oubliait l'épidémie. Dans le coin où j'étais, quelques élèves de quatrième année pointaient avec fureur et prédisaient la victoire de Wabanheim: fc Je la souhaite, affirmait l'un; car, au prochain

Ili LES MOItTIGOLES.

LéchemeiU de pieds, je passe avec Molilo. Or Molito est lelève (le Gerbiste, et Gerbiste lui-même écrit l.t moitié ries livres de Wabaiiheim. » Les membres du bureau avaient quille leur longue tabli^ el se promenaient en bourdoRnant dans l'hémicycle. Toutes les bouches murmuraient ces noms mysiSrieux : Cortirac, Wabanheim, Wabanheim, Cortirac. Quant aux deux rivaux, ils étaient séparés par tout l'espace de la salle et affectaient rie causer d'autre chose. J'examinais Wabanheim, son lai^e front, ses yeux aigus, son col échancré d'où s'échappaient des touffes de poils gris. Autour de lui Foutange, Pridonge et Bouslibras. Cortirac enlevait et essuyait ses lunettes d'or pour parler à Mouste et à Boridan, tandis que Cercueillet bâillait avec componclion.

On racontait que Charmide et Dabaisse avaient désobéi, soigné des malades en ville. Un blâme leur sérail infligé. Prés de moi, le pharmacien Banarrila harcelait CloaquoI : « Moi,j'ai carrément fermé boutique. Les passants faisaient la queue devant mes volets, demandaient en grâce des médi< caments, mais, bernique, va-t'en voir si j'ai la colique! 11 yen avait qui tombaient raide tout à coup. J'aurais infecté ma maison : c'est ce que je répète à mes confrères: en temps d'épidémie, nous n'avons qu'à nous cacher, itl] ajouta en riant : « C'est le comble du secret professionnel. > CloaquoI n'écoutait guère son interlocuteur. Il dansait de joie, CloaquoI: «J'ai dix mille tirages du Tibia brisé, répétaîl-il en roulant les r. — Son rouge visage devenait ponceau. — C'est là que vous en trouverez des détails ! Et cane coûte qu'un soot » Au reste, chacun pliait et dépliait cet excellent organe. Je retournai dans la cour. Les flammes se faisaient plus rares ; la splendeur aérienne diminuait d'intensité. Là rutilaient aussi des autorités en grand costume. Ils étaient beaux à contempler, au milieu des statues, sous les arceaux lourds de symboles, ces pontifes de la science officielle! On commentait beaucoup le noble message du Parlement, réuni dans sa force, accueil-

lant les ùclioR de l'épiilùinie d'une oreille robuste et sympathique. On plaisaiilait ia peur liniyante de Gigade qui avait (lerdu toute jovialité, toute envie de rire, et puait tellement l'aiiliseptiifue qu'il élait impossitde de l'aborder, On nie le montra, pâle et défait, appuyé à un groupe représentant l'illustre Laurantiès, fondateur de l'épidémiologie, qui donne ses soins à un cholérique. Sous ce bronze tordu de coliques et d'héroïsme, GJpde, sourcil froncé, les jambes. fondues, semblait suivre d'un œil morne son propre convoi funèbre. Je m'approchai de lui. Il répandait en elfet une odeur si forte qu'il me fallut tout mon courage : € Mon cber niaitre, dis-je humblement, voici une triste nouvelle ; votre élève préféré, Savade, est mort ce matin, emporté en quelques minutes par le... s

Gigade me regardait avecterreur et dégoût: « Avez-voua prévenu l'auforilé sanitaire? s'écria-t-il avec un ample geste parallèle« celui de Laurantiès. Malheureux, quels risques vous courez 1 Rien de si atroce, de si insurmontable que ce fléau! — Puis, reculant de dix pas : — Allez vous laver, ajouta-t-il d'un ton péremploire. Lavez-vous bien vite avec : Sublimé, cinquante centigrammes; — Eaa distillée, soixante grammes. Prenez un bain d'eucalyptol et d'eau bouillante. Allez vite vous laver ! Il n'est plus temps peut-être. Je vous signale à vos infortunés camarades, aux innocents que vous infectez. Allez- Tous vous laver! ï II était grandiose ainsi, fou de crainte, dans une attitude d'objurgation, sous ce ciel tragique: * Jevais, je vais, » répondis-Je, et je lui tournai les talons.

Le buffet était plein de docteurs et professeurs qui déchiffraient les nouvelles de leurs familles calfeutrées et s'empiffraient de nourriture. Lestingué, superbe dans sa robe louge, la bouche dégoulinante de sauce, proposait un impM hygiénique pour couvrir les frais des perquisitions i s Messieurs, vos honoraires vont jnonter. Bvôôoiim. — Garçon, un peu de gelée, je vous prie. — Ces désastres sont toujours suivis d'une hypocondrie générale qui corn-

510 LES MOHTIcaifcS,

pense et largemeiil le dëchet de la clienlèle. Br^ôftAm. Vous êles en droit d'autîmeiiler vos hôttâraires. L'offre étant double ou triple, que la dpinaade soit double ou triple. » Il prononçait ces aphorismes précis en mâchant el s'ébroii;iril. Un immense tableau faisait le fond du vesliain; : sur un vert gazon, les principaux types d'épidémies étaient nonchalamment étendus. Cette œuvre d'un des mlillcurs peintres morticoles avait groupé, sur les corps nus des personnages, dont la tête folâtrait, tous les stigmates du choléra, de la fièvre jaune, de la peste ; et, dans le fond, une foule de danseurs de Saint-Guy, précédés de binious et de violons, accouraient donner une aubade à leurs dégoûtants amis. Les docteurs, chargés d'assiettes, de petits pains, de jambons, de galantine et dégelée de viande, considéraient avec complaisance ces maux dont l'incendie leur rappelait la proximité peu redoutable, et, sauf Gigade, chacun était heurofix, savourait son bien-être.

* On avait organisé, à la Faculté même, de vastes dortoirs. Dans celui des étudiants, les hommes étaient séparés ' des femmes, ce qui prêtait à des plaisanteries. Julmat se coucha k côté de moi et noua causâmes tard de la mort de Savadû, dont je ne lui avouai que l'essentiel.

Le lendemain, l'air était calme. On entendait encore, mais fort espacées, les trompes des perquisiteurs, et les dernières dépêches, lues en public, furent complètement rassurantes. Dix mille deux cent quatre personnes avaient succombé le matin, qui, jointes à celles de la veille, fournissaient un tolal d'environ quarante mille morts. A part Sidoine, dont la disparition était accidentelle, nul des médecins n'avait été touché. Leurs familles et leurs domestiques avaient été également préservés, grâce aux mesures de précaution.

Parmi les victimes de l'épidémie, il fallait compter un certain nombre de suicides'par peur. On expurgeait le Deuve des cadavres, source nouvelle d'infection. Les jour-

naux conslataienl la joie des villes d'eaux envii'onnanies ' dont les actions moulaient dans des pi'oportions considérables. On citait la forfanterie de Tabiird qui, pour prouver la fausseté des doctrines microbiennes, se nourrissait depuis la veille de déjections et d 'errements' en avait iiarljouiHiJ ses trois iils et sa femme, dormait assis dans un ventre de cholérique. On vantait la conduite du Secours universel qui s'était chaîné de l'incendie des quartiers pauvres. L'après-midi se passa gaiement. On organisa des charades et une petite comédie, l'Impromptu du Fléau, jouée par des étudiants, qui dérida la foule des professeurs ; condamnés à l'inaction, ces messieurs se promenaient au buffet, à la bibliothèque, aux musées, discutant les chances réciproques de Wabanheim et de Corlirac. Le jour suivant, Cloaquol réunit ses collègues. Il pror, posa, pour fêter le retour à l'état normal, une fleuxième, célébration de là Matière : v Les sauvages remercient bien Dieu elle Christ, s'écria-l-il én-maniëre de péroraison, quand ils sont débarrassés d'un fléau. Pourquoi ne pas les imiter ? Honorons, messieurs, honorons la noble, la douce, l'auguste Matière, par laquelle toutes qui est fait est bien lait ! Si cette épidémie n'avait pas eu lieu, nous serions peut-être arrivés à une pléthore de malades, à une congestion malsaine d'hypocondriaques. Grâce à elle, une véritable purge s'est produite. Nous voilà débarrassés d'une masse de frelons qui accaparaient nos soins, gênaient nos travaux, empêchaient la science de progresser. Qu'elle ■ marche en liberté, maintenant et sans entraves, cette sœur de la Matière, et qu'elle tresse à sa jumelle des louanges et des couronnes I II serait puéril et ingrat de se lamenter parce que quelques inutiles et quelques geignards ont disparu. > Après Cloaquol, Crudanet monta à la tribune : il déclara, au milieu des bravos, que les fonds affectés aux droits des pauvres seraient remis par le Secours universel à lui Crudanet, pour les frais généraux de cette fêle de la Madère, à laquelle il s'associait. Puis il annonça que.

an LtS yORTICOLES.

l'épidémie heureusement terminée, les médecins pouvdent reprendre le cours de leurs travaux: t Messieurs, nous avons le contentement suprême d'avoir accompli tout noire devoir. »

Je ne fus pas fSchê de quitter cette École où nous étions empilés depuis trois Jours. Au dcliors, la cité était tranquille. Seule, une odeur fade et forte à la fois, mêlée de mort et de phénol, rappelait le désastre. On nettoyait les places, les statues, les trottoirs, les maisons. J'écoutais les conversations des passants et des concierges. Elles faisaient allusion à Vaventure avec une crainte superstitieuse, et, suivant les prédictions de Lestingué, le respect des médecins augmenta. On faisait l'éloge des Académies, de la Faculté, du Secours universel, surtout de Crudanet, dont la sagesse avait circonscrit rapidement le fléau. En outre les survivants ne paraissaient point regretter les morts. Les affaires marchaient, un grand mouvement s'étant fait dans les héritages et les Compagnies d'assurances. La Bourse et les spéculateurs, coulissters, remisiers, agents de change, banquiers, vermine de tout poil et de toute fraude, profitaient de la baisse de la population que compensait une hausse du papier encours et de la monnaie.

Je changeai d'appartement, ne voulant plus habiter celui où était mort si misérablement Savade, que la mère Pidou me -raconta avoir été enlevé, une demi-heure après mon départ, par les scaphandres sanitaires. Je pris un logement plus modeste ; mes ressources commençaient à s'épuiser. Je revis Trub avec bonheur. Il n'avait rien su de l'épidémie, en quelque sorte, car, dés le début, on avait fermé les portes de l'hôpital, avec défense de laisser entrer ou sortir personne. Il avait été inquiet de moi, et il m'embrassa, les jeax pleins de larmes. Je lui appris la fin tragique de Louise et de Serpette.

Le jour <Je la (èie de la Matière, nous rôdâmes par les quartiers pauvres, dégoûtes d'une cérémonie trop connue. Les ruines fumaient encore. C'étaient des plaines de pierre, des éboutis lièdes, des pans de mur noirs où se trouvait inscrite, par des débris de papier de couleur, la misère des bouges dévastés. Là clopinaient des chiens à l'œil fauve, en quête d'une pitance cadavérique. La demeure de Bryant faisait partie du lot incendié. Un dernier chagrin nous tourmentait. Il était invraisemblable que le capitaine Sanot eût échappé à l'épidémie. Désormais nous le considérions comme perdu.

J'exposais à Trub ma lamentable situation pécuniaire, qnand nous rencontrâmes Jaury ; « Bonjour, camarades, nous dit-il. Vous n'êtes pas aux fêtes? C'est très mal. Canelon, comment vont les éludes? Elles sont un peu bousculées depuis une semaine. » Trub lui confia ma détresse : « Gela tombe à pic! s'écria Jaury. Un des collaborateurs de Cloaquol quitte le Tibia brisé. Voilà une place vacante. Postulez. Je vous offre un mot de recommandation. Ce n'est pas très payé, mais c'est suffisant. Puis, j'espère que le directeur vous acceptera, car il y a un cadavre entre nous, Vous serez sa rançon. »

Muni d'une lettre, j'allai immédiatement sonner à la porte du petit hôtel qu'habitait le maître de la presse morticole. Un domestique à l'œil rusé, à la bouche fendue

Ï2U LES MORTItOLtS.

de travers, vint m'ouvrir et m'iiilroduisît dans un vestibule lapissé de velours amarante, orné d'une statue réduite de la Matière; au-dessous, cette inscription ; Au grand citoyen Cîoaquol — Apôtre de la laïcisation. On me fit mouler un escalier aux épais lapis; j'entrai dans un sombre, un imposant cabinet de travail. Derrière un bureau, sur une haute chaise, si petit néanmoins que son menton touchait lar table, travaillait le puissant personnage. Sans se déranger, sans m'inviler à m'asseoir, il me dévisagea de ses regards perçants : « J'ai entrevu votre physionomie quelque part. Vous êtes étranger? Oui. Vous venez recommandé par Jaury ? Oui. Situation pécuniaire difficile? Oui. Vous désirez la place vacante? Oui. » Comme il faisait à la fois les demandes et les réponses, je n'avais rien à ajouter, et je me balançais gauchement d'un pied sur l'autre. Après un court silence, le nain rougeaud ajouta, griffant de la main ses cheveux gris d'où pleuvaient des pellicules: « Je vous accepte. Deux cËnls francs par mois. Tous les matins au rapport à dix heures. Vous aurez les Échos et, par intérim, les séances de l'Académie. Oui. Avez-vous déjà léché les pieds? — Non, monsieur. — C'est bien, votre besogn» n'interrompra pas vos études. Vous commencerez dès aujourd'hui. Nous avons de grosses affaires en train. A propos, discrétion absolue 1 Au moindre bavardage, je vous Oanque à la porte. Le Tibia brisé soutient la candidature Cortirac. Vous attaquerez journellement Wabanheim; je fournis les munitions. Préparez, pour le numéro de demain, un entrefilet dans ce sens: On a fort remarqué, aux superbes fêles de la Matière, la mauvaise tenue du vieux drôle Wab.„ Il harcelait ses collègues. Singulière façon de préparer sa candidature et qui sera sévèrement appréciée. Vous comprenez? Oui. Recueillez à la Faculté les potins désagréables sur son compte. C'est ce petit plomb qui manque. »

Une assez jolie personne blonde fit irruption dans le

LES MORTICOIES. S8Î

cabinet : « Tu vas au Parlement, aujourd'hui. — Oui, chÈre amie. » La physionomie de Cloaquol prit une expression humble, qui, remplaçant son masque autoritaire, m'élonna : t Tu inviteras à diner un tel, un tel, un tel, — Elle articula une série de noms que je ne pus retenir.

— Jeveux les chauffer pour l'élection. » Cloaquol prit une note sur un carnet, puis avec bonhomie: c Voilà Justement unjeune homme très dégourdi, qui m'est fort recommandé. Il mènera la campagne contre Wabanbeim. > Le visage de M°'° Cloaquol s'éclaira : c Parfait ! parfait ! Ne le ménagez point, monsieur, le scélérat. H faut qu'il échoue, il le faut. Je vous raconterai le dernier propos de sa mégère de femme sur mon compte. Eile me le payerai >

Sa femme partie, Cloaquol ajouta quelques instructions complémentaires. Je courus à la caisse toucher un mois d'avance. L'après-midi, j'annonçai à mes camarades mon entrée au Tibia brisé. Je remarquai dans leurs regards un mélange d'envie et de respect. La Faculté était en émoi. Boustibras avait brusqué à nn examen un élève de Foutahge. Celui-ci, furieux, avait juré de refuser systématiquement aux Lèchemenis de pieds tous les élèves de JBouslibras. Je vis passerGigade revenu à sa gaieté naturelle, tapant sur le ventre rebondi de deux de ses collègues.

- Le lendemain, à dix heures précises, je franchis le seuil du cabinet de Cloaquol. Cinq ou six de mes collaborateurs prenaient des notes sur leurs carnets. A mon grand dépit, le directeur savait déjà les nouvelles : c Affaire Foutange- Boustibras. Jusqu'ici nous avons soutenu fioustibras. H en prendrait l'habitude. Il nous embête. Embrassons avec fureur la cause de Foutange. Messieurs, je vous présente un camarade, Félix Gapelon, étranger. Il travaillera h vos côtés. Ne lui ménagez point les conseils. Je disais ' donc : Expliquer la colère de Foutange par la guerre injuste qu'on lui fait. 11 paraît qu'un élève de Bousiibras

a envoyé un dossier au Parlement et réclame la revision de son examen. Démontrer le péril d'un pareil svstème.

l'épidémie heureusement terminée, les médecins pouvaient reprendre le cours de leurs travaux: « Messieurs, nous avons le contentement suprême d'avoir accompli loul notre deroir. »

Je ne fus pas fâché de quitter celte École où nous étions empilés depuis trois jours. Au dehors, la cité était tranquille. Seule, une odeur fade et forte à la fois, mêlée de mort et de phénol, rappelait le désastre. On nettoyait les places, les statues, les trottoirs, les maisons. J'écoutais les conversations des passants et des concierges. Elles faisaient allusion à Vaventure avec une crainte superstitieuse, et, suivant les prédictions de Lestingué, le respect des médecins augmenta. On faisait l'éloge des Académies, de la Faculté, du Secours universel, surtout de Crudanet, dont la sagesse avait circonscrit rapidement le fléau. En outre les survivants ne paraissaient point regretter les morts. Les affaires marchaient, un grand mouvement s'étant fait dans les héritages et les Compagnies d'assurances. La Bourse et les spéculateurs, coulissiers, remisiers, agents de change, banquiers, vermine de tout poil et de toute fraude, proûtaient de la baisse de la population que compensait une hausse du papier en cours et de la monnaie.

Je changeai d'appartement, ne voulant plus habiter celui où était mort si misérablement Savade, que la mère Pldou me -raconta avoir été enlevé, une demi-heure après mon départ, par les scaphandres sanitaires. Je pris un logement plus modeste ; mes ressources commençaient à s'épuiser. Je revis Trub avec bonheur. Il n'avait rien su de l'épidémie, en quelque sorte, car, dès le début, on avait fermé les portes de l'hôpital, avec défense de laisser entrer ou sortir personne. Il avait été inquiet de moi, et il m'embrassa, les yeux pleins de larmes. Je lui appris la Ga tragique de Louise et de Serpette.

CHAPITBE III

Le jour de la fêle de la Matière, nous rAdàmes par les quartiers pauvres, dégoûtés d'une cérémonie trop connue. Les ruines fumaient encore. C'étaient des plaines de pierre, des ébouiis lièdes, des pans de mur noirs où se trouvait inscrite, par des débris de papier de couleur, la misère des bouges dévastés. Là clopinaient des chiens à l'œil fauve, en quête d'une pitance cadavérique. La demeure de BryanE faisait partie du lot incendié. Un dernier chagrin nous tourmentait. Il était invraisemblable que le capitaine Sanot eût échappé à l'épidémie. Désormais nous le considérions comme perdu.

J'exposais à Truh ma lamentable situation pécuniaire, quand nous rencontrâmes Jaury : « Bonjour, camarades, nous dît-il. Vous n'êtes pas aux fêles? C'est très mal. Canelon. comment vont les études? Elles sont un peu bousculées depuis une semaine. » Tmb lui conHa ma détresse : « Cela tombe à picl s'écria Jaury. Un des collaborateurs de Cloaqnol quitte le Tibia brisé. Voilà une place vacante. Postulez. Je vous offre un mot de recommandation. Ce n'est pas très payé, mais c'est suffisant. Puis, j'espère que le directeur vous acceptera, car il y a un cadavre entre nous. Vous serez sa rançon. »

Muni d'une lettre, j'allai immédiatement sonner à la porte du petit hôtel qu'habitait le maître de la presse morticole. Un domestique à l'œil rusé,à la bouche fendue

iU LES MOHTICOLËS,

el lortoeux sous les haillons. Qu'avaient-its aulre r.hose àquêmuniier que la mort, ces d^mi-cadavres? Une sou- Delte tint». L'huissier glapit : c Monsieur Canelon ! >

Le Chef, Torla, était un homme maigre, de taille moyenne, d'aliilude triste H gênée, de mine hypocrite. Dès les premiers mots touchant les fautes commises dans son service, il baissa la voix, qu'il avait déjà faible, frotta l'une contre l'autre ses mains pâles, éternua, se moucha, toussa et arpenta la vaste pièce chaude garnie de tapisseries qui représentaient Saint Martin coupant son martteau pour des vagabonds. Pourquoi le Chef ne réalisait-il pas ses décorations murales, et ne partageait-il point sa jaquette impeccable entre les. infortunés de l'antichambre ? Torla, qui suivait mes regards, murmura : «.Qh ! ce n'est pas le Saint Martin des sauvages ; c'est une légende beaucoup plus belle qui nous vient de source laïque. J'ai saisi votre pensée, monsieui' Canelon. Cela veut dire que je ' saisis aussi celle de ;rambassade que vous donne près de moi mon amiCloaguol.»JUon ami fut prononcé avec une nuance d'ironie. Je repartis : t Mon directeur est décidé à publier les détails scandrtieu;! qu'il possède sur ces tripotages, si vous ne trouvez pas un arrangement immédiat. > Je soulignai la phrase. Torla ne m'intéressait guère, et je m'amusais à suivre les progrès de l'inquiétude sur sa face de fouine où la cruauté grimaçait dans la Ikcheté. J'ajoutai quelques mots et je prononçai quelques noms qui lui infligèrent toutes les couleurs de l'arc-enciel. Il me tourna le dos pour me cacher cette peinture instantanée, et se remit à marcher sans répondre. Je m'impatientai : « Monsieur, quelle est votre décision ? > Il leva les bras au ciel : « Le sais-je? Le tapage autour de cette affaire serait déplorable et antipatriotique. D'autre part, la mensualité aux journaux de mon ami CloaquoI me saigne aux quatre veines. EnRn, dîtes à mon ami CloaquoI que le Secours universel s'abonne à cinq mille numéros du Tibia brisé et à cinq mille de l'Alvéole. Mais qu'il me

renvoie les documents ! J'épurerai moi-même. » Je m'inclinai et me préparai à sortir : « Un instant, monsieur, un instant. Remerciez votre directeur et priez-le de me prévenir toujours, quand il aura quelque avertissement fàtlieux sur mon administration. Cela me l'acilile la besogne. An revoir. »

Je partis, tandis que l'huissier 'appelait violemment : < Femme Lémudin ! > et qu'une petite fille, plus maigre qu'un rêve, se traînait vers la porte du directeur. J'entendis des éclats de voix qui ne ressemblaient guère à la douceur récente de Torla. C'était à croire que ce n'était plus lui qui parlait. Mais je n'en doutai plus quand la femme Lémudin reparut sanglotante, bousculée par le Chef qui hurlait : < J'en ai assez pour ce matin de toutes ces blagues-là, de toutes ces vaches-là I x J'étais lixé, el je parcourus en sifOotant les escaliers et les corridors. Cloaquol, sans s'en douter, vengeait les pauvres, el Torla vengeait sur eux la colère que lui causait notre chantage. C'est sur leur dos tanné que se règlent toutes les querelles, de cette bienheureuse contrée.

Cloaquot fut satisfait de la manière dont j'avais rempli mon message. 11 me tapa plusieurs fois sur l'épaule, indice de son contentement : « Ce Torla, s'écria-t-il, est un vieus farceur, une pratique extrêmement madrée. C'est moi qui, à force de démarches, \'3\ fait placer au Secours universel. A peine casé, le vilain a tenté d'esquiver la reconnaissance. Mais j'ai mes dossiers. Quant aux documents, mon cher Félix, vous lui en renverrez la moitié, gardant par devers vous les plus instructifs. N'importe! Ceci est excellent ! e 11 ouvrit un tiroir et me lendit un beau billet de cinq cents francs dont le froissement me parut plus délicieux que celui de la soie.

Mon influence à l'École grandissait. Quelques agrégés même se lièrent avec moi, ce qui prouve l'action de la Presse dans ce pays hiérarchique. Les Morticoles ont visà-vis du papier, qu'il circule comme valeur ou comme im-

22e LES MORTICOLES.

primé, un félichisme absolu. Celait â qui me raconlerail des anecdotes et me supplierait de les inscrire dans mes Echos. Dix minutes après qu'un élève de Banarrita m'avait confié un pntin sur Fêle, un élève dépêché par Fêle accuuiail m'en confier un sur Banarrita. Grâce à ma place de rédacteur, je saisis à merveille la bassesse de ces pei'sonnages ofGciels, qui n'ont d'autre but que d'ajouter un titreà leurs titres, une décoration à leur décorations. C'est un perpétuel échange, un perpétuel mouvement entre le Parlement, le Sénat et les Académies. On se pousse, on se bouscule, on se grimpe sur le ventre, sur les épaules, sur le crâne. Il n'y a pas d'amitié qui tienne, ni de serment. Un seul but : arriver. Un seul sentiment : l'envie. Un seul moyen : la calomnie.

L'intrigue est si complexe qu'elle se mine et se contremine souvent elle-même et que beaucoup échouent par excès d'adresse. Quiconque a commencé ses études médicales les mènera nécessairement jusqu'au bout. A l'apprenti menuisier, boucher, cordonnier, tailleur, qui ne sait rien faire, on dit, après quelques essais infructueux : « Mon ami, tentez autre chose. » On tient le même langage au peintre qui n'a aucune disposition pour la peinture, au forgeron qui ne peut pas forger, au maréchal ferrant qui ne peut pas ferrer, au moissonneur qui ne peut pas moissonner. Bref, toute carrière élimine ses incapables. Mais U n'en va pas de même pour la médecine, qui tient dans ses mains ignorantes et cruelles la vie et la mort de tous les citoyens. Il est sans exemple qu'un professeur ait avoué à un étudiant : a Vous ne comprenez rien à votre métier. Cherchez ailleurs. » On arrive fatalement, immanquablement, parles examens, au diplôme de docteur, c'est-à-dire au droit strict de tuer son semblable. 11 n'y a que les Lèckements de pieds qui ne laissent monter plus haut, vers les grades et fonctions honorifiques, que les plus retors, les plus subtils, les plus plats. Aussi ces Lëchements de pieds suscitent-ils des batailles et des

LES MORTICOLES. 2îT

haines formidiibl(3S. Les élèves lipousent les querelles des maîtres, lis l^s dévient, les exaspèrent, les rapetissent. Chacun s'entre-dévore et avec des formes, car la grossièreté est rare chez ce peuple d'hypocrisie. Si les grands réagissent sur les prtits, les pclits réngissenl sur les grands. La rivalité de deux élèves aboutit à la guerre entre deux maîtres, à des réclamations au ministre, à des interpellalions au Parlement, à des menées sourdes. Les professeurs savent que, pour maintenir leur autorité et leur puissance, il faut qu'ils aient des jeunes dans )a main. Ceux-ci, de leur côté, n'ignorent pas que leurs patrons les soutiennent et les poussent par pure gloriole cl vulgaire égoïsme. Ils n'observent donc que la reconnaissance apparente indispensable à leurs intérêts.

Voici comme les choses se passent : Deux professeurs, plus politiques, plus insinuants, plus canailles que les autres, sont arrivés à une suprématie incontestée dans les Académies et à la Faculté. Lors de mon séjour, c'était Crudanet et Sidoine qui jouissaient de cette prérogative, occupaient le tr6ne, faisaient le jour et la nuit, nommaient à tous les postes, dirigeaient tous les Lèchemenis de pieds. Naturellement ils se craignaient et se détestaient en dessous, mais en public ils se caressaient comme des chiens et ne se ménageaient point les marques d'admiration. Ils partageaient les faveurs entre leurs disciples réciproques. Pendant dix ans de suite, l'élève annuel de Sidoine obtint la priorité au deuxième Lèchement de pieds et, par compensation, l'élève annuel de Crudanet l'emporta six fois de suite au troisième. Crudanet et Sidoine gouvernaient et administraient chacun leur clientèle, composée d'une douzaine d'académiciens, desquels dépendaient à leur tour cinq ou six parlementaires, divisés en Véreux et en Idiots, deux ou trois sénateurs divisés en Obscènes et en Gâteux, une vingtaine de professeurs de tout rang et de journalistes. Celte énorme machine à faveurs, injustices et pots-devin fonctionnait

258 LKS MORTlCOLES.

avec la régularilé d'un chronomètre, les préfirôs de la clientèle Sidoine succédant par périodes fixes aux prérërés de la clienlèle Crudanet. Quelquefois des jalousies individuelles, se grefFanl sur les luîtes des coteries, détraquaient le mécanisme. Alors c'était un branle-bas, une confusion générale, que rétablissaient bientôt la voix cassaute et dure de Sidoine, la voix pateline et fourbe de Crudanet. Sidoine étaut mort, l'équilibre se trouvait rompu. Il s'agissait de savoir qui hériterait du pouvoir central, de Wabanbeim ou de Corlirac, ou si, au contraire, les capitaines se partageraient l'empire. On juge du désarroi où cette compétition jetait le monde de la Faculté. Du résultat dépendaient, en effet, la fortune, le succès, l'avenir de plus de quatre mille individus.

En réalité, l'influence politique, c'est-à-dire 'd'un . homme sur les hommes, est tout chez les Morticoles, alors qu'ils simulent des préoccupations exclusivement scientifiques. Les dons de ruse, d'audace, de souplesse sont mille fois préférables au talent et au génie. Celui qui l'aura emporté à tous les Lèckements et qui saura grouper sa platitude en tyrannie, faire de chacune de ses humilia- . tions passées un trait d'autorité pour son visage, celui-là est certain de sortir vainqueur de 'toutes les épreuves. Par suite, ce héros est un être hypocrite et tenace, persuasif et hâbleur. 11 s'adjuge les travaux de plus modestes que lui, les dépouille sans vergogne, les élucide, les met à la portée du public, organise dans la presse une réclame payée. Chacun tremble devant lui : on ne cite son nom' qu'avec respect; ses théories, fausses ou vraies, font la loi dans les examens, dans les hôpitaux, dans la justice, dans les livres. Les Morticoles sont des autoritaires déguisés en libertaires. Ils sont simplistes et aiment qu'un certaîa nombre de découvertes leur donnent la sécurité dans l'ennui. De ceux qu'ils ont choisis, ils admettent tout, même les erreurs séniles, et ils ne reviennent jamais sur le compte du pilleur d'épaves qu'ils ont ainsi sacré grand

LES MORTICOLES. Îï9

homme. Aussi cellû science dont ils se larguent n'a chez sus aucune variété, porte la marque universelle d'un esprit égo'iste et étroit.

Un des célèbres adversaires do l'idéal, que l'on citait arec admiration, était le phjsicieu Vomédon,- vieillard courbé, aux yeux cliguotants sous d'épais sourcils, à la démarche rustique: Parmi les ennemis de Dieu, Vomédoo était le plus déclaré, le plus intransigeant. Le meilleur de sa réputation tenait à ce que, le vendredi saint, il descendait devant sa maison manger du boudin en compagnie de sa nombreuse famille. 11 en distribuait aux passants, observant avec ironie que la foudre ne lui tombait pas sur la tâte. En toutes circonstances, agapes, banquets, réunions, cérémonies publiques et privées, il Remontrait, par un long et filandreux discours, que l'espoir en Dieu et en l'immortalité de l'âme est la plus redoutable cbimére capable d'empoisonner l'existence d'un bipède raisonnant, d'un bipède physicien, d'un bipède philosophe, d'un bipède progressif. I) développait cette thèse quotidienne dans un petit journal, le Prêtre fouetté, dont quelques banquiers juifs faisaient les fonds. En somme, cette impiété affichée produisit d'excellents résultats. Grâce à elle, Vomédon entra d'emblée au Parlement et fut, ainsi que Crudanet, Cloaquol et quelques autres, à cheval sur tous les pouvoirs. Il guettait les morts, se ruait sur leurs places chaudes, touchait à tous les guichets, criant sans cesse misère, casant dans les sinécures nombreuses et lucratives ses fils, ses gendres, ses amis, ses connaissances, ne néglij;eant jamais aucun litre, aucun emploi, si minime qu'il fût. Il fallait que cette voracité fût chez lui poussée aux plus extrêmes limites, pour qu'on la remarquât. C'est qu'elle était phénoménale, comparable à celle de dix lions. 11 mêlait admirablement son amour de l'argent et des honneurs à des déclamations désintéressées, à des tirades contre le Paradis, l'Enfer, le Purgatoire, le Saint-Esprit, les Saintset les Prophètes, à de honteuses flatteries pour les

i3i> LES MORTIGOLES-

moindres tenanciers d'un poste, d'une faveui-, d'un minis- 1ère. Or les ministres sonl des poupées de carton, le pins souvent véreuses, que les parlementaires abattent ou dressent par désœuvrement. Donc, VomMon avait ses clients dévoués â tous Ips éclicloiis de la liiérarctiie, et il se hissait ensuite sur les épaules de ceux que lui-même avait élevés. Il s'acharnait, en science, à un certain nombre de formules aussi arrêtées que dangereuses et peu originales; el, comme le Prêtre fouetté et les comptes rendus des Académies célébraient chaque jour ses sublimes trouvailles, chacun finissait par y croire et par admettre des merveilles qu'on n'avait pas le temps de contrôler. Ainsi se créent les dogmes scientifiques, les plus implacables, les plus étroits, que l'on impose aux généra* tions, le Dogme Crudanet, le Dogme Sidoine, le Dogme Cortirac. Devant ces idoles s'agenouille dévotement le bon public, lequel paye tous les frais des grasses existences à la Vomédon.

Avîgdeuse avait une autre méthode. Lui utilisait les riches. Alors que ses confrères les dédaignaient, hors des consultations, et ne les jugeaient bons qu'à rétribuer largement ta mort qu'ils leur distribuaient plus largement encore, Avîgdeuse, avec un tact exquis, les llaltait, les chatouillait, les adulait. Son succès reposait sur les femmes el, comme elles se tiennent toutes, il agissait sur ses collègues par cet élégant canal. Il racontait aux dames émerveillées et terrifiées ses splendides expériences. Il leur demandait des conseils sur le style de ses ouvrages, i car, ajoutait-il fièrement, je ne suis point un artiste, et je ne sais qu'exposer brutalement les faits que j'observe. » 11 jouait le savant auprès des malades riches, et l'homme du monde auprès des savants, impressionnant les deux, se moquant de tous. Son matérialisme pratique portait des gants parfumés, d'astucieuses cravates, dardait un beau regard noir au-dessus de sa barbe noire...

Cependant l'époque des Lèchementa de pieds approchait,

pn'côdiJe de l'élé iiiorticole, c'esl-à-dirp d'un soltil un peu moins froid et d'une lumière un peu moins (Ërne. Quand je songeais auxadmiraliles journées de ma patrie, dorées el chaudes, prolongées jusqu'aux approches d'une nuit divine et gazouillante d'oiseaux, mou cœur se serrait. Je soulTrais du manque de nature. S'il s'était trouvé, en dehors de cette ville néfaste, une forêt, une source, un ruisseau, je seraisallé avec délices m'asseoir sous un grand arbre dont le feuillage frémit, tremper mes mains dans l'eau courante. Mais c'était un rêve. Nous n'avions autour de nous que des terrains pelés, désolés, comme les consciences de ceux qui ne les cultivent pas,'des stations thermales où l'on rencontrait toutes les maladies des riches et toute la cupidité des docteurs, multipliée par la distance, la nécessité de faire fortune sur un nombre restreint de clients. Je les admirais quelquefois ces médecins, des eaux, dans te cabinet de Cloaquol. Ils discutaient une de ces annonces mensongères qui sont la fortune du Tibia brisé. Ils attendaient pendant des heures. Ils supportaient patiemment le caractère bourru, le langage injurieux et cynique de notre directeur. Ils étaient plus vils encore que leurs collègues de la cité. ^

Je commençai par subir un examen; c'est-à-dire qu'assis.derrière une table verte, Bouze et quelques autres me demandèrent les noms de substances vagues et desséchées que l'on me présenta dans des flacons poussiéreux. Je me tirai de mon mieux de cette simple formalité.

L'époque des Lèchemenls de pieds de tous les degrés approchait, et il n'était question que de ce redoutable appareil. Mes camarades en parlaient sans cesse, supputant les chances des uns et des autres, échangeant des conseils contradictoires. Lesinternesde l'hftpil;ilTïphusarfirmaient celte première épreuve facile. Elle nécessitait simplement de la bonne volonté, de la tenue, et un manque d'odorat qu'on pouvait obtenir arliliciellenient à l'aide de drogues dont j'eus les recettes. Mais, découverte, cette supercherie

entraînait une radialion des cadres. Mon direcleur me plaisantait le matin au rapport : « Or ça, Canelon, nous allons ëlre naturalisé Mortiuole ! Attention, mon ami ; léchez bien ! Dès que vous les saurez, car on les tire au sort, donnezmoi l(!s noms des arbitres. J'auraià coup sur quelque ami parmi eux. >

La préoccapation de ces graves circonstances efTacait dans les esprits les candidatures de Wabanheim et de Cortirac dont le septième Lèchement de pieds ne devait avoir lieu que plus tard et serait d'ailleurs symbolique. Â ce degré sublime, on lèche à distance les extrémités, revêtues de chaussettes, de ses futurs collègues à l'Académie : pour les autres degrés, il n'en va pas de même et, quant à ce qui est du premier, les professeurs ne se lavent pas pendant les huit journées qui précèdent. Ces détails me donnèrent à réfléchir. J'absorbai quelques pincées delà poudre qui supprime l'odorat, mais elle me procurait des maux de tète affreux. Je dus y renoncer. On me recommanda aussi de m'eiercer la langue à l'aide d'un appareil imaginé à cet effet, et je passais des heures, dans ma chambre, à promener la rouge habitante de ma bouche sur des rondelles de drap de qualité et d'épaisseur diverses, ceci jusqu'à la faligue de l'organe. Quignon, qui ne quittait plus la Faculté et négligeait le service de Boridan, car il devait bientôt lécher au deuxième, m'apprilque chacun des cinq juges remet au chef du jury une note représentant la satisfaction qu'il a éprouvée du travail, la cote de la finesse, de la dou- ' ceur et de l'onction. L'ensemble de ces cotes décide de l'admissibilité da candidat : « Regardez ma langue à moi, qui ai toujours réussi. > Il la lira. Elle était mince et blanche comme une feuille de papier : « Mais il ne vous en restera plus I ï m'écriaî-je. Il sourit : « Quand ce malheur arrivera, je serai si haut, si haut que je n'aurai plus besoin de parler. Je ferai des gestes, et Malasvon saura bien me greffer une langue de caoutchuuc ou de singe. >

L'époque des Lèchements de pieds approchait. C'était

une effervescence générale. La cour el la rue de l'École étaient remplies de firoupes, de conciliabules secrets. Oa ïe transmetlatt des indications, des recetles infaillibles. L'un m'insinuait : * Pas beaucoup de salive; sojez sec; une râpe; c'est ce qu'il y a de mieux. » Un autre : k Vous êtes étranger ; un conseil : beaucoup, trop de salive. Vous n'avez pas sans doute la langue faite aii\ pieds de nos climats, s J'avais beau jurer que, dans mon pays, nous if;norions c9Jte cérémonie dégradante, on me répondait ironiquement : fÂlorSjà quoi jugez-vous la valeur individuelle ! » J'appris que les membres du Parlement el les sénateurs, les Véreux comme les Idiots, les Gâteux comme les Obscènes, doivent lécber, à intervalles fixes, un certain nombre de pieds de malades pauvres et riches, quitte à se venger plus tard en molestant, par des impôts, la police et des lois ve:(atoires, ceux qui les oui ainsi humiliés. La force de la routine est telle, chez les Morticoles, qu'elle seule peut combattre les différences de castes. Ces Lëchements de pieds, universels ou restreints, sont destinés à tromper le peuple et à lui faire croire qu'il est souverain, comme cela se lit quelquefois au-dessous de la fameuse devise : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ, quc j'interprétais, moi : VANITÉ, HÉRÉDITÉ, FATALITÉ, Il paraît que le peuple n'est point dupe de cette comédie, encore qu'il la réclame et qu'il ait fait pour l'obtenir une révolution formidable.

L'époque des Lëchements de pieds approchait. Les cours étaient suspendus, un grand nombre d'amphithéâtres fermés et remis à neuf pour la cérémonie. Les candidats aux trois premiers accomplissaienl une sorte de retraite, s'exercant la langue sur leurs mannequins de drap. Quant aux concurrents du Quatrième et du Cinquième, quant aux vieux routiers, ils attendaient les événements sans se livrer à une gymnastique dont ils avaient la longue expérience. On faisait des visites aux Léchables. On lâchait, par d'adroites flatteries, de les bien disposer en sa faveur. Les candidats au troisième degré s'engageaient par écrit à

ÎU LES MOKTIGOLËS.

soutenir, s'ils réussissaient, les protégés futurs de leurs maitres. C'étaient, du mutin au soir, des serments que la nuit défaisait, que Tinlérêt mieux entendu modifiait. La haine et l'envie ajustaient leurs masques miellHux. Des mains se serraient, qui avaient le désir de tordre les cous. Les femmes de professeurs continuaient leurs machinations savantes. M""' Cloaquol se précipitait dans le cabinet de son mari : « Si lu es du troisième Lèchement, je te recommande un tel. ^L'le Mianc|ue pas. Sa femme ne vient jamais à mon jour. Il u'a pas fait danser notre fille udg soûle fois, au dernier bal de Crudanet. > Le directeur prenait bonne note de ces indications. Je ressentais de vives inquiétudes. Mon emploi au Tibia brisé, s'il m'assurait des faveurs certaines, me valait, par contre, des ennemis implacables. Chaque matin, je courais aux tableaux-affiches annonçant les juges. Alentour se bousculait une multitude avide de nouvelles, et c'étaient des exclamations de joie ou de tristesse, des trépignements de rage, de muets désespoirs. On s'espionnait. La devise était : Chacun pour soi tout seul. Enfin, je vis mon nom. Un hasard heureux joignait à ma série M'*' Grèbe et Julmat. Nous avions pour Léchables : Boridan, Bradilin, Mouste, Clapier et Tabard. Somme toute, jury médiocre. J'allai rendre immédiatement ma visite préliminaire à ces messieurs. Boridan m'accueillit afi'ectueusement, me certifia sa bonne volonté, me rappela Quignon et la salle Torquisite, me confia une nouvelle expérience qui devait paraître dans le Globe oculaire, journal illustré de Cloaquol. Bradilin fut sarcastique et acerbe. Au départ il me dit : « Bon couraget > Je me rappelai que l'Alvéole lui avait jadis fait la guerre. Mouste hocha la tête deux ou trois fois, et, avant de se replonger dans une patience, sa folie, balbutia quelques paroles sourdes, en me montrant ses pieds : v Ils seront presque propres, je vous assure. Mais ils vous dégoûteront peutêtre tout de même. » Clapier ne me reçut pas : il avait des dames. Enfin Tabard se montra glaciaL Je le trouvai

dans sa crasseuse, salle à manger, déchiquetanL à belles deals cariées un morceau de charogne indicible, qui répandait une odeur acre. Ses manches erfilochées ruisselaient de sang et de pus. Il me proposa, narquois, de partager sa .nourriture, un restant de bidoche cholérique, histoire •.d'embêter Tartègre. Il me promit sèchement d'être juste .et impartial, bien que j'appartinsse à un journal gui ne l'avait jamais ménaffé. En efl'et, le Tibia brisé, menait contre tui une campagne sauvage e( le traitait cliaque jour lïhorrible cochon, de coprophage et d'assassin. Je lui répliquai qu'on pouvait tuer tout en étant propre, et cet aphorisme l'amusa. Pendant toutes ces visites, j'avais contemplé les pieds de mes Léchables. Sauf ceux de Mcuste, qui se dissimulaient, silencieux et discrets, dans vne chancelière, les autres m'avaient paru de dimension hanale, autant que la chaussure le laissait présumer, et je Eongeais : « Les voilà, ces redoutables supports avec lesquels je me mesurerai bientôt. Que me réservent-ils? Quelles surprises s'accumulent en eux? » Ils ne me répondaient pas, s'agitaient même assez peu, car les Morlicoles gesticulent plutôt avec leurs bras qu'avec leurs jambes.

Quand je racontai ces visites à Cloaquol, il devint grave : c Méfiez -vous de Tabard. D'abord il ne lave jamais ses pieds. Je les confie à votre imagination. Ensuite il ne porte jamais de chaussettes. Enfin il me déleste et sera enchanté de vous jouer un tour. Mais j'ai là un premier Morticole tout prêt, intitulé te Vidangeur-Boucher, qui vous vengera cruellement. D'ailleurs, je ne vous souhaite pas un échec, car vous ne pourriez rester au Tibia brisé. » Devant ma stupeur, il continua ; « Mais, mon pauvre garçon, que voulez-ïous que je fasse d'un collaborateur qui échoue à son premierLèchement?Au deuxièmeelautroisiéme, passe encore. Il y entre autant de chance que d'adresse. C'est au premier qu'on jauge un homme. Regardez Tabard : il est mal disposé pour vous. Or, si vous le léchez dans la perfection, si vous suivez, d'une langue inlassable et savante, le

Î36 LES MORTICOUES.

contour, la cambrure, les orteils fie son ignoble palle, voua ne manquerez pas de l'attendrir. CommeNtl II sera aussi repoussant que passible. Il exhalera un infâme parfum. Et il vous verra d'autant plus acharné â votre devoir! Qui résisterait à ce zèle? Quel Morticole aurait le cœur assex dur pour ne pas fondre devant un tel courage? C'est la beauté de cette épreuve. Elle étale le canictêre du candidat. Pas d'umbigulté, pas d'erreur. Ma sitiialion, ma prépondérance à la Faculté, à l'Académie, au Parlement, tout cela tient à ma langue si charnue, si rose, si douce, que les maîtres s'en félicitaient. Telle ^t l'explication du geste que nous exigeons des malades. Montrez la langue, cela veut dire : Sortez votre âme. Comme toutes les belles institutions, celle-ci se perd dans la nuit des temps et son inrenteur n'a pas de statue. Donc pas de bêtise, pas de dégoût, pasde révolte. Sinon, ma maison vous est à jamais fermée; vous n'aurez plus qu'à vous faire domestique. > Cloaquol me recommanda de lécher soigneusement le coude-pied d'abord et les chevilles, puis le dûs du pied, puis les orteils avec méthode : On commence par te pouce et on /îni( par le petit brididi que Von doit littéralement polir. Enfin on termine par la plante, dont la succion consciencieuse amène sur le visage du juge la plus agréable expression de joie.

Mes camarades étaient enchantés de leur série. M"* Grèbe se félicitait de Clapier, qu'on prétendait favorable aux étudiantes. Julmat était fort heureux également, mais il s'était tant exercé qu'une petite boule lui gonflait la langue et qu'il s'imaginait avoir un cancer. II est très fréquent que les étudiants impressionnables se croient, au début de leur carrière, atteints de toutes les maladies. J'ajoute, k ce sujet, que j'ai rarement vu de jeunes Morticoles franchement gais. Il semble qu'ils aient mangé, dès leurnaissance, une herbe qui les désole et rend leur bouche amère. J'ai connu un héros comme Hisnard, mais raisonneur et sombre, de bons élèves comme Janry, Prunel, Julmat,

des révoltés comme Savade, des sauvnges ivres comme ceux qui se lançaient des débris humains ou violaient tes filles dans les bals publics. J'ai connu des délicats, des épuisés qui causiiicnt avec ^nesse, dont le regard était aigu, le pied menu, le geste élégant. Mais nulle part je n'ai trouvé cette ébullition fortifiante qui suit la puberté, ce réservoir d'énergie pour la race. Dans ce peuple d'analyse el de cadavre, l'ironie nii^nie est morose, de celle nuance mordorée qu'on remarque à la surface des étangs crépusculaires, dont le fond pourrit avec lenteur.

La veille du grand jour, CloaquoI m'ordonna d'assister à uHe séance d'Académie qui promettait d'être chaude. Il ajouta: < Épargnez Bradilin dans le compte rendu. Je vousy autorise. > Que signifiaient ces mystérieuses paroles? Mon carnet et mon crayon en poche, je me dirigeai vers l'Académie de médecine, laquelle est proche de la Faculté. Ces monuments de l'orgueil morticole sont serrés comme des complices. Que se cbucholent-ils, le soir, quand leurs hôles les ont laissés à la majestueuse solitude de la pierre ?

Je gravis un escalier étroit jusqu'à la tribune destinée aux simples spectateurs et à la Presse. Elle faisait le demitour d'un amphithéâtre orné de peintures, qui représentaient l'abnégalion et le courage des savants, el de busles qui transmettaientàla postérité leurs laids et durs visages. Le bureau, où s'asseyent le président, le vice-président, les secrétaires, les sténographes et assesseurs, était une table longue et surexhaussée. Oh, l'amour de l'estrade, de la vedette! Apeinea-t-on créé, dans ce pays, un honneur ou un titre nouveau, que la brigue contraint de forger un surhonneur et un sur-titre. Au moment ou j'entrai, la tribune , était déjà pleine, mais la salle déserte d'académiciens. J'entrevis plusieurs de mes collègues employés aui journaux de Cloaquot ou au Prêtre fouetté de Vomédon, et quelques-uns des vieux médecins qui suivaieni le service de Malasvon, entre autres le fameux Lecène de Cégogne.'Je

remiir'[iiai aussi un lot île malades riches et les habituées des cliniques de Foutiinge. J'entendis Lecèiie causer avec un journaliste: « BoLize doit raii'e aujourd'hui une communication sur un poison végétal que j'ai découvert il y a deux ans. J'avais envoyé un pii cacheté à l'Académie. C'est Bouze qui l'a décacbeté. Il a refusé de le lire à la docte assemblée. Maintenant il s'en empare. C'est dans la rÈgle. > La Cigogne prononçait ces paroles en philosophe sans acrimonie, comme quelqu'un qui mange quotidiennement le painamerde l'injustice.

Les Académiciens arrivaient en foule. Ici ils n'étaient pas en robe, mais en habit bleu brodé de noir, avec des bas noirs, des épées et des chapeaux à deux cornes. Certains portaient des décorations excessives, en forme de croix, de cravates, de gibecières, de tire-bouchons, de chaînettes obliques, perpendiculaires ou parallèles àleara revers et auxquelles pendaient des bibelots sing;uliers. On me montra celui qui avait le plus de cette quincaillerie et qui l'élalait, d'un air vainqueur, sur son large buste : « C'est Pridonge, l'indiscret bavard. Sa profession spéciale lui vaut les plus grands honneurs. On te demande sans cesse à l'étranger. Il soigne exclusivement les syphilitiques. Or beaucoup de télés couronnés le sont aussi de pustules. Nos sénateurs surtout sont frappés. » Je songeai à Louise et à Serpette. Ce n'étaient pas ces pauvres lilles qui avaient ainsi doré, argenté et rougi la place vide du cœur de Pridonge. Le gaillard adressait, d'iine main soignée, des bonjours discrets à ses collègues. Ceux-ci devenaient de plus en plus nombreux. Ils montaient de suite àleurbanc, dépouillaient leur courrier, ou bien s'arrêtaient dans l'hémicycle, formaient des groupes qui riaient, babilluient, se confiaient des secrets joviaux. D'autres tiraient, hors d'élégantes serviettes, des dessins qu'ils montraient à leurs amis. D'autres s'asseyaient d'un air bougon et renfrogné. D'autres prenaient des altitudes pour les dames des tribunes. Et il en passait encore, il en passait toujours^

des jeunes, oes vieux, des maigres, des gras, des chevelus, des chauves luisanls, et, à mesure qu'ils s'empilaieul, des bouffées de vanité et de sottise plus compactes traversaient la chaude atmosphère. C'était pour avoir le droit de mettre leurs derrières sur ces bancs cirés, de relever leurs pupitres, d'écouler en bâillant des orateurs maussades, que ces hommes passaient leur vie en compétitions, en calomnies et en querelles. Tel était le but suprême, l'idéal de leur existence : s'enfermer, clabauder et puer dans cette enceinte, au-dessous des bustes de leurs prédécesseurs qui, eux-mêmes, s'étaient enfermés, avaient clabaudé et pué rigoureusement, et ce serait toujours ainsi jusqu'à l'extinction des siècles. Jamais ces têtes obscures ne s'éclaireraient. Jamais elles ne se demanderaient : < Que ' faisons-nous là, à nous étager, pauvres viandes humaines, en attendant la mort? > Non. Ils considéraieatauconlraire qu'ils devenaient d'une essence divine, parce qu'ils se serraient les coudes et les genoux, les préjugés et les passions sèches. La confraternité n'était qu'un prétexte à coteries. Les caquetages des derniers rangs, les plus élevés, parvenaient à mes oreilles. Je percevais les noms de Wabanheim et de Corlirac, des bras levés, de subtils clins d'oeil, des sourires, des sourcils froncés. On agitait la grave question de savoir lequel de ces messieurs l'emporterait à l'autre Académie, celle d'à côté, exprimant encore un degré de plus, une sélection, un tri suprême. Ils étaient présents, les rivaux Wabanheim et Gortirac, entourés de leurs partenaires. Mais ils ne jouissaient pas de leur pupitre, ni du vert bureau, ni de l'émoi qu'ils soulevaient. Ce qu'ils convoitaient, c'était l'os creux qu'ils n'avaient pas, et, après cet os creux, ils en désireraient un autre, puis un autre, et le dernier de tous, le plus décisif, le plus creux, le tombeau, serait le seul qu'ils n'ambitionneraient point.

Au milieu de tous ces susurrements, bourdonnements, frétillemcnis de bas de soie noire, d'habits bleus et de

brochettes, le Bureau fit son entrée solennelle, Vomédon en tèle. Sur l'estrade, dans des tauteuils dorés, prirent place les majestueus ponlifes. v Silence, messieurs ! > glapit un huissier, Vomédon se leva, dressant un peu son dos voûlé, pl, d'une \o\k mâchonnée, sourde, d'un œil clignotant, lut le programme de la séance :

1* Communication de M. le professeur Bouse sur les curieuses propriétés du VOnica rubicans (c'était le vol commis au préjudice de « la Cigogne i) ;

2° D'un nouveau procédé pour compter les pulsations radiales par M. le professeur de villes d'eaux Catli- • postude;

3° D'un cas de cancer artificiel par M- le professeur Bradilin ;

i" Élection d'un membre ciSrrespondant.

Vomédon se rassil et je vis sui^ir mon ancien maître Bouze, directeur des promenades botaniques. 11 commença à dérouler un interminable discours où revenaient, tels des bouchons sur une eau croupie, ces mots nasillards et chevrotants : Vanica rubicans. Vanica rubicans. Je me tournai vers la bonne face velue et malicieuse de Lecëne de Cégogne. Il savourait le plaisir du volé. De temps en temps, il hochait la tête pour approuver, ou il la secouait négativement, ou il marquait sa stupeur devant une affirmation hasardée. Bouze continuait son débit monotone, déposait une à une devant lui les pages qu'il venait de vider par l'orifice bavenx de sa bouche, et, comme le paquet qu'il tenait à la main était énorme et ne diminuait pas, des bâillements s'ouvrirenl et se transmirent, exprimèrent la fatigue qu'imposaient à ces messieurs de l'Académie les multiples dispositions extérieures et internes (lu Vanica rubicans, dont le pistil..., dont les étamines..., dont les pétales..., etc., etc... Un de mes confrères murmurait : f Voilà une lameuse réclame pour le futur remède de Banarrîta. » Bouze, en effet, certifiait que ce poison dompté révolutionnerait, dans un avenir

prochain, le trailement des maladies dit cœur, des poumons, des reins, de la vessie, du cerveau et de la moelle. L'oraleur n'en finissant pas, ses collègues se résignaient à s'occuper de leurs petites affaires, à bavarder entre eux, à dessiner des caricatures, à se retourner vers les tribunes et à lancer des œillades aux belles cHenles que l'éloquence de l'apôlre du Kanico effarouchait aussi. Bouze, sans sourciller, d(''tar,hail les feuilles d'un pouce alerte, et le monceau en réserve demeurait intact. Vomédon, agitant sa sonnette, réclama l'attention de la compagnie. Lui-même écrivait sa correspondance. Les membres du Sureau somnolaient. L'ennui se propageait à travers la salle, devenait excessif et sonore. Les corps fatigués s'étiraient, changeaient de position. Au bout d'une heure de lecture, ce furent d'abord quelques £liut discrets, dissimulés derrière des mouchoirs et des toux, puis des OA, oh, assez I et chaque minute Joignait un petit instrument à cet orchestre de révolte. Ceux qui se moquaient de la botanique, et ils étaient nombreux, frappaient du pied en mesure, répétant Va-nt-ca, Va-ni-ca sur un rythme scandé, Lecène de Cégogne exultait. Finalement, Vomédon, qui, malgré sa sonnette et ses adjurations, ne parvenait pas à rétablir l'ordre, pria Bouze de scinder sa lecture : « Vous continuerez cette histoire la prochaine lois. » Le botaniste piqué s'interrompit net, s'effondra au milieu des Ah, ah! Enfin I et du soulagement universel, puis, furieux, il cria de sa place : t Je croyais que mdssieu le président avaitlede voir de faire respecter ses collègues! > Alors des Hou, hou, conspuez la mauvaise tête s'élevèrent de tous côtés, coupés de grands éclats de rire, et l'orateur suivant, maigre bonhomme brun, analogue à un balai, prit la succession du Vanica. Ce médecin devillesd'eaux, Callipostude, parlait en public pour la première fois et suait à grosses gouttes. Il balbutia, se troubla, proféra des syllabes incohérentes, pw/saf ton, radius, constata — tion et des chiffres, 6, 23, 42, 17. Au contraire de Bouze, il

ta LES MÛKTICOLES.

était pressé d'en finit'. Quand il se fut rassis, salué de chiches applaudisseiiienls, un silence religieux se fit dans l'assemblée. On attendait la pièce de résistance.

J'avais pris peu de noies jusque-là, mais je devins attentif à mon carnet et aux nécessités du Tibia brisé, tandis que Bradilin descendait les degrés de l'amphithéâtre et venait se placer dans l'hémicycle, devant le bureau. Il devait faire une présentation, celle d'un petit gas malingre et jaune, qu'amena un huissier, et qui contrastait singulièrement avec son cynique montreur : t Messieurs, commença l'expérimentateur, je vous ai entretenus déjà de la contagion du cancer des glandes. Je vous ai présenté des animaux auxquels j'avais, par culture, infligé le mal qui m'occupe depuis de longues années. Je vous laissais entrevoir que, le champ de mes tentatives s'élarçissant, je pourrais bientôt vous offrir une preuve concluante du passage des lésions de l'animal à l'homme. J'ai tenu ma promesse. Voici un jeune homme de quatorze ans, le nommé Lirot, àa quartier pauvre B, auquel j'ai donné, il y a deux jours, un cancer à marche rapide, en lui insérant, sous la peau de la joue gauche, quelques grammes du tissu glandulaire d'un cobaye infecté. En quarante-huit heures, le mal s'est déclaré. Le sujet présente les symptômes classiques que voici. — Il dia la blouse de l'enfant, etsoulevant un bras décharné : — Observez l'aisselle, messieurs; les ganglions sont pris. Le cancer suit sa marche irrésistible et fatale, et — ici Bradilin sourit gracieusement — j'espère que, dans deux séances. Je vous apporterai un foie et une rate farcis d'indubitables noyaux. >

J'hésitais à écrire, tant cette déposition me stupéfiait. Bradilin rhabillait sa victime. Les bravos hésitaient, aussitôt interrompus par une sorte de rugissement rauque, et le robuste visage de Dabaisse, congestionné de colère, s'éleva dans l'assistance, cependant que son index, tendu vers Bradilin, présageait un terrible orage : « Messieurs, s'écria l'admirahte chirurgien, dont le verbe suivait les

lt,S MORTICOLES. US

LatEements de mon cœur, il importe de lltHrir i|y suite, ol avec la dernière énergie, cet inconscieal qui ose augmenter la somme des maux humains et s'en vante. Ainsi ou a voué à la mort nn jeune homme de qualorze ans ! Mais c'est un meurtre, un meurire odinux ! On a traité ce pauvre enfant comme un cobaye! Je le déclare, M. Bradilin est un monstre; je déclare aussi que, si vous ne volez pas iminédiatemeot un oi'dre de flétrissure coiidajnnanl ces assassinais scientifiques, je quitte une Compagnie où nous sommes les lâches complices d'un bourreau. » J'applaudis avec fureur, ainsi que quelques voisins, mais la majorité de l'assemblée restait muette et pétrifiée. Le noble Charmide se leva : « Je m'associe à la demande et à l'indignation de mon cher collègue Dabaisse. De pareilles expériences sont une infamie et une honte. >

Bradilia, hideux et vert, croisait les bras d'un air de défi. L'enfant tremblait dans sa blouse mal rajustée. Que comprenait-il de tout ce débat? Quel grelot tintait dans cette humble intelligence marchant à une mort infligée? Il y eut du tumulte, des contestations. Dabaisse et Charmide demeuraient debout, calmes et résolus. La sonnette de Voraédon vibra : * M. le professeur Bradilin a la parole. » — € Messieurs, — le drôle s'efforçait d'être impertinent — je suis surpris, comme vous tous, d'une inqualifiable attaque qu'il faut mettre, je le crains, sur le compte de la jalousie. D'abord j'ai acheté mon sujet à ses parents, des gens très pauvres, et je l'ai payé cher. Il m'appartient donc en toute propriété. Ensuite, je crois, avecla plupart d'entre vous, que les droits de la science priment ceux de l'individu, et je n'ai fait, en somme, que suivre tant d'illustres esemples qui m'ont été donnés par lesmeilleursdemesprédécesseursetde mes contemporains dont les bustes — il eut un geste circulaire de cabotin — décorent celte salle. Je regrette d'être en contradiction radicale avec HM. Dabaisse et Charmide qui sont des praticiens honorables, mais nullement des pliysiologistes.

su LES HORTICOLES.

Je regrette surtout qu'ils se soient servis à mon égard de termes que vous condamnerez, messieurs, car il s'agit du progrès universel, de ce progrès vers lequel s'avancent, d'un pas si fier, les doctes Compagnies morlicoles, (Jue , deviendrions-nous, si le vain attirail d'un idéalisme suranné, si une morale étroite arrêtaient notre essor et paralysaient nos travaux ? »

Cette belle période achevée, Bradilin remit l'enfant k un huissier qui l'entraina et revint s'asseoir à sa place : « Un seul mot, messieurs, ajouta Charmide.Vous allez voter sur un point décisif: les droits de l'humanité doivent-ils être sacrifiés à ce que le professeur Bradilin appelle les nécessités de la science? J'ai cinquante années d'une pratique qu'il dédaigne, mais où j'ai sans trêve accompli mon devoir. Or je n'ai jamais eu besoin de commettre un seul crime pour assurer ma réputation et acquérir l'honneur de siéger parmi vous. A cet honneur, je renonce volontiers, s'il faut l'acheter au prîï de ce que je considère comme une déroule de ma conscience.

— Bien ! hurla Dabaisse. Uoî aussi j'ai une longue carrière et j'arrive au terme sans rougir. J'ai eu souvent des angoisses et de sérieux débats intimes devant un être que je craignais d'estropier en essayant de l'arracher à la mort. Sans ce scrupule, le bistouri devient un couteau de boucher. La pbrase morticole est fameuse : Qu'est-ce que l'âme? Je n'ai jamais rencontré ça sous mon scalpel! Moi, je l'ai toujours et partout rencontrée, cette âme, dans le pauvre regard qui sombrait sous le chloroforme, dans le tissu que je fendais, dans le sang que je répandais. C'est au nom decette âme que je vous parle, qne je tous conjure de réveiller en vous la pitié, la charité, la justice ! >

On vota sur un ordre du jour de Dabaisse et de CharmiAe, flétrissant les procédés de Bradilin et les interdisant à l'avenir. L'aspect de la salle et des tribunes était curieux. Cet événement avait modifié la cristallisalion des spectateurs et fait sortir les passions, tels les vers hors du

LES MOBTLCOLES. 215

sol par la pluie. Des colloques animés s'engageaient. Dabaisse s'était rapproché de Charmide et leurs amis les entouraient. L'opinion oscilla, fluctua, puis je remarquai que Bradilin formait le centre d'un {groupe qui grossissait à chaque seconde. Je flairais là-dessous quelque machinalion ténébreuse. La voix mordante de la Cigogne me lira du doute : « Bradilin l'emportera. Il les lient tous. Il connaît leurs cadavres. Il collectionne et note : on craint ses dossiers. » Les dames avaient enfin leur pâture. Elles discutaient avec de jolis gestes. L'ordre du jour honnête fut repoussé. Un de mes voisins grogna : « C'est ici comme au Parlement. Scélératesse el lâcheté. > Tartègre proposa une motion ainsi conçue: L'assemblée, confiante en l'humanité^ du professeur Bradilin et persuadée que son expérience a été conduite selon les règles de l'antisepsie, passe à l'ordre du jour. Ce texte fut adopté à mains levées. Charmide déclara d'un ton ferme : « Messieurs et chers collègues, entre la mauvaise cause et la bonne vous avez choisi la mauvaise. Mon ami Dabaisse et moi remettons à M. le président notre démission solennelle de membres de l'Académie de Médecine des Morticoles. » Et appuyés au bras l'un de l'autre, fraternellement, bravement, ils quittèrent la salle des séances, escortés de murmures indécis. Vomédon eut un mouvement d'épaules qui signifiait : Quelle sottise I et annonça que l'on allait élire un membre correspondant.

Cette cérémonie n'intéressait personne. Les bancs se dégarnirent et la tribune se vida comme un vase plein d'eau sale, dont les particules commentaient la séance. Je courus au Tibia brisé. J'y trouvai Gioaquol en conversation avec Bradilin qui m'avait précédé. Quand j'entrai, mon directeur frappait sur l'épaule de l'habile physiologiste : « C'est entendu à ces conditions, mon cher, et mon journal étoufTeracettc ennuyeuse histoire. Je vous demande en outre et par-dessus le marché de recevoir au Léchement de demain mon excellent collaborateur que voici,

UG LES MOnTIGOLES,

Félix Caiielon. « Les yeux: cruels de Bradilin me fouillaient. Cloaquol ajouta, très aimable : « C'est lui qui tu fera pas l'arlicle sur votre cancéreux. Et quand passezvous à la caisse ? — Après-demaln'sans faute. — J'y compte. Tenez Totre parole et je tiendrai la mienne.» Puis, défi qu'il fui dehors : « Quelle canaille! s'écria Cloaquol en sautillant. Comment se procure-t-il de pareilles rançons ! Canelon, voilà notre besogne simplifiéft. Étendez-vous sur le Yanica rubicans et les pulsations radiales. Trois mots surrafTaire Bradilin. D'ailleurs Charmide et Dabaisse nous embêtent avec leur vertu. Ajoutez: On donnait, dans la salle, l'éckecduvieux drôleWab... comme certain. Le gros juif en fera une maladie. >

Je passai une mauvaise nuit. Je m'étais exercé la langue une dernière fois, mais ma conscience me bourrelait. Ainsi, débarqué probe dans ce pays de corruption, j'en arrivais à suivre des ordres que j'aurais dû rejeter violemment et cela dans un intérêt personnel.

La cour de la Faculté avait l'animation des grands jours quand j'y arrivai pour sabir l'épreuve. La même fournée comportait des Lèchements de trois degrés. En outre une foule d'élèves venaient pour assister leurs camarades. J'avais fait ta toilette obligatoire, c'est-à-dire que j'étais velu d'un complet noir, gilet, pantalon, redingote, qui avait dévoré la moitié de mes appointements. Je portais des gants noirs. Noire était ma cravate et noir mon cbapeau. Je serrai bien des mains banales, tandis que des bouches banales me répétaient bonne chance. Heureusement j'aperçus Trub : « Tu es prêt, Félix ? Si tu es reçu, je n'oserai plus te saluer. Pense donc : un lécbeur du premier degré et un simple garçon d'hôpital t d Autour de nous, c'était un incessant échange d'impressions sur les juges, sur les langues que l'on tirait, que l'on appréciait, que l'on palpait. L'altente fut inlerminable. Enfin un huissier annonça: Lèckement de pieds du premier degrél Première série! ■ On nous conduisit, à travers des corridors sombres, jus-

qu'à un petit local triste et nu. Celui-ci communiquait avec un amphithéâtre où l'on tirait en ce moment au sort l'ordre dans lequel nous nous présenterions devant le jury, La porte s'ouvrit : un deuxième huissier appela : Félix Canelon I

Je pénétrai dans la salle. Bien qu'on fût en plein jour, elle était Éclairée à la, lumière électrique. Sur lesiiradins s'entassaient les spectateurs, avides de voir comment un étranger s'en tirerait. Les professeurs étaient assis dans de confortables fauteuils, tous en grand costume, toges et toques rouges. Leurs pieds, placés sur des tabourets, étaient cachés par une longue couverture noire portant les armes des Morlicoles, la tête de mort blanche flanquée de deux os blancs. Ils avaient l'attitude rogue et sévère. Je distinguai confusément les visages de Boridan, Bradilin, Tabard, Mouste et Clapier, mais mes regards s'attachaient à leurs mystérieuses extrémités inférieures. La grande pendule tinta. On avait vingt minutes pour l'épreuve totale, quatre minutes donc pour chaque paire. M'armant de courage, je commençai. La couverture disparut. Déjà j'étais à genoux devant ceux de Boridan. 7/^ étaient blêmes, gras et froids, et j'eus, en appliquant ma langue sur eux, une sensation de glace grenue et peu de dégoût, ma vive imagination m'ayant averti et me tempérant la réalité. Ma bouche s'engourdissait. N'importe ! Je suivis l'ordre indiqué : le dos, les chevilles, les orteils, du pouce au petit doigt, et je remarquai avec surprise la forme bizarre de ce dernier. Il était plus un minime moignon qu'un organe, privé d'ongle mais non de petites envies qui me repaient les lèvres au passage. Je crus que je n'en finirais point avec cet onctueux brimborion, sur lequel se dressait un cor rond et dur, pareil à une coupole. La plante ne fut plus qu'un jeu et, tandis que je m'activais, le gros pied me ballottait dans la figure, secoué par les tressaillements du propriétaire. Son frère et voisin subit le même sort.

Quel changement avec Bradilin I Une branchette sèche

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et jaunâtre! Partout des os et des tendons saillauls. Si ceux de Boridau élai^nt deux côleleltes, ceux-ci m'en parurent les mauclies. El une envie folle nie prit démordre ces m.iii^res oulils de la niarclie, de ronger le peu de ctiair cornée qui les recouvrait. Même j'eus un moment de sympathie sincère pour ces pieds si commodes et prompts, dont la descente était aisée, dont les orteils s'écartaient tout seuls. Le petit doigt, allongé en fuseau, d'une tournure certes délicate, m'égaya. Le seul vice était dans les ongles, hérissés, méchants et pointus, par lesquels se manifestait la cruauté de leur maître. Quant à la plante, non plus plate, mais cambrée à souhait, elle eût fait une excellente chaise longue pour une naine. Comme je la polissais, elle s'agita nerveusement, et j'entendis de petits rires aigres.

Une chose me gênait. Je ne calculais point la durée, et le tic tac de la pendule me troubla. Allais-je trop vite ou trop lentement? C'est ce à quoi je n'avais pas le temps de réfléchir. Ma colonne vertébrale était douloureuse, à cause de mon altitude maladroite. La langue ne me brûlait pas trop- Le deuxième pied de Bradilin différait du premier. Il avait dû subir quelque accident. Deux ou trois cicatrices faisaient crête sur son dos. Un orteil manquait. Lequel? Sa place était occupée par un étroit cratère, âpre et crémeux, vulgairement nommé œil-de-perdrix. J'eus ud instant la tentation de franchir ce léger obstacle. Je médisais: € Il ne fait pas partie du pied ; c'est une excroissance, un rajout, un pourboire de la nature. Il n'est pas dans nos conventions. > Mais je me rappelai la susceptibilité des juges. J'avais sacrifié au cor de Boridan, Donc, audacieusemenl,j'attaquai cet œil sans regard.

Apréscesdeux paires, je repris haleine quelques secondes. Cet arrêt causa ma perte; redressant mon échine endolorie, j'aperçus la physionomie satisfaite de Boridan, puis celle de Bradilin, joyeux encore de sa plante chatouillée. La troisième était le triangle hautain de Tabard. Je suivis

sa personne étroile et ronge et descendis jusqu'à ses pieds ou plutôt à. l'endroit où ils auraient dû être. Ma première pensée fut : « La couverture noire est restée, e Une douloureuse attention m'amena à la certitude que c'étaient bien là les pieds de mon juge, les pieds que je devais lécher, nullement comparables à ceux d'un nègre, malgré leur épaisse couche de vernis, cirée plus qu'une ijotte ; car cette crasse Tormait un ri'lief, et dans les inlcislicps lirillait une chapelure verdàtre. La oéfaste coloration cessait aux ongles, nougats craquelés, ml-bruns, mi-jaunes. Je réfléchis: € Ce ne sont point des pieds. On ne marche pas avec ces guenilles-là. C'est une plaisanterie, s Je remontai au visage, plus sinistre que tout à l'heure. Une joie maussade plissait les lèvres. Je songeai à ma bouche à moi, à ma malheureuse bouche que j'allais (rainer dans ce bitume. Le tic tac de la pendule se précipitait. Je courbai la tête. Alors, jointe à la nuance, et plus forte qu'elle, une puanteur atroce éclata, faite de tous les noirs ingrédients d'un chaudron de sorcière. De mes narines, elle gagna la gorge, l'estomac, me remplit l'àme, et soudain, invinciblement, je rejetai, sur ces pieds d'enfer et sur le tabouret qui les supportait, mon repas de la veille et mon déjeuner du malin en une retentissante cataracte. Je vomissais avec âcreté, avec furie et les pieds s'agitaient, pataugeaient dans cette fange vengeresse. Je ne distinguais plus rien, aveuglé par l'odeur, empoisonné parla vue et secouédeho([uels jaillissants. Quand je fus soulagé, je me levai d'un brusque tour de rein, et sortis de la salle en courant, poursuivi par des rires et la vision rapide de tous les spectateurs debout et convulsionnés d'allégresse.

Dans la cour déserte, je me sentis honteux et désespéré. Trub me rejoignit : a Malheureux, qu'as-tu fait? Tabard est ivre de rage. On est en train de le nettoyer et je le jure qu'on a fort à faire. — Ah, m'écriai-je, aussi qu'ailais-je chercher dans ce cloaque? Me voilà délivré! J'ai voulu me plier au joug des Horticoles, et tout le dégoût accumulé en

ihll LES [HORTICOLES,

moi pnr mon séjour dans celte iiiràme conti'ée est sorti en un instant par ma, bouche. Je regrette que de mon estomac n'ait point jailli un geyser de vitriol qui corrode et détruise tous ces pieds. Fuynns, Tnib, fuyons. » Mon ami me calma. II me montra combien la fuite Était impraticable, puisque nous ne pouvions Créter un bateau et que nous serions arrêtés par les perquisiteurs sanitaires : « Tout n'est pas perdu. Tu passeras tes examens. — Non ! non! Je n'en veux plus. Je préfère l'hôpital Typhus, Trouillotméme, oui Trouillol, à ces hontes et à ces bassesses 1 » Je courus chez un pharmacien boire un peu de cognac et d'eau, puis je revins à , l'École. Mes camarades sortaient de l'amphilhéàtce. Julmat avait été magnifique. Il obtiendrait le maximum. Mon aventure faisait les frais de toutes les conversations. On me fuyait comme un lépreux. Échouerau premier Lèchement cÀ dans ces conditions, c'est tomber aux classes inférieures. On se moquait de moi. Mais Je me réjouissais de ces vilenies. Au bout d'une demi-heure, l'huissier annonça les résultats de l'épreuve. Le compte des notes se faisait par orteils et la limite était cinquante. J'avais vingt. Comme je me sauvais avec Trub, Bradilln me rattrapa et me glissa dans l'oreille : 4 Mon pauvre ami,j'aifalt cequej'aipu.Cecî me hroullle avec Tabard. Nous avons discuté pied à pied. Ni lui, ni Mousie, ni Clapier n'ont voulu se laisser fléchir. Boridan seul Inclinait à l'indulgence. Enfin rappelez-vous que je vous ai soutenu envers et contre tous et servez-moi auprès de votre directeur. »

Cloaquol, je le vis dans la journée. Il m'accueillit durement : « Monsieur Canelon, je ne puis vous garder dans ma rédaction. Vous avez commis un révoltant scandale. Si vous n'étiez étranger, vous vous exposeriez à des peines afUictives, Vomir sur les pieds d'un professeuri Et pourquoi je vous prie? Parce qu'ils sont crasseux! C'est à nos yeux presque un crime. Notre Constitution n'admet pas ce manque de respect. » Devant mon attitude piteuse, il se radoucit : (S. Je suis content de vos services, et, bien que c^

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dernier épisode ue tùmoigne guère eci faveur de votre cœur et de votre intelligence, vous méritez un bon conseil : vous avez maintenant le clioix entre végéter comme malade pauvre, car ce dégoût incompréliensible indique un eslomar, délabré, ou vous placer r.omme domestique chez un médecin. Prenez ce dernier parti. On oubliera votre histoire. On vous saura gré de votre humilité, i Je réclamai le prix de mes derniers jours de travail. Il eut un clair sourire ; « A quoi cela me servirait-il de vous payer, puisque je vous chasse ? Partez et rappelez-vous que vous, étranger el candidat malheureux, ne pouvez rien contre mot, membre du Parlement, de laFaculté el de trois Académies... ï

Le lendemain, après une causerie avec le subtil Trub, je donnai congé de ma chambre d'étudiant et j'allai sonner chez Wabanheim , Une servante borgne vint m'ouvrir. Je demandai à voir son maître, pour une affaire pressante et grave : t Monsieur, dis-je à ce vieillard pesant, emmilouflé d'une robe de chambre grise, j'étais candidat au premier Lèchement el rédacteur au Tibia brisé. J'ai échoué à l'épreuve et Cloaquol m'a chassé. Je suis au courant de ses manœuvres contre vous. Si vous me prenez comme domestique, je vous indiquerai les pièges qui vous sont tendus. Je suis élranger. Je m'appelle Félix Canelon. Je suis dur à l'ouvrage. Mes g^ges seront ce que vous voudrez. » Wabanheim réfléchit quelques instants et contracta 'son front entre ses épais sourcils. Il craignait un traquenard, mais mon air naif et sincère le rassura, puis il cédait à la perspective d'avoir un domestique au rabais, car il était d'une avarice sordide. Enfin il écarta ses lèvres minces : « J'accepte, j les referma et rentra dans son cabinet. Une nouvelle phase de ma vie morticole commençait.

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