LES M0HT1C0UES
daient des tables de marbre cliargi'es lie subslances ïertes, jaunes, rouges, noii'es ou incolores que je n'abordaîs qu'avec une crainte extrême, les sachant toutes explosives el vénéneuses. Nous devions mélanger les sels et les bases, les transvaser d'un verre dans un tube et réciproquement, jusqu'à ce que nous fussions arrivés à la confection d'une de ces infectes drogues que l'on inscrit sur les ordonnances. On se trompait, on mettait trop d'acide, on répandait la précieuse poudre, et, à la fin des deux heures de manipulation, on obtenait une mixture innomable. Chaque demi-heure, passait derrière nous un nabot triste et enchifrené comme s'il avait le nez plein d'eau. 11 nous interrogeait; on répandait de travers; il prenait quelques notes et s'éloignait. Moi, je ne comprenais point quel intérêt on trouve à extraire, par des procédés compliqués, des alcaloïdes dangereux de tous les minéraux, de toutes les plantes, de tous les organes animaux. Il est remarquable que la plupart de ces essences possèdent des propriétés terribles et néfastes h l'homme, comme si la nature se vengeait de ce qu'on la martyrise pour tirer d'elle des forces qu'elle a sagement réparties en douceur el disséminées. Chaque venin vient d'un mal. Je communiquais mes réflexions à mes voisins immédiate, une jeune fille boulotte et poupine, M"* Grèbe, el Julmat, grand garçon zélé ; ni elle ni lui ne me comprenaient el ils m'objectaient en souriant ma qualité d'étranger. Il ne se passail pas de jour qu'une détonation ne retentit, qu'un étudiant ne risquât d'être aveuglé par un mélange subitement furieux, qu'un autre n'eût le doigt brûlé par un acide.
Les Horticoles, chez qui la méchanceté est endémique, comme la rage d'instruction universelle, me semblaient tous d'inculquer à tout le monde des connaissances périlleuses, susceptibles de se retourner contre l'organisation sociale. Je voyais près de nous un jeune homme nommé Savade, au large front, aux cheveux plats, aux yeux verts singuliers, qui me tenait d'inquiétantes conversations :
mm d'un iiajK lieurt^un, Cani;liiii ! Je iiit^ tlcmi jïiai vuits iry rt-loartiez pas su plu!> vit«. Moi, je snis 1 ni dans on inantie détestable et injuste, cl j'apprRiiila id, l'apprends avec précî§ion, avec délice, k empoisotiu^r, (Miruîre, nias^^acrur. Ces Uibes, ces cortmes, ces llacûns, (|ire5t-ce qu'ils contieiitietiltous? La mort, la mort-., et la délivrance I II faut savoir s'en servir, de ces dociles tîbflrUettr»! Un beaa jour ils trouveront des formules si neuves et ai hardies, nos maîtres, <ju'ils se disperseront dans l'espace, eux et la cîti' ealiëre. « Il riait d'un méchant rire qui muntrail ses dents blanches et je trouvais alors au laboratoire unt^ signifïcalioa diabolique. U me rappelait une peinture de chez unes parents, représentant le purgatoire, où grouillaient aussi de fantastiques instruments destinés à torturer ceux qui ne sont pas tout à fait damnés.
Aux travaux du physique, même personnel, même tableau noir couvert de formules. On nous enseignait à fabriquer un thermomètre, à le graduer, à le peser dans une balance de précision, comme sî l'erreur n'était pas inst^parable de l'esprit humain, et comme si les causes de rette erreur n'augmentaient pas avec les ellorts mêmes qu'on l'ail pour la fuir. Je tournais nonchalainiiienl la roue d'une machine électrique el cudanienne dont Julmal et M"" Grèbe admiraient les étincelles en zigzag.
Les leçons de botanique et de zoologie m'intéressaient davantage. D'abord j'avais devant moi un peu de vie et non plus un appareil i>u un poison. On nous faisait copier des fleurs, besogne, stupide et vaine, ou disséquer des animaux. Je me vois, immobile et attendri, devant un muguet ratatiné : t Pourquoi l'a-t-on arraché? pensais-je. Pourquoi vais-je maintenant te découper el te mettre sous le microscope? Il valait bien mieux le laisser vivre el ! mourir à la place que l'avait choisie la Providence. Quelle insanité de déranger les êtres de leur destination, de les massacrer, de les torturer! » Quant au colimaçon, au hareng et à l'iiullre, que le programme de ta leçon rn'or-
170 LES MORTIUOLES.
(IntHiait i\e mulilcr, je me conlenlais Je les regarder avec sympathie : û lentes promenades des braves escargots par les soirées humides, alors qu'ils laissent derrière eux un sillage d'argent, et sortent leurs cornes gélatineuses.
Les M(ii-(ii;(il(.'s ('■fli;iraudi'nl ^;iii^ trÉvii, sur les sciences naturelles, des tiypolbéses matérialistes, qui se remplacent et se ruinent successivement. D'où d'incessants conflits,des luttes d'Académie à Académie, des discrédits suivis de relèvements, des vérités momentanées qu'on nie d"abord, qn'on admet ensuite et qui renversentles vérités antérienres. L'ensemble rappelle les bateleurs qui font la culbute, se relèvent, montent sur l'épaule de leur camarade, touchent le sol à leur tour'et servent d'escabeau à celui qu'ils viennent d'escalader. Cela n'empêche point Jes professeurs de célébrer les progrès incessants et continus de leurs travaux, alors que ceux-ci constituent la toile de Pénélope, où- la théorie du lendemain découd celle de la veille.
Lors de mon voyage, la mode appartenait a un système (oui battant reuf^, baptisé l'Évolution. Évolution et microbes, cela répondait à tout, expliquait l'univers et remplaçait Dieu. Non contents de l'hérédité, qui soumet l'individu à ses aieux, supprime la liberté et la spontanéité, quelques savants avaient imaginé une vaste dépendance de la nature entière: l'homme descendrait du singe, lequel viendrait du kanguroo, puis du renard, puis <le la souris, puis du raollusigue, puis du ver, puis du scorpion et de l'araignée, enfin d'une gelée végétale, et, par elle, du règne minéral. Ces métamorphoses se seraient produites grâce à des batailles et luttes acharnées, loi fondamentale d'une société où le plus fort l'emporte toujours. Les Morlicoles ont trouvé là de belles excuses à leurs injustices et scélératesses, car c'est encore une de leurs manies de ne pouvoir faire une hypothèse sans en tirer aussitôt des inductions pour tous les domaines de l'esprit, sans en badigeonner l'histoire et la vie sociale, Ilsahou-
LKS MIIHTICOLES. 177
tissent ainsi aux afiirmatioas les plus burlesques, les plus sauvages. Combîeii la simple pitié, qui nous fait nous senlir de communion avec tous les êtres animés, est plus belle que celte sèdie et brutale doclrîne de l'Evolution et la rend inutile !
Quant aux futurs docteurs, mes condisciples, on les bourre de formules toutes faites, suivant des procédés infaillibles. On leur apprend à ne jamais rien juger par eux-mêmes, mais toujours d'après la parole du maître. On favorise la formation, chez eux et enlre eux, d'associations et de petits parlements baroques, sur lesquels leurs professeurs ont la haute main. Quand ils sortent de là, ils sont mûrs pour la servitude, munis d'arguments spécieux, d'axiomes vides, d'une fausse expérience. De plus, ils ont le perpétuel et dissolvant spectacle de la corruption et de l'intrigue. Ils n'ont vécu, jusqu'à l'âge adulte, que dans l'atmosphère factice, étouffante et vicieuse du collège, où laT plupart dorment, mangent et travaillent, privés du contact de leur famille, ils passent de là à une Faculté qui montre les avantages de la domestication, la force irrésistible de la platitude et de l'or. A chaque instant, ils voient triompher le retors, le scélérat, évincer celui qui n'a pas déplojé la malhonnête adresse nécessaire. Comment échapperaient- ils à pareille pression? Ils finissent par trouver le monstrueux naturel, adoptent et prêchent un optimisme venle, se guident par l'envie jalouse, haïssent et fuient les indépendants.
Ah! comme il eût mieux valu pour eux vivre à la campagne, labourer, semer, greifer, jouir des oiseaux, des arbres et des sources, faire quelques heures par jour un métier naïf, plutôt que de se réunir dans des locaux sinistres pour y discuter des slaluls, des simulacres de Parlements et d'Académies, plutôt- que de singer les vilains singes qui les gouvernent!...
Je prenais mes repas à une petite pension avec des camE(fades. La nourriture était douteuse; l'eau fade et
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sanmfttre, bien que filtrée el débarrassêË des microbes. Le vin venail non du raisin, mais de la chimie; el ta viande d'animaux malheureux, qui avaient toujours souffert, empoisonnait l'intestin.
Les après-midi se passaient aux cours. Au milieu de bancs disposés en cercle et en gradins, surgissait la chaire magistrale, flanquée d'un tableau noir. Celte disposition ronde el éfagée, dite amphithéâtre, est universellement répandue chez les Morticoles. Elle vaut pour toutes les assemblées, depuis les collèges jusqu'aux Parlements, en passant par les hôpilaux, les prétoires et les Académies. Dès qu'on la voit, on peut s'écrier: « Voici le gtle des préjugés et du mensonge ! > Elle m'était si bien entrée dans les yeux, que, même après mon départ, j'eus du mal à m'en débarrasser, et souvenl, dans mon sommeil, je reconstituais en rêve les étages d'auditeurs, la chaire, les devises et les bustes fixés aux murs. Certains cours nous enseignaient dans l'histoire une succession de faits héréditaires. On n'y parlait que de révolutions, d'incendies, de massacres, de noyades considérés comme l'origine de la Liberté, de VÉgalité el de la Fraternité. D'autres traitaient de jurisprudence. On nous exposait le droit compliqué et contradictoire des Morticoles. Ceux-ci considèrent les criminels comme des fous et des irresponsables; néanmoins ils les punissent de mort, quand ils n'appartiennent ni à la caste des docteurs, ni à celle des riches, lesquels s'en tirent en donnant de l'aident. Ce dernier moyen s'appelle circulation de la richesse, les pauvres payant pour tout te monde. Un troisième professeur nous vantail l'industrie et le commerce des substances toxiques, ta bonté des grands directeurs et actionnaires d'usines, qui consentent à faire vivre un nombre considérable d'ouvriers malades, la nécessité d'un luxe insolent, source de profits pour la masse, l'admirable mécanisme du Secours universel qui ne laisse personne dans le besoin. Il célébrait en outre la générosité et l'abné-
■ I.E^ |vt()||TICUI.EK. ITO
Kaliolt ties rtucieiirs, ilcw membres du Parlement, du tri- DlunaJ et (io t'AcadémJt^. Ces discours pnraissaicnt si Htanux «j'^'ils êlaient généralement reproiliiils dans les HOornaus de liloquaol, pour lYdiflailion ihi peuple. [In Bmftlrifeme farceur, nommé Lifstingué, traiUit de l'argenl, BIm iRiiyens dti l'acquérir, de l'augmenter, de le conserver. Hl noQs expliquail, cul économiste, commeni toutes les Keélèratesscs sont bunues el licites, du moment ({u'il s'agit Hne multiplier sa fortune. Il ne niait [las qut^ celte multiftilicatiflP ne se traduisll par une soustraction aux dépens miu voisin, mais il nous fournissait une série de preuves H()Our réfuter cette théorie révolutionnaire. Il nous prupo- ■«ail jusqu'il dix arguments, quant au droit de vendre ou Itl'adieter une valeur fictive. Enfin il nous énumérait les IjmDyens commodes dejau^r d'ëmtilËu le degré de fortune ■ides malades, d'après le loyer, le quartier, l'étage, l'aspect ' de ['appartement, te nombre des enfants, la toilette des feoiincs. Aux chirurgiens il conseillait de se faire toujourK paver d'avance, el de demander au père de famille, pour la mnimlre npératiou, une année de sun revenu. Il cîlail l'exemple magistral de Malasvon. qui n'agit jamais autrement. Il nous initiait aux splendeurs de la dicholomin; celle coutume est telle: quand un malade, dans un cas grave et pressant, prie son mâdeciii habituel d'appeler une célébriti^ fi la rescousse, le devoir du médecin hahituel i;!<t d<> demander a la cëlébriCi^ le partage intégral de la runsultalion. t La dichotomie facilite les manœuvres. Elle supprime les discussions, si nuisibles au bon renom de votre art, RUe exprime le client comme un citron, m Les séances de Lestingué étaient les plus suivies, les seules I[idispensables et nù l'on prll des notes. Aux autres cours on somnolait.
Tous les deux jours, revenaient les travaux pratiques
d'analomie. Cela se passait dans d'immenses baraques
appelées pavillons , tous au fond de la Faculté. La
^ATemiêre fois que j'entrai dans un de ces charniers.
je me trouvai ramené à Trouillol, brusquement. Chaque labte portait un cadavre. Groupés autour d'elle, cinq ou six jeunes geus s'acharnaient aux bras , aux jambes, au ventre, à la lêle, et tiraicint à eus une pai*celle (le di'bris humain, en riimani la pipe et goguenardant. Parfois une altercation éclatait. Ou se jetait une main, un pied, un morceau de cervelle. L'odeur était fade, non repoussante, car, pour éviler cette mort que propage la mort, on avait empli d'une graisse antiseptique les artères et les veines du sujet. Il me fallut m'asseoir sur un escabeau, tirer de la poche de ma blouse une petite boite de bistouris, et fendre maladroitement ia peau. Je considérai la viande proposée à nos investigations scientifiques. C'était un homme. Le cuir du visage, absolument . collé sur les os, était grumeleux et gris, autant du moins que me te laissait entrevoir Julmat qui le déchiquetait fiévreusement. A ma droite, la zélée M"' Grèbe m'interrogeait sur les muscles de la jambe, qu'elle ne parvenaitpoinl à séparer ; quand la graisse nous embarrassait, nous en faisions de petites boulettes jaunes que l'on raclait sur une soucoupe. Aux murs de la salle étaient suspendues des planches coloriées représentant tes diverses parties du corps. J'appris à distinguer les nerfs des vaisseaux, à suivre les fines ramifications decesarbustes qui parcourent nos tissus, y portent le sang ou les impressions tactiles. J'appris à connaître les muscles qui participent à tel ou tel mouvement, les os nombreux où la vie prend appui. Je me répétais sans cesse: < Quelle erreur liizarre est celle de tous ces gens-là, qui s'imaginent plus renseignés parce qu'ils ont détraqué la montre, étiqueté les parties du mystère? » Fléau de l'habitude! Bientôt je traversai sans répugnance des rangées de cadavres; je voyais des femmes, courbées sur ces chairs dégoûtantes, nettoyer les tendons et les muscles, tellement attentives à leur besogne qu'elles paraissaient des anthropophages. Pour nous distraire de ces tristesses, nous avions ta
DlolBniqUD. Sun prophâld iitd.il \e professeur Bonze, vieil- Mard (]uintcux, grognon, mi^chailt, mi^^unl, ii lu pliysiono- Knie fine bien <)iie conrulsèe, au parler nasilUrd, ijue l'on Hitilssait jniur sa sév<'rit<'^ aux exami^ns. Il haliitivit, près d» Rq Faculté, unp inaisoiinetle eutoiirée il'uu .jariliii spi^cial. ^L&, avant qu'aucune plunle eilt pouiiât', de pHtîk-s éli- Hucttes lie bois riiïhéoi en terre inili(|uaient quelle serait BqIU) fleur, |mrtaient un nom haroque qui nous renvoyait Km noinltrens ouvrages descriptifs de Bouze. j'ai passé la BfiS heures agréables. Je jouissais de la solilucle. Je m'ins- Ballniit devant une plate-bandefuIurp.J'jsavourais l'image Bu cette Jure éducation morlicole, qui déclare aux esprits Kn ^aine c Tu seras ceci ou cela; nous lu classerons de Belle oiDnière, » el obtient des produits artinciels et mons- Hrueux. Un petit paB A'6lait le gravier humide : une étuftljaule, un livre sous le hras, constatait Tétat du parterre, ntidiait sur reniplacernent vide.
H J'Hais i\dè\0 anx promenades botaniques ÛG Bouze. On
Bitrtait dès l'aube, au nombre de deux un trois cents,
Kinpii^-'' dans un ehemin de fer. Nous remplissions le
conipurliment de nos cris et de nos cbatisons. Celle gaieté
factice el sans objet èlail la réaction contre rborrible
existence qui nous enserrait, le débat d<' la vie eu face de
~"a mort, comme un coq allègre sur les tainbeaun. Je dis-
fingue encore ces bouches agrandies de mes camarades.
B'entendscesrefrainsslupides que l'on reprenait en cbœur.
nJie ne s'occupait pas de nous, louE entier h sa passion
U'il aUa.it enfin satisfaire. Nous traversions, par la brume
b&tiliale, cette campagne maudite et petée qui s'étend
autour de la ville. On apercevait un hôpilal-prîson, une
maison de fous. Alorsc'étaïent des exelamalions. des burle-
nneals. On racontait les infamies qui s'y passaient, les
^arrestations arbitraires, la ta^on dont tel ou tel Morlicole
pchD avait acheté la conscience de deux docteurs, et s'éUit
débarrassé de sa femme, de sa maltresse, d'un parent
compromellaiil. Celle jeunesse irouvailde pareilles mœurs
ignobles, mais elle les admettail. Elle eo plaisantaîl même, supportant l'idée de subir à son tour ces co m pro missions honteuses. Savade seul était doué de la faculté (l'indignation. Il me désignait les villes d'eaux (jui défilaient sous non i-tigoi'ds : ti Là on exploite les maUdeîi de la façon la plus indigne. Les hôteliers el les médecins s'entendent pour prolonger leur séjour, leur ballonner le ventre d'eaux tiëdes ou gazeuses. Quand le hasard ou la nature les préservent d'une aggravation, leur bourreau triomphe : Hein t Que vous disais-je? Signez-moi ce papier. Et les journaux de Cloaquol, la bonne, ta fidèle, la vénale presse, annoncent que, grâce aux eaux de {suit le nom de ta localité), sulfato-sulfuro-potasso-magnêsio-calcinocodiques, M. Un Tel, affligé d'une eesophago-laryngogastro-entérite rebelle, se porte aujourd'hui comme un docteur... Ces médecins d'eaux, ajontait Savade, sont encore plus bêtes, cruels, lamentables que tout le reste. Ils n'ont pas l'ombre de conscience. Leur préoccupation unique est l'argent, et cette habitude est tellement ancrée chez eux que, lorsqu'ils parlent à leur victime, ils ne quittent pas des jeux ses poches». J'observais par les vitres du wagon les rapides apparitions de ces stations thermales, quelques hôtels à enseignes dorées, la porte béante d'un casino ou des bains, la buvette et les baigneurs auxquels on criait : c Tas de naïfs! Sauvez-vous donc! »
Nous atteignions le but de la promenade. Le train stoppait et nous descendions, ta boite verte ballottant sur nos hanches. Alors commençait une marche lente dans une forêt ou dans un champ. Nous arrachions la moindre plante, le plus insignilianl herbage, et, par essaims joyeux, nous portions notre découverte a Bouze, qui arpentait les kilomètres du même pas menu, impassible. It s'arrêtait, prenait dans sa main fine le détritus végétal, et nous articulait, maussade, son nom, son genre et son espèce. . Quelquefois il avait un sourire fat. C'est que le cas était
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rare et diffirile. Mais son "emliarras ne durait guÈre. La plupart de'nos trouvailles étaient véuéueuses. Le maindre cliainpignon coupé devenait bleu, puis noir au contact de l'air. Toute racine ou liy;e fendue laissai! échapper un suc acre et bn'ilanl,dont unegnuKe sur le doigl snlTisail à provoquer un panaris. La nature exprimait ainsi aux Bouze de toutes les époques sa fureur d'être molestée : «. Je suis comme ces plantes, murmurait Savade, Irrité par le milieu, produit de la race, je me montrerai cruel, implacable. Tu verras, Canelon, la Révolution! Tu verras si je répandrai mon venin! » Le plus souvent ces promenades avaient lieu le dimanche, et j'obtenais de Trub qu'il nous accompagnât. Il était délicieux de voir ce petit homme courir et bondir dans la campagne comme un cheval échappé; Bouze suivait d'un regard étonné ce singulier botaniste, cherchant à graver son visage et sa cravate dans son esprit, pour le refuser aux examens. Trub me donnait des nouvelles de l'hôpital Typhus où rien n'était changé. Boridan, Quignon, Qabaisse, Charmide, tout cela me semblait loin, maintenant! Parfois des paysans rapaces, des propriétaires ou des gardes champêtres venaient se plaindre à Bouze de ce que nous avions franchi le mur de leurs jardins ou piétiné leurs champs. Noire maître ne répondait point ou bien, montrant du doigt le rustique irrité, il l'étiquetait d'une moquerie en latin...
Je fréquentais la Faculté le plus possible. J'y allais même en dehors des cours et du laboratoire. Je m'y liais avec des condisciples plus avancés dans leurs études. Ils parlaient sans cesse de leur avenir, de leurs rivalités, et de celles de leurs maîtres, des coteries d'où chacun visait et tirait sur l'adversaire, des intrigues nouées entre les professeurs, les Académiciens, les politiques. Souvent la réception d'un élève ou son refus déterminait une de ces décorations dont le personnel de l'Université est si friand. On se répétait à l'oreille des anecdotes scandaleuses qui parvenaient bientôt aux huissiers et garçons de salle. Ces causeries en
plein veiil, iiu milieu des sl.itues, étaient inlevronipuiîs pat l'arriviV à !;i"iiiii fracas d'un équipage porlaat un doctetlT en renom. Dès qu'il avait disparu par une baie noire menaHt à l'ampliilJiéâli't;, c'élail une pluie d'injures el de railleries : t Le lirôle «n a dans l'aile. Il ne sera pas nommé. — Boridan est contre lui. — Il l'a dit à Quignon. — Aussi pourquoi n'a-t-ij jamais fait de visite à M"' Boridan? >Car les femmes de médecins jouent un rôle considérable dans toutes ces comédies et luîtes pour l'obtention d'un grade, d'un diplôme, d'une chaire, d'un titre ou d'une croJK. On les redoutait autant et plus que leurs maris. Leurs haines, leurs aigres Jalousies, leurs ambitions avaient à la Faculté des contre-coups imprévus. C'est ainsi qu'un vieux professeur de microscope, le célèbre Académicien Sidoine, étant très malade, Wabanheim, le juif aux yeux si durs, au front superbe, se trouvait en rivalité, pour la future place vacante à l'Institut avec Cortirac, honnête homme, mais théoricien, célèbre par ses lunettes d'or et ses envolées niétaph;fsiques. Wabanheim avait pour lui sasubtilefemme, Sarah Wabanheim, sa race, les banquiers, le pharmacien Banarrita et cinq ou six amies disposant de salons importants, pourvues d'excellentes cuisinières. Les alouls de Cortirac étaient sa légitime réputation et la préférence de Cloaquol, chef de la presse, directeur du Tibia brisé. En revanche, Sidoine s'acharnait à ne pas mourir el à favoriser un troisième concurrent, le joyeux Gigade, candidature uniquement lancée pour départager les voix de Cortirac et Wabanheim : « Pourquoi ne faisons-nous pas empoisonner Sidoine par le bel Âvigdeuse? s'écriait Gigade en riant. Je suis sûr qu'il nous machinerait (a ail rabais. »
De celte histoire, qui passionnait les Morticoles, dépendaient une multitude d'épisodes qui se détachaient d'elle comme les rivières d'un fleuve el les ruisseaux de ces rivières. Si Wabanheim et Cortirac se disputaient l'Académie des Sciences, leurs élèves briguaient l'Académie de
MUimCDLKS [nç, de ËhirurKÎe, \n jurisprudenc-c, le rarps des 'tlftl'lliiux, le Pai-iemenI , (ul nu tel Uchetnent do pieds. lEoloa i|ue l'on clait du purti Waijunlieini ou du parti Corlirnc, on av»it donc dc!> cliutices opposile:; di: réussir ou l'dcbouei'. D'uù des débals, emliilchos, traquenards, inigiies, pi'ojtds, iiointages, àes rusi^a uoui^es, d>-jiiij6ËS el iDDuées, des euihitscades masculines el rémmiiies, des isites et complais, des audaces, dos parjures et des lAchelÂs '|ui remplissaient la vie el les ragols de la FaculLi^. ~||| «'abordait avec un clin d'œil inysléileu):. « J'ai du :iiauTeau. > On se groupait autour du narrateur. BieiilM ^'étaient dea trépigaem<ints, dus ivresses, des r^es, des iscussions, des hypolliéses (]iti cessaient net au passa;fe 'une des causes pnniordiales du lumullp, Walaiiheiin, Irapii, voûti.^, les mains dans les poclies de son ample elol, Cortiruc, grand, sévéro et fixant tout sous ses lunetles d'or : « Us vont chez Crudanet. Ils vont chez Crudanet. » La demeure du chef sanitaire était, en effet, lo riitude^-vous d<f tous lus coiicurreiitSi et c'était par sou tiobilcté & ménager la chèvre el le chou, à servir de paillasson aux colères el rancunes, de Irait d'union aux réconciliations forcées, d'étrangleur d'afTaires véreuses nu crîntineilcs, c'était par sa liaison intime avec Cloa'juol el les parlementaires, c'était par tontes ces qualités primordiales, relevées d'une obséquiosilé sans bornes vis-à-vis des puissants et d'une atroce dureté vis-à-vis des faibles, que l'aimable Crudanet avait atteint et conservé sa situation et sou prestige.
Cependant mes camarades mo répétaient : « Bah, si tu échoues à l'examen, lu te rattraperas au Léckement de pieds. * Je finis par demander le mot de cette loculioo courante. On m'expliqua qu'elle étuil non une métaphore, mais une réalité. Les examens, que l'on passait très vite et au hasard, ne complaient pas. On jugeait de l'aptitude des il6ve8 el des maîtres à toutes les l'ouctious en leur Taisant [ficher les pieds de professeurs tirés au sort. Il y avait le
Premier Lèchement depieds^ qui donnait droit au slage' régulier dans les hûpitaux; le Deuxième, par lequel on devenait chef d'un service; le Trotjt^me, qui iastiluatt professeur ou agrège; le Quatrième, professeur de plein droit; le CingMième, professeur de jurisprudence OU d'une des facuUés annexes; \e Sixième, membre d'une Académie secondaire; le Septième, membre d'une Académie de premier rang. Quand on échouait à partir du Troisième, on devenait de droit parlementaire, et là on disposait des finances pt dps diTorafioii;', après des pplils lècbementsde pied minuscules ou de deux en deux doigts. Ces curieuses coutumes sont basées sur ce fait que les Morticoles demandent surtout une grande souplesse d'échiné et une forte dose de mépris de soi-même à ceux qui briguent les hauts emplois. Ils sont siirs ainsi de ne laisser passer que des compères, alors que parles habituels examens, si organisés et truqués qu'ils soieni, peut néanmoins se faufilerde temps à autre un Dabaisse ou unCharmide. Je m'empresse d'ajouter que ceux-ci avaient commencé leurs études à une époque où le Lèchement de pieds n'était pas encore parfaitement organisé, qu'ainsi ils avaient pu se soustraire à une obligation dégoûtante; mais on s'en était vengé en ne leur accordant aucun des titres supérieurs auxquels ils avaient droit.
Je visitai les musées, qui sont nombreux et renferment les spécimens des maladies les plus répugnantes, moulés en cire d'après les originaux. Je vis là les blessures multiples et hideuses de l'amour. La première fois que jeconlemplai ces vilenies, au-dessus desquelles s'étalait le nom patronymique rie syphilis, je n'y compris rien. Savade, qui m'accompagnait, rit aux éclats de mon ignorance : « L'empereur de ce fléau est l'augusle Pridonge, cynique et bavard, presque aussi puissant que Crudanel, et qui tient dans sa main les clefs du plaisir, de la débauche, delà prison, de bien des mystères. S'il le faut lécher ses pieds un jour, prends garde : il est imbibé du mal qui le nourrit, t Ainsi les
Morticoies n'onl pas même épargné ce qui nous élève au-4 dessus de la vie, embrase les plus froides choses, fait à notre contact frissonner la nature enliére : l'amour, transport des cœurs bondissants, des âmes inclinées, des corps rejoints et des mains en extase, ils l'ont accablé d'étiquettes honteuses, soumis à leur science imbécile.
Sur le palier du musée, je me croisais avec Leslingué revenant de son cours; j'enlfiidais sa -^to-^m- ïiji\ ft Ifs objections de ses élèves qui sautillaient autour de lui. J'arrivais à la porte de la salle néfaste. Je la poussais, le cœur battant, et me trouvais dans une atmosphère tiède, devant les redoutables vitrines. Une fois, j'assistai là à une leçon pratique que Gigade était venu faire en remplacement de Pridonge. Au moment où j'entrai, il parlait de sa rivalité avecWabanheimet Cortirac. lise tordait de rire, et ses disciples l'imitaient. L'antithèse de cette hilarité et des effigies sanglantes, visqueuses, délabrées, auxquelles on avait laissé les noms, désormais célèbres, qu'elles portaient de leur vivant, ee contraste doublait mon horreur : f Ah, ah, ah ! gloussait Gi.sade en pleurant de joie, elle est adorable, iarferjiiére de Sidome Ce qu il punit ces farceurs de se disputer sa dépouille' Ima.,'inez qu il vient de mettre dans mon jeu Crudanet, oui, mes enfants, Cmdanet luilui-même. M- Sidoine a lut une visite à M"' Crudanet, qui a appris la chose à son min, et le patron m'en a fait part. Hein, si je décroLliais K timbile à mon âge? C'est ça qui serait farce! » Sa gaieté résonnait à travers la salle et faisait trembler les cages de verre, domaine transparent des victimes de l'amour. Il continua, s'aiiressant à an de ses auditeurs : « Ah, Nécuin, vous connaissez Mîmindol intimement, n'est-ce pas? Dites-lui donc, cher ami, diteslui — son hoquet d'allégresse l'étouffait — qu'il doit rece- » voir absolument le petit Burlumout. C'est un gentil garçori qui lèche bien les pieds, et puis, surtout, — nouvel accès de rire suivi d'une cascade de hennissements — surtout, surtout, ileslle fils, cet excellent petit Burlumont, du prin-
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cîpal client de Tartègre, iiolre grand chasse-microbes,
dont la ToisL m'est indispensable. »
Ici Gigade, qui s'étail arrêté à l'occasion de son discours, se remit en marche; mais sa figure, même au repos, ne pouvait devenir sérieuse. Ëtle gardait un certain rictus, deux plis rortement creusés de chaque côté du nez; et, pour ce, Gigade ne réussissait guère dans la clientèle, car les riches aiment à être dépouillés dans les Tormes, el cela les irrite el les vexe qu'on danse autour de leur portemonnaie. Quand les médecins se disputent un malade, c'est toujours le plus grave qui l'emporte, celui qui sait le mieux regarder le patient en hochant la tête, de l'air de dire : C'est très sérieux l et, quelques heures après, déclare modestement : Je l'ai sauvé. Là est l'origine de la confiance.
Gigade se dirigea vers une vitrine : «. Voici, messieurs, la femme dont je vous ai parlé. — Il montrait une plaie dégoùlante, série d'ulcères jaunes rongeant le sein et descendant jusqu'au ventre. — La bonne physionomie, n'est-ce pas? Qu'est-ce que c'est que ces saletés-là?... Personne ne répond?... Mais des gommes, de simples gommes, les gommes qui rampent, celles que Pridonge et moi avons décrites dans les Archives il y a trois ans et je TOUS engage par parenthèse à connaître la question pour l'examen. Savez-vous la particularité célèbre de ces gommes? C'est qu'elles furent artificielles. Oui, messieurs. Bradilin les avait données à la malade. Ace moment-là, les animaux ne suffisaient pas à notre cher collègue. Il voulait à toute force expérimenter sur l'humain. Moi, je lui répétais : Prends garde, ça pourrait te coûter cher. Mais il me répondait avec raison : Laisse do7ic, je me tirerai d'affaire. J'ai Crudanet dans ma manche. C'est à cette époque qu'il injectait le choléra et la morve à ses malades, et qu'il obtenait ces magnifiques colorations du poumon ni de la rate, que vous n'avez certes pas oubliées. Bref, un beau jour, comme il discutait avec Pridonge, je vois encore la scène, il lui soutint qu'on pourrait produire
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des gotnin^s nyphilitiiiiics qui, du rou, se propageraitttu. jpftr lirs ganglions juS([irau ventre. Priditipe niait. Muil i Dradilin sVibsltiiiiit. ritinleineiit, quelques SL'maines aprâs, il Qoua amena cullu jpune |iprsoiiiie qu'il avail inleclâe luimême avec (le la syphilis intensive. 11 avuil Coil passer le J virus par huit cobayes, Jeux lapins et un sia^e. L'avon»ootiï ussez ailujii'ée.celle lùsîuti ! J'ai proposéû l'AGailéinie 1 de l'appeler lésion BraHilin. Le beau, c'est que ni le 1 mercure, ni l'iodun?, en piqûres, tavernent!^, pilules, friclians, n'y ont rien fait. Le sujet est mort en dix jours, et, ^ooutez-mui bien, avt^c de la FiËvnE, une Tièvre de 1 ' chevalll ï Gigade, suivant son geste favori, euvoya une bourrade de la uiaiii droite dans l'estoniac de sou plus 1 proche inlerliiculeur. . .
Un deuxième mtisée faisait suite à celui-ci, On y admi- i rail, non plus en cire, mais consern'S et ralatini^s par l'alcool et teh que la nature les avait formés dans un moment de délire, des petits monstres, fœtus ou nouveaunés qui alîectaient des l'ormes de rêves. Les uns possédaient une trompe comme un éléphant, d'autres dix pieds et quinze mains; d'autres n'avaient que le tronc. Certains
I jouissaient d'un visage ouvert, noir et caverneux où s'apercevaient un début de dentition et quelques poils. Plusieurs, acroliates de naissance, étaient accouplés par 1 U ventre, le dos, les hanches ou l.i IC^te. La plupart avaient | t^cu quelques heures, quelques mois, quelques années. Qn'avaieiil-ils deviné, vu, compris du monde extérieur où ils tombaienl en si êtran(;e posture? Je considérais ces ' joues goullées, ces crânes gros comme des citrouilles, ces nombrils d'où jaillissaient des sortes de cordages ou des toulTes semblahles à des (leurs, ces ventres fendus, raon- Iratit l'intestin, ces doubles pieds, cet œil unique au milieu du fraiil et celle oreille exilée près de la lËvre. Le
I jour baissant vile, je me trouvais, au crépuscule, environné de ces débris qui prenaient des altitudes grimaçanles.
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Je croyais les voir tourner dan'i l'alcool, se faire des .
signes, railler ces dunoniinilion» dont on les alTublait...
A côté s'élendait la bibliothèque, large et spacieuse, contenant environ cinquante mille volumes. Là était démontrée l'absolue fcdgilite de ta science. Sur les plus hauts rayons, auvqiieh on n atteignait même pas à l'aide des longues échelles roulantes, s'enlassaient les piles poussiéreuses d'ouvrages jadis célèbres, maintenant inutiles et dédaignés et dont une courte mention était faite au catalogue moderne. Ces antiquités rongées aux mites eussent fait suurii-e un étudiant du première année. Mon esprit se reportait vers les jolies chansons et légendes de mon enfance et de celle de mes aïeux, qui étaient toujours demeurées aussi fraîches, aussi émues, fleurs mobiles à travers la race. Elles ne prétendaient pas au progrès. Elles savaient, dans leur rythme sage, que l'homme d'hier vaut l'homme d'aujourd'hui, et elles consentaient à enchanter les cervelles naïves, toujours identiques, bien que séparées par des siècles.