CHAPITRE IV
Le lendemain, Clapier renvoyait tous ses domestiques, dont moi, Trub rit aux larmes de l'aventure. Il avait eu des soupçons en voyant la gaielS d'Âvigdeuse, et il s'était dit : «Cela présage quelque bon tour joué à son rival. » La lecture du Tibia brisé, des distributions d'irgent à des personnages loucties avaient achevé de l'édiliei'. A force de me remuer, et grâce aux anciennes relations de l'hôpital Typhus, je finis par déniclier une place de garçon aidecamisole chez Ligottin, médecin des Tous.
Je n'éprouvais nulle appréhension en me rendant à mon nouveau domicile. Lesfous ont quelque chose de sacré. Parfois, dans notre pays, des commerçants, après des voyages malheureux, s'iinngincnt qu'on leur veut du mal et que leur infortune est de cause humaine. Parfois des poètes, qui passent leur journée àchanter et à conter des histoires, se prennent peu à peu pour les héros de ces légendes, parcourent les sentiers d'un pas plus vif, les yeux au ciel et déclamant. On respecte les uns et les autres. On les soulage, on les contente, on va dans le sens de leur rêverie. Les commères empÈcheul les eiifanis, race impitoyable, de les tourmenter. Partout ils ont droit au gîte, au coucher, aux égards. J'arrivai donc chez Ligottin. Dans une pièce élégante, ornée de vieilles armures, ce colosse, à l'épaule duquel je n'iilleiguais pas, à la longue barbe noire, aux yeux étiiicelants et aux mains énormes, fixa les
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conililions rfe mon engagement. Puis il me montra, par la fenêtre, une trisie bâlîsse d'une inquiétante i'éj,'ularitû : t C'est ma oiaisoii de ville, dit-il de si voix cassante ; là j'enferme mes pensionnaiies et je les soigne par mon système. Quelques-uns sont dinijereux » Tandis i|n'il me parlait, tout en lui respuait la force et l'assurance: ses muscles saillaient et bondissaient, au hasard de ses gestes, dans ses vêtements etioils et sanglés ; ses regards semblaient des mèches allumées; ses doigts noueux, des treuils couverts de cordes; sa poitrine bombée, une enclume ; son menton, qu'il levait et baissait alternativement, un marteau. Il observait mon attitude avec une attention soutenue, comme prêt à se jeter sur moi au moindre mouvement insolite. 11 insista : i Oui, les fous sont très dangereux. On doit se méfier d'eux. Ils vous dévident des oraisonSjdesprières, des balivernes, mais ils vous guettent, et, crac, ils vous tombent sur le poil à l'improviste. Une jambe est vite cassée ! D'ailleurs je prends mes précautions. Toutefois, ma maison de ville ne vaut point ma maison de campagne. Ici les camisoles sont moins serrées. — Il marcha vers la fenêtre et se retourna brusquement. — Vous êtes intelligent; vous avez commencé vos études. Il faut que je vous donne quelques notions préliminaires et générales :
c Voilà de quoi il s'agit ; c'est très simple. Chacun est un. peu fou. On a des idées bizarres. Mais asseyez-vous, je vous prie. — D'une poigne robuste, il plia mes épaules, et je me trouvai, au plein jour, dans une chaise où mon interlocuteur m'examinait. — Moi-même j'ai des fantaisies passagères. Je ne vois plus les choses nettes et (régulières, comme elles sont. Oh! la régularité! Si on la possédait complètement, on éviterait toute tendance' à l'aliénalion. Mais on la pousse trop loin. Elle tourne à la manie. Habituez-vous à voir net et régulier, à voir objectif, comme je dis, à bien croire à l'exislence réelle de ce qui gît sous vos yeuxi. Tenez. — Il me désigna, d'un index fort et lui-
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sant comme un boudin d'acier, ta construction d'oii face, laide et sombre, aux personnes demi-closes, sur laquelle tombait lentement un jour livide. — Ceci est mû. maison de ville. Elle est géomt^lrique, bâtie suivant mes plans. Les fenêtres sont à égale dislance, et, à l'inlérieur, toutes les cellules sont organisées courormément à un schéma, à une méthode. La Mé-tho-de, monsieui- Félix Caneion. — Il détachait les syllabes de ce mot rigoureux. — La Mé-tho-de, Tout est là. Rien que l'aspect de ce vaste cube est une sécurité pour l'esprit.
« Le malheur i.'st qu'en deliuis iliis idôes ordinaires de la vie, des bonnes, des saines, des sages idées tirées du besoin, manger, dormir, etc., on a des idées accessoires, les mauvaises herbes du cerveau, celles que messieurs les poètes — son regard prit une expression de mépris — appellenl de la rêverie, de l'inspiration, de la Muse. Or, c'est cela l'ennemi. L'homme sain, moi par exemple, s'efforce de chasser ces hallucinations, ces vapeurs, qui lui font faire des comparaisons, des métaphores compliquées. Pourquoi comparer un objet à un autre ? Les objets ne se ressemblent jamais. Il suffit que ta parole soit logique, claire, régulière, exprime de solides raisonnements, des jugements inébranlables.
« La folie est contagieuse. Ma pauvre femme, M"" Ligotlin, est devenue folle par le fait de lectures malsaines. Son tempérament bilieux tourna peu à peu au nerveux : vingt-cinq ans, bien réglée, mère intacte, père docteur. Elle était une demoiselle Vaiirague, fille de Vabrague, qui . a sa statue devant les égouls, l'inventeur de Vœil artificiel. D'abord je fus coulent d'elle. Elle s'occupait volontiers de nos pensionnaires. Un beau jour, elle eut du vague à l'âme. Je l'imprégnai de bromure. Je la ils éleclriser par Cudane. Rien ue lui réussit. Elle désirait me quitter. Je veux partir, répétait-elle de ce ton morne que je connais bien. J'essayai de laduuche nM, le gros jet. Elle devint furieuse. Je dus l'enfermer dans une cellule et la nourrir à la
sooile. Etli! moiirul. Je ni? trouvai rien à l'aiilopsie (|ii'(in début lie dégénérpscente graisseuse du cervelei. Je l'ai lit, ce cervelet. Je vous le montrerai. Eh bien, ce sont ces sales poêles qui l'ont -corrompue et perdue, M"" Ligottin ! Je lui avais compose une bibliothèque 1res sage. Elle aurait appris les fondions du cerveau en quelques mois. Je lui avais dressé le plan de ses études. Et devinez ce qu'elle lisait, la malheureuse enfant, dès que j'avais le dos louniéî Des volumes de vers, de ces bêtises sur le soleil, 1.1 lune, les étoiles et l'amour, indices d'une né&iste démence. J'ai découvert ces poisons dans des armoires, des ca<^ettes invraisemblables, et jusque sous son oreiller. Les poètes, je les déleste ! Ils pervertissent l'humanité. J'ai déjà réussi à en supprimer la plupart, mais j'obtiendrai une loi de haute surveillance contre quiconque aligne des phrases irrégulières et terminées par une sonorité eu écho, besoin maladif de l'oreille, i
Ligottin s'échaulTail à ces tristes souvenirs. Je faisais malgré moi la grimace. Il poursuivit : « Vous me paraissez sain, vous. Pourtant, à l'angle de votre lèvre, âgaudie, je remarque un petit tic qui ne présage rien <le bon. Je vous apprendrai à le douclier partiellement. C'est eu laissant s'agL^'iaver ces bobos-là qu'on aboutit au gàtistn^. Vous êtes élriiugcr ; tous les étriyigers snnl un peu fous... Delà mé.lliuilp, jeune homme, et faites-vous un plan sur toutes ces questions. Le plan, c'est la prière laïque. Quand je me couche, je fais le plan de ma journée do lendemain. Je ne l'écris pas, bien entendu; je l'organise tout entier dans ma tête. Et au réveil, j'y vois clair, morbleu, j'y vois net, j'échappe à la dangereuse,' à la paralysantu manie de l'hésitation. Habituez-vous à classer, non seulement votre besogne, mais encore vos pensées; ordonnez vos réflexions. C'est une excellente gymnastique. Et maintenant que vous êtes au courant des premiers principes, nous allons visiter ma maison de ville. »
Nous traversâmes une longue galerie, tapissée de livres
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du haut eD bas, et divisée en deux par une sorte de bar-' riére grillagée. Du plafond pendaient une foule de Manettes, telles de bizarres satalaclites : « Voilà, aflirma Ligottin, mon rabinet de eonsnllation pour mes malades, du dthors, ceu\ dont je n'ai pas décidé l'ioterneinent immédiat, lis viennent aiTOiijp[ign('s. Je les f;ùs rester der- . riëre cette balustr:<de pour éviter tout accident, Conime gar(on de'camisule, vous serez apjjelé à suivre ma consultation et à maintenir les persécutés. Ces sonnettes avertissent -mes gardiens en cas d'alarme. Elles datent du jour où un aliéné, que je croyais inoffensif, s'est rué sur moi subitement. Je fus contraint de l'assommer net, pouir prévenir un mauvais coup. »
Nous descendîmes dans un ascenseur capitonné et garni de cliatnes. Mon nouveau maître caressait la paroi de celte boite et les anneaux de fer : « On y place les'/wrieux; on les attache solidement. Tout ceci est le fruit de l'eipériencG, de la méthode. Jadis, un d'entre eux se précipita dans le vide, et souilla de sang mon tapis, n
Ligottin tira de sa poche un trousseau d'immenses clefs, luisantes et bruissantes comme une bataille. 11 les secouait avec or^'ueil : « Elles sont rangées par ordre d'importance. Leur grandeur correspond à la série des cellules et â J'ordre de ma visite. Celte visite elle-même, je l'accomplis suivant une routine invariable. » Une première clef, grosse comme une citadelle, lit tourner une première porte, derrière laquelle surgit une hure rébarbative : < C'est moi, surveillant Lambert; je vous présente Canelon, votre, nouveau collègue. » Deuxième clef, deuxième porte, deuxième groin grognant et tendu : « C'est moi, surveillant Fauve. Hemarquez, Canelon, la belle organisation de l'escalier, et cette cage circulaire. Autour de chaque palier sont rangés les cabanons. A l'entresol, la salle de douches. Je n'entends pas le bruit del'eau. Il n'y a donc personne. Vous la connaîtrez plus tard; montons ensemble. » Arrivés au premier étage : « Ici, me dit Ligottin, sont