‹ Les Morticoles ... 8. milleChapitre 18 sur 19 · I.KB MdlrrlCOLES · texte numérisé non relu

I.KB MdlrrlCOLES

les rêveurs et les mélaiicoliij'ueii. Les l'urieux sont en observation à ma maison de campagne. Voici, dans la section des réreurs politiques, un trËs bean cas, le numéro i. » 11 ouvrit un guichet, assez large pour que, ^ans la baie, pussent tenir ,nos deux tâte^: « Par là, mWpIitiuait-i!, on leur passe à manger et k boire. Leur viande n'a jamais d'os. Leurs cellules sont entièrement capitonnées, et tous les objets dont ils se servent sont -en cannlchouc. Quant à itiur Incarne, elle est Iropétroile pour qu'nn corps humain, même très amaigri, s'y faunie, et sans espagnolette, par crainte de la strangulation. Enfin, l'on fixe aux lits les matelas et les draps, >

Je regardai ce cachot mal éclairé, ses murs bombés et grisâtres. La toilette de caoutchouc supportait une cuvette de même substance. Sur le lit, incurvé comme une barque, était assis un homme mince, au visage glabre et farouche : « Or çà, maître Tapin'e, réformons-nous toujours la société? s'écria d'un ton badin l'aliéniste, glissant avec précaution sa tête par le guichet. — Je ne vous répondrai pas. Vous m'avez fait doucher trois fois hier, et vous savez bien que je ne suis yas méchant. — Vous vouliez tuer Fauve et tous les gardiens, et vous appelez ça pas méchant. Il trouve, continua Ligoltin 'avec un sourire, que notre société est mauvaise, et il a la prétention de la modifieij. Tapirre, expliquez à monsieur, qui est étranger, vos idées sur les Morticoles. — A quoi bon? riposta l'homme, fixant le sol avec indifférence. Si monsieur est intelligent, il sait à quoi s'en tenir. Âh, malheur! Vivre dans un pays où les pauvres crèvent de faim, où il y a des devises menteuses sur tous les murs, où les médecins tourmentent les malades ! » Ligottin me poussa le coude pour souligner la folie du propos. « Monsieur (le prisonnier leva sa pâle figure), on vous affirme que je suis fou ; n'en croyez rien. J'ai toute ma caboche. Savez-vous mon crime? J'ai publié une petite brochure : la Tyrannie industrielle. Mes camarades la lisaient et la comprenaient^ bien qu'ils

ne soicril ^'uèce forts, les camarmies, et qu'ils admirent surtout ce. (jiii vient de leurs tyrnns. — Coiisidérei! l'orpipil, muniiurii Ligoilin, le rhemin siuj^ulier qu'il prend dans cet esprit fruste. — C'est vrai, j'ai pas fait d'éludés, soupira Tapirre, en roulant une cigarette, et battant des jaml)es contre son lit, comme s'il marchait dans le vide. Mais j'ai tout de même là — il montrait son front {Geste indicatif caractéristique, insinua mon maitre), — j'ai lout de même là ma jugeotte. Qu'est-ce que je demande? Qu'on ait du pain et qu'on n'exploite plus tant l'ouvrier. Nous autres les pauvres, nous sommes crevés. Bientôt il n'y aura plus rien à faire de nous, parce que nos muscles seront si minces, si minces qu'on ne pourra même plus soulever une allumette. — La voilà, la comparaison outrancière, interrompit victorieusement Lij,'ottin. C'est merveilleux! Je lis dans celte imagination de révolté comme dans un de mes ouvrages. J'ai décrit tout cela. »

Tapirre s'était levé. Il arpentait la pièce à grands pas., Le bondissant plancher de caoutchouc lui donnait l'aspect d'un ballon logique :•« Attention, attention, le stade change, me chuchota mon maitre à l'oreille, — Et parce que J'ai écrit ca, parce que j'ai mangé toutes mes économies, M. Crudanet me fait saisir par la police et m'envoie ici. Mais Je ne suis pas fou, docteur, c'est une infamie! C'est une infamie! » Là-dessus il s'écroula sur une chaise élastique qui vibra par petites oscillations sèches, sanglota, la tête dans ses mains. « La dépression après l'excilation, — et Ligoltin ferma le guichet. — C'est classique, lout à fait classique. D^ns quelques minutes, il aura repris l'attitude mélancolique et continuera d'ébaucher le plan de sa société idéale. Ce dangereux malade a la parole facile. Les ouvriers l'écoulaient volontiers. Il avait organisé 'des conférences. C'est une forme J'réqu ente du délire des pauvres. L'étonnant, c'est que celui-ci n'est pas un alcoolique. Il n'a jamais bu que de l'eau claire.

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iai-je, comrneHt est-il enlri; ici? — Comméat? Mais c'est fort aisé. Cruiianet met sa signature au bas d'un builelia d'ndmission. Je joins la mieone à côté, c:ir il l'aul deux médecins, deux témoigna}!es jirofessorauï. Mil ras^^urc; r'e>l iiiiP sauve|rai\ip. A]irès (|uoi, un commissaire de police appose son paraphe au-dessous des nôtres, un peu à droite. Ajoutez deux gros cachets noirs, avec la lêle de mon sur champ d"os, et c'est fait. Mon bonhomme est bouclé. Il est mon hôte. — Ainsi, vous disposez en maître absolu de la vie et de la liberté de tous les Morticoles? — Heureusement; qu'adviendraitil si les feus sensés ne domptaient pas les fous? — Par quelle méthode traitez-vous ce Tapirre? — Trois douches par jour. Ça lui rafraîchit les idées. Il trouve la société mieux faite au bout d'un mois. Il comprend la nécessité de l'industrie et de la science. Il devient un homme raisonnable. Alors je l'emploie à la campagne, à mes jnrdins, ou bien je lui accorde une liberté temporaire. S'il récidive, c'est la prison sanitaire, et, s'il fait le méchant, on le livre aux expériences de Bradilin, pas celles qui tuent, les moyennes, celles qui font languir. Assez bavardé. Vous allez voir un autre genre d'utopiste, le rêveur d'inventions. »

Cet aliéné habitait la cellule numéro 8. Par un guichet analogue au numéro i, j'aperçus, dans un décor semblable, un être malingre, de la taille de Trub, courbé sur un papier qu'il couvrait de signes algébriques. C'est à peine s'il tourna la tète au bruit, montrant d'énormes lunettes et un visage ratatiné : « Avez-vous enfin trouvé? questionna ironiquement mon maître. ~ « Pas encore, monsieur le docteur, mais je serais mieux pour travailler hors de chez vous. — Bah ! bail ! Vous avez une bonne installation, du papier, de l'encre. Développez-nous cette merveilleuse découverte. ï Le bonhomjne ôta ses lunettes et passa ses doigis sur ses yeux fatigués : « Non. Vous seriez trop content si je m'exallais. Je ne suis pas fou, pas fou du

lout. — RemaTiluez ceci — Ligollin devint grave. — C'est

l'aveu Tuf^rac de la folie, la dénégation révélatrice,

— Si'je suis Tou, continua le personnage, c'est à la mauière de tous les invenleurs, ^e tous les pcéeiirseurs. Messieurs, — il friippa sur sa table et fit sauter les paperasses

— il y a l;i !e germi? d'un formidable événement scientifique. Je suis enfermé ici piir la Iniine jalouse des Académiciens, Us ont ouvert mes plis caclietés et volé mes idées!

— Puisque vous ne voulez pas parler, je vous quitte et clos votre guichet. » Et, m'entrainant, Lîgottin ajouta : * 11 y a quelquefois dans ces crânes-là des inventions cocasses, des bribes qu'on pourrait utiliser. Mais c'est un gâchis, un chaos. '

» Ah! ail ! — Mon guide frotta l'une contre l'autre ses énormes palettes rugueuses. — Nous allons maintenant examiner des carcasses que je vous recommande, des dangereux, des furieux. A ceux-là ne ménagez, je vous prie, ni les cordes, ni la camisole. Point de pilié pour eux. Dans une société bien organisée, on devrait les pendre, dès qu'ils se manifestent! Mieux que cela, on devrait prévoir dès le berceau leurs dispositions néfastes, les noyer comme des portées de petits chats. > D'un geste hardi et tumultueux, il ngila son trousseau de clefs. Nous gravîmes un étage. Une autre section apparut. Ligottin prit une figure terrible : « Je parle des artisles, musiciens, sculpteurs, peintres, architectes, surtout des écrivains, des romanciers, des poètes, ces graphômanes grotesques qui imaginent des événements impossibles, portent le Itouble dans les esprits. Quand je songe à eux, la colère me prend, je perds la sérénité scientifique. Ëcoutez-le braire, celui-là! » Je perçus une délicieuse mélodie. Aérienne et légère, elle semblait une &me du Paradis perdue dans les cercles inlornauv, exhalant sa plainte et ses souvenirs par la bouche adorable des sous. Mon maître ouvrit le guichet : i Allez-vous vous taire, canaille ! Gare à la douche ! » Un beau jeune homme aux cheveux blonds, au fin visage

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imprégaé d'une douceur que je n'avais point encore rencontrée cbezlesMnrlicoles, cessa brusquement de chanler eï répliqua : u Jo me tais, canaille! — L'insolent, hurla Lîgottin, rouge de foreur. Notez. Notez-le! On le passera à Qradilin, qui le lui Lordra, son larynx! t

Nous nous trouvions au centre d'une rotonde entourée de petites portes : s Soyez attentif, me dit l'aliénisle, et faites-vous un bon pian topograpliique de ces scélérats, car vous aurez souvent à vous occuper d'eux. Ils nous causent plus d'ennuis, à eux seuls, que tous les autres ponsîonnaires. A gauche, les musiciens, dont ce maniaque est un spécimen. Nous en possédons actuellement trois. L'un d'entre eux a du détire des grandeurs. Il a composé six opéras qui, dans son esprit, forment une série ; il y fait parler des héros,' des demi-dieux, tous ces personnages idiots de la fable auxquels ne croient plus les petits enfants. C'est un gâteux fielfé. L'idée de juxtaposer des sons indique à elle seule un cerveau débile. Qu'est-ce que le son? Je ne connais que le bruit, moi. Quand un objet tombe, il fait un bruit. Le son n'existe pas. Le son est un artifice qui excite le système nerveux, cause un profond désordre organique. Sans critiquer le moins du monde notre admirable gouvernement, je trouve qu'il a tort d'autoriser les marches funèbres et les drames de Loupugan. Je sais bien que les premières servent aux enterrements. Mais pourquoi embellir la mort? La mort, .n'est-ce pas, c'est la mort. Quant aux seconds, leur seul mérite'est d'être basés sur la médecine et de traiter des sujets sérieux, teis que l'hérédité, la vaccination, les épidémies ; mais même cela, oui même cela-n'est pas sain pour la masse. Oh ! l'art, l'art, quel fléau ! t

La conversation avec LigQttin avait ceci de spécial qu'il la menait àjui tout seul avec une volubililé infatigable, et je m'amusais à ranger mentalement ce bavardage parmi les signes de dégénérescence qu'il distribuait si complatsamment. Dès que je remuais les lèvres, il m'interrompait

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ijranniqneiMiit el renouail aussilfil le fil de ses forte» o»*/ ttludes. Comme j'allais, imprudcmmenl, prendreladéfenfift' de la miisicine, il poursuivil avec feu : . Plus loin usi^: avons un sculpteur, un tlaliwmam,' comme jt le, appelle.. Au l[cu de iirailer aa prolession a ce qu'elle a de tolérahle' au lie,, ,1e psrpeluec, su,- l'ocd™ Je. ministres, iesellgies des hauts el célèbres personnages décorés qui ont tant contribué au progrès, qui nous ont faits ce que nous sommes voila que ce pauvre abruti s'est imaginé de laisser vagaboiider sa chimère et d'eiciter à la débauche, par des représentations d'hommes et de femmes dévêtus dans des attitudes obscènes. J'ai fait casser la plupart de ses groupes. Les plus libidincuï, je les ai saisis comme pièces à conviction. Ils sont d'une érotomanie certaine, nus complètement nus, avec les organes semels appareiits I

« Là-bus grouillent les peintres, j'en ai une domaine au moins. Quelle engeance ! Mon sculpteur crie pour qu'on lui laisse de la terre et un ébauchoir. Eux demandent à genouii toiles, couleurs et pinceaux. E.ïcitation du deoiième degré. Propension à la fureur picturale. Je leur répondspar des douches, du massage, des applications de camisole. Du de ces insensés peignait des arbres violets, des prairies roses, des chiens ronges. Il oubliait l'ombre et la perspective. Ah 1 ah ! coucoit-on cela?... La peinture est aussi inutile que la musique. Pour représenter la nature, nous avons la saine, la loyale photographie. Je passe à grand'peinc sur les toiles allégoriques de la Faculté et des Académies. Au moins elles exaltent le respect lie l'autorité, de la hiérarchie, de la discipline, tous les beaux sentiments. Mais les lamentables crétins que je soigne n'ont jamais voulu se soumettre à la règle. J'ai conservé les divagations de l'un d'eux, comme e'iemple. 11 place tout dans une espèce de fumée grise. Oii a-t-il vu celte buée-là? Il n'y a pas de brouillard perpétuel, et l'Idiot veut en fourrer parlont do brouillard, oui, même dans les appartements, dans les cheveux, sur les nez! En

OBlre il ne compose pas. 11 ne Iraile jamais un sujel mi'thaâique, suivaul un plan. Il laisse courir sa fantaisie. Je Ut la calmerai, moi, ta fantaisie 1 Lo plus <lr5lp île tous peignait avoc des couleurs monstrueuses, criai'des, Hamboyantes, qu'il entassait sur sa palette. Chacun de ses tableaux avait l'air d'un feu d'artifice. Il y avait de l'or, de l'argent, du vermillon, (oui ça pêle-mèle, à tort et à travers, l'un sur l'autre. Ça dé<;ouliDail. Comme je disais à mes élèves : il transcrit fidèlement son désordre cérébral sur sa toile. D'ailleurs celui-là va beaucoup mieux. Il m'a promis de faire un portrait ressemblant et raisonnable de moi à son guichet, tel que je suis, brun et en redingote marron ; moyennant quoi, on lui supprimera sa camisole. »

A ce moment, partant d'un corridor voisin, un gémissement profond retentit, suivi de lanienlations qui se superposèrent, discordantes et sinistres. Le visage de mon maître s'éclaira d'une joie farouche. Il tendit l'index en avant : « Les entendez-vous? les entendez-vous? Tous, comme des chiens, jappent à la lune. Ah ! mes gaillards, je vous tiens. Ils sont là, empilés dans ce corridor, une vingtaine, les écrivains, les écrivassiers, les poètes, les gredins! u Et il vociférait, poui' dominer le tumulte qui bientôt s'apaisa par degrés, cédant à de désastreux soupirs : « Nous avons un pamphlétaire, un furieux, qui déblatérait contre les autorités. Ça n'a pas traîné ! Signature de moi et de Crudanet. Signature du commissaire; les deux cachets, et en avant ! A la douche! Gueule maintenant, mon garçon, gueule ! Nous avons de bons capitons, des serrures solides, des cordages résistants. Ne vous aventurez pas seul chez lui. Il esl fort comme une enclume et vous écraserait. Nous avons quatre poètes, des érotomanes eux aussi, des débauchés satiriques, atteints d'écholalie, qui dépravaient la jeunesse avec des vers incompréhensibles où ils comparaient le soleil cl la lune aux deux plateaux d'une balance, une femme à un serpent, un violon à un

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cœur affligé, ries cheveiiï à un océan, esl-'ce quB je sais I Ils menaient une vie du vagabonda^'e el de débauches bien en rapport avec leur gâtisme. Un autre, mais il est mort, ' le drôle, prétendait que les lettres out une* couleur. Est-ce joli ça, hein, comme forme d'insanité ! Nous avons aussi des romanciers (lui ne se repaissent que ilc mensonges, qui inventent à plaisir des adultères, des crimes, des incestes. Ils se soulag^t eux-mêmes, je l'affirme; ils se soulagent en écrivant. J'en sais qui m'ont avoué n'avoir pas de plus grand plaisir que d'accumuler ces horreurs sur du papier. N'est-ce pas de la démence que de forger des histoires ignobles et pas vraies, quand il y a tant de progrès à réaliser dans l'industrie, la politique, la science, la médecine? Les lecteurs de ces-pernicieux imbéciles se figurent, par contagion, que ce qu'on leur raconte est arrivé. Telle est l'origine des crimes, des adultères et des incestes. Je ne- l'ai pas caché dans mon rapport à l'Académie : Là est le danger, messieurs et chers collègues, le danger capital. Si vous* laissez en circulatton ces métaphoromanes, ces érotomanes, ces écholaliques, si vous leur permettez d'agir sur l'esprit de leurs concitoyens, il y aura bientôt, par leur faute et par votre faiblesse, cinquante pour cent de fous dans l'État. Ces artistes sont tous des délirants de grandeur ou de persécution, des indépendants pernicieux, des solitaires. Ils menacent de saper les bases de la société, d'arrêter te progrés, de favoriser les révoltes, de ressusciter les croyances crevées. Tel dramaturge glorifie les dieux et ■les idoles, nous ramène à la barbarie. Son cerveau malade fait parler les arbres, tes animaux, jusqu'aux pierres de la route. Tel poète complique de luxure l'acte sain et propagateur de l'espèce, te co'il. Td pubticiste prêche cyniquement la lutte des classes. Si vous ne nous accordez pas les lois que nous vous demandons, l'interdiction et la mise au pilori de ces condamnables insanités, le supplice et la réclusion de leurs auteurs, c'en

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est fait de la Liberté, de t'Égaliti, de la Fratentité, de la Matière, de toutes ces notiles réalités pour lesquelles ontiouffert et sont morts nos aïeux! Je vous promets que j'ai eu un succès ce jour-là. Et au Parlement donc, où je parliiis en qualité île commissaire du gouvernement! Ils étaiont tnus debout, ils interrompaient cliuque phrase par des bravos frénétiques. J'ai cru que je ne pourrais achever. C'est la préface de mon grand ouvrage. >

Ligottin discourait d'un air inspiré, reproduisant son attitude à la tribune, faisant des gestes de la main droile, agitant de lagauche le vaste trousseau de clefs cliquetantes. Je profilai d'un court répit : « Quel sera, mallre, ce grand ouvrage? — Un résumé méthodique du plan que je vous ai tracé. J'admets la médecine et je l'inscris en tête. J'autorise les sciences accessoires, la politique, l'industrie et la finance. Tout cela glorifie la Matière, l'ordre et le progrès. Quant à l'art, aux grapliomaiies, aux fous de l'idéal, je les enferme, dans des cadres, d'abord, dans des cages, ensuite. Je les classe, je les groupe et je les douche. Montons aux maniaques raisonnants. »• Gomme nous escaladions les marches conduisant à la troisième rotonde, il ajouta: « L'organisation est simple. Quant à votre service, il est simple aussi. Vos collègues vous initieront aux difficultés du début. Nos pensionnaires, à l'arrivés, sont généralement calmes. Les premières douches les rendent furieux. Ensuite ils- s'apaisent peu à peu et tombent dans un gâtisme progressif. D'où trois catégories: Dégénérés, Furieux, Gâteux. Le reste est du détail administratif... Dans cette cellule 53 se trouve un numéro exceptionnel, que j'ai étiqueté sous la rubj'ique Délirant altruiste. C'était un malade riche, d'une grande famille, les Bavêne, qui ont fait des legs à toutes les Académies. Il était lié avec les principaux docteurs. Il avait tout pour être heureux, quand, vers la soixantaine, il s'est mis à prêcher la pauvreté. 11 dislri^uait de l'argent dans les quartiers misérables, dans ces repaires puants, soignait les gens à

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liomicile, sans diplôme, se ruinait en aumûnes excessives. Sa famille s'est Émue, à cause de la fortune qu'il dissipait. Puis, il occasionuait du désordre. Nous lui avons sij;né sa fuuille d'iiilernemenl. Quand on l'a arrèti^, ou l'a trouvé dyns un [audis, sans feu, t'n Irain de Iritoler des cliau^ sdtes, Dfipuis iju'il est ici, c'est uii de mes ptewardSi J'appelle ainsi les non-résistants, ceux qui geignent silencieux dans leur case de caoutchouc. » Il leva le guichet; j'aperçus un pâle vieillard aux longs cheveux blancs, à la barbe blanche : « Ça va toujours, papa Bavêne? — La mort est proche, la, terre m'appelle. Mon supplice finira bientôt, répondit le vieux gravement. Pardonnez-leur, mon Dieu, ils ne savent pas ce qu'ils font. — Il répète les phrases de Jésus-Christ, cet autre insensé, père de tant de superstitions néfastes, s'écria Ligottin. En voilà un que je regrette de n'avoir pu enfermer! Ces êtres-là, avec leurs airs résignés, sont les plus dangereux. On a vu des révolutions sortir de ces barbes blanches.

— Et là? — J'indiquais le corridor.

— Ce sont les délirants raisonnables, des individus comme vous et moi, quimangent, dorment, boivent, ne font pas devers, ni de tableaux, ni de chansons. Seulement, dans leur vie hypocrite, une lare imperceptible, une toute petite tare esl dissimulée, et alors nous considérons leur raison apparente comme un masque qu'ils prennent, comme un piège qu'ils nous tendent pour dissimuler leur folie. C'est une rubrique trop générale. Le plan n'est pas fait. » Ligottin élait embarrassé; il continua : a L'un d'entre eus est un pnreni de Crudanet. Il a eu des dtiïérends avec le grand Chef sanitaire. Il l'a menacé. C'est le type de ces hybrideslà. Crudanet lui a signé son internement, et il a eu raison. D'ailleurs celte section est spéciale. Il y a là des secrets d'Élat et de famille très graves, des histoires ennuyeuses ; vous n'aurez pas à vous en mêler. Cela regarde Lambert, qui est discret comme la tonjbe. Ne» mettez pas le nez là dedans, si vous voulez rester ici, ou plulùt n'y pas trop

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rester. » El Ligottin ap[)iiqua sur moi un profond, un sinistre regard. Nous redescendîmes un peu gênés.

Il y eut du tumulle. Quatre infirmiers, conduits par Fauve, lenaienl par les pieds et les mains un corps qui se déballait. Leur mailre les arréla : « Qui esl-ce? Ali, l'iijpocondriaque. Parfait. Serrez ferme! » Je reconnus Burnone dans ce paquet hurlant. Il était horriblement maigre; les yeux'lui sortaient des orbites. Sa bouche tordue écumail, et, malgré les efforts des gas vigoureux, il avait des détentes formidables.Ligottin me renseigna négligemment: «: C'est une banalité, un de ces neurasthéniques qui courent de docteur en docteur et cherchent à se guérir d'un mal imaginaire. Celui-ci s'est ruiné en consultations et en pharmacie. 11 obsédait tous mes confrères. En dernier lieu. Clapier m'a prié de l'en débarrasser. C'est une épave, un détritus. »

Je commençai mon service le lendemain. J'eus l'occasion de voir de prés quelques-uns de mes pensionnaires. Certains étaient entrés là jouissant de toute leur raison, et étaient devenus fousà l'épreuve du traitement. Ils bondissaient de fureur dès qu'on pénétrait dans leurs cellules. Leur mobilier de caoutchouc ne s'apaisait, comme eux, que par saccades.

Mes acolytes. Fauve, Lambert, Crochard et Garuche, martyrisaient les malades avec joie. Ils savaient que nul d'entre eux ne pouvait se plaindre, qu'on n'écouterait point leurs lamentations. Ma plume tressaille de colère au souvenir de ces ignominies. Le jour même qui suivit ma première visite à l'antre de Ligottin, je trouvai le père Bavène étendu sans connaissance dans sa chambre, le visage barbouillé d'excréments. Crocliard l'avait mis dans cet état parce que le vieillard tardait trop à faire ses besoins. Un des peintres s'étrangla en enfon^'anl sa main aussi loin que possible dans sa gorge. Deux de ses doigts étaient démesurément gonllésparsoneiîortpour avaler cette atroce bouchée

au LbS MOHTICOLES.

de lui-même. Le cadavre était figé dans une allitude de fureur el de résolution. Ligottiiij prévenu en hMe, hochait la tète : s Voilà tout de mâme un suicide qu'où ne peut ci empêcher, ni prévoir. ïp Eu déshabillant le corps, Fauve, auquel il appartenait, eul un mocneutde troulile. La peau était marbrée de contusions dont chacune rappelait au bourreau quelque lâche torture. Le jnailre jnurmura simplement : ff Pourvu ijupceci reste entre nons, e( qn'onn'en saisisse pas l'opinion, je ferme les yeux. Mais je regrette que ça ne soit pas un artiste. >

Ces poètes, qu'il délestait tant, étaient de mon ressort. Garuche me dit : ï Je vas t'apprendre à les doucher et à leur passer la camisole. Sais-moi. s II se rua dans une cellule où végétait un homme au grand ;front, à tête dénudée,- à la bouche mince, aux yeux brillants, qui tressaillit en voyant l'ignoble face de la brute. Nous étions accompagnés de quelques valets qui s'efforçaient d'atteindre à l'infamie du haut personnel : « A la douche, salaud, ou on te passe la casaque ! s Telles furent les premières paroles de Garuche. o: C'est la seconde fois aujourd'hui, risposta le malade. Vous voulez donc me faire mourir? — Tu le verras bien. La perte de ta carcasse ne serait pas un grand malheur. Allons, houp ! > Les aides se ]irûcipitèrent sur le poète qui jetait des cris aigus : ils lui passèrent autour de la taille l'abominable tricot qui enserre les bras et les mains, et empêche (oui mouvement. Ainsi lié, ils le descendirent dans la grande salle d'hydrothérapie, retentissante, carrelée de mosaïque, ou il y a une estrade pour l'opérateur, et une barrière à laquelle s'accroche le patient. c Déshaiiillez-le, grogna Garuche. Toi, Caneton, regarde. Celui-là est un furieux. On, lui sert le plus gros jet. > Il monta sur son trône de bois, saisit un énorme tuyau. Nous au.res restions près de la porte ; et la victime nue, tremblante de froid el de terreur, aggrava ses hurlements et se cranponna d'avance à la balustrade: « Chante, mon bonhomme, chante, ricana mon aimable tollègue. Tu vas

faire connaissance avec fiflUe; — et, tournoiu un robinet, il expli€|ua; — Fifïlle, c'est malance- s Aussitôt se déchaîna une cataracte bondissante, ruissellement barbare au Iravers duquel gambadait un déplorable pantin. Il sautait de cCté et d'autre, courait comme un cheval au tour de la piste, ruait eu avant, en arrière, s'accroupissaK, pivotait sous les coups aiïreux du lourd bâton liquide, qui, par l'adresse infernale de Garuche, devenait tout à coup un Touct aux mille lanières cinglantes. Ses tlamours stridentes dominaient le. rire de ses bourreaux et le tumulte bruissant de l'eau qui claquait sur sa peau fripée, glissait, rapide écume, sur les surfaces luisantes de mosaïque. A lafm, it tomba ù terre et se tordit comme un ver, tandis qu'impassible, Garuche dirigeait sur lui, en i)alayant, le jet irrésistible et brutal : « Tiens pour tes cuisses... Tiens pour ton dos... Tiens pour les pattes... Ça y est. Enlevez, garçons ! »Les aides soulevèrentlecorps pantelant et le criblèrent de coups de poings histoire de le ranimer. Il gémissait sourdement. On le roula dans une couverture et on le remonta dans sa cellule, tandis que Garuche criait: a Pas la peine de lui mettre la camisole. Il a son compte. » Et s'adressant à moi : d Tu vois; ça n'est pas plus matin que ça. J'suis et: ■ nage. Viens boire un verre. Allons à la douche de vin. y Quand ils étaient bien ivres, les scélérats se distrayaient à doucher à mort. On choisissait, de préférence, les pensionnaires de la section Lambert. Cnlui-ci, après quelques bouteilles, me fournit de franches explications. Je le vois, penchant sur moi sa lourde face d'ivrogne malicieuï, et remuant son gros doigt devant son œil : « Copain, j'vas tout t'dire. Mais chut ! silence, mystère !... Le patron ne blague pas là-dessus, et s'il savait que je cause... Enfin, t'es un frère... Donc, les miens, les raisonMdH/s qu'on les appelle, ne sont pas plus fous que toi et moi. Mais il y a tout avantage à les escoffier, vu qu'on les met ici pour ça.— Jefaisais la bête. — Tu comprendspas? Suppose que t'es un gros bonnet, un fameux docteur, un de l'Aca-

demie, dii Trilmiial, du Sénat, du Parlement, du gouvertipmenl... Bien... Suppose que t'as un parent qui fembÈle, qui sait sur toi des tlioses malpropres, ou qu'a de l'argent (|ui le revient l-I qui ne meurt pas assez vite. Eli ben, avec une bonne petite feuille de papier, lu l'envoies à Ligotlin et'C'est le papa Lambert qui s'en charge. El le papa Lambert sail bien qu'il a droit à une gralîGcation quand il arrive malheur à un de sa rotonde. Tu saisis, fiston?... Vrai, t'es guère futé ! » J'aurais bien voulu pénétrer dans celte partie mystérieuse du service, mais Lambert refusa de m'accorapagner el de me prêter les clefs : « Pas de ça, mon vieux. Si j'étais pigé, je sortirais pas vivant d'ici, ni loi non plus. C'est des mystères. Faut pas jouer avec les choses graves... » Un hoquet conclut cette sage réflexion. ■

Quant à moi, je faisais semblant de doucher mes artistes. En réalité, je dirigeais le jet d'eau contre le mur, tandis qu'eux, près de l'estrade, reconnaissants, me regardaient avec de bons yeux attendris. Ils m'expliquaient l'utilité sociale de Ligotlin : l'indépendance, voilà ce que redoutent surtout les Horticoles. Pour lutter contre les esprits libres, ils ont imaginéles maisons de fous, bien préférables encore aux liôpitaux-prisons. Les quelques révoltés trouvent là un tombeau discret, un asile sur. Grâce à une forte mensualité, Gloaquol ne fait jamais, dans ses Journaux, la moindre allusion à ce petit trafic. Bien entendu, quelques vrais fous servent de paravent et d'excuse à cet abominable in pace, reconnaissables à leur tranquillité apparente et aux égards qu'on a pour eux. On ne les roue de coups que tous les trois jours. On leur permet de se promener dans un morne petit jardin, d'y épancher leurs gestes excessifs et le trop-plein de leur imagination. Ils marchent à grands pas, déclament, et lèvent les bras au ciel dans une attitude suppliante, ou bien, affalés sur un banc, les yeux caves, les membres flasques, ils suivent au dedans d'eux-mêmes quelque déplorable cortège. D'autres

LES mouticoles. îit

m'arrétaiciil par un boulon de mon uniforme, me lenaienl des discours incnltètents qu'il fallait écouter avec patienci!, sous peine de les exaspérer.

Au bout du Jardin, s'élevait un hangar où l'on reléguait les animaux fous, caries bétes subissent la pression sociale et se détraquent comme leurs maitres. Je vis là des chiens qui avaient tenté de se suicider et qu'on devait nourrir de force, des chats mélancoliques, aux regards remplis de douleur, enfin un perroquet furieux, qui se pcécipilait impétueusement sur les barreaux de sa cage et les mordait. Il avait appartenu à une vieille gâteuse, enfermée dans < l'aulre corps de bâtiment, section des femmes. Quelquefois une falote tête grise apparaissait à une des fenêtres de ce domaine où nous n'avions pas le droit de pénétrer et vociférait des imprécations. Alors on entendait, en écho, une voix de fausset, nasillarde et troublante. C'était le perroquet qui reconnaissait l'accent de sa maîtresse et lui répondait dans son langage...

Un malin, le maître nous fit appeler, Lambert cl moi. Je retrouvai le cabinet de consultation tapissé de livres, la barrière, les sonnettes suspendues au plafond. Ligotlin me demanda des nouvelles des canailles et des idiots confiés à ma ^'arde, et sa large figure s'illumina quand je lui répondis que je les douchais à fond et que je leur appliquais continuellement la camisole : « Je suis perplexe! s'écriat-il, en s'asseyant et en croisant ses longues jambes. On va m'amener un malade riche qui m'est présenté par un de mes collègues. Vous le confierai-je, Canelan, ou serat-ii pour vous, Lambert ? La chose est délicate. » Sur ce, le domestique introduisit quatre personnes dans lesquelles je reconnus Tismet de l'Ancre, Avigdeuse, M. et M"" de Sigoin, Leurs attitudes étaient caracléristiques : Tismet, prêt pour la lutte et arrogant ; Avi^deuse, portant beau, le lorgnon sur le nez, tripotant avec gnlce sa fine barbe noire; de Sigoin plus liâve qu'au procès, les yeux enfoncOs, les joues boursoullées; sa femme, telle que jadis.

318 i-ES mouticoles.

longue, ondulante, éaigmatiiiue, jetait vers Tismet (h persistants regards. Le jeune chirurgien prit le prMn&p la parole, dépassant la barrière fatidique : a Maltre^fiOus vous rappelez l'accusa tioii, à propos d'une ovariotomia^ue monsieur que voici porta contre le docteur SornSfte'. L'acquittement s'imposa. H. de Sigoin est mon client. «Je possède sou tempérament à luerveiile. > Ligottin hocl)^ la tête, Sa puissante barbe se mit en branle. Il dévisageait le couple mystérieux, elle à queiqntis pas de lui, tous deux gênés et tremblants. Tismel insista : t M. de Sigoin est un circulaire. Il a des alternatives d'érotomanie et de persécution. C'est à vous, maître, que nous devons ces définitions admirables qui (ont aujourd'hui la clarté dans les problèmes ardus de la patbologie cérébrale. Donc, mon client avait été guidé par une idée fixe dans ses attaques aussi violentes qu'injustifiées contre le docteur Sorniude. Après le procès, il en convint d'ailleurs avec beaucoup de sagesse. Mais il ne quitta ce délire que pour tomber en proie à un autre plus grave, qui nécessite notre présence ici, et au sujet duquel, par un scrupule que vous comprendrez, je passe la parole à mon honorable ami, le professeur A vigdeuse. »

Tismet avait été solennel, il avait été flatteur, el, salisfait de lui-même, il souriait dans sa moustache blonde. Il recula de quelques pas. Âvigdeuse, qui avait le sens des hiérarchies, s'assit avec calme devant Ligottin : « Mon cher confrère, le docteur Tismet de l'Ancre, en qui j'ai une absolue confiance, est venu me trouver dernièrement au sujet d'une affaire sérieuse. Il s'agissait d'un sien client, M. de Sigoin, qïii avait donné déjà des signes de persécution, notamment lors d'un procès fameux, sur lequel je ne reviens pas, et qui, à l'époque, présentait une autre forme de vésanie. Celle-ci se caractérisait par la persuasion que sa femme te trompait, et avec qui? Avec le propre médecin de la famille, mon confrcréj Tismet. 11 en résultait des scènes terribles, où la malbeu-

LES HOKTICOLES. 3I!1

reuse élail menacée, baltue de telio sorte que les voisins entendaient les cris e( les coups; ^ref, le malade était daiigt'ieux et passait insensiblement à la fureur. » Ligotlin eut un mouvement de la main gauche, comme quand il secouait ses clefs et qui siguillait : Nous le doucherons. Avigdouse poursuivit de sa voIk la plus apitoyée, la plus hypocrite : « M. de Sigoin a en récemment une halhirinalinn. S;i mnnii' .t 'Hv jiis']ii(;-là. Il a cru surprendre sa femme dans les bras de mon confrère Tismet. A cette hallucination a succédé une crise atroce, qui a duré huit Jours. Je conclus à l'internement. Nous avons le certificat. » L'orateur fouilla dans sa poche.

Ligottin tendait les griffes. Derrière la balustrade, M"' de Sigoin s'était redressée de toute sa taille, d'un air de défi cruel et exalté. Tandis qu'Avigdeuse présentait la lettre de cachet, elle était tournée vers Tismet et, par le croisement de ces regards passionnés et sauvages, je compris la tragique comédie. A cet instant, son mari s'élança et vint tomber à genoux au milieu, du trianijle formé par les trois docteurs: « Grâce, messieurs, grâce! je ne le ferai plus, — hurlait-il en se tordant les doigts. — Je reconnais que j'ai été fou, que j'ai eu une hallucination... Que voulez-vous? J'adore ma femme. Lorsqu'il s'agit d'elle, je n'y vois plus clair. Quant à Sorniude, c'est elle qui m'avait avoué... Oui, j'ai eu une véritable hallucination... Vous savez.,., la jalousie.,. Cela montait en moi par bouffées. Je l'imaginais toujours dans tes bras^d'un autre. — Il eut un horrible rire. — Maintenant, je comprends que c'était ridicule. Mon bon docteur Tismei, pardon, pardon ! J'ai cru que vous l'einbrassiez à moitié nue, dans notre salon, sur le cau.ipé, près de la fenêtre. C'est en ouvrant la porle, oh, je me rappelle, que j'ai vu cela ! Et j'ai tout cassé, comme chez Sorniude... Mais aujourd'hui, jemcrepens. Oui,.,, de tout mon cœur. » Use traînait vers sa femme, qui le fixait avec un méprisant dégoût, pauvre loque vautrée sur le tapis et dans la boue de l'adultère:

d Madeleine, pardoniie-nioi ! Je l'ai Fail sauHTrir, J'étais

foii. C'est fini, je suis guéri. J'ai confiance en toi. Monsieur Ligotlin, monsieur Âvigdeuse, pardon ! Je vous vénère, seconrez-moi ! Intercédei pour moi! Oh, ne m'inlernez pas! Je mourrais sans lavoir! Madeleine, implore ma grâce! Ne me séparez pas d'elle. J'aime tons Les docteurs ! J'ai peur de rester ici I s

Il tournait sur lui-même, il bafouillail ; les mots s'erabrouilhiionl dans sa bimrlii', cl .ses laiinps coulaient à grosses gouttes. Ligottin remua sa barbe et regarda Avigdeuse, (]ui, malicieusemenl, regardait Tîsmet ella iemme impassible: «L'idée de leur jouer un bon tour germe sûrement dans sa lêle, pensai-je, el peut-être cela va-t-il sauver Vautre. » Je ne me trompais pas. Avigdeuse coupa le déluge de supplications de sa voix brève, de sa vraie voix: < En présence du repentir sincère de M. de Sigoin et des témoignages qu'il nous offre, je ne croîs pas, moncber Tismel, qu'il y ait lieu d'insister, et je remets mon papier dans ma poche. Monsieur a eu une hallucination fâcheuse. Il le reconnaît. C'est un gros point. S'il était un délirant stable, un solide candidat à l'aliénation, il n'en conviendrait point. — Si, si, j'en conviens, » certilia l'infortuné, se relevant avec de gros soupirs, et, à la façon dont il scruta sa femme et Tismet, je compris bien que, la terreur diminuatil, la jalousie renaissait dans son âme. « Seulement, ajouta Avigdeuse, attention ! » et, d'un doigt amical, il menaça l'heureux époux. M"' de Sigoin, furieuse, ricanait, accoudée à la barrière, le menton dans ses mains gantées de noir. Lambert me poussa le coude. Tismet était blême de rage. Il s'adressa à Ligottin : « Il me paraît pourtant ([u'il y a danijer h laisser cette jeune femme près d'un énergumène. Il l'a déjà menacée de mort» Il est permis de supposer... » Mon maitre, chez qui la rénexion mettait du' temps à circuler, à cause de sa corpulence, sentit néanmoins que sa responsabilité n'était plus couverte. Il répliqua: s J'étais moi-même si décidé,

LES MORTlCOLKS. 351

luansieur Tîsmcl, <]tie j'avais fait venir mes deux meilleurs gardons de camisolo et que je comptais me saisir aussitôt da délirant. Mais, devaiil les explications si nettes de WT. de Sigoin, ses excuses et suii iimetide honorable, je me range à l'opinion de mon savant confrère Avîgdeuse. Il peut rester personne civile. » Tismet vaincu eut un geste d'amère résignalion et rétrograda vers la barrière. De Sigoin s' approchait bumblemcnt de sa femme, mais elle le repoussa de son long bras llexible.

Ligottin ne voulut pas perdre l'occasion d'an petit discours, et, comme Sigoin se précipitait sur ses mains et celles d'Avigdeuse, et les embrassait goulûment, il conclut: g Vous avez raison de nous remercier, car les motifs étaient puissants, avouez-le, de vous retenir et de vous doucher à outrance ! Manette ! Vous ne vous gênez pas! Faire passer un docteur en jugement ! En accuser un autre d'avoir séduit sa femme ! Se comporter comme si les hallucinations étaient des réalités ! Mais j'ai ici des pensionnaires qui n'ont pas fait le quart de ces bétises-là. Mon cher, ayez dans la vie une méthode. Vous éfes un simple dégénéré. — Son père épileptique, sa mère alcoolique, siffla M"" de Sigoin... Comment, tu oserais dire i|ue je mensî... Vous voyez, docteur, il recommence! Sa mère, mais c'était une mégère, une harpie! Monsieur tient d'elle, voilà tout! »Ligotlin continua; a Vous ne peignez pas? — Non, docteur. — Vous ne faites pas de musique ? — Non, docteur. — Vous croyez à ta Matière? — Oui, docteur. — Vous n'êtes pas poète ni écrivain? — Non, docteur. — Alors, vous pouvez guérir. Adoptez un plan d'existence. Et quand vous aurez une nouvelle lialhicinatîon erotique, répétez-vous que vous êtes le jouet d'une chimère, d'un songe-creux, ou bien comptez sur vos doigts, faites des cliilTres sur une vitro, jusqu'à ce que le phénomène ait disparu. Ces moyens machinaux réussissent à merveille. » L'aliéniste serra tes mains de Tismet cl d'Avigdeuse, salua M"" de Sigoin, recoiniuisit jusqu'à la porte cette petite

-iSti l¥.tt iUilinWLES.

troupe mélancolique; puis il rentra transporté d'allégresse : « Voilà une obserTation que je reliens pour mon grand ouvrage! Elle est complêle, »

Depuis que j'étais cliez LisoUin je n'avais pas eu un moment de congé, et je n'avais pu voir mon clier Trub, dont l'absence m'accablait. Or, le jour même où je devais être libre, mon mailre me chargea d'une comuiission pour sa maison de campagne. Je montai, en maugréant, dans un diemin de fer suburbain, el je m'arrêtai à une première station de ville d'eaux. Je m'informai. Un passant m'indiqua une massive construction située sur une hauteur. Je me dirigeai là par un chemin boueux, car il tombait une petite pluie fine. Plus je m'approchais, plus je reconnaissais la symétrie, la régularité si chères à Ligottin. Quand je fus à cent mètres, j'entendis des gémissements: « Les capitons sont moins épais, pensai-je. C'est d'une simplicité rustique. » Derrière une grille hurlaient deux ou trois visages, tandis qu'une quantité de grandes silhouettes maigres, hérissées de gestes tragiques, arpentaient rapidement une cour* sablée. J'arrivai à la porte du gardien-chef, le frère de Lambert. Il me reçut amicalement, m'offrit un verre de vin et me proposa de faire le tour de son établissement. J'acceptai.

Après maint circuit, je me trouvai devant une cage énorme, remplie d'êtres sans nom vautrés au milieu de leurs ordures, gambadants, grimaçants, singes du délire, cauchemars de corps et d'&mes. Dès qu'ils nous aperçurent, ils se livrèrent à une mimique tumultueuse etdésordoiinée. Les uns faisaient des signes obscènes. D'autres se précipitaient sur les barreaux avec rage. D'autres, dans les angles, grinçaient des dents, tandis que, sur le sol, un tapis de mélancoliques suivaient ce spectacle avec une morne indifférence: a Ce sont les furieux, me dit le gardien. Ne vous approchez pas. Ils vous mordraient, vous

déchireraient. Je leur Jette des trogQons de choux qu'ils sedispulniit, et des morceaux de pain qu'ils salissent. Ils

«ébattent toute la journée. C'est rigolo! Le matin je les asperge en masse et ça grouille, ça grouille ! En été c'est une infecLioB. Qoand il en meurt un, je l'allire avec des crochets et je l'enterre Jà-bas, derrière la colline. Quelquefois ils sont en épidémie. Alors, c'est un charnier plein de mouches. En pliici- d'eau, je douche du phénol. C'est un rude métier. J'aimerais mieux la maison de ville. Sous mon prédécesseur, c'est même ça qui l'a fait renvoyer, ils avaient trouvé le truc de desceller les barreaux et ils s'étaient sauvés dans la campagne. Ils ont vécu deux mois dans la forêt. Le soir, quand on passait le long du bois, c'étaient comme des miaulements de chattes en chaleur. Et puis, nous avons mis le feu aux arbri's, et ils ont tous grillé. Ah, ah ! ça n'est pas commode, les furieux ! »

L'immonde fourmillement de la ca^^e m'obsédait. Je m'écartai ; « Maintenant, murmura mystérieusement mon guide, je vais vous montrer quelque chose de curieux : un bonhomme que j'ai là depuis un an et demi, un étranger. On l'avait trouvé errant dans la campagne, et amené ici. Il n'est pas méchant. Kul ud sait qu'il est là, sauf M. Ligottin qui le lient en observation, parce qu'il fait deç prières et qu'il a de drôles d'idées sur loui; Il raconte qu'il est d'un pays où il n'y a ni riches ni pauvres, où personne n'est malade et où on n'étudie aucune science, » Il me mena dans un pavillon séparé dont il ouvrit la porte. Sur un grabat de paille jaune, seul rayon de soleil de cette pièce poussiéreuse où le jour pénétrait par une étroite lucarne, j'entrevis un grand corps couché. Au bruit, il se redressa. J'eus un éldouissement : c'était Sanol en personne, notre bon, notre chercapilaine, que nous croyions mort et perdu à jamais, et qui, bien que n'ayant plus son beau teint rouge et sa tête joviale, avait même nez . aplati, mêmes pommettes saillantes, mêine robuste collier de barbe. Je le regardais, inondé de joie sans pouvoir ar-

3E4 LEb MORTFCOiKe.

ticuler un seul mot, et lui me regardait aussi, il me reconnaissait, et ses yeux exprimaient l'iniiicible bonheur de retrouver ce Caution, moi, morceau ambulant de la terre natale. De lui à moi, de moi à lui, couraient des Holâ latenls de leiidrpsse. Nous eiimos la prudence de nous contenir, et Laiiiln'it Ile ]i.-iii^in|Li;"i rien. Il inlerealasa vilaine vais réelle au milieu Je notre rêve, et elle nous fut une sauvegarde : t II vous étonne, hein, mon étranger? Essayez de le faire causer. Il va vous en conter de cocasses, i Je pris un accent hypocrite qui m'étonna moi-même : t Vous êtes ici depuis longtemps? — Oh oui, très longtemps. — Vous venez de loin? > continuai-je, éprouvant le besoin de jeter des paroles sur notre émotion jumelle. Le gardien rit d'un rire idiot. Il était bien l'espace du mal, celui qui éternellement empêche les bras de s'éEreindrc, les cœurs de se rejoindre, de se serrer l'un contre l'autre : «Oui, et je reviens de loin, répondit mon cher capitaine. — Alors vous croyez en Dieu. — Je crois, j'espère, c'est mon salut. — C'est cela, me souffla Lambert, voilà une des clefs de sa folie, comme dit le père Ligottin. — Ce Dieu vous sauvera, n'est-ce pas î — Il nous sauvera. J'ai un trésor. Ce sera l'elfort suprême. » El il appuya sur ces derniers mois : < Ah ! ah, ricana Lambert, Dieu est son trésor. Quelle incobérence slupide ! » Sanot répéta plus forlemenl : « J'ai un trésor. Allons le prendre. Sereï-vous prêt bieulôt ? — Peut-être tout à l'heure. Et vous ? — Je serai prêt. » Nous nous étions compris. Je dis au gardien d'un ton indifférent : « Il est ramolli, mais fort curieux. Je suis pressé. Il faut que je rentre. Au revoir.» Et je quittai la cellule...

J'avais l'âme en feu. Je me fis une notion exacte, méticuleuse, de i'enilioit où nous nous trouvions, du trajet à parcourir, de la distance qui nous séparait de la grande cage. Ma perspiiacité fut extrême. Par cette phrase persistante. J'ai un trésor, Sanot m'iiidiqnait des moyens de fuite. Lesquels? Je l'Ignorais. Mais je le voulais libre

Li:S M(JllTIf;i>I.E», a5&

il'aLoni. Ensuite dous aviserions... L'esprit lendu vers le bflt, droit et rigide comme une ûèche, je repris le chemin de fer et, à peine dans la ci té, je courus à la maison d'Âvigdeuse. Trub vint m'ouvrir, stupéfait de mon allure fébrile. Je rattirai à l'écart: « Triib, suis-inoi, immédiatement. J'ai retrouvé le capitaine Sanot. Il est captif à la maison An campagne de Li^ollin, mais bien portiinl, H m'a parlé d'un Irésor. Il faul le liliérer el fuir. C'est l'occasion unique de s'échapper de cette contrée maudite. — Mais calme-toi un peu. Concertons-nous. Tu perds la tète. — Non, non, non. Demain serait trop tard. La Providence ne tend pas sa main deux fois. J'ai fait mon plan. Suismoi, Trub. Il le faut. Je t'en coujure. » Je devais dcitager une persuasion iluiilique, car mon ami n'hésita plus. a Attends-moi cinq minutes. Je réunis mon argent et mes bardes. J'invente un prétexte el je pars. Tu me retrouveras au café d'en face.-. »

C'était un bouge, hagard comme tout ce qui m'entourait. Je demandai une tasse de café, et je me promis que si le morceau de sucre que j'y jetais formait trois bulles, nous serions sauvés. Les trois bulles apparurent. J'écrivis, en imitant les caracti'rcs de Ligoltin, un sauf-conduit au titre de Sanot; puis je le déchirai et j'en recommençai un au titre de VKtraii'jer, car le capitaine n'avait peut-être pas dit son nojn. Trub arriva. Je lui racontai tout en wagon. Le jour tombait dans un brouillard humide quand je me trouvai de nouveau devant la grille de la maison de campagne. Mon compagnon m'attendait à quelque distance.

Je présentai à Lambert l'ordre de me livrer l'Étranger. Il fut surpris : x. Comment, comment?... — Oui, j'ai parlé de ce malade au patron. Il veut l'avoir à sa maison de ville pour l'étudier plus à loisir. — En voilà ilu nouveau, grommela le gardien, en examinant le papier sans nulle méliance. Moi, je m'attachais à ce particulier-là. Enfin, puisque c'est l'ordre, obéissons. » Je revis la cellule. Quelques minutes après, le capitaine m'était confié et Lambert me jetait de la

HM LE» HfWTICOLiS.

porle : « iN'ajez pas peur, Il n'est pas furieux. » Nous

étions libres!...

Quand Saiiot, Tmb el rnoi lurent réuuis, nous nomr; embrassâmes tous les trois frénétiquement. J'interrompis ces transports : t II n'y a pas de temps â pe^rdre. NoBS jouons une partie délinitive. Quel est ce tn'sor dont vous pariieï? — C'est, répondit le capitaine, une Torte somme, dix mille francs, que j'avais pu sauver de la 'pacotille en quittant Ic Courrier. Au sortir de Typhus et comme on nous repoussait d'hôpital en hôpital, j'avais pris un chemin de fer, j'étais descendu à la première station et j'avais enfoui cet argent près d'ici, à tous risques, pensant qu'il me servirait un jour. Au moment où je le recouvrais de la dernière couche de terre, les gardiens de Ligoltin me surprirent. Il y a de cela un an et demi ! — Vous rappelezvous la place? — Certes. — Courons-y. Pourvu qu'il y soit encore! »

Nous vivions un rêve haletant. A l'entrée du petit bois, tandis que Trub faisait le guet, nous fouillâmes à l'endroit qu'indiqua le capitaine, au pied d'un gros arbre. L'émoi nous serrait la gorge. Si le trésor avait disparu! Mais, à peine trois pieds de terre enlevés, les pièces brillantes scintillèrent : « J'ai autour de mes reins, ajouta Sanot, la ceinture qui les renfermait et qui ne m'a jamais quitté; » et il les glissa une à une dans cette favorable cachette. En ce pays, où l'or peut tout, sa vue me causait une joie délicieuse. Son tintement signifiait délivrance

De retour à la ville, nous sonnions chez Grudanet. Il était nuit et je demandai au domestique de nous mettre en présence du grand Chef sanitaire, aw nom du professeur Ligoltin. Nous entrâmes tous trois dans sou cabinet de travail, immense et austère : « Maître, dis-je à ce louche personnage avec assurance, je serai franc. Nous sommes des étrangers qui, il y a longtemps déjà, débarquèrent ici après une pénible quarantaine. Nous voudrions revoir

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