CHAPITRE IV
Mon ignoble métier, qui faisait de moi un salarié de l'hôpital, m'avait enlevé mes relations avec les malades, donl je devenais le bourreau posthume. D'ailleurs, le plus souvent je rentrais tard et j'avais des cauchemars affreux d'où me tirait la main brutale du veilleur. Je ne connaissais donc point les hôtes changeants des lits contigus, successeurs de !a barbe rousse et d'Alfred. Je remarquai à peine un corps enfoui à ma (gauche dans ses draps, qui respirait difficilement et suait à grosses gouttes. Au réveil; je trouvai une lettre indignée tie Trouillot qui me reprochait ma paresse. Je lui répondis que je ne voulais plus l'assister, que je renonçais à ma fonction, el j'écrivis dans le même sens au directeur, ajoutant que dans quelques jours, d'après l'assurance de l'inlerne, mon pied serait parfaitemenl remis. Le directeur me Jil savoirqu'il acceptait ma démission de garçon d'autopsie, mais que je ne quitterais l'hôpital que sur décision expresse du docteur Malasvoir. En attendant, vu qu'on était content de moi, je pouvais devenir garçon de salle, à la solde ordinaire des infirmiers, comme l'est actuellement votre compatriote Trub, ajoutait la lettre.
Trub encore en vie! La joie de celte nouvelle me fit oublier tout, Trub, le préféré du capitaine Sanot, était un délicieux garçon, mince, court sur pattes, à la fii;ure fripée et maline, aux cheveux collés comme s'il sortait de
.KS MiutTiroL'^.
, atcilti el spiritud plus qu'un «ingti, possesseur irmie klitinilù d'Iiialninss ili'6]atli|aos un tuucliunl'.'s, matlre du ■ni i\nw Us siliiuUoiis [lérilteiisea. On ne lui snvail 'iti'iiii Ht'raul ; l'amoureffrém'' i|e.scraval.>s vnyanles. Aveci[uollu Ul^gresse jii le serrerais iluns inos lims! Mes Irausprirb iirenl inlerrompiis par les imprécations de Jaury, lequel i*t[iurrevai[ que mon voisin de gaiiclie élait atteint d'unR Jttugeole el qu'on l'avait par mi^garde placi- dans un aer- ■Wh lie chirurgie qu'il risquait de contagiunner. [.einallleareax tromlilait la fièvre. La nuit préi-iidente, il m'avait Bemandé à boire cinq fois et je croyais que l'eau lonibail bans du feu, tant sabiiucUe, aux lèvres sËches, me grillait ■a main quand il me l'cinbragsa par ruconnaissance. Le Rîret-leur vint, pontiliatit el soleimel. Il menaça de renfcoyer tout le personnel de la salle et décida que cet (!'pouironlail serait inimMialement transiéré à Vhâpital rft'ï ^OHlayes, sorte de léproserie où les Morlicoles eipiidieut Des maladies i!pidëmique.s. Là, elles se joigneol les unes hux aulres par les grelTes les pins intéressantes. Le cou- Bable Tut tiré de s^s draps, grelottant, el embarqué sur ^ne civière.
Le soir même, j'âiais pris de nansées el tout larmoyant ; me lendemain J'uvais la Sèvre et Jaury, à la coutrc-visile, Rie diagnustiipia uoe bonne rougeole que je devais à mon ntmable voisin. Il me montra, dans une petite glace, ma ■ace empourprée, mes yeux et mon uez gouDés d'eau. Je le Buppliai de ne pas m'envoyer à Vhépital des Contages. X'borreur de ma situation m'apparaissail dans sa splen- Seur, rjllimL'e par le battement plus vif de mes artères. ■ IL'iDlerne Tilt touché. Il me promit de ne parler de rien ^t de me passer subrepticement au service du doeleui' ''Cliarmide, homme excellent qui me garderait, me soignerait, aurait pitié de moi, me guérirait. J'avais entendu plaisanter l'extrême bonté de Saint Charmide, coLuroe ■l'appt^laienl par dérision ses rivnux, désolés d'une situation nrépondèraute qu'il ne devait, par exception, qu'à sou
s* LES MORTICOt.ES.
Iravaîl et à son génie. Jaury me promit, en ouli'e, de rae
recommander à son collègue, l'inlerne Barbasse.
Je quillai la salle VélfLqui, chaudemenl enveloppé de couvertures, et fus t^a^spo^t^?, avec précaution, ati lit numéro huit du service de Charmide, à l'autre bout de l'hôpital. Tiède, paisible, d'aspecl familial, celte sâl)tf Bucolin L'tait petite el bien rangée, aux soins d'une gracieuse surveillante qui souriait en montrant de jolies (osselles. Une merveilleuse atmosphère de bonlS dissipait la crainte, laissait voleter l'espéranre autour de l'arbre do mal. L'iiilenip l)arb:isse était un garçon poli el dévoué. Une fraîche tisane m'amena dans la bouche une oasis, au milieu des désert sablonneux de la Révre. Un parfum léger chassait les miasmes. J'avais des draps blancs, du linge bassiné, un bonnet de colon tout neuf. Deux grands paravents m'isolaient de mes voisins, me constituaient une sorte de matsonnelle, de domicile, et je m'assoupis dans un bien-être inexprimable.
Le lendemain, je vis l'admirable docteur Charmide à la lête si sérieuse et si bonne el telle qu'on en oublie les traits pour ne se rappeler que l'expression morale d'apaisement, de mansuétude. Lui pour la médecine, Dabaisse pour la chirurgie, voilà les deux phénomènes de compassion que leurs collègues regardent avec envie et stupeur, mais désarmés, car ici la médisance ni la calomnie n'oni de prise. On ne s'imagine pas le sourire divin de Charmide, sa parole voilée, la douceur de la main qu'il impose sur les tempes brûlantes des malades, le repos, la tranquille et sâre confiance qui émanent de lui comme une auréole morale Comme Dabaisse, il croit au même Dieu que moi. Il n'y a chez les Morticoles que deux héros, que deux apôtres et ils sont chrétiens, malgré les sarcasmes. Ils ont appris, la commisération, l'indulgence souveraine aux pieds de la croix le regard pénétrant de Charmide! Quand il le diiigea vers mon regard, je sentis qu'il me pénétrait l'âme. Il m'interrogea sur mon passé,
LES MunnouLES.
■Ivimiciit cl presque limidemûiu. Il m'ai^^uru '|uu celte
[ûiigCflle sihraii IVilTaire d'une liuilaine ds jours, si je pro-
ûs tavs rcniËdtiï ua conscii-nce : « Ce& parnvenLs sont
i> fragUi- liarrièrii. Je vous [IcmaiiOe tic tiv pas Tr-ijcr
ftvee vus voisins; vous leur donneriez viitre mal. Je vois
Bn livre sur le lil. fie )m'£ pas. Cela fatigue. Re&lûz an
(tiliuil el immobile. N'ayez aucune (•raînte. — Qu'un liiî
lettfi une botme boule aux pieds et, si sn tisane lui dèplati,
■auge. Quant à la iiiiurriture, il peut manger
• qu'il voudra, t Ce ton diaercl, amical et ces gestes
UçnÎB glissuiont au fond de inui connue d'os messagers
Jr&mour et de pardon. Qu'il faut peu de chose n l'hoiuiiie
nour guérir les plaies cuisantes de l'homme !
Certes, je ujaugeai ce «lue jo voulue! J'appris bîentfit
le docteur Gharmide. révollc par les dépréda-
Kions du Secours iinirenel, payait de sa propre bourse les
puppléineiitsaliineutaires. Le lait deveuail-il rare :d Qu'on
VoQ proture cl du rrieîlieur, i disait le chefâ la aurveil-
Daiite. Ou me donna, le premier jour, nue côlelellc sur de
Bftpurâe, de» haricots verts exquis el une denn-bouteille
^9 vin qui me réchaulTa mieux i^ue la boulr. J'aurais
i^ulu me dévouer pour ce céleste docteur, lui montjer
hne je l'aimais et le vénérais de toute la haine amam-e
«nire ses collègues. Suivant ses ordres à la lettre, je
[l'adressai mêuie pas la parole aux malados, uiaisj'éuou-
s leurs conversations iriiisqu^es, et mes paravents épais
l creux me devenaient des caisses de résonance. Ces
hroposacbevâreiilde m'édiiier: dans tous les Ions de voix,
aigus Ou graves, ou voilés par le mal, ihuchotés presque
kbd'autaul plus doux el discrets, ils célébraient la bonté
l)le de Cbarmide, Aux uns, il avait changé trois
(tîs ie suite un remède dont ils se dégoûtaient; auK
tUlres, il avait remis de l'argent eu cachette. Un vieux
mhomme, chevrotant et toussant, racontait que d'an-
^enB rhnmali^nies noueux le ntmeiiaienl sans cesse au
urricei Une Tois Cbarmide lui avait dit tout bas et quand
fi4 LËS'M0RT1C0I.CS.
le monde était parti : «.Vous avez torl, mon brave papa, vous prenez la place d'un autre plus malade, u Ce juste reproche avait été au cœur du vieillard. /f en avaîtpleuré la nuit, ajoutail^il , el il ne serait plus revenu s'il ne s'était senti de t'eaii dans la poitrine. Vn organe éraillé (à i|uelle Léle singulière pouvail-il appartenir?), mêlé d'argot et de jurons, déclarait que : « Gomme bon bougre, le docleur n'a pas son pareil. Quand il fait Troid et qu'on va chez lui, il vous allonge des pièces de quarante sous, s A tous, ce consoJaLem- avait dit la parole décisive qui apaise et nourrit le cciur, ouvre les écluses de la reconnaissance. Malgré le petit peu de fièvre qui m'animait, j'étais attendri jusqu'à l'exaltation par ces témoignages frustes et anonymes, ces looanges chantées dans uhe salle d'hôpital, sous le jour froid et triste de l'hiver.
J'attendais avec impatience la visite matinale de Cliarmide. Je devinais son approche, et, avant que la porte tremblât, je savais qu'il n'était pas loin. Le maître me prenait la main, la gardait quelque peu dans la sienne, pais la quittait avec une petite tape amicale. Barbasse, son interne, était auprès de lui avec de rares élèves, car ce juste ne favorise personne dans les concours. Parfois il saisissait un des grands cahiers qui servent à la consultation et traçait dessus quelques esquisses au crayon bleu, mais cala d'une manière infiniment discrète.
La radieuse guérison parut. Je pris un bain et mes paravents s'écartèrent. Je connus les habitants de la salle Bucolin. Ce n'étaient plus, comme chez Malasvon, des lésions chirurgicales, (les accidents tapageurs, mais bien des maux sourds et cachés. J'admirai te plaisir que les patients ont à s'appesantir sur leurs souffrances. Il leur semble qu'en se racontant ils extériorisent leur infortune. 11 y a de l'apostolat dans les infirmités. Certains toussaient périodiquement d'une petite toux sèche qui secouait leurs épaules pointues, si alfaiblis qu'ils se soulevaient avec peine par la poignée de bois descendant des traverses.
IkS HUftTlCULtS.
ljuel(|iicrois ils cradmienl un saii^josn, i?l ctci leur douuil anc pMoiir m\ les tliiiinlies tlo leurs jeux vacillaient. s timbre [larcheniiné do leur voix rappelait un jeu de bon pays, où l'on imiti> le cri du vaq avec an morceau ite ■npier.
^ Cb&rmiJu jng interrojieaitsur leurs parents, et, i{uanil B9 lits élaienl voisins, J'entendais distruclemeuL les réjvnses. Je dcmantini h, Barbasse pour(|uoi celle queslion bvenait toujours. L'excellent garçon ni'expli(|u^ que les pmlBilies des Morticoles sont de véritables pLTSonnages. ^iretsites des humains, iiarallèles aux Lumains, elles ont leurs lils i:l)ez leurs Ois, li^nrs pelits-enfuiils (-litiit leurs miitils-enfanls, e( ainsi de suite ; n El, dis-je. ne pent-on Jumais se soustraire ans conséquences iL-rriliIes de telle pérëdité? — Jamais. Apprenez, Canelon, quele fils d'an <i fou, celui d'uu cardiaque un cardiar]ue, celui S'uu tuberculeux un tuberculeux. Le mal n'est pus l'url PEiiV£ntif. j) J'objectai à l'interne combien ses concitoyens ri^pu^naient à cet ordre de problèmes, à ces rechercbes faur Icnrst Taniilles : « Oui, ils devinent là vaguement Buelqne chose d'implacable, et les grifTes de la l'alalité. Vous vojez (ici Barbassu baissa la voix), tout au Tond, le Et n' 3. C'est un ccenr. Ses ascendants, ses Trèies et sœurs loDt tous morls par cet organe. Lui le sait, et pourtant il p DÎe avec désespoir. D'ailleurs ces chaînes n'ont rien qui Boive surprendre. Ne ressemble!! -vous pas à votre père et ^ votre Diiirc?» Je développai alors que, dans mon pays, ou &0 voit que de rares accidents, tels qu'ils résultent des vavaux de la campagne, ou encore des indispositions, co- Ilqnea et rbumes : e Nous ignorons celte kyrielle de fléaux ^{peuplent les salles de l'hApital Typhus. Quant â l'hc- "Wédité, comme nous avuhs une existeucu très active, très [bre, très de plein air, cela depuis d'innombrables années, mlent lo souvenir et l'bistoirc, nous Ermons inliniment plus de types caractérisliques et difTérenls qu'on n'en trouve dans votre morne cité, où la vie est
S6 LtS MUKTlCyLES.
affaissée, rongée par le hesoiii, limitée par lii haine et la servitude. Sans doute je tiens de mes parents ; mais, plus qu'eux deux, je suis mo), Félix Canelon. On ne me r&r constituerait pas en les pilant dans uti mortier. Grâce "k mon impressioDnabitilé, mes sens ajoutent k cliaque seconde des petites boulettes de terre glaise à ma très personnelle statue. Ici, l'inslruclion esl lellenient répandue qu'elle enseigne aux enfants dés le berceau tout ce qu'ils doivent craindre des lares héréditaires. Aussi vos Horticoles ont-ils la sensation perpétuelle du prisonnier qui voit mener son compiignon au supplice, et prennent-ils en haine leurs ancêtres, causes de leur ruine, miroirs de leur propre destin. Dites aux gens qu'ils sont libres, qu'ils ne dépendent de personne et ils se croient libres, et ils le deviennent; ils respirent leur air, mangent leur pain, marchent sur leurs jambes et pensent leurs réflexions. Dites-leur qu'Us sont en cage et ils se le persuadent ; ils admettent que leurs mouvements, leurs gestes, leurs idées sont réglés, administrés, préétablis ; ils se ligent dans l'automate. Voilà où mène votre matérialisme. Vous n'êtes frappés que par les empreintes et vous les accentuez en insistant sur elles. Vous vous empêtrez de liens plus durs que la mort et vous les détaillez avec complaisance. Cet esclavage est votre œuvre et vous y ajoutez par l'étude. Ainsi tous ces êtres qui végètent dans la salle Bucolin, non des vivants, mais des demi-vivants, étaient à peu près les mêmes au même endroit il y a cent ans, et seront les mêmes dans cent ans! Tout s'immobilise en horreur. Et vous vous irritez de ce que ces malheureux se refusent à vos constatations. Mais, parbleu, ils voudraient avoir une existence individuelle ! C'est cela qu'ils vous expriment gauchement, lamenlabiement par leurs réticences, leurs négations, leurs mensonges, leurs échappatoires : c'est leur besoin de renouveau, de révolution, leur zèle à partir du pied gauche en laissant derrière eux la douleur, le désespoir et la honte; leur élan pour courir, bondir
LES MOHTIGCILES. W
Irers lu lumiôrel Chez nous, tout le tiimute est sur le même Ntng, snns rtiplftines, titres, d^conitiDris, ni faveurs; les Bnihi^riles i^rinl tionnfiK^s; les rares savants lourneirt leur ScÏBrice en bicr]finB.'inre. Votre ilocleur Cliarmiile est un Ùes nûlres égaré parmi vous ; mais il ne suffira pas ii vous mener nu juste et h Dieu, i
Je giilils bien ile~i tristesses peiidaul mon séjour A lu Julie Bucoliti. Je vis ceux qui soufTri'iit ilu foin el donl la 2igurc jaune et nhinoiBi^ ne ilevîent jamiiis Ijlnnche. Leurs feem aussi sonl jaunes et leur bouelie preiiii un pli amer. jCetnt qui souITrent du cœur : Pssoufltés, les narines baltantes, ils se rpilrossenl. ittui leurs llls, les mains étendues >fiN avant ; riuelquefois, un accùs de sufToi^alioii les saisit, csin douloureux île leurs veines. Alors ils se com- [fidiDcnt et s'arraclieul la poitriiio. Les uns sont tout rouges el les autres tout bleuies el bientôt ils se gonflent ! (te la baudruche. Je vis des guérisons fausses : fan malade di-clare qu'il va pariir, fuit ses |)réparatîfs, cébëbre comme un pnr:i(lis la vie misérable dans laquelle il ■rentre. Puis, <> son deifiier repas d'hApital, une malennoni feuille d)! salade amène une crise d'éloulTement. Pli faut se déshabiller el se recourber dans le désespoir. Je tiris les convalescents de fièvre grave, leurs visages amin- T eis et trcmlibints où perle une sueur vis<]unusG. Quelquesint la lÈle si l'iiibie qu'ils disent des paroles incohé- ■ rentes et lontavee leurs doigts (lesmouvemenlsmyslêrieux, lel un oiseau blessé qui s'essaye ft voler. Je vis ceux qu'empoisonne l'atelier : le plomb les paralyse et leur ventre se lord ilans des épreinles atroces, qu'ils calment en y plongeant leurs paumes calleuses et routes. D'autres toussent à cause des poussières du charbon. A d'autres, le phosphore a dévoré les os. Chez d'autres, le mercure, s'insinuanl comme une vapeur subtile, a tari les sources vitales, et ils ont l'air du cadavres qui marchent, d'un bleu livide et les yeux caves. Je vis l'anévrisme de l'aorte, qui bat sous L'Ibs c6tes élimées, comme une araignée de mort, cl crèvera
|jE.â M0RT1C0I.KS.
bienlôl, fastueux et rutilant gnyser qui lance, expulse l'âme, raiiévrisiiie que sa proie connaît et observe. Tous deux frateriiisenl d'angoisse et cie terreur. Les assistanls n'osent plus découvrir la pellicule poisalile, fiÔle barrière terrestre, tant elle est mince et rose.
J'appris à reconnaître ceux qui portent une tumeur profonde, agonisent lentement, broyés parce démon intime. Leur regard pose une elTrayanle énigme. Spectateurs de leur propre drame, ils admirent leurs tissus cédant à la Reine, tels des courtisans empressés, la galopade de la Mort, étincelante sur son cheval vert, puis des épisodes soudains, des coups de théâtre : ce sont des vomissements d'un sang: épais et noir comme l'Erèbe ; c'est la perte de la parole au milieu d'une phrase, en demandant ww peu plus de purée. L'acteur tragique s'arrête, hébété, porte la main à son front, lâche son assiette et tombe en arrière. Ce sont les veines des jambes qui gonflent tout à coup, dessinent une terrible forêt bleue. Que va-t-il arriver encore'/ Au pied de la couche de ces porteurs d'inconnu, j'aperçois l'Avenir, drapé de deuil et silencieux,
A tous, Charmide donnait un soulagement, un conseil, un mot affectueux. Je me levais. Je suivais de loin la visite. Barbasse me disait ; « Canelon, vous devriez étudier la médecine. Vous feriez des progrés étonnants. » Ce fut le germe de la déplorable résolution que je pris plus lard. Cependant le patron entrait dans les travées étroites qui séparent les lits. Il regardait et palpait soigneusement les organes atteints, examinait les urines polychromes, les langues animées de tressaillements vermineux. Il fixait un instant de son œil prophétique les regards éteints, vides, ou remplis de crainte jusqu'au bord. Il recouvrait d'une servielte blanche ces poitrines sèches et rudes, où il entendait des choses si pénibles qu'il relevait ta tête en' soupirant. Alors on faisnit silence dans la salle et, tandis qu'il auscultait (avec quel soingrave et prudent!), le tic tac de l'horloge mesurait le temps aux condamnés. Quelque--
foU il avnit un i,'esl*! >le salisfiictiim, son itimineux ROUrire , i qui sî{,'tiHkil: Cdit vit Mteux. Aux iii»nliilnds, i]iii lusup- I pliDicnt pour la vt^rilé, ii verrai! lu vin proiligldiix du ) mfiusnrtiie. Vne. .seule fui* ji* l'ai vu, en colère, clwssér tic , L son service unu ciinaille de ftmta f|ui, »oiia [tréle^tp. de I perctitcr un puimioii, iivail, par sa iimladi'esse bruUili?. ilci leriiiinC> une lu'mori'agie. Tout ce qu'on lui demandait, il l l'Accordait. J'osai un jour lui adresser la parole el te prier I Ht me garder L-ncore linéique temps dans les salles, bien Iqoe je fusse prirraileinenl giu*ri de mon pied et de ma I roogeole. Sur uu signe l'avoraUe de Barbasse, il J coiif Bentit.
Le plus posi^iblft je l'accomiiagnais. Je me rendais utile. I H préjinr.iî(i l'rnrrc et le papier des élèves aux dl(iii]ues, 1 le fauteuil où s'asseyait Cbannide, la table où il disposait
ses nofes el je refais là pour entendre sa voix, jouir de sa I présence. Un visite achcvËe, je moulais dans une petite
pièce ofi il inetintt son pardessus el son cbapeau et je sa-
voiifais ses cnseignemeiita nompliiraenlaires, farniliers ol
toujours proronils; Certes, j'avais enVie de revoir uotre pays; mais je savais I les diflicullés iiiuuiea dont serait hérissé le dépari, beau- I .coup d'eutre nous malades, d'autres morts, tous dispersés,
J'étais saus nouvelles du capitaine, et j'attendais les cvé-
nemenls, prenant notre mal en patience. La petite Marie
venait me voir. Elle devait mu trouver froid à son égard, I c&r, fatigué |>ar tant de secousses, j'étais peu porté Sur l;< I tttgntelle. Je surlui^ rarement de la salle. Ces alternatives [ (I'bo pille soleil, de pluie et de'giboulée on de brumci I noires ou blanches ne m'attiraient guère. Comme chex
Hslasvon, je m'asseyais contre le poêle, mais ici je voyais j tes pauvres redevenus des hommes graduellemenl, içrilco faux soins, à la mansuétude. L'hûpital 'J'ypbusesC une belle
éeoUi' Il prouve comme l'IiuKianilé est malléable, premplo ' Montes les empreinles, comme la révotle, la violence el
la haine sont les (illes de l'Injuslice. Ah, Murlieoles, les
tES MORTHIOLEB.
pires d'entre vous sont encore plus bêtes que méchants ï' Ils croieni auit Tormules toutes faites, rigides et fausses. La plupart de leurs vices sortent de l'orgueil. Quel blpëde parlant est donc supérieur à un autre? Quel droit donne un pareliemin? Qu'est-ce qu'une loi, sinon unconlral librement consienli et nù les deux sVng^igenl? J'ai vu des gaillards tragiques, comme jadis ma barbe rousse, entrer salle Bucolin, la fureur dans le corps. Ils ne résistaient pas deux jours à la douceur de Charniide et s'assouplissaient peu à peu, louriiaienl leursauvage rudesse en protestations de dévouement. Alors, chez ces combatifs, l'amour se traduisait ainsi : «: Je voudrais bien qu'on y touche un cheveu de la tête, à noire docteur! »
La surveillante et Barbasse me dressaient à l'examen des urines, à la recherche de l'albumine et du sucre et je ne me trompais point de réactif. Je lisais les températures au thermomètre; je les inscrivais sur une feuille de papier, par ces petits points que l'on relie progressivement et qui deviennent une courbe élégante.
La salle Bucoline ou des femmes faisait pendant à la nfttre, séparée d'elle par un grand vestibule à vitrages. Je pouvais y pénétrer à ma fantaisie. La gent féminine est la même partout, papillotante, rancunière, potinière et criarde. C'étaient des dispules perpétuelles, des camps, des luttes, des trames secrètes, des ma chère, des croyez-vous, des c'est bon, c'est bon et des menaces. Les vieilles réprimandaient les jeunes et les jeunes plaisanlaient les vieilles. Parfois, près d'un lit, s'allongeait un berceau, et le glouton gamin désolait le service par son cri, empêchait le njo?((ie de dormir, lantqu'à la fin il se calmât, à l'approche tiède de sa pitance.
Le lit numéro rmgt de la salle Bucoline était habité par une jeune fille brune, rose et charmante, M"° Suzanne. Je pensais souvent à son fin visage ovale, et, dès que j"iivais une heure libre, je courais auprès d'elle; je la plaisantais sur ses yeux de malice, qu'elle avait gris
I,ES MORTlf-OLES.
Vt, »t «itr In pRtitit caiilnri! a laquelle se ài luÉnt ses tloi^ls agilps. Elle me r^iiaml.iil du inrmo [H, ftQSsi bnniie et aimnble '|u« bulle. L'ii jour qu'à In sVtail montrée plus {.'jii«.^ cl vivacc eiicoru <|tiLb coutume, je remarquai un rapide éclair Ue douleur Ti' icoliqiie [thysiomunifi do Cliarmide. Au ves- ^re, il ilii trisiiiment à flarliasse : « Colle mal lieu ri^nse Ktite iO esl perdue, décidément perdue. La lièvre n'est niaiti héUs... > Lin gesle ntivrê aciievu la i^ase. J'oas le cœur hriaô. Ainsi la mort, pourvofeuso [aoble, se tenait prâte derrière tant rio gr.'ice, uue chair si idrel Apri-s le départ du patron, Je demandais queligues __|lciennes exiilioations b ritilerne : * Ah! me répondit-il, la pauvre fleur coupée, elle embaume encore. C'est la plilisie rapide, Canelon. Quand vous i^tudierex, tous apprendrez ii la connaître. Le temps n'a pas de faus plus ~higuë, plus soudaine, s } Le soir, nue lièvre intense prît ma miguonne Suzanne. H loinl parut plus niiimé. Le jour suivant, au malin, ce Bt l'agonie, La surveillante tenait les cliëres menottes Boites de la dét'aillanlo victime et je lui faisais respirer en jurant le contenu d'un lialbii d'o^jgène. La coulure isail au pied du lit, t'rngile. lémoigna^e de la surprise, vidée quo dans vingt-quatre heures ces délicats membres 6 femme appartiendraient à l'infâme Trouillol et résontleraient durement sur le marbre, cette vision macabre m'était insupportable. Elle avait aimé sans doute et on l'avait aiinéc, cette hâlivc proie du destin. Son cœur, en lutte dernière, avait battu bien fort pour de plus doux travaux... Malgré nos peines, le souffle allait s'ail'aiblissanl. Les doigts crispés se détendirent. Le court gémissement, «ui soulevait la poitrine menue, devint un affreux hoquet. BU hroÎL ranqne écorcha son cou de lourlurelle et ses laux yeux gris, ses yeux pailletés d'or, je les vis tout à jDop s'éteindre e[ soiiilirer. La tète oscilla, au gré de foreiller, sur leipiel se mouvaient les flots de la cheve-
lurc noire, si ample et st riche, et Je sanglolai contre ie
mur, y tapant mon pauvre front d'homme.
\ ce moment, il y eut un vacarme sacrilège. Le beau Tismet de l'Aucre et le bel Avigdense passaient suivis de leur# élèves, parlant fort, se frappant l'épaule, remplis (l'audace et d'arrogance. Ils s'arrêtèrent devant le lit, et Tismet s'écria joyeux : * Tont juste! Dé,cès subîtt Diagnostic: Tuberculose aiguë. Si elle a de l'œdème, cela tranche la querelle. » Déjà tes deux compères soulevaieat brutalement les draps. Je détournai la tète : a Jolie fille! Encore chaude... Unvraisatin.Non,pas d'œdème. — Alors je suis battu, n Us continuèrent leur route, laissant le corps découvert, souillé par leur contact, tnnriis (lu'Avigdease expliquait à Tismet que le vitalisme, l'animisme, il faudrait revenir à ces id^es...
Grâce à un subterfuge, Suzanne échappa à Trouillot, et, par la plus sinistre des éclaircies, on la hissa dans un corbillard mal élayè, qui grinfait sur des roues criardes. Je ne pouvais rester plus longtemps salle Ducolin. J'y occupais un lit sans raison, et je ne voulais pas mériter même l'ombre d'un reproche de noire maître. Barbasse obtint du directeur que je serais gardon en titre dans le service du docteur Boridan. Je complais gagner quelque argent, avec le vague espoir de commencer des éludes médicales qui donnent seules, chez les Morlicoles, toutes licences, même celle de fuir.
Je fis mes adieux h Charmide. II me serra paternellement les mains e.l glissa sous mon oreiller plusieurs pièces d'or. J'allai porter mes vêtements au dortoir des garçons. Dans une longue pièce mal éclairée, garnie de lits pouilleux et de planches où l'on rangeait ses affaires, ils s'entassaient, .les subalternes tapageurs qui copient grossièrement leurs durs maîtres, exagèrent l'infatuatiou et l'immondice. Comme j'ai l'aspect robuste et que j'étais taciturne, mon entrée dans ce chenil se passa sans trop de grognements : t Canelon ! Canelon I On se retrouve
liES MHUTHlflLES.
^nfln! 1 Sluiteur jûjflusft! Tnili Ini-m^mp me sautait i MU, l'ejtctiHerjl |mtit Trrili, avec &i» jeax cli^nolanls, S6s tunes riiles, h qnnav. liv sa hiirliiclH', ses rlicypus jibls, a laillu de botte et ses gesIcB vifs [^o(1lme sa parole : « Eh. Félix, le graufl iu-ï; y a-l-U aaseï longt(;iii()S, Seigneur! Quelk surprise I » Ayant pris lesdeu» litsi!(iteiicôte,iioii'* Musâmes louie la nuit. Je lui fis le rer'n de mes avciiluro* ; E me conta tes siennett et m'apprit une nouvelle aboiiiî- ^able : loua nos compagnons Étaient morU dans des hâpi- K dilTérenls. Seul, le capitaine Sanol vivait encore, uvf Soute, mais nul ne savait ce qu'il était ilevenn. Des bruîls |eontradi(!loires couraienl à son sujet. Quant à Trub, il avait e tionheur d'entrer dans le service de Dabaisse, qui est jroyr la cbirur^ie ce qii'itst Cbnrniide pour la médecine, uu Véritable héros, délesté des Moriicoles, qui trouvent on Ini i remurds joint à la concurrence. Bientôt rétabli, Trub (reslail comme carton dans ces salles où il avait été malade, tsfis manières délnri^es, son adresse, sa rncilitê d'adap- ^tioii aux circon.stances l'avaient vite rendu précieux et fcélibre parmi les inférieurs de l'hi^pïial Typhus. Onand ■BOn chef faisait en ville une opération importante, il remmenait avec lui, le cl)ar[;eait de préparer tout ratlir:iil irurgical. Aussi Trnlj jnellail de cftié un peu d'argenl. Iteplus, ces sorties fréquentes lui faisalunl une aitualiou l|irîvilégiéc ; c'est ainsi, moitié au debors, moitié par les wriicontars du ses collègues, qu'il avait appris la disparition 'e nos camarades. Les uns étaient allés s'écboiier dans uni: Bortf! de lazaret, où ils avaienl succombé à d'horribles euntsgions. D'autres étaient tombés aux mains de Murli- IiCQIcs ratsenrs d'expériences, les plus redoutables de Ion.", [Ao Cudanes et d'Avigdeuses, qui les avaienl torturés d'une 'insniëre atroce, afin d'attirer sur leurs nullités l'attention î Académies. Il y avait même clnc] ou sis de ces infor- Vlnuês qu'on avait laissés mourir de faim, pour observer si Tflur estomac ne se digérerait pas lui-même. Trub me bommunitiuait cws. détails avec fureru-. Il me citait les
noms. Nous nous atfcndrîfisions et nous nous irritions eosRnible. Qu'étail devenue cette bonue face rubiconde de Sanot? Avait-ii été la victinie d'un bouclier ou d'un laboratoire? Était- il maintenant, par petits fragments, hôte des bocaux alcooliques ou sous l'objectif des microscopes? Avait-il été jeté, sort meilleur, dans un égout ou à la mer? Les poissons et les cancrelats sont préférables aux médecins.
Trub était, comme moi, révolté des horreurs (ju'il avait entrevues et qui lui avaient paru d'autant plus vives qu'elles contrastaient avec l'extrême bonté de son Dabaisse. Les traits charitables et délicats qu'il me cila de celui-ci me rappelèrent k chaque minute Charmide. Trub n'avait pas perdu sa gaieté. Nous nous parlions bas pour ne point réveiller les brutes qui ronllaient près de nous. Je ris de bon cœur à plusieurs de ses sorties contre nos Morticoles ; il me conGrma dans l'impossibilité de nous enfuir actuellement : c Ils ont démâté et démoli notre brave Courriet: U passe ici des bateaux de commerce, rarement il est vrai, car on redoute, dans l'univers entier, Crudanel et ses acolytes. Enfin, nous saisirons l'occasion propice. En attendant, unissons nos forces et consolons-nous l'un l'antre. » Quand Trub apprit que j'étais garçon chez Boridan, il fit la grimace : « Un expérimentateur, celui-là, une tète toute ronde et le poil rude. Mon pauvre Félix, tu auras de mauvais moments. »
Dès l'aube, je pris le chemin de la salle Torquisite, où trône le médecin Doridan. Je trouvai là Quignon, l'interne, qui fumait el plaisantait avec les élèves. C'était un vilain garçon, maigre, au nez retroussé et écrasé, à la voix nasillarde; il citait sans cesse ses bonnes fortunes auprès des surveillantes et ne s'occupait point des malades, dont il regardait nonchalamment les pancartes. Il me donna quelques ordres brusques et contradictoires, et déclara que ce matin, par hasard, on verrait le chef. Après une longue attente, toute remplie par l'insupportable bagou des cara-
LtS MùimCOLIHS.
I, iluu!; \\ities entrer Boriilan, te) i] Idpeiol, petit, grassonilli^l, pour t^lo luki grosse lûlle où [ indécis virnîeiU de droite el do gaiichR, gut>ltanl Uiea^prulialioii, iiiiu railliTiCjiU] sdiini'C, <:oiimiL' un cliicu llil l'os dont 011 le dupe, jl se mil à cauiser bas ut vite avec ^^non; je compris (jiie, pour ine^ débuts, un mddilail ixpérience. Cudaue pnnit, Hauqué de son aide et d'une Iknchine terrible, {garnie de pointes brillniiles. On In dîs- ■Diia ijur uun Inble, nu pied du lit »' 7, el h: mulado, B squelrllc suailt el bariiu, la fixait plein d'épou- Utnle, n n'airnil pas tort. L'enloura;;e alluma des cigarettes t l'on coula des caleiiiLredaincs. Boriilan semblait de Eiauvais augure, son chupean baul de formi' sur l'oreille lépas^ par de rares crins pâles, comme il en peut pousKcr far le chef <1'ud méclianl. Arrivèrenl successivement ïi^im^l de l'Aurre et Avigdeuse, ces belISlres jumejiu\, Hoaquol, liirsule et maussade, Bradilin, rL-iiuriimL- pour B cruauté, Ctrcueîllel, gâteux, mince et tilôme, Gigado le |ft;eux, le larceur, le boiifftin de la Faculté, doul les yeux ^nbuleux, les cbeveux plats ramenés sur le front et les plaisanleries aux directeurs ont égajê trois générations dVtudiants, le solennel Canille, jjrand par la taille e( la r^nité. C'est lui qui, dans ses cliniques, parle sêi'îeuse- 1 de* admirables, Éternelles découvertes rfc Moi, te mfesiieur Canille, de la célèbre Académie des Morti-
i ce monde serrait les mains de Boridan, causait, agitait la l'ourmiliËrc de potins sur les rapts du Urs universel, l'iiilolérable sitprémalîe de Crudanet, rivalité des deux hjpitoliseui's Foutangâ et Boustibras mille autres commérages de moindre importance. Enfin iridan prit la parole: u Mes cbcrs collègues, je veux m mus ayei la primeur, avant l'Académie, de ru malade, (dis plitisiquc un dernier degré, aujourd'hui lolaleraenl léri par nos ajiplicatinns d'électricité slalico-djnamiquf des piqûres profondes au salicylo-bruni-
9fi LES MOllTICOLES.
hydrate d'arigdini.; le médicamenl merveilleux de notre cher Avigiieiise, ici présent. » Avigdeuse cligna de ses yeux ironiques et norrs et hocba la tête. CioaquoI prenait des noies pour son journal ; l'aide et Cudane s'em-pressaient autour de la machiae.Les autres interrogeaient le patient, qui répondait d'une yoix hasse et éloufTée: « Dites-moi, mon ami, demandait Canille avec hauteur, depuis combien de temps remarquiez- vous vos garderobes glaireuses? > Tismel de l'Ancre secouait les articulations soudées et murmurait, patelin : « 11 n'y a pas de tubercules synoviaux. » Cercueilfel, "silencieux, tâtait le pouls par contenance professionnelle; Gigade chantonnait: s On va lui glisser un tube, lui glisser un tube Hercule. > Quant à Bradiliii, face triangulaire aux regards torves, il accaparait Quignon : < Pas si guérie que ça, votre présentation. Après l'Acadéniie, nous lui enlèverons du muscle à l'emporte-pièce. » Boridan ajouta des explications confuses. Tous se moquaient de lui, qu'ils savaient vil, iginorant et menteur, fabricant de guérisons postiches. Lui admirait la bassesse de ses collègues, assez grande pour qu'aucun n'osât exprimer sa pensée.
La machine était prête. Tandis qu'elle fonctionnait, Quignon faisait précipitamment au numéro 7 quelques injections d'avigdine. Celles-ci, je l'appris depuis, avaient été laborieusement combiiiées entre Avigdeuse, CloaqUoI, Boridan, le charlatan Wabanheim et son pharmacien Banarrita, jtour faire concurrence à une admirable invention récente, grâce à laquelle un docteur étranger rendait la vie et la force aux désespérés. Les Morticoles se flattaient, par un tapage savant, d'atteindre un double but : combattre et ruiner dans l'opinion celui qu'ils considéraient comme un rival dangereux pour la science ofiicielle; créer une spécialité coûteuse qu'ils infligeraient aux riches après l'avoir essayée sur les pauvres.
Le squelette retrouvait un peu de vigueur pour gémir. Il étoulFait. La sueur fétide trempait le col de sa chemise.
i fut fini, les lAles gngucaardfis se ri^lcvéreiil ; It cmllnil : « Vnyex U* ri-«ull;il; la respiiiitio'i [tire ; le ynaU augitieniu d'aniplitiido. Uni; suitutioti abonl:!in(e iinliqiif l;i iléforvescence. » Tous (Icmiiiidaient des lèuils coin|)lémentaJres. C'était convaincant, iumimeitx! Puis, comme il fallait li^jeiiiier, le ^roopp infâme se Tspersii
bans i;eUB snllo impitoyable, chaque lit était une
Bilmmbie de (iirlure. Le cyniqtie Quignon aiiiionvHiE à
l'avance les extravagantes trouvailles ilc son maltiu :
I îeiions-iious bien, mfssioiirs. On va essayer do guérir
Ibs rhumalisiiips. Vous allez voir ce que vous allez voir.
Tfom de même, le gretlin, il pistonne bien. » Pistonner,.
bans l'ai'gol morticole, sif^niOe pousser si's 61éves aux exa-
■ineos, en iltiptl de toute justice. Ainsi lesamtiilieux aplatis
fomine Ouignon arrivent à toutes les situations av&nt les
parbaase et les Misnari]. Prévenu, j'altendiiis avec terreur
lOridaii, son chapeau, l'éternelle cigarelle. Pour lui. l'bô-
^ital était une corvée. Il arrivait en trombe, s'infornialt
i^é : ï Dieh de nouveau? a et passait au galop
1 revue dos lits, t;indis que riiileme lui énnmérait vile
S entrants. De celte nianiÈre, le conseieucieux docteur
piait sans trop de peine l'argent du Sucoura univemel.
s il lui i'allait son expérience hebdomadaire'. Au bout
He cinq ou i'w jours, il se frappait te front: n Ça y est ! t
t( comuient-iil les préparulirs. Puis on réunissait les col-
. Cloaquol l'onetîonnait. Des dessins paraissaient
lus les périodiques illuMrés, racontant en (lélail la suliHnie
couverte de l'illmtre clinicien de l'hôpital Typhus.
mu clientèle an^uait. Le tour était joué. C'est ainsi quo
^rldan invejita uu système de guérison des maladies du
(r(8Ur, A l'aide du fauleuil à bascule et du clieval de bois.
Cest à lui que l'on doit le fameux lavement pnv m haut.
Dit iulroduisiiil une énorme canule au fond du gosier de la
Ifilctime et on lui langail dans l'urganisoie les liquides les
'J8 LtS MOHTlCOLEli.
plus divers. Cela ne coulait que la bagalclle de ([uelqucs peiToralioiis de l'œsophage et ulcères à l'estoniac. Que n'es.sayait-on point! On électrïsait la cervelle. On enlrait ùesaiguilles aimantées daos le foie, le cœur, le poumon. J'iii TU poursuivre des essais jusqu'à l'exlrème agonie. J'ai vu Qui[,'non e^cpulser des moribonds de rhfkjiital, aljii de pouvoir laellre serti guéri sur i'obsenal'wn que Boridaa lirait à la Faculté. Le maître en arrivait à croire à son génie. Il m'employait à la fabrication des appareils tourmenteurs qu'il perfectionnait sans cesse, et, comme it était content de moi, il me déclara un beau Jour que je pourrais sortir en ville une fois par semaine.
Je fus ravi de cette liberté. Nous convînmes, avec Trub, de faire le dimanche suivant une promenade, au cours de laquelle nous nous informerions du capitaine Sanot ; car il est remarquable que tout leur athéisme n'a pas empêché les Morticoles de conserver le dimanche comme jour férié.
ClUPITRh; V
Débarrassés de ni>s besognes, nous sorlimes aussitôt après le repas. A peine dehors, je fus pris d'une espèce de verlige suivi d'un vif mal de cœur. J'étais enfermé depuis si longtemps! Trub, pour me ragaillardir, m'en- Iraina chez un marchand de vins où je bus quelques gorgées d'un liquide brillant et râpeux. Cet alcool concourt à l'empoisonnement et à l'abrutissement d'un tas de misérables que leur nombre rendrait dangereux, s'ils prenaient une conscience claire de leur étal. « Ce que tu tiens dans ta main, me disait Trub montrant le toxique, est le plus sûr moyen de l'esclavage. Ce climat humide et malsain rend la boisson nécessaire. L'Iiabitude s'en mêle, aussi le vague désir de se soustraire, ne fut-ce qu'uue heure, et par un mirage mortel, aux réalités ambiantes, et voilà un homme perdu. Il rentre chez lui, rosse sa femme el lui fait un enfant rapide dont tu imagines l'avenir el la constitution. Heureux pays I Mœurs charmantes ! ï
Nous quittions le bouge par un temps grisâtre, assez doux. En quelle saison se trouvait-on? C'était difficile à déterminer. Nous nous dirigeâmes vers le port par une allée couverte de bustes. Qu'ils étaient laids, ces morts de plâtre, de marbre et de bronze ! Comme leurs visages reflétaient la méchanceté, la sottise, rinfaluation ! Ils avaient l'air de narguer les passants, de nous crier : « Eh
100 LKS MORTICOLKS.
bien, Caiielon, eh bien, Trub, vous n'èXes pas entre nos mains, mais nos descendants vous tiennent el c'est bt même chose, une bonne tradition qui persiste! On pourrie tont bouleverse!', mais on aura, toujours l'illusion qu'on itU' peut se passer de médecins I »
Mon compagnon, me tenant parle bras, me donnitit forte détails sur les iiabîtudes sociales des Morticoles, que ses sorties et ses fréquentations lui avaient appris â connaître. Devant une hideuse b&tisse, ornée de colonnes et de statues qui tiennent dans leurs mains toutes sortes d'ustensiles : « C'est le Parlement, me dit-il. Là s'élaborentleslois d'hygiène que les Académies ont sanctionnées. Cette assem blée se compose de hâbleurs, que le peuple nomme s.ins lesconnaitre,car, comme tous les pays de tyrannie, celui-ci possède le suffrage universel. A une date fixée par le code, les murs se couvrent d'affiches multicolores portant les noms des candidats. La plupart sont des médecins ratés, que leurs collègues, désireux de les apaiser par des sinécures honorifiques, proposent à l'élection. En réalité, co Parlement n'a pas plus d'influence que les éphémères gouvernements et ministres qu'il se donne. Entre lui et le peuple s'intercalent en effet une police compliquée et une administration savante. Le vrai pouvoir est aux Académies d'abord, puis à la Presse, à la Faculté, au Secours U7iiveJ'sel et aux délégations d'hygiène dont Crudanet est le chef. De là sortent les luxueuses vexations dont in Jouiras hienlùt. Sens donc l'atroce odeur. > En elTel, une puanteur sinistre me forçait à me boucher les narines au moment où nous traversions un petit fleuve aux eau\ noires : « C'est ici, ajouta Trub, la grande bouche de sahihrilé, le cloaque où se déverse le système d'égoulsqni fait la gloire des Morticoles, que leur envie le monde cnlier, et qui, s'il supprime certaines épidémies, en créi; d'iiulrcs plus tenihles. Si je soulevais la peau rude des pavés, tu verrais au-dessous un puissant organisme, l'ensemble des tubes d'électricité, dc.force motrice, de vapeur,
m|p r^tuilisnlinu, qui- mts \\Mv.s uni cunslruits â l'image i\e Res vnisseaux <lii riii'[>s liuinaiii qu'ils passeul li^ur viif k UHtnlier, et qtii foui n-sscmlilfij- l:i viHe A im vaaU' MdaviS! Kélcudu. »
m Nnua aiTivions an porl. [.'.iniinatiim élnit granile. Je n^IruliViii les ^alArL's k lete ila mort. A» dei.'i, l'espace, le Hoinlain liarizon où iiniis avions soiilfurt lus atigtiisses do la ■Diiorantaino. Mcin lœiir se serra. On nous bDUsculaîl B>ruIaIeuieDl. Les iJ/'ii'gui^s ^ani tairi's, a^^Mstûsdo malades- Kinrt&ruix, esainitluieiit lus suli^tances que l'on cliargeail Bel (lùubar>fealr. Ils i m porti'ii L leurs poisons dan» runivers. Kiir dt's huiibuniies rccouveries île cuir, j'aiierv"* l'^li- Kûuetlu MOItl'UlNE, Si les pauvres soni en proie à l'alcool, Hcs iii^Ji^cins «e sonL ingéniés pourinfligcf aux riches B'kmour (les stii(ii^riunts. Buaui-oup se niorpNineiit. D'iiutres ne piqueni â la eocatitc, rcspii'enl Aa Tl'IIut, Cunient du H'ftpium, inàiHienl du bascliisciiT absorbenl des pilules mys- Bâriensôs, qui leur enlèvent l'usage de leurs facultés et les Hilungctit dans une de mi -ivresse où ils perdent le senti- KSKtlt du juste ut de l'injuite, de la servitude cl de la ■liberté. Nul n'éehappe â ceâ toxiques, ni les i'emnies, ni les EVicillards, ni même les enrauls. La vie est si inîsi^rable mmir tous I Ceux qui n'ont pas d'argent sont éi-arjclés par Ka faim, le froid, la maladie. Les ricbes subissent les Bânrmeula plus ralTinés de lit science. Aussi le crime est Mtrinaaen t. La haine, TexaspératioD, les rancunes sont ■plus vives, liii'lueuseK c< sangiiiiiaires ()u'ailleurs, et la Kèur vireiise de rhj|>ocnsîe s'épanouit au Ironlon des ■nonuraenls. qui portent audacieuseuieni celle devise ; LiBRitT^, ÉcALrrÉ, Fbaternité,
Ndus quitlAmes ce qunî Inriinltueux ri lu^;uhre ou, de besanls camions risquaient à chaque insl^ml de nous écraser» Tnib eonnaissail en ville un ancien garçon de l'hQ- |iital qui nous altendait pour (^oilter. Nous y allâmes. L'iliti^rtcur était pro[U'e, Il y avait une femme et un
LES MORTICOLÏS.
uiil'iint. Oïl nous lit boirç une lasse de [hé aromalîquu qui nous réchauU'a et notre hûte nous eouduisil à son laboratoire, qui tlUiit au fond d'une couv puante et appartenail i un élève de Bradilin. Là une fouie d'animaux étaient soumis h des toriures aussi rafriuées qne les malades de Boridan : des lapins étîques broutaient mélancoliquement les débris d'une salade jadis verte. Sur leur cage, la pancarte Choléra. Un dans le fond, droit sur ses pattes raidies, fixait le vide d'un œil vitreux. Celait un vrai petit homme habillé de poils. Une déroule de cochons d'Inde, auxquels on avait injeclé des virus, se tordaient dans des douleurs tragiques. Quelques-uns, épileptiques artificiels, se jetaient en arrière et poussaient des cris lamentables, au-dessus des plus hautes notes de la flûte. Trois chiens privés de cervelet tournaient sur eux-mêmes, derviches rauques et sinistres. De leurs pattes fendues et de leurs ventres troués sortaient des paquets de ficelles, car, avant de servir à des expériences sur le système nerveux, ils avaient servi à d'autres sur levasculaire, et, comme nous l'expliqua notre Ruide, monsieur Bradilin ne gâchait pas les animaux : « Il faut voir comme il tire parti des bêtes, nous disait-il avec admiration. Un jour nous avons reçu une cocasserie, un kanguroo, 11 a étudié sur lui la variole et la morve ; il l'a curarisé. Après ça, il l'a laissé dix jours dans un bain de mercure. Quand on l'a présenté à l'Académie, il était tout violet et il lui coulait une glaire bleue par les naseaux. Tout de même, il reconnaissait encore et il tournait la tête quand on l'appelait par son nom, Oscar. Enfin l'élève lui a coupé les paltes et M. Cudane l'élcctrisait. Vous ne le croirez pas! Oscar est resté à l'agonie deux mois, mais il respirait toujours et il a fallu, pour le tuer, que je lui farfouille la colonne vertébrale avec une tringle chaulTée au rouge. »
., Plus loin, je contemplai des oiseaux aux ailes rognées. Leurs crânes étaient remplacés par une lentille de verre, à travers laquelle on voyait les battements rouges des ar-
mèrts. iU gemhlnieiil résignés, déironlitH et piiiuait^nt dans ■'espace àft gmins de mil iina^inaîri^K. Sur des plnnches beli&iïe gisaient <)<;^ grenouilles, ilonl In ^orge se. soulcviiil ni^rindiiiuemeiit pour dêglulîr un peu d'air. J'cxprimui du Ba^iiliâ : I Monsieur, s'écna noire ami, on ne s'alleniirit nas sur les aiiimau):! On devine qun vous êtes étranger. BjC professeur Avigdeuiie nom fail qucIqueCois rboniicur He sa visite. li essap, sur des cobayes, les remèdes qu'il Donne li sa dienléle. ,1e ne m'en plains pas. On me laisse ■lessiijt'ts k manger. Souvent cenx qui uni avalé des arides MotuudrAle de goât. Bah! nn me prévient des dangereux- Dion g098p que voilà, ça l'amuse, la physiologie. L'aulre Banr. je l'ai surpris qui piquait le ventre d'une grenouille Bour voir si l'intestin viendrait. Je ciimpte en faire un doc- Keur... »
■ A notre sortie du laboratoire je désirai rentrer à l'hô- Mital. Mais Trub voulait profiter de son congé jusqu'au ■^onl el souper cliez un aulre camarade dont il ne me pré- Kcisa pas ks funetions. Le jour liirne lom1)ail. Nous longions wi&s b&timents gv'ia. qu'il me nommait au passage : i L'hAnital itsst:. L'Iiospice-prison de Fombniuil, L'asile dt;s BïrÉpassés. > J'appris par son buvardage que la justice est, Keiuntne tout le reste, nu pouvoir dos médecins. Us ont in- Krtitué des tribunaux où ils discutent la responsabilité KnDrale, condamnent les nombri-u.v criminels d'après leur Eâfegrè de sauvagerie et les répartissent cusuile dans divers Ktablissements où ils serveul à l'éducation de la jeunesse. BOa les utilise pour des expériences, comme le hanj;;urûo ■Oscar. Le piquant, c'est que les Morlicoles se vanlenl bien ffiiAUt d'avoir aboli la question et l'èlèbrenl leur pbilan- HthTflpte. Ces détails de crépuscule me gelaient l'ftmo. Je
croyais entendre des gémissements traverser prés de nous
les murs l'roids el sombres.
Trub r
montra une demeure très éclairée :
[En cet
iBDdroit, on classe les débris des cadavres qu'a dispersés Inat, les noyés verts qu'on retire des étangs, les
101 LKS HORTICOLDS.
noyés noirs [|u'on sort du (leuve et' des (■goûts. On y trouve aus^ les fœlus et les nouveau-nés que leurs parents conAent aux viduii^'es. C'esl le royaume ito l'hilaniiit Gisade. Il iialiile te paiais ainsi que ses élèves et prépare li's MiijKiih suninis ru'i tiil)iniaux. La rHrlicrche des coupables aboulit raremenl. En revanche, on est toujours fixé sur la technique des meurires.Vcux-tu entrer? — Je refusai énergiquement. — Tii as lort, Trouiilot ii'esl rien auprès du ji;ardien-chef. J'ai savonna des spectacles sans nom, des gelées de chair sanglanle, des cheveux collés, des morceaux de barbe dont je révais pendant huit jours. Dès qu'une catastrophe se produit, et chaque progrès déchaîne un fléau neuf, on amène ici les viclimes. Il faut voir la joie de Gîgade. Il saute et plaisante : il secoue les brûlés, les écrasés, les pendus; cependant les Tamilles viennent reconnaître les détritus. Elles se trompent. Elles emporlc'nl Ime jambe ou un bras qui ne leur appartient point, qui ressort du monsieur à côté. »
La nuit était venue quand nous monlâmes les degrés d'une construction bizarre qui tenait de l'église et du couvent : a Nous dînons ici, affirma Trub. C'esl VÊcole du suicide. Le gérant est mon ami. Ne f'étonne de rien. » . Après une courte attente dans un luxueux vestibule décoré de poignards et de flèches, le gérant lui-même, colosse brun, nommé Malamaile, nous ouvrit la ported'un petit salon. Trub m'ayant présenté familièrement à lui, Malamaile fut très cordial : « Monsieur, vous êtes bien aimable d'avoir acceple une invitation sans cérémonie. Voire compatriote vous a sans doute donné quelques renseigneinenls sur la maison que je dirige depuis une quinzaine d'années. — Je fis un- signe négatif. — Alors je lâchiTai d'être bref et clair, s 11 me poussa despoUquement dans un fauteuil, tandis que Trub, connaissant l'histoire, inspectait les magnifiques tapisseries et les bibelots qui garnissaient la pièce : « Vous avez déjà remarqué que la vie n'est pas précisément gaie chez les Morticoles;
s *r«r-iTir,iiLHf
■«iilmiilH pour Ivn uinliiiles, car doiis autres m(-ili;ciiiN iivun» ■« biut en nbaii(laiirE<. Mais \ps riches que lu paresse, les ^iTOfisIfliirP^ ou (li^s II il bit 11(1(13 (l'es(iril ont Driifu^cliés de e bim docieurs voit-iil l'isxistcnci'. îfous un aspecl morose. 'rsl Torcé. ioisinez ii cela des li^rédités tiiolaiicoli(|ues, l'Abus i\es loxiijues et «ks so[iorilii]ues, la lecture il'uiiragus ({iii su rcssenluiil ilu l'atinosiiliére ainhiante. En felTet, la littérataro, l'emmc nerveuse, irii|)ressiouiiahle, n"0|>rniiuit en Ifls exagérant les caracth'es lie son i^poux, E'i!s(-à-(liro lie la socti^ltï. Ooiic il pleul des truites de philosophie, plus désuluiils ]v» uns ijue hè autres. Ces (Ils BircciBiIe noire science, nous ne pouvons les répudier. Ils fcantent la nécessité du se soustraire à un sort f;ilal par tou-s fcs moyens possibles. Noire raôtaphysinue, mon cher blonsiour Canrlon, est noire comme du cirajçe. Nous ue BToyoDii ni a Dieu, ni ;iu dîablo. Nos puiivres n'ont pas Jpime la perspective d'avoir un jour chaud en enfer. Mais n'es! lies riches ({u'il s'agit; ces désœuvn'^s ont encore à (bur disposition des romans où il nV»t question q\ie îles adûs qui les ^uvltenl pour les accabler ot nuire Ihi^filre i -plall k reconstituer los tares héréditaires, h montrer ins l'avenir les vestiges immanquables du passé. Je ne hrlA pus de la musique qui n'esl que de marches funèbres, u de lu peinture qui ne s'utlacbe qu'aux cliniques, lahoraîres, autopsies, tous spectacles dont vous avez pu appré- ' la joie par vous-même. Aussi c'est une désolation ^]Ara1e et le suicide est d'une eidrëmo rréqucncc. A une Jtjue, on se tiinil dans la rue, à la promenade, au res> tuurant, au concert, partout. Les femmes, les vieillards, les enfants s'envoyaient une balle de revolver pour un oui, pour un non, pour une [lensée fugitive qui leur paraissait 'tstimer leur destin. Les arbres portaient aulanl de penn&qliede fruits et les poissons du lleuve t-'iiidigestion- ^eal de noy^s. Los choses en arrivèrent ù ce point que t- anïpiaux domestiques iniilaienl leurs maîtres, et l'on bojrait les chiens courir tout seuls à la rivière, les perro-
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quels tic jpler sur le persil comme les thaïs sur la valériane. C'était triste, dégoûtant et malsaiii. La cité se remplissait de miasmes. D'où des épidémies ridicules. > Trub dislriiit continuait son inspection, .le remarquai ({ue les tapisseries monlraient des hommes et des femmes se précipitant du haut d'un lialcon doré et que beaucoup de bibelots avaient la forme de couteaux ou de lîoles. Malamalle parlait avec volubilité et me frappait les cuisses de sa large main, comme pour enfoncer les arguments : « On retcouvait dans les placards des gens morts depuis dix jours. On ramassait sans cesse des billets ainsi conçus : Je me tue ici le... Les marchands de charbon ne suffisaient pas aux demandes des futurs asphyxiés. La corde montait de prix. Comment réprimer le suicide ? La pénalité n'y fait rien. On peut se détruire avec tout et il n'est rien autour de l'homme qui ne soit homicide. C'est alors que quelques philanthropes, dont j'étais, ont eu l'idée géniale de leglementer cette détresse. Ainsi naquît l'institut que je çere. Nous prenons en pension tes désespérés. Nous leui apprenons à sortir proprement du monde, à éviter cette anomalie de quitter dans la douleur une existence qu'ils fuient parce qu'elle est douloureuse. Nous .avons une riche et abondante clientèle, d'excellents professeurs. Nos affaires vont très bien. Il y a des essais loyaux, quelquefois des ratages. Certains, épouvantés par une première tentative, nous souhaitent te bonjour et reprennent le courant de la respiration. Mais la plupart, au bout de huit à dix jours, montent gentiment à leurs chambres et s'imbibent de cliloroforme, comme on le leur a enseigné, ou bien avalent leurs gouttes de poison. Les amoureux de l'antique s'ouvreiU les veines dans des bains tiédes et parfumés. Ces suicides-là ne comptent pas, premier avanlage. On ne les porte pas sur les statistiques et vous savez que nous autres Morticoles ne marchons qu'avec celte science merveilleuse, par laquelle le blanc devient noir, le rouge jaune, et qui répond à tous les argu-
LES UOHTICOLIiS. 107
iilunts. Grâce à moi, on préspnte aujourd'hui im Parlement lies recensements lie suicides très diminués. Cela nous permet de vanter les bienfaits progressifs de notre ciïili- |
sation sublime. Voilà, cher monsieur, les granih traits île I
mon administration. Je vous ai passé les minuties, de ',
crainte de vous fatiguer. Au reste vous dînerez avec nos peasionnaires et jugerez par vous-mâme. s
Un gong strident retenlil au milieu de ma stupeur. Un matlre d'hôtel en livrée annonça : i Monsieur le gérant est servi. > Nous passâmes dans une somptueuse salle k majiger. Aux murs les lableaus représentaient des FerHmes dans des poses accablées et lascives, sous des arbres aux feiiiUages éclatants, ou bien l'arrivée au fond de la mer d'un cadavre que les poissons s'apprêtent à dévorer. La table ela.it longue, couverte de cristaux multicolores et de fruits, environnée d'une foule de personnes des deux sexes en grande toilette qui adressèrent à Malamalle un affectueux salut de la tête. Je ne pouvais analyser tant de lij^ures à la fus, mais l'impressioa était plutôt souriante. J'en lis la remarque à Trub, qui s'assit près de moi et me répondit qu'en effet ces convives ù lisière de tombe éprouvaient une sorte d'allégresse.
De l'autre côté, j'avais pour partenaire M™ Malamalle, grasse et miuaudière, au visage ca]iilonné de fos- /^ seltes. Elle me renseigna iliscrètement sur nos voisins immédiats : « Ce grand blond langoureux, qui embrasse une photographie, est un jeune homme dont la fiancée fut vie- \ time du célèbre Boridaii. Celui-ci expérimentai l alors le traitement de la chlorose par les vapeurs surchaulTces et la demoiselle n'y résista pas. Son amoureux est venu nous trouver... A trois places de vous, ce brun à monocle est le maître du précédent, M. Florimol. C'est lui qui professe la mort au chloroforme, la plus répandue, la plus suave. Je crois que l'élève est à point. » L'assistance était trop grande pour une conversation générale, mais des causeries particulières se rejoignaient et emplissaient la vaste
salle d'un tiOiirdonnementd'abeillescapLives, Je manifestai tuut hasà Triil) moniilonnement de nous voir si bien traités par les Malamalle : « C'est qu'on m'a vu avec Dsbaiase, (!spliqua-t-il, et l'on nous preiid |Mur des docteurs étrangers. Si l'on nous savait gardons d'bâpital, on nous feniit servir le dîner. »
Je remarquai une paire de vieillards, le mari et lafemme, mornes et Ëiteiicieux au milieu rie l'enjouement générai. Ma voisine me raconta que, par une anomalie étrange, ce» deux riches avaient atteint un âge avancé sans maladies graves. Mais ils avaient vu la mort faire son travail irr4^ sistible aulour d'eux et saisir loule leur progéniture, eafanls et pelits-enfants, dans les maux les plus déplorables. Alors, isolés parmi les tombeauï, ils perdaient le courage d'attendre et on les avait confiés k Vaide des asphyxies, gardien des réchauds meurtriers. Celui-ci, un maigre chafouin, chipotait dans son assiette comme quelqu'un qui n'a pas d'appétit.
Tout à coup, mes regards se faisant à l'obscurité des physionomies, j'observai, sous les sourires et dans leur intervalle, une contraction soudaine des yeux, de la bouche et du nez, un plissement universel des masques. Ces ondulations exprimaient comme le bref passage d'une atmosphère sentimentale confuse, d'angoisse, de terreur, surtout d'amour : voluptueux désirs au seuil du néant; llammes de cyprès; étreintes passionnées de fantômes et d'idées de fantômes. J'oubliais de manger. Je respirais l'odeur eulêlanle de ces sépulcres eutr'ouverls. M'étant penché, j'aperçus sous la table les courbes gracieuses de jambes rejoiutes, des petils pieds de femme, les mules tombées, étroitement baisés par des escarpins. Malamalle et ses filles, jeunes personnes courtoises, s'occupaient du service, afin que chacun (ùt salisf;iit. J'admirai de beaux eufanlïi, blêmes el résolus, aux prutLolles étincclantes. Prématurément avertis des tristesses futures, ils avaieut vaincu la résistance des leurs, portaient au cercueil des
LES MORTICOLES. luO
âmes inlacLes. J'admirai (ias vierges exquises, décolletées, leur chuir rose frissonnant de désir et de crainte ; des jeunes femmes [jliées par une volonté ùpre, seins délicals, bras sveiles, épaules menues qne demain suceraient les vers... Chaque jour ce banquet changeait de convives, ceux de la veille étant déjà glacés : i La lablc tourne vite, dit ma voisine, comme si elle suivait ma pensée. Le côté où nous sommes est celui des entrées et l'autre celui des départs. On se repousse ainsi des bouts jusqu'au milieu. »
A ce moment un mystérieux domestique chuchota quelque chose à l'oreille de Malamalle : < 11 s'agit, murmura sa femme, d'une famille de six personnes qui avait choisi les fleurs. Nous craignions un insuccès, du gâchis. Je vois au visage de mon mari que tout s'est bien passé. »
On se leva de table. J'abordai M.Florimol, et, tandis qu'on prenait le café, je le questionnai sur sou enseignement : « Il est bien rare, me répondit cet affable gargon, qui sentait vaguement la pomme, il est bien rare que mes leçons pratiques ne profitent pas à bref délai. Le chloroforme est une issue délicieuse et nuancée. J'ai imaginé un appareil qui distille le précieux liquide goutte à goutte sur un cône dé tulle ou de batiste fine dont le suicidé se revêt la face. Couché sur son lit, dans sa chambre, il n'a qu'à presser un bouton et à demeurer immobile. C'est l'affaire de quelques minutes. On dispar.iU ainsi sans s'en apercevoir, l'imagination semée de figures riantes. Aujourd'hui j'ai dix élèves. Demain il m'en restera huit, »
Florimol me présenta Graticasse, le professeur de revolver. Celui-ci apprend à charger l'instrument, à ne pas crisper l'index sur la gâchette, à bien choisir la place : < Imaginez-vous qu'hier j'avais deux galopins d'une douzaine d'années qui voulaient partir en même temps. Malgré mes préceptes, l'un d'eus tremblait tellement qu'il dut prier l'autre de lui tenir l'arme sur le cœur, taudis qu'il presserait la délente. Puisque vous avez le bonheur de frêi 10
nu LES HORTICOi.ES.
quenter Clonquol, signalez-lui l'anecdote, je vous prie. Va
écho du Tibia brisé me ferait grand plaisir, »
TJn bal familier s'organisait ; mais l'heure de partir était venue. Nous prinnes congé de Mnlamalle en le reinercianl. Sur le |ias de la piH'te, deux hautes silhouettes qui se. donnaient le bras nous fr6lèren( : « Clapier et Avigdeuse '. me glissa Trub à l'oreille. Ils viennent pour les testaments. Un vieil article du Code morticole défend aux docteurs d'accepter les legs de leurs clients, tant l'on craint qu'ils ne hâtent l'échéance avec délices; mais il est des moyens pour tourner celte diRiculté. Le plus simple est d'engager les suicidés à laisser leur fortune à une salle déterminée d'h6pita1, par l'entremise du Secours universel. »
Tandis que noiis regagnions l'hôpital Typhus par une nuit compacte et froide comme une pierre noire, Trub m'esquissait la vie cynique de cet Avigdeuse : sorti des domestiques, race intermédiaire, il avait conquis rapidement ses dipifrmes et ses titres. Une vieille malade riche et désœuvrée le prit pour médecin, en l'honneur de sa barbe fine, de ses yeux cruels, de sa voix mi-caressante, mi'trancbante. Ne bornant point là ses bontés, elle le dota, le maria à une délicieuse jeune femme qu'il martyrise, I exploite et bat : « Le plus curieux, ajoutait Trub, c'est que ces choses se racontent ouvertement et qu 'Avigdeuse n'en est que plus recherché. Toutes les femmes désirent affronter ce regard implacable, mettre leur chair aux mains de ce gaillard résolu. » Nous franchissions le porche de l'hôpilal en même temps que l'infâme Trouillot qui roulait sur ses jambes torses et se heurtait aux murailles en jurant. Je dormis d'un sommeil de plomb. Quand j'entrai le lendemain dans la salle Torquisite, Quignon prenait l'observation d'un malade : « Canelon, me dit-il, nous allons pendre celui-ci par les pieds. Boridan m'a dépêché hier l'ordre télégraphique de l'expérience. Vers midi, il enverra chercher le résultat par son valet pour sa communication à l'Académie. Aidez-moi. » Nous tirâmes de ses draps un
malheureux adeint de cette afTection bizarre que l'on appelle hémopliiiie. Ce mauvais jeu de mots signilie que le blessé aime le sang, alors que réellement il se conleule de le perdre. Je remarque à celle occasiooquelesMortieoles se plaisent à employer les termes les plus extraordinaires, tirés du grec et du latin, quelquefois de l'hébreu, qui servent à masquer leur ignorance. C'est ainsi qu'un malade demandait un jour à Boridan : « Qu'est-ce que j'ai? » Et il sorlait une langue énorme et rouge. « Comment dit-on langue, en grec? interrogea le flegmatique docteur. — Glossè, répliqua l'autre. — Donc, mon ami, vous avez une glossite. » C'est un des aveuglements remarquables de cette race de prendre des étiquettes pour des explications. Toujours esl-il que noire sujet faisait une mine assez piteuse quand nous le transportâmes. Quignon et moi, à la chambre rfes Essais. L'inlerne passa les pieds de Vtiémophile dans des anneaux. Je lirai la corde. L'homme se trouva suspendu la tête en bas. Aussitôt son visage devint blanc et poli lel qu'une lame d'ivoire; contrairement aux prévisions, un saignement de nez subit se déclara. Transparentes, continues, irrésistibles, les gouttes slillatent comme des rubis fluides. Nous n'eûmes que le temps de le décrocher, de le ramener à son lit, où il expira au milieu d'une mousse rose, tandis que Quignon donnait une réponse négative au superbe valet de chambre du maître.
La semaine suivante, je fus consolé de tant d'horreurs. C'était la fêle de Dabaisse, le patron de mon ami. Je me fisremplacerchezBoridan et je suivis Trub dans ses salles. Elles ruisselaient de fleurs. D'immenses guirlandes partaient du plafond et allaient rejoindre les lits. Des herbages couvraient le solel, sur les grandes tables médianes, entre les bocaux et les pansements, se dressaient de joyeux arbustes. Partout des drapeaux, des écussons, des inscriptions dorées de Vive le docteur Dabaisse. La plupart des malades s'étaient levés et attendaient debout près de la porte, chacun tenant un bouquet. Mêlés à eux,
m LES MOllTICOLKS.
les infirmiers, les surveîllanls, les élèves, Misnnrd en Iflle, une Teuille de papier à la main. A tous \es degrés dlfi lointain, ceux qui reslmentcouchés s'accoudaient surlGUTf lits. Enfin, groupés autour du poêle, les anciens ^çit^rft de Dabaisse, dont le corps porte les stigmates de lésioin anciennes ou réccnies, venus embrasser leur sauveur ; ci sont de pauvres vestes luisantes, des caracos râpés, maift si propres, des complets et des chapeaux extraordinaires. Les marmots dansent d'un pied sur l'autre et considèrent curieusement le spectacle. Il y a des familles complètes : en avant, la mère, plus décidée j derrière elle, le mari timide porte le gosse ou roule sa casquette entre ses doigts. La reconnaissance, l'attente, l'espoir communient à travers chuchotements et murmures. Tout se lait subitement. Un pas vigoureux retentit... C'est Dabait-se. Je le vois entrer, lui; j'admire sa bonne face aux favoris blonds, ses yeux clairs, sa forte corpulence. Il est en costume de ville et sans tablier. Il est ému. Ses lèvres tremblent. J'entends sa voix franche et sonore, porteuse de bienfaits, qui console et rassure : c Merci, mes amis, merci. » Les bouquets qu'on lui tend s'empilent dans ses mains robustes. 11 les passe à Mîsnaril. Les larmes glissent de ses yeux sur sesjoues aux larges méplats. Elles sont contagieuses. La gorge me pique, .lesubis l'élan des malades, des élèves, de la salle entière. Une femme lui saule au cou et sanglote; c'est le dégel, un déluge de pleurs. Tous se jettent dans ses bras et tous il les embrasse. Ils n'y suffisent point, ses bras musculeux, remparts de son cœur, bien qu'il les étende et les enlace autour des bourgerons, des bonnets fripés, des vestes fanées et vaillantes. On lui passe les enfants qui crient et se débattent. C'est un brouhaha, une fourmilière d'émotiotis chaudes... Le rire se lève sur les visages. Dabaisse vante la bonne mine de l'un, la solide jambe de l'autre, les guirlandes, les bouquets et les mioches : « Chut... Chut!... » Le silence se Tait. Hisnard s'avance et Ut son compliment. Il raconte
LES MORTICOLES. iV:,
les belles acLions du iiiallrei la gratitude des malades et des élèves; la haute, la noble leçon qui se dégage de ta souffrance rachetée par le dêvouemeul, Diibaisso veul arrêter l'éloye, mais iIsulToque. Tonnerre de bravos. On crie, on trépigne. Elles applaudissent, les mains usées par le travail, le froid, la maladie et piquées par l'aiguille. Elles trouvent la force de se rejoindre et d'exprimer l'entbousiasme. Je les vois toutes dans l'espace, oiseaux d'allégresse, là-bas, au bout des lils, ici tout près en masse. Dabaisse s'est remis. Il parle à son tour : « Mes enfants, rien ne pouvait me toucher plus le cœur que de vous voir tous autour de moi. Je vpus ai soignés de mon mieux, c'est vrai. Il y en a que je connais depuis longtemps. N'est-ce pas, mère Louise? — Une énorme vieille se tamponne les yeux et se mouche. — Tenez, ce papa-là, — il saisit l'épaule d'un ouvrier maigre, à cheveux blancs, — je l'ai fait durer par miracle et maintenant il en a pour autant d'années qu'il voudra. Je dis cela afin de vous donner du courage, à vous autres, les nouveaux vejius. On se lire de tout. Elant enfant, j'ai eu je ne sais combien de maladies; je n'étais pas d'une famille de médecins, et mes parents n'étaient pas riches. C'étaient les pires conditions. J'ai travaillé; je me suis guéri. Il ne faut jamais désespérer. Ils le savent bien, ceux qui sont arrivés ici en pleurant et en souffrant et qui sont repartis joyeux au bras de leuis femmes ou de leurs mamans... Quant à vous, mes élèves, je vous dis ceci : ayez pitié des malades et respectez-les. C'est la moitié de votre devoir. Être savant, c'est quelque chose. Êlre très bon, c'est encore mieux. On m'accuse d'être vieux jeu, de ne pas tenir compte des progrés... Si, si, je sais. Je lis ce reproche dans les regarils de certains d'entre vous. Ci;ia m'est égal. Je renie les procédés barbares qui grandissent la renommée de l'opérateur aux dépens du patient et sacrifient l'humanité à la science. Voilà. Je fais mon devoir chaque jour et je !o ferai jusqu'à ce que le Seigneur me rappelle. Le sacrifice est ma
m LUS MORTlCOLliS. ^
loi. Si vous la suivez, vous irez petil-étre moins vite que les aulres, mais je tous pi'êdis de délicieuses conçflp'''' liitions intimes. »
Toul ceci avait été proDoncé sur un ton d'iiloquemie familière qui reuiu;i profondément l'assemblée. On entendait un bruit de mouchoirs. Je lis à Tnib des signes d'admiration. Comment sur le fumier morlicole pouvaient pousser deux âmes aussi belles que Ctiarmtde et Dabaisse ? On apporta des plateaux, du vin sucré, des galettes. Le chef trinqua avec chacun. Trub me présenta à lui : * Ah, c'est votre pays. Il n'a pas un petit nez, mais il a bonne mine et l'air d'un brave gas. » 11 ajouta : t J'aurai en ville une opération complexe qui nécessite iteux infirmiers. Si vous êtes libre, vous nous aiderez. »
La fêle était terminée. Ceux du dehors venaient de partir. Il ne restait que les élèves. Dabaisse commença aussitôt la visite. Il arriva devant le lit d'un marchand des quatre saisons qui avait la jambe écrasée. Ses muscles tordus, sa bouche de travers et ses yeux inquiets exprimaient une atroce souiîrance. Avec des précautions infinies, le maître et Misnard examinèrent cette cuisse qui n'était plus qu'une bouillie grumeleuse: «Jecroisquc.tet l'interne fit le geste de couper l'espace, a Pardon, reprit vivement Dabaisse. Sa jambe est à lui. Il faut le consulter. > 11 prit dans ses paumes robustes la misérable main noire et crevassée et, de tout près, avec une douceur, une miséricorde sans rivages: « Mon ami, nous allons vous débarrasser de cette jambe. Non seulement elle ne peut plus vous servir, mais les chairs se gâteraient et vous risqueriez votre vie à la conserver. On vous chloroformera; vous ne sentirez rien, et je vous ferai cadeau d'une belle béquille neuve avec laquelle vous pourrez marcher. » L'estropié réfléchit quelques minutes, fixant aHernalivemenl sa cuisse et le chirurgien. Puis il niurinura: «C'est que... c'est quo... Alors, il n'y a pas moyen... Je veux, nui. Merci, monsieur le docteur. Ah, nom de Dieu ! y> Et deux larmes roulèrent sur ses
■ UKh MORTICÛLES. ÏÏS Lammeltiis saillmil"». Je remarqiiai une «Ile Monde et EtiilB i|ui se l.mail de l'aulre cûté iln lil. Je U montrai à trub. U me r^piniilît: a C'osl Lermonliti, rétudianlft. une Eaiiit*;; lu verras, p Elle avail saisi l'autre m:iin du inar- Kliand el la caressait avec une tendresse de mère. Dabaîsae Eaca à, B» jeuue élève un regyvd d'un» coin préhension BDfiftifttiu'il rétrarlavite »oiis ses sourcils épais ; «Eulendu. Ec vous opérerai tolit à l'heure moi-même. Snveï iraiiquille. Hiermoulia, vous m'assisterez ainsi que Misiiard. » ■
I Nous étions maintpnant près d'un boucher -[ui s'élail ■{liqué la joue avec un de ses sales onlils et l'avait énorme ■•l gootl.'ie. Sa lèle de brûle exprimait une terreur intense, ■tandis que les doigts au lacL si lin de Dahaisse palpaient ■cette pomme rouiïc et It-ndue. Le tnaiireeutun: hum, hum ft^gniftcatir, Quelque chose de brillant circula: « Vous avez Ipeur, ÏÛIJ8 tremble/,. Sacristî. vous massacrez les animaux
■ et TOUS claquez des ilenta quand il s'ag't "le "ous! C'est I égoïste. Enlln, je ne vous opérerai que dans quelques Jours;
■ mais votre barbe a trop poussé. Je vais, en attendant, la Iniser. Mon savon phéniqué ! » En deux ou trois coups de
■ blaireau, il eut vite barbouillé de mousse la ligure du
■ boucher, qui semblait un bonhomme déneige : < Altenli5n!»
■ Dabaisse prit son bistouri, l'essuya sur un linge, coupa I quelques poils rudes, puis, d'un coup sec, le fil dévier. Un
■ cri suraigu retentit. Je tressaulai. Un Hol de pus jaillit dans ËoneouveUe hors de la joue fendue largement: «C'est fini.
■ Qn'cin le lave et le pause !... Vous êtes débarrassé- »
I En délicalusse, en bonté, Dabaisse avait l'invention liaiipuisable. Il fouilla dans son pai-dessus et en tira uu | ■livre bien relié pour un petit garçon malingre et blême ■auquel ilavait réséqué deux côtes, à la suite d'une pleurésie; le Tiens, voilà rie belles histoires. Ça le fera passer le
■ temps. Qu'est-ce que tu demandes? Des quartiers d'orange.
■ Qu'où lui en donnn tant qu'il voudra ! t> Je songeai mélan- I coUquement à .\lfred...
I La visite des hommes était terminée. Nous arpentions
llfi LES MOKTtCOLES.
d'un pas rapide et sonore, pour aller voir un enragp, une longue galerie longeant les salles. J'avais oublié Boridim. Il me fut rappelé par la rencontre désagréable de Quignon, Bradilinet plusieurs élèves qui venaient de l'extréinilé opposée de l'hftpilal et nous fr<yèrerLl de leurs rires bruyants. On ne se salua point, et, quand ils nous eurent dépassés^ Dabaisse s'écria sans se géuer : t. Pou^ moi, un monsieur qui enlève inutilement des morceaux, de muscle k ses malades est un misérable, n Nous étions arrivés a nn élroil corridor. J'en(endis des clameurs terribles, el, poussant une porte vitrée, nous enlrimes dans une pièce étroite et l'élide. Sur un lil de fer, se roulait et bondissait hors des draps, l'écume à la bouche, la chemise déchirée sur sa poitrine ruisselante, un de ces agonisants qui ne s'elTacent jamais de la mémoire, y restent agrippés par leurs doigts et leurs orteils tordus, leurs rugissements, le heurt de leurs crânes contre les murs et les barreaux. 11 avaitété mordu, une quinzaine de jours auparavant, par un de ces chiens perdus, lesquels, privés de nourriture et roués de coups, se vengent en donnant la rage à leurs adversaires. L'atroce mal s'élait déclaré brusquement. L'homme râlail à cette heure et le moindre bruit, celui de nos pas et de la porte, l'éclair d'un rayon, ■crispait ses muscles durs comme du bois, lui bridait le ventre, le thorax et la gorge, exorbitait ses yeux sanglants. Nous nous tenions t quelque distance, considérant avec horreur cette sarabande désordonnée. Alors, la petite Lermonlia s'approcha du misérable, qui hurlait à briser le tympan, étalait à tous les regards une nudité excessive et honteuse; lentement, paiiiblempnt, elle essuya avec son mouchoir la sueur acre sur le front, sur les cuisses, sur la poitrine velue, l'écume • des lèvres. Elle tenta de verser un peu de liquide entre les dents grinçantes : le gobelet dansait, tintait et l'eau se répandit. Elle essaya vainement de rabattre la chemise et les draps. Enfin, lasse et déseâpéraitt d'un secours physique, elle se pencha sur le front luisant, derrière
LES MUmiCOlKS.
I Jouait t'iïpuuvanUilile ilruniv, y d^poN» itn fié- <ïlt baistr. Uabaissa fit un ^Taml sîjine de lélo : « O't'sl bien cela, ma rilk-, v'esl lifts liJeu. »
Au sortir de ces beautés, le service de Boridan me
■ambUdur. Comme un valet de buurreaii.je dus porter en
Klle \ts châssis d'un appareil avec Jequel tiioii itinltre
IcaiielaiE ses malades et guérissait leurs névralgies. Je
DiDDtai prËB (le Quij^uon dans aa des superbes é(|uipages
|l lieux clievaux du palrun et nous parcnuriljnes au ^rand
mes régulières. Celle géométrie est l'apanage de
1 fité morticole. La vue de cliaussées au curdeau, de
■dins rûnds, de statues h intervalles lixas, de demeures
iûnstruites sur le manie meJéle, celle archileeture iinpla-
feaMe esprîmail à elle seule la cruauté des liabitanls, Après
> neuve et tes égouls, nous arrivâmes au cjuarlier des
biches. Partout nous éprouvions des ressauls uious, la
roiturc roulant sur de la paille devant les nombreuses
faisons où l'on Hgonise.
Je regardais du coin de l'œil la léle plaie au uez cassé B6 l'interne, tandis qu'il me recommandait de serrer les tauultilioucs. Nous uoub arrêtâmes t la parle d'un bûlel ftujierbe, et j'inslnlliii tant bien que mal muii bagage dans Vascenseur qui grimpait le long d'escaliers cbauds et tapissa. A ranlit'Iiambrc se tenait un domeslique en livrée, celto race est, comme ses maîtres, respectueuse ei craiu- Eve en face des médecins. Dans un coin, une pelile fille fleurait. On nous conduisit â un salon où se trouvaient MiijÀ le stupide Cercueillet, le silencieux Mousie, Âvigdeuse ^uî développait sa tbdorie de l'«nimtsme. J'ajustai mun appareil. Boridan arriva tout essoufflé : u Pardon ! Je suis no retard. Bonjour, Cercueillel. Bonjour,Mouste. Bravo,» UVigdeuse ! Votre communication élait superbe N'est-ce filas, Uui^non? C'est Crudanet qui rageait I Ali! tout est ■prflt. ^ Ici un regard ciri'olaire. — Nous sommes enlre
1IN LLS MUKÏlOULtS. .HH
nous. C'esi Mouste, le médecin de la maison. C'est lui qol' nuus a appelés en consultalioo. Jusqu'où devons-aoiSi aller, pécuniairement ? ï Mousle lit une moue vagae qai signifiait son ignorance complèle des fronlières que I'od pouvait alk'inilre. LVil rajiide de Borida» rencontra celui d'Avigdeuse. Les deux compères sourirent : < Je crois, murmura celui-ci, que milie francs pour chacun de nous, deux cents à Quignon et cinquante à votre aide, ce serait bien. B
Mon maître fit : « Hé, hé. Hum... hum..., > se moucha bruyamment, s'assit, puis affirma : n Une expérience comme celle que nous allons tenter vaut plus, car il y a des risques. On peut nous claquer dans les mains. Afa clientèle augmente. Tout monte do prix. Je demanderai deuï mille, s Cette touchante discussion fui interrompue par l'entrée rapide d'une jolie femme svelte dans une robe de chambre mauve : « Docteur, quand commençons-nous? — Justement, madame, répondit Avigdeuse, nous parlions d'examiner un peu le cher malade. — Alors, passons à côté. » C'était une chambre à coucher confortable. Près d'un bon feu, dans un fauteuil, grelottait un homme sans âge, sans cheveux^à longue ligure osseuse. Il nous regarda tous d'un air hébété. Mouste montrait à Buridan une série de boulons rouges, framboises pous.sées le long du cou maigre comme un paquet de cordes : a: Ah mais..., s'écria mon chef, du beau, du splendide zona! — Superbe, » ajouta Avigdeuse. Cercueillel remua ses grosses lèvres. Il ne voulait pas se compromettre, H ignorait tout et avait toujours l'envie manifeste de s'en aller. Son père avait sa statue sur plusieurs places. C'est ce qui avail valu au fils une clinique chirurgicale et le titre de professeur à la Faculté.
Quelque gâteux que fut Cercuetllet, il paraissait gaillard à coté du malade que palpait Avigdeuse du bout de ses doigts dégoûtés. La belle dame, cependant, minaudait de son mieux ; « Guérissez-Ie vite, docteur, le vilain. 11 est d'un paresseux! Il ne veut même pins s'habiller. L'autre
LKS H0RT1C.OI.es. 11!»
soir, nous sonimes arnves au bal en relard d'une heurt\ •> Alors, notre client, qui jusfjue-ià s'élait laissé tripoter et déshabiller dans un stlenue égal a celui de Mouste. roula des yeux ronds, agita si Iiniriie pnornif el pSIeuse : «F'est ijue. F'esl ijui 1 | mu p ^ i ellrc ni^^-; bre... lire... mes bretelles... > Il eut une grimai e niaise. « Après une séance d'^tirai}^, la nevriigie cède, lîl leslement Boridan. C'est ça qui vous tracasse surtout, bain? cria-t-il à cette loijue vivante. — Voui... Voui... mes bre... telles. » Avigdeuse ricanait derrière son lorgnon. Il prit mon maître à part. « C'est une bonne petite paralysie générale. Ne craignez-vous pas que?... x Le reste se perdit dans des gestes de dénégation de Boridan, qui se tourna vers moi; « Apportez la manivelle; ici, ce sera plus commode.» Je trimballai la double potence et la coucbai par terre dans le cabinet. La dame m'avait suivi et me harcelait d'une voix sèche et changée : «Gare au tapis..., au lustre..., à la commode ! > Quand J'eus ajusté les caoutchoucs, nous saisîmes le patient qui geignait et réclamait des épinards. On étendit le corps presque nu sur la claie. On attacha les poignets et les chevilles. Je tendis les ressorts. Il se mil à beugler. Boridan tira sa montre : « Pcndaut un quart d'heure! Allez-vous-en, madame. Cela vous impressionnerait. J'espère un bon résultat. »
Elle partie, Mouste et Cercucillet considérèrent ahuris le bonhomme qui gigotait entre ses bois. Quignon surveillait la manœuvre. De temps en temps, je donnais un tour de plus aux caoutchoucs : « Ecoulez donc, Boridan, dit tout à coup Avigdeuse avec un soupir, comme s'il déchargeait un fardeau de conscience, c'est très gentil, cette histoire ; mais, si vous demandez deux mille, je vous imite. Je ne sais pas pourquoi je me dérangerais à vil prix. Tout ceci est la faute de Mouste qui n'a pas posé nos conditions d'abord. » Mouste indiqua par un geste qu'il n'y avait pas songé: « Prenez garde, ce lien se desserre. — Et Avigdeuse, de la pointe de son soulier verni, toucha un bras du pauvre
130 LES MOimcOLES.
diable qui se lamentait d'une manière riéchiranle. — Quant à Cercueillet, continua- t-il, il peul, comme cliirurgien, demander, en dehors de noirs, ce qu'il voudra. — Quinze cents francs, ï déclara Cercueillet avec fermeté. C'était la seule affirmation qu'il se fût permise. Boridait complatt sur ses doigts, tandis qu'il regardait sa montre : c Deux milie et deux mille, plus qiiiiiz nt I t parfait. Voilà le quart d'heure. Cessez et d ^ 1 ^pareil. > On
rhabilla le paralytique, on le t d n on fauteuil.
Moustc était allé chercher la f mme Do teur, que je vous remercie! Quand la on l-elle com-
plète?
^ Mon Dieu, mad.ime (et Boridan prit son altitude la, plus digue), on ne peut espérer en une fois la disparition des symptômes graves. Mais je suis sûr d'enrayer le mal. La prochaine séance aura lieu dans un mois. Mon ami et collègue Mouste vous préviendra. Maintenant du repos et un régime fortifiant. De? épinards en masse, puisqu'il parait les aimer.
— Et quant aux sorties? Nous avons plusieurs soirées cette semaine. »
Ce fut Avigdeuse qui répondit avec empressement : « Les sorties ne sont pas nuisibles, au contraire. Couvrezle bien et qu'il se dislraye. Il moisirait dans son fauteuil. — Tu vois, casanier ! s'écria la triomphante épouse. Je "ne peux arriver à te remuer. Encore merci, docteurs, et à bientôt. » Nous sorlLnes; la dame faisait voltiger les dentelles de sa robe de chambre. Son mignon visage était radieux. En descendant l'escalier, Avigdeuse chuchota à l'oreille de Boridan : «: Nous aurions pu aller à trois mille, s Mouste était resté en haut. Cercueillet sifflotait et regardait attentivement la rampe de fer ouvragé.
Trub m'avertit un matin que je devais assister en ville le docteur Dabaisse, commme celui-ci m'en avait prié tors de sa fête. Nous allions cette fois non chez des riches,
LM «OnTICflLKll
; cbez liits malaises extrè[n{<ineiil tNoiIvsles. C'tViii mnàii tUjsuiier, Le palier de nhni]ne f^lagR aTQiiait à a usrioes te iio'avaifiit lUaiigi' les Inral. tires. Dans une liambre i)ropre cl loulo siinplc.onu'e d« {jnivuies bun-ilos, Jtut pauvre Tûmmc maigri' élait couchùe. Son mm, (iili pnlail Paire l'homme el dont la gorge ravalait des sanglols botenn!!, se mit ii ireinliler quand Triibetinoi pri^par&nms rrière ua nJuati la huile il insiruiiii'uls el les Éponges- Eupenilanl Dabuisse consoliul ia paliMiile. Il trouvait, pour rassurer, des phrases luufhaiiles vl bcIlHs. Il dit â IjtOiniPe: 1 II De faut pas vous sauver. "Votre devoir esl B rester ici. Ne re^rdez pas, mais donnex-lui la uiain. !t tous, madame, ferrez-la tant que vous pourrez. Un peu e chlororornie. ï II tira sou petit flneori et un mouehoîr. t perçus l'oileur néTasle ; mais quelle atmosphère patriarble, et que j'r'-lais loin de Maliisvmi !.,. Cerles la besogne ut ruJe. Nous ii'oliuns pas trop de deux, Trub et moi, nur passer sans trâve les éponges; les bistouris et les HOues- Le mari fixait la muraille, s'égratignail la tëtc de K8 doigts fébriles. Misnard, son maître dont le Front rujglail, et deux élèves s'nclivaîent autour du vonire de la ftalheureuse, car il s'agissait d'uue terrible tumeur. Enlin, Jabaisse s'écria joyeusement : t Je l'ai. Je la tiens. Une Hnce. Un catgut. Une pinue. Enlevez votre patte, mon prcoa. Mîsnard, ne lirez pas. Laissez-moi l'aire. » I J'entendis jin cra([uementsourd, comme delilamentsqui jïdétaehaieiil. Trub lendit une cuvette el reçut dedans un ros paquet gélatineux et ronge. Le pansement fut rapide : lion ami, — Dahaisse s'épongeait la face, — votre femme A sauvée, i Et lundis qu'elle se réveillait, étonnée, bat- |âliante,embrasB.'int les mains rudes et douces qui l'avaient Hlivrée, son compagnon i^pcrdu se jclait aux genoux p radinlrabie chirurgien : « Assez pour moi. C'est son ■. Le bonheur ne fait jamais mal. Ne la remuez pas. f ^s époux s'enlaci^rent, elle el lui, si faibles devant le des- . Ou ferma les rideaux ; « l'as du bruit. Qu'elle dornio
le plus possible ! » Dans la petite aniîchainbre, te mari courait autour de nous affolé de gratitude : * Docteur, comment reconnaître? — Ah! quant à ea (le patron le secouait par la veste) : pas un sou, vous entendez? je ne veux pas un sou. Vous m? fâcheriez. Seuiennent, j'ai remarqué au-dessus du lit une belle gravure : un soldat qui cueille des raisins. S n voyez-la-moi. *
CHAIMTtlF; VI
Le jonr qui suivit ('elle np^^ration étnil un iliinaiiche et ^Dus avions coiisii', Trulj et moi. Une diose nous tnui'- ^enlHil : nous ^tiiins sans nouvelles de nuire capitiiinequi, ;, nL^ (levait jias êlre raorl. Qm; Trob avait Jonc nue physionomie comique cl un délicieux costunte! Une ■ongue redingoti! noire lui lialtait les talons. Sa (igure fneoue aux jeus vifs était encore rapelissée par une gigan- (ttscgue cravate de satin rose. EiiOn il avait tellement lissé i^heveun avec ilti l'i-an qu'il psiraissiiil, sous sua chapeau, porter une calolle noire. Je ne lui commun i quai pus mus rt'llexious; cofmne tous les ironistes, il était tort susceptible, principalement sur le chapitre de la loilelle.
Kous sortîmes par un brouillard blanc à saveur de menllie, ktte perça bientôt un mince rajon de soleil à peine teinté he jaune. Je remarquai sur la fayailc de l'bùpilal Typhus hne maltiluile de drapeaux à télé de mort ; u C'est aujourd'hui ta f6tH solenelle de la Matière, médit Trub. Les Mor- Riceles ne croient plus à rien, mais ils ont gardé les cadres |l|« la cropnce et les remplissent de superstilions. Si ta s allons d'abord llâuer vers le quartier pauvre où tRbile un de nos anciens malades, noinmé Bryant. >
Il n'ï avait presque personne dans les rues. On ae recueillait sans doute pour la cérémonie. Lls statues émergeaient lentement de la brume et nous voyions moins les Lidillceg qu'une sorte de fumée vnUiyeanl autour d'eux.
121 LUS MOKTICOLES.
Comme la plupart sont des hôpitaux ou des prisons, ee masque de brouillard n'avait rien de désagréable. 11 se dissipa un peu, cédant aux nuagfs lourds des usines. No«»i longions des canaux lamentables Sur ce quai, point da ealéres noires, mais des bateaux marclmnds. Des larve« déguenillées déchargeaient des futailles. Leur station sur deux pieds semblait uii inslable équilibre. C'étaient no8 malades d'hôpital, mais plus tristes encore au grand jour, au grand air. La joie n'était nulle part, ni dans l'horizon limité par des luyaux de cheminée, ni dans les eaux mortes du canal, ni dans les vastes hangars de bois où s'empilaienl des marchandises (]u'aucundeceux qui les avaient apportées ne consommerait. Trub me désigna une armée de petits barils bleus : « Regarde ces monstres. Ils renferment une liqueur, l'absinthe, avec laquelle les pauvres se grisent pour échapper aux tortures de la vie. Pendant quelques heures, ils ne respirent plus l'acre parfum du charbon et du cuir lanné, ils ne voient plus le ciel lamentable. Us ne sentent plus leurs muscles brisés. Mais chacun de ces récipients enferme au moins cinq folies, dix crimes el vingt suicides, et, comme ici on jouit de l'hérédité, il sera porté, ce fardeau, par les épaules de quatre ou cinq générations où il laissera sa marque inelTafable. Ces sinistres enfants, qui r6dcnLautour de nous, sont les fils de l'absinthe. Ce sont leurs papas, ces tonneaux au ventre homicide, des ^lapas verts, bleus, de toutes tes couleurs, de sales alcools que l'on distille lâ-bas, dans ces fabriques... s
Nous étions arrivés à un faubourg grouillant. Des voilures à bras encombraient les chaussées, couvertes de légumes étiques, pauvres et fripés eux aussi. Toute la foule aiïairée sentait le vin, la sueur, la friture, le mélange d'haleines faméliques, el se coudoyait en silence, car la misère rend les cris plus rares. Ils gisaient là, sur les charrettes, les morceaux de viande douteuse qui prolonge la vie de quelques heures, remplit à moitié les flasques intestins que dévide ensuite Tronillot. Je voyais tous ces
I ivs M(»K'ni:oi.i:s. • i&i
|<)ni!«ianla oiiveru sur les lahles d'aulnpsie, leurs firgani'» loKitx At sanglnriU, teui'S uorps niidis. J'Éprourars p\as
■ vite que jinniiis t'universello dî'lrpiiiie ili; la iniiKsi!,
I KouB roarrhions vile, cai- Trub avait iIps iniillels d'ucicr I et iii! K'iirrëtail pas |iour m'allendre. Nous IravursAmes I un IHUsa^'c, ui>e niiriludc de cours délabrées, où des gamins l«e roulaient dans la bouc, tttious moiilâmes un escalier rla
■ bifis,vermou[u, aux marches disjoiules, k la rampe pois- I feuse. Truti griiii[iail 'lunlre à quatre, faisant flniler sa I ernvtite rose, Nous Times lialte devant im'e poiic à fii;ure r de mendianle, percée d'un œil chasaieux deserrureet sur
laquelle élait écrit : Bryant, artiste. On enlendail des I piailleries. Cii homme bruti, d'eusé, et qui avait le. hoquet, I vint BOUS ouvrir, un marmot sur les bras : « C'est vous... I Bonjour, » dit-il à Trub. Il me serra la main nerveuse- Inient : t Allons, la patronne, le couvert! » La lahie était I dressée devant un p;rnbat sur lequel s'assit notre hi)lc, tan- I dis i{iie DOus nous iilTationsdansdeuxcarcasses de chaises : I ( Ça n'est guère ehouette rlicK nous, pas vrai'? Les inêdeidus nous preiinmit tout, s La femme entrait, lilojide à la llniilo souple. Elle tenait par la main nu second b'jbi^ qui,
■ se preasaiil contre elle, rAvi^laîl la forme li ne du ses jambes. IBlto boitait légèrement : a 11 tousse toujours, continua I Bryant. Ils me l'ont acheter tant de sirops que l'argent de i mon travail y passe. 11 en est encore venu un ce malin, qui
m'a ausculté comme à l'hûpilal et il a fallu lui allonger cent Î0U3 II ont dufb euv-là, avec nous autres. Des fuis njôfne, ils se font p jtr à l'avance. C'est éiial, monsieur Trub, j'a me mieu\ le pins (!tre à Typhus. L'ouvrage donne. La Te l et 1 s eurauls ne crèvent pas de faim. Comment \ c bon monsieur Dabaisse? En voilà un boramel C est une autre affaire que les canailles du Secours universel, a Noire gracieuse hôtesse nous servait avec son gentil sourire. Un peu plus grasse, elle eût été charmante. L'arriviie dans l'estomac de l'ouvrier d'un verre de vin bleu l'inilignailconlre sa situation r^Ça n'est pn? Iennbl'',cama-
ISi [.ES MOHTICOLKS.
rade. — Il me secouait le bras. — Vous ne vous figurez pas ce qu'ils FonI, ces médecins. On ne peut mfimc pae crever tmaquilles. Ils viennent arroser nos bicoques de pliénol, nous ejupestei'. Ils ne s'occupent de nous qu'à ces moinents-lii, parce qu'ils ont peur que nos cadavres ne left empoisonnent. Ah ! si notre pourrilure servait au moiBB'àautre cliose qn'ii enricliir CrudaneC et sa clique ! Car lé- Secours universel les paye, eux les hygiénistes, pour venir faire leurs saletés chez nous, s Je retrouvais cette haine sociale, si vive mais si juslifife, que m'avaient révélée, .«aile V(''l;\qni, .la^'C, Lcpi'rhpnr el les antre.'.
1 Jadis, poursuivit Bryani, on pouvait crever sur les champs de bataille; c'était plus propre; ça ne profitait qu'aux corbeaux. Maintenant personne n'ose plus faire la guerre au.t Morticoles, rapport à leurs inventions d'obus vénéneux, d'explosifs qui donnent l'épidémie. Je l'ai lu ce matin encore dans le journal. Ils onl fabriqué un truc qui éclate en l'air el répand le choléra. Tout ça servira contre nous, oui contre nous, tes pauvres, quand nous désobéirons... Mais, patiunce ! — Il monU'a ses enfants. — Les gosses que voilà, s'ils vivent, apprendroni à manœuvrer le poison et les machines. Alors, on verra... Ce pelit-là, monsieur, croyez-vousqu'on me force à l'envoyer à l'école! II pourrait commencer à apprendre un métier ; pas du tout. Il faut qu'on lui bourre la tète avec un las d'histoires inutiles; il m'a dill'autre jour : Papa, tu tousses comme un poitrinaire; c'est ennuyeux, parce que,quand}e serai grand, moi aussi je tousserai. »
A une question de Trub, Bryant s'esclafTa : t Si j'irai à leur fête? La fête delà faim! La danse devant le buffet ! Ah non, par exemple. La Matière, la science, tout ça c'est aussi béte que le bon Dieu, s En nous servant un morceau de fromage infect, il nous expliqua que la poui^sière de bois, incessamment aspirée, l'avait rendu phtisique peu à peu. Comme il avait épuisé son stock de réflexions personnelles el commençait à rabâcher, nous lui ftmes nos adieux...
LES MORTICOUS. Iî:
Les rues étaient animées. Des cris, îles appels rajaieut la voltigeante poussière. La foule piétinait vers la fête : c En ce pays, me dit Trub, il faut tout mettre sur le compte de l'égoistne et de l'inlérÉt. Ces deux mobiles ont poussé les Morticoles à diviniser la science, objet de leurs études, source de leur pouvoir. Tu verras quel encens ou lui brûle et quels autels on lui dresse; mais nous voici devant l'écoie de la Misère, où l'on distribue, en ce beau jour, les prix à la jeunesse pauvre. Entrons. C'est un imposant spectacle. >
La salle où nous pénétrâmes était vaste, triste et nue, divisée en deux étages, dont le supérieur appartenait à un orphéon criard. Sur une estrade, paradaient les professeurs à l'air dur, en robes jaunes, noires, vertes, rouges, semées d'étincelantes décorations. Daus le bas, se pressait un troupeau d'enfants qui se ressemblaient comme des frères ; tous, en vêtements troués et rapiécés, portaient, sur leurs visages, des rides précoces et les coups d'ongle Ou destin. Cet âge de la puberté, où la vie fermente, était pour eux bridé par des chaînes, obsédé d'images lugubres. Ils restaient silencieux et prostrés, ruminant la faim, la détresse, les yeux à terre, se grattant les cheveux et les genoux, de leurs mains décharnées. Un des maîtres se leva et félicita ses collègues des écluses de bonheur qu'ils ouvraient aux déshérités, en leur enseignant les principes de la raison, de la sagesse; puis il s'adressa aux petits: « Travaillez, obéissez. Vous moulerez dans- celte société généreuse où toutes les carrières vous sont ouvertes. Plus tard, vous vous rappellerez nos conseils avec attendrissement. » Il affirma, cynique, l'admiralile effacement des classes, des difl'érences de santé et de fortune, et montra d'un geste superbe la devise LIBERTÉ,ÉGALITÉ, FRATERNITÉ quiscintillailsur le plafond. En avant la musique du mensonge, et le mensonge de la musique! La distribution commença: «Premier prix de misère physiologique, prix d'excellence : ce prix, institué par le docteur Hidazza, a été mérité par le jeune
l:iK LKS MUHTIGOLES.
Piot, interne. » Une aigre sonnerie de piston..., et l'an voit un tniiinble squelette qui se Irikine péniblement verS l'eslrade. On lui remtt un livre rou^e à traiiclie d'or, qu'il diaagerii en sortant contre une Iranciie de pain. Qu.ind U revient Isa place, je regarde le litre: l'ExtincHùn (ftt Paupérisme, par Crudanet. d Premier prix de froid ■d de fièvre : fondation de M'" Laguiche; mérité par Galpi Ludovic, externe. t> Un petit borgne s'avance, grelottant, tremblotant, titubant Aans un pantalon déchiré. Il emporte aussi un gros bouquin, trop lourd pour ses membres débiles. Suivent les prix de rougeole, de claudicalion, d'ulcères, de soumission, d'alcoot, de mauvais traitements et di'anémie. Les professeurs embrassaient de loin chacun des arrivants sur sa partie la moins dégoûtante et lui adressaient quelque bonne parole. Certains lauréats n'étaient qu'un abcès. D'autres, habillés de vieilles chaussettes, de restes de parapluie, de loques fangeuses, laissaient derrière eux un sillage fétide. Tous étaient d'une transparente maigreur, qui faisait saillir leurs os pointus comme des architectures d'oiseaux. Cependant la jeunesse est si douce chose que leurs yeux brillaient d'une joie brève et que l'allégresse dépassait les haillons, qunnd ils descendaient de l'estrade, aux beuglements de la musique, serrant la récompense contre leurs étroites poitrines. Un ne. vint pas chercher son livre : le premier prix de suicide des pauvres. Il est de tradition qu'on envoie ce souveniraux" parents. Il se compose des œuvres de Malamalle...* La puanteur de la salle devenait si insupportable que je suppliai Trub de partir.
Nous nous retrouvâmes dans la foule et suivîmes le mouvement général qui nous portait vers le fleuve et les quartiers riches. Nous étions perdus au milieu d'un remous de pouilleux et de loqueteux affligés des maux les plus divers. Par bonheur les contagieux n'étaient pus à craindre. Ceuxci, on les traque comme des bëtes fauves et on les expédie à VItôpital des Coulages, où s'accomplissent mystérieusement
n et
I ilû
LKS M(HlTli;OLKS. de vériltiblcs niaiigiicres, D'apr^-s Tnili, on {Aùa^e les mat-- Ilipureiix, sous prétes:ti.> île ilésuifectlon, iliins ilt's liiilles Ipiiéuiiiuéea biiuillanl.es où Ils se dissnlvcnt biciilôl. Aveu leur (Mtodiorisel'ulinqnBliicarfflri'nwr!, subslanco il'ùclaiixIréEiiemenl clnire, itioiiore el agréabla. Dans In
lunine de la lampe revivent el ivrépitetit ainsi quanlîlt! de Ltitesiines qiidémiquos. Les plus dangereux, les lépreux,
ibolâriques, etc., sont comjirimés mire des cloisons
l'arier. L'an:ia1g.ime de cliairel Je sang produit une miv ilure résistante qui sert au mobilier et qui s'appelle clÉra, |iar une abréviation linpiisliqufi curieuse. Les rougeeleui tonl L'iijpluyés aune teinture qui s'obtient eu leur écrasant, dans de la benzine, la tâle el Jes parties colorées : « Ma r.rsvale ea est imprégnée, » ajouta Truli négligemmenl. Ces éclaircissements m'étaient donnés parmi le tuinulle et ta' bousculade. De temps à aulre, un ricbe, alfeclé d'obé-
iilé, agité par un tic ou ramolli par une congestion, pas- ■il en snperbe équipage, et l'on voyait à la porliêre sa 'Me douloureuse, effrayée. Alors c'étaient de sourds grondûmenls de colère : « Il balade sa cairasse. — C'est fait nvfc nos misères, son carrosse 1 — Rentre ta gueule, repu ! » Nous déboucbions sur la place du Parlement. De la (levait partir lo cortège, composé des ratés politiques, des Académiciens, des médecins de la Faculté, du Secours HHÎversel et dus juges. Chaque année, celle cérémonie (Iniinhil lieu fi des discussions el rivalités effroyables, lanl les Morticolcfi ont développé lo sontimenl vaniteux de la liierarcbie et des.pi'éséances, adorenl la pompe, les discours, les estrades, tout ce qui liisse, décore et panache la slupiililé et la faiblesse humaines.
J'entendis des murmures de curiosilé joints à des rumeurs furieuses, car la foule est naturellement boslile il ces docteurs qui ta tyrannisent, l'exploitent el organisent desfAles ii ses dépens. Une nuée d'agents de police nous rtifimlaîent avec violence, a'allaqiiant de préférence anx femmcs.donl ils tordaient les sfins. cl auv cidanh, dont ils
iai> l.tS MftKTltOLES.
Tassaient les jambes. Ce corps se recrute parmi les alcooliques les [noius débilites. Oa leur verse, le inatiu des réjouissances, assez rt'eau-ile-vie pour les griser, pas assez pour que railministration n'en lire pas un petit bénéfice' Airini lAcliées, ces hruli's se cliar^erit de i'aire de belles lésions parmi le peuple et s'acquittent de leur besogne à merveille. Le lendemain de la célébration de la Matière, on amène dans les hôpitaux des hottes de fractures variées. Les autopsies augmentent du triple.
Les vociférations redoublaient. Je perçus ces mots : «Les voilà, les voilà, » accompagnés d'injures et de grincements de dents. Les vagues de haine déferlèrent, miroitement d'yeux, écume de lèvres. Les poings se contractaient. Les visages se tordaient de rage contenue. Sans doute ces féroces étaient des malades, des estropiés. Sans doute les agents n'auraient pas de peine à les maintenir. Pourtant cette lioule de fureurs me terrifia. Aussi loin qu'allait mon regard, je voyais la masse éleclrisée, frémissante. Les figures grimaçaient et luisaient. Les pères soulevaient les enfants, leur montraient leurs bourreaux. L'universel esprit de vengeance bâillait et rugissait comme un animal monstrueux accroupi sous les drapeaux et banderoles. Des délégations de médecins de province et de villes d'eaux se groupèrent devant le Parlement. Les orchestres jouèrent des marches funèbres, et les bannières flottaient, couvertes de devises : Bonheur, Santé, Travail, Liberté, Fraternité, Solidarité.
Des degrés du Parlement, descendirent les ratés de la politique et les libidineux sénateurs. Ils causaient entre eux, plaisantaient, se montraient le public. Ils étaient gras, bien portants, robustes, en face de cette hâve multitude, tel un bon morceau de bifteck devant un lion maigre, et j'admirais la barrière morale qui sépare l'oppresseur de l'opprimé. De quoi parlaient-ils? Qu'agitaient-ils dans leurs cervelles vides et confuses? Les uns avaient des favoris, d'autres de la barbe; d'autres étaient imberbes
nent |iuur la galerie,
FnriïUni sur les uiarofiBS, pSroraiit à gmniis [çesius. Un
^miti i. Ul'lK ilu vi[iÈr<ï gromciielii prtfs île moi : i Cauaillcs,
Dttturs, voleiiiâ. > Et Jf^ voyais la l'orme ilt^s buuctiiis
BBÔier de tuus cbtt» ces oiitra^'e-s. Les [larleinen tairas
triaient des rcdingoles noires «l lies serviettes en maro-
tàtt. On les ni^cusait Ap. IripuLai^os et île (lépréilalion)«
mnambrubles; niiii.-i, comme ils fit'rvHiËUl d'intermédiaire^î
Inlre les autres pouvoirs E't ijii'ih faisaixiit les lois, ils so
ÏQustrayaienl toujours eux-tnÈines a des chàtirnents il'uil-
jeurs illusoires.
Un défilé de personnages aux couleurs éclatantes sortit
Û'une rue latérale. Leurs robesérarlates traînaient à terre.
is avaient sur la Ifite de hautes loques rouges, sur l'épaule
B hanftp (riierniiiie. Ils marchaient en rang, solennels,
pajcHlueux, précédi^s do massiers à chaînettes également
B^estueux et solvnnels. Je jouai îles coudes el des mains
Wur me rapprocher de ces magots. Sur leurs i^tc^ndardâ
En lifiait : Académie de Médecine. ^Acad&mie de Chifur-
mii. — Acadànie des Sdaices. — Académii' du Positi-
Himne. — Académie de Physiologie. — Acadi'mie de Psy-
\ialoi}ie. -Académie de Thérapeutique. —Académie de
pùeiologie, etc., etc., et autres noms baroques, tirés du
ntin el du grec, i^u'épelaient autour de nous les enfants et
n'estropiaient les badauds. Derrière eux, une fanfare re-
tfitisaante précédait une statue dorée, grande comme uuo
Bonr, hideuse, hérissée d'objets symboliques tels que eoni-
Hts, let'ingues, machine électrique et forceps, le tout en
JArton, ajusté sans arl et sans guill à l'effiftie burlesque.
Bnîrainense cri s'éleva : a La Matière! La Matière! v
Bitr l'escalier, les membres du Parlement eiilevéreut leurs
upeaux, en bas, ceux de l'Acndéniie, leurs loques.
jDts multiples bras de cette mère Gifiogne partaient
■(•S cordons d'argent, qui se prolongeaient jusqu'à des
prtes de brille-parfums babincés par des juges en loge
i'M [.ES MORTIC0LB8.
UhiIl's polllii|tie5 debout sur les mai'ches tira dt!53|][)che un papier i.'t se mit ii lire, fi'équenimenl i[ilerroiii|iu par des exclamations ironiques et des jurons : t Cliei-s concitoyens, c'est aujourd'hui noire fête nationale. Je suis heureux de constater ce concours de populations qui viennent saluer la statue protectrice de la Cité. La Matière a banni les vaines idoles de la religion, chassé les ténèbi'es de ses bras robustes et rempli les cœurs d'allégresse. Grâce à elle, le règne de la raison est arrivé. L'instruction s'étend à toutes les classes, avec son inévitable corlége de progrès, de fraternité et de justice. A l'ombre de ce palladium, de justes lois sont écloses qui protègent les moindres citoyens, leur assurent la jouissance de bienlaits incessants- La paix règne au dedans comme au dehors. Le pauvre est soigné et guéri comme le riche. Les triomphes de la science sont plus nombreux que jamais. Je veux ménager les modesties, mais qu'on me permette de citer les noms respectés d'un Malasvon, d'un Boridan, d'un Cudane, d'un Bradilin, d'un CtoaquoI qui consacrent toute une existence d'abnégation à améliorer le sort de leurs semblables. Sur la noble roule ouverte aux inventions pacitiques, la statue de la Matière s'avance sans chanceler, et sa marche éclaire les consciences. Une saine entente de l'hygiène et des modifications économiques et sociales a remplacé la vile croyance en Dieu, tari la source des préjugés néfastes et des vieilles erreurs. Ces glorieux résultats n'ont pas été acquis sans peine, mes chers concitoyens, mais nous serons sufllsamment récompensés par votre reconnaissance. >
Après ce discours, prononcé d'un ton de cabotin, une main vers la statue, et l'autre sur l'absence de cœur, des applaudissements éclatèrent parmi les docteurs, mats le peuple resta silencieux et morne. Un des rutilants, le beau Tismet de l'Ancre, prit la parole, au nom de la médecine agissante, pour remercier le Parlement et énuméra les progrès de l'année, où il se tailla sa large part. Quand il en vint à la sublime institution du Secours universel qui
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suppritne la misire et >rêpand l'amiôite comme une uritr i
inépuisable, des ricanements sinistres el siriilents ^tIqçërent de toutes part^, vite réprimés par le zèle des agents. La harangue terminée, la statue de la Matière oscilla sur !
sa large base et se mit en roule au sou iJ'iiut; niarche funèbre. Autour d'elle ses emblèmes tintaient et brinqueballaient. Elle avait l'air, à chaque arrél, à chaque heurt, de saluer îroniquemenl à droile et à gauche.
Nous assistâmes au long dénié des glorificaleurs delà Matière. Après les politiques, marchaient les délégués du Secours universel. On se les montrait, on les invectivait, on se racontait comment ils gaspillaient l'argent destiné aui pauvres, on crachait dans leur direction. Je retrouvais là en pleine rue, dans ce jour blême el brumeux, les lamentations et les frénésies qui se chaufTaient autour du poêle chez Malasvon. Ensuite, les juges, les vénérables juges. Ils avaient, eux aussi, des symboles pendus à leur bannière, une balance, sans doute parce qu'ils vendent à faux poids, un glaive, ébréché quand il s'agit des docteurs et des politiciens, rouillé pour les malades riches, mais qui reluit et frappe de toute sa force sur les misérables- A leur tête était Crudanel, fier, arrogant, maître des autres et de lui-même. Sa robe rouge rayée de noir indiquait sa double puissance de magistrat et de professeur. Suivaient les juges subalternes, mêlés aux délégués d'hygiène, aux rapporteurs des crimes et des suicides (je reconnus Malamalle), les médecins des fous, où Trub me désigna un /""■
colosse couvert de décorations, le fameux Ligottin, pourvoyeur de chair humaine. Lui et ses collègues de l'Aliénation mentale servent d'intermédiaires entre la justice et les médecins, livrent ou soustraient au bourreau qui bon leur semble, séquestrent, interdisent, condamnent, suivani le dogme de la responsabilité morale, dont eux i
seuls obtiennent au concours le redoutable secret. Deux i
lignes de leur écriture suffisent à envoyer au supplice ou au cabanon, à plonger les àines dans les ténèbres.
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Un lies palili([ues debout sur tes marches tira desapoclie un papier et se mit à lire, fréquemmeiil interrompu par [les ej;clamations ironiques el des jurons : t Cliers concitoyens, c'est aujourd'hui noli'e fêle nationale. Je suis heureux de constater ce concours de populations qui viennent saluer la slatue protectrice de la Cilê.'La Matière a baaui les vaines idoles de la religion, chasse les ténèbres de ses bras robustes et rempli les cœurs d'alléirresse. Grâce â elle, lu règne de la raison est arrivé. L'instruction s"étend à toutes les classes, avec son iiiévilaMe cortège de progrès, de rcatcrnité et de justice, A l'ombrA de ce palladium, de justes lois sont écloses qui protègent les moindres citoyens, leur assurent la jouissance de bienfaits incessants. La paix règne au dedans comme au dehors. Le pauvre est soigné et guéri comme le riche. Les triomphes de la science sont plus nombreux cjoejamais. Je veuï ménager les modesties, mais qu'on me permette de citer les noms respectés d'un Malasvon, d'un Boridan, d'un Cudane, d'un Bradilin, d'un Cloaquol qui consacrent toute une csistence d'abnégation h améliorer le sort de leurs semblables. Sur la noble route ouverte aux inventions pacifiques, la statue de la Matière s'avance sans chanceler, et sa marche éclaire les consciences. Une saine entente de l'hygiène el des modifications économiques et sociales a remplacé la vile croyance en Dieu, tari la source des préjugés néfastes et des vieilles erreurs. Ces glorieux résultats n'ont pas été acquis sans peine, mes chers concitoyens, mais nous serons suffisamment récompensés par votre reconnaissance. >
Après ce discours, prononcé d'un ton de cabotin, une main vers- la statue, et l'autre sur l'absence de cœur, des applaudissements éclatèrent parmi les docteurs, mais le peupleresla silencieux et morne. Un des rutilants, le beau Tismet de l'Ancre, prit la parole, au nom de la médecine agissante, pour remercier le Parlement et énuméra les progrès de l'année, ou il se tailla sa large part. Quand il en vint à la gublime institution du Secours universel qui
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tupprime la misère et^répanâ l'aumàne comme une unie inépuisable, des ricanemeols sinistres et slrideiits jçrincërent de toutes parts, vite réprimés par le zélé des agents. La harangue terminée, la statue de la Matière oscilla sur sa large basi; Pt se mit en route ;ui son il'uLie nKircliL' fnnébre. Autour d'elle ses emblèmes tintaient et brinqueballaient. Elle avait l'air, à chaque arrêt, à chaque heurt, de saluer ironiquement à droite et à gauche.
Nous assistâmes au long défilé des giorificateurs de la Matière. Après les politiques, marchaient les délégués du Secours universel. On se les montrait, on les invectivait, on se racontait comment ils gaspillaient l'argent destiné aux pauvres, on crachait dans leur direction. Je retrouvais là en pleine rue, dans ce jour blême et brumeux, les lamentations et les frénésies qui se chauffaient autour du poêle chez Malasvon. Ensuite, les juges, les vénérables juges. Ils avaient, eux aussi, des symboles pendus à leur bannière, une balance, sans doute parce qu'ils vendent a faux poids, un glaive, ébréché quand il s'agit des docteurs et des politiciens, rouillé pour les malades riches, njais qui reluit et frappe de toute sa force sur les misérables. A leur tète était Crudanet, fier, arrogant, maître des antres et de lui-même. Sa robe rouge rayée de noir indiquait sa double puissance de magistrat et de professeur. Suivaient les juges subalternes, mêlés aux délégués d'hygiène, aux rapporteurs des crimes et des suicides {je reconnus Malamalle), les médecins des fous, où Trub me désigna un colosse couvert de décorations, le fameux Ligollin, pourvoyeur de chair humaine. Lui et ses collègues de l'Aliénation mentale servent d'intermédiaires entre la justice et les médecins, livrent ou soustraient au bourreau qui bon leur semble, séquestrent, interdisent, condamnent, suivant le dogme de la responsabilité morale, dont eux seuls obtiennent au concours le redoutable secret. Deux lignes de leur écriture suffisent à envoyer au supplice ou au cabanon, à plonger les âmes dans les ténèbres.
mains les espaces de l'avenir et se tient debout aut clievels,
entre la patience et ia terreur...
Nous dînâmes <i la tahie du directeur, le propre frèrede Malamalie, robuste, bavard comme lui, et honteux de sa position qu'il considère comme inférieure. Lui aussi nousdémontra les beautés de son établissement, où les granii» docteurs viennent se faire la main : «J'accepte les malade* inlermédiaires, ni ricbes ni pauvres, qui ne veulent pas entrer à l'hâpital, et payent une petite pension pour être soignés. Hi! bil J'admets les ménages, un vieuv qui ne cousent pas à quitter sa vieille délabrée, un jeune homme qui s'attache à sa fiancée prématurément phtisique, ou que ronge un ulcère, ou qu'obsède une maladie noire. S'il faisait jour, je vous montrerais mes pavillons, mais maintenant tout ça dort ou agonise. Chaque matin les Malasvon, tes Canille, les Tismel viennent ici avant ou après l'hâpital. Toute charcuterie est licite. Hi! hi! Je tiens de la viande de toutes les qualités, de tous les figes, s Nous étions tous les trois assis à une petite table, dans une vaste pièce mal éclairée. Je distinguais aux murs des estampes et leurs dédicaces : A noti-e bon Docteur. — A Joseph Matamalle. Amitié et reconnaissance. Ces sortes d'ex-voto, la rudesse de cet homme, l'endroit et l'heure me glaçaient d'effroi et Trub clignait malicieusement de l'œil au récil de tant d'infamies. J'entendis des coups sourds et réguliers : « Ne faites pas attention; c'est nn cercueil qu'on cloue, nous déclara notre hôte. Telle est ma musique quotidienne. Vous ne prenez pas de ces haricots veris? Vous avez tort; ils sont délicieux. Je vous disais donc que ces messieurs de la Faculté tentent ici l'impossible. Ils fendent mes pensionnaires comme du bois, ils les attachent nus à des arbres. Ils leurs entonnent des lavements au feu, à laglace, au poivre, au jus de bifteck. Quel abatage! ,Hi! hil Je meuble à moi seul les cimetières des environs, et ce qu'on jette à la tombe est fort mêlé, je vous assure, car mes aides s'embrouillent dans les morceaux. Et ce soni des cris de
iiescBpoir, des lamentations. Les murs en enlendenti Moi, je reste calme. Je n'ai rieaà dire. C'est le droit des docteurs. Il leur faut bien îles occasions de laboïatoire. Les condamnÉs à mort sont trop rares. Les suiridés de mon frère sont des syliarite., qui ne veulent se laisser toiiclier par persoDue. Moi, je me rends autrement ulile àlascience, et les journaux de Gloaquol célèbrent ma maison comme une œuvre de haute philanthropie. Vous connaissez Bradilin? Quel zèle il avait celui-là! Il venait à toute heure, me harcelait pour emporter un muscle, un bras, quelquefois un cadavre entier, au risque d'inïecter la ville. Maintenant nous l'avons perdu. Il se donne aux enfants, aux animaux. C'est Malasvon mon roi et mon prophète. Il fait tous les frais accessoires. C'est que ça coûte cher le mannequin vivant! s
Les heurts sourds et durs continuaient à intervalles fixes, m'impressionnaient aflreusement. Malamalle le remarqua : « Rassurez-vbus, monsieur. Vous en prendriez vite l'habitude, si vous restiez un peu. Moi, je n'jfais plus attention. On ne clone pas qu'ici. On cloue aussi dans les cours, dans les greniers, dans les caves, dans mes appartements particuliers, et ça n'arrête ni jour ni nuit. Une vraie débauche de menuiserie! Hi! bi! » Son rictus céda cette fois à un rire strident, épouvantable, où s'entre-choquaientdcs squelettes.
J'avais hâte de fuir. Je serrai avec dégoût la main de l'ogre, me demandant s'il ne nous avait pas fait manger de chair humaine. Mais, sous le masque outrancieret cynique de son récit, je devinais du remords. Une de ses voitures nous ramena'à l'hôpital Tjphus. A aucun moment nous n'avions eu de nouvelles du capitaine Sanot.
A la suite de la fête de la Matière, l'hôpital fut désorganisé. Boridan n'y venait pas, non plus que Quignon, et les malades, livrés à eux-mêmes, ne s'en trouvaient que mieux. Quelques-uns guérirent audacieusement. Je profitai de cette accalmie pour fréquenter les salles de Dabaisse. 1^.
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Misoard s'était pris d'amitié pour moi. Il avait une honnête figare ; toute sa personne l'espirait la droiture eL la décision. Il faisait son devoir avec une conscience digne de son chef, tel Barbasse anprès de Charmide.
Un niHtin, ji- Ironvai Truli el la s^iirveillunle eu tniin d'insialler dans sou lit un malade qui étoufTaît. Il respirait avec un bruit rauque de la gorge qui s'entendait à distance, et rouge, l'œil hagard, la bouche ouverte, les narines battantes, il frappait de ses mains crispées l'air qui ne parvenait pas à son poumon. Cette vue atroce est contagieuse. Il semble qu'on agonise soi-même : c C'est le croup, murmura Trub, et justement le patron n'est pas là. > Hisnard prévenu arriva en toute hâte- Il observa l'homme une minute, interrogea sa femme, qui l'avait amené, el se répandait en lamentations confuses. Sa conviction faite, il nous demanda deux bistouris, une canule, un linge, que nous apportâmes en courant. 11 saisit le cou, le fendit sur le milieu, d'une entaille nette et rapide, fouilla dans la profondeur avec la sonde pour dégager le trajet. On entendit un sifflement aigu. Déjà l'interne enfonçait la canule. Par son orifice jaillirent des filets de sang et des membranes recroquevillées. Un peu de vie monta aux regards du patient. La moindre de ces parcelles signifiait la mort; je le savais et j'admirais ce jeune homme uniquement attentif à sa besogne, qui recevait en pleine figure la sanie et les détritus funestes. Mais une crise de suffocation survint, si rude que je crus l'opéré perdu. Ses bras se raidissaient. Trub lui tenait la léte et la surveillante les jambes, pendant que la femme pleurait à gros hoquets. Alors Misnard retira la canule ; d'un calme geste de héros, il appliqua ses lèvres surla plaie, aspira fortement. Il y eut un grelottement, un glou-glou humide. L'appareil passa sans difficulté. Ce fui une transformation : l'opéré respira largement, ses muscles se détendirent, et sa physionomie exprima une reconnaissance mêlée d'extase, tandis que le courageux interne se rinçait la bouche dans une cuvette.
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Cet acle, qu'il faut du temps pour l'arniiter, fut d'une bnèveté sublime. Nous étions traûspoi'tés d'enthousiasme, moi, Trub, la surveillante, les malades des lits voisins. La femme se jeta au cou de Misnnrd, mais lui semblait i,'ênÉ par ces expansions et disparut. Après son départ, ce fut un concert d'éloges attendris. On regardait les membranes tombées sur les draps, les gouttes de sang, la salle. Tout était ennobli par la belle image du sacrifice domptant ta mort, Trub le bàbleur sanglotait dans ses petites mains.