CHAPITRE in
Le lendemain, la visite recommença, puis le déjeuner, pais la contre-visite, puis un défilé d'événements touchants ou, tragiques, mais qui marquèrent moins que les pre-
. mières empreintes. La barbe rousse commençait à votnir sans trêve, et son affaiblissement graduel n'arrêtait pas ses invectives. Mon voisin de gauche revenait peu à. peu à l'existence. Je voyais sa figure se refaire pièce à pièce, benre par heure, tel le givre en dessins sur la vitre. C'est étonnant comme un visage détruit repousse avec rapidité. Il était d'ailleurs fort laid, ce masque réviviscent, et, cor-
, respondait à un bas-fond d'être indéfinissable, à quelque amalgame végétatif de chair et d'âme.
. A chaque instant, dans cette salle d'attente de la mort, arrivaient des brancards rouges et gémissants. Je pus me convaincre, par la coulisse; de la brutalité des Morlicoles.
■ Je soupçonnais même le syndicat des médecins de favoriser cet état de choses; mais mon -charretier m'affirma qu'il n'eii était rien, que l'abondance des fléaux- et accidents tenait au manque de pitié et au développement scientifique. Je me rappelle les brûlés, leurs plaintes issues d'un itioignon de larynx, leur charbonneuse pâtée de figure, la peau se détachant par lanières avec les habits que l'on coupe. Ou les enduit de beurre et de glycérine, puis on les laisse souffrir tant qu'ils veulent dans leur onctueux cercueil de coton. Un Je ces misérables remplit, pendant
deux Jours, la salle de hurlements tels que je n'en aï jamais enleiiclu. Celaient des clameurs incessantRS qal, par leur violente impression sur les nerfs, activèrent, j'en suis sûr, quelques agonies ; une suite de cris aigus et graves, d'une amplifude infinie, si périodiques qu'on les attendait à la seconde fixe, le corps en sueur, l'oreille brisée; puis, par intervalles, des beuglements sourds sortis des entrailles. Toute cette force sonore allait frapper durement le haut plafond de la salle, les fenêtres, les vitrages et nous revenait en ondes retentissantes. On essaya de tout pour combler cet abtme de tumulte, mais en vain, et il fallut que la moi't, délivreuse taciturne, vint appuyer sa main sur la bouche, marquer la fin de l'orchestre. Il était temps. Je crois que nous l'aurions achevé, ce brûlé. Son vacarme éveillait en nous les pires angoisses, devenait pour chacun l'image d'un destin fatal et surexcité. Quand il se tut, notre joie fut immense.
Dans la journée, on pouvait se lever. J'endossais une capote de drap bleu, je coiffais le bonnet de colon, et j'allais faire le rond autour du poêle avec les malades les moins affaiblis. Je constatais chez eux un certain goât pour l'hôpital, très préférable, disaient-ils, à leurs habitations. Ils m'appelaient monsieur par déférence : t Vous voyez, monsieur, cet hiver terrible. Il est habituel chez nous. La natureest méchante et n*oide comme les hommes. Donc, imaginez-vous une chambre sans feu, sans meubles, où le vent se promène et fait des grâces ; sur des matelas privés de crin piaille une vermineuse marmaille. Où trouver de l'eau pour la débarbouiller? Notre femme cependant se prostitue ou elle est ivre dans un coin et nous, ivrognes, tapons dessus pour nous réchauffer, passer notre colère. Misère ! Quand noua sommes malades à domicile, l'administration du Secours universel, que vous apprendrez à connaître, nous envoie des médecins, souvent pauvres eux aussi et d'autant plus méchants et portés à gratter sur lés pauvres. Ils nous brusquent et nous ar-
■ LES HOATtCOLKS. 51 pacliriil \ea i^iuilques snm qui restunL. Que vniile7-voii>;?on Msl existe. En ce moniont nies gosses meiiierit pt^ut-ëlre Ke Froid et de Taim. Ma femme est quelque pail (Uns ua ■lApitalet un Malasvoii h tripota ^ moi, jeune cliaulTeaulnur Hii poêle. >
■ Celni ijai nie parlait ainsi s'apppinit Juge. Tons ces Hiominfls avnioiit des noms iiidélerinin^^s, sans forme itl K^ier, qui coiweiiiiienl atlmirablement à leurs întelli- ■fcnces atrophiées par-ei,)iériss^(!s par-là, â leurs physionO' Knies indéciâes. Cinq ou six autres approuvaient et dodelinaient de la ii^te sous leurs bniinels de colon. Tisonnant le ■pûAle par contenance : « Qu'est-ce i|ue le Secours unimverxel? » demandai-je. Un nommé Gagneu répondit, à la ■place de Jage ([ue sonexaltalion avait épuisé et igui toussait Ben crachant : « Je connais ça, monsieur. J'ai été du bfttînnent; on m'a renvoyé parce que j'avais pris cinq francs ■liant UD tiroir; Je croyais faire comme tout le inonde, et linuls... et puis... j'avais faim. Le Secours universel, c'est Pline très grande adminislraliu» dont nous dépendons tous
ici. n f a beaucoup d'argent là dedans. Outre les impAls, et vous savez s'ils sont Tormiilaliles, les plus riclies des Morlicoles, aprfs avoir bien pressuré les pauvres, sont p jiris do regrets inexplicables : ils subissent des épidémies ~>&i remords, comme disent les médecins, et ils laissent |leur fortune au Secours universel. De cet argent-là on fait fdeus parties : l'une sert réellement à entretenir les hôpi- ; avec l'autre ces messieurs de l'administration se urgent. Sans doute on Vit large ici ; on mange bien, ou pstcbaurFé. C'est que, pour beaucoup voler, faut être honnête sur un point. L'ii&pital Typhus est modèle; c'est lui ■4u'an montre aii:t étrangers. Il y en a d'autres — ah, si vous [Iss voyiez I — où on avale de la soupe au bois de parquet, où btn est maltraité pire que des chiens. Jen ai su de drôles, "js Tpns assure, au Secours universel et je tes raconterais nien,-si je n'avais pas peur qu'on me fourre dans un cabau une prison d'où je ne sortirais que les pieds en
52 LES MOKTICOLES.
avanl. Le personnel y parte ouvertement des sommes qu'il grappille el qui devraient nous revenir. Ce n'esl pas tout : il jade la monnaie qui devrait être distribuée par quartier aux plus misérables; eh bien, jamais, vous m'entendes, jamais on n'en voit la couleur.
— Ah, là là là là, j'te crois, s'esclalïa Lepêcheur, gigantesque squelette rongé par J'alcool et la phtisie et célèbre dans la salle pour son appétit fabuleux. Une fois je suis allé, moi, dans un de ces bureaux, par une grande porte sur laquelle il y avait écrit : Secours et Droit des pauvres. Ah, droit (les pauvres ! je m'en tords. Droit de crever de misère; droit de se barbouiller d'ordures. J'arrive dans une cahute; un petit homme rageur, qui était près d'une petite bouteille et finissait sou déjeuner, commence à m'engueuler. Moi, je riposte. On m'a traîné de hureau en bureau en me demandant des tas de certificats, si j'avais des bonnes vie et mœurs, si j'étais vacciné, domicilié dans l'arrondissement, combien j'avais d'enfants, s'ils avaient leurs dénis et puis, en fin de compte, on m'a allongé deux francs en m'appelant grand paresseux. »
Chaque jour c'étaient des causeries semblables qui me révélaient les dessous noirs et fétides de la cité. En mettant bout à bout les récits de ces innocents, on arrivait à nn tableau de leur existence tel que je ne m'étonnais plus s'ils étaient accablés de maux barbares. Quand on ne mange que des trognons pourris, qu'on respire un air souillé, qu'on est soumis à des travaux excessifs, on peut enrichir la science morticole. J'ai toujours trouvé comique la façon méprisante dont les médecins de cette contrée traitent les malades. Malasvon, furieux de ce que, malgré les Tomissements, mon voisin de droite s'obstiuait à ne pas lui donner son cadavre, le désignait avec dédain au passage : fistule alcoolique : « Parbleu ! me disait !e moribond récalcitrant. Si je n'avais pas eu l'alcool, je n'aurais pas eu une minute de bon. Après cinq ou six verres, j'oubliais tous mes embêtements, le terme, les sales impôts, la mala-
pie' Jocrinis tout en (in'iin ne fiRUt pan ilire, loui ce (|ui vouh Inniile â l'iil^c et voii* nn'îvt» de ne pns sortir. Alors je par- Inis, j« i)ar1ais; kMit. le monde ma seiiililaît des cnmuriiites ÉljepnrdDniDits même à nus inailrcs, L'alcool, c*est lui le non Dk'u, le (inradis. Non, je nn regrette pus ma sale BsIuIr, nt, si c'était à refaire, je Je referais. El (luis c'eut neau Gh«2 les lourcliands de tord-boyaii; c'est pas comme BliTis nos coqtiiIl(!s. Il y a d(! l'or aut moulures et <les tnlflo^ bropres avec un garf ou qu'on commande et qui les essuie, s t/nsFois par semaine, mes coni|'at;iinns recevaifint des BlÎ3ite:<. Je voyais îilors ces familles dunt ils me parlaient : Mis femmes, proté);ûeg contre le froid par nne pellicule Ifl'Élofre noire râpôe, sous laquelle frissonne un corps dcpile, antre de privations que creusent les coips de pioclie gtlu d&^Iin. Des lonx, des tressaillements, de la honte au std sourire, l'auvres visiteuses inquiètes! D'une iniiiu ^lles tenaient une orange, fille d'or des contrées de lu- RiiËre, et J'ai vu la salle VéUipiI égayée tout à coup par ces tpûtites splières odorantes, porteuses de fralclienr et de nonsolatîgn... Puis des enfants de toule taille, prèls déjà moiir la maladie, de|iuis le m»rmot dont ou renonce à tnoucher l'intarissable fontaine, jusqu'aux longues (illcs B^msi^es et soufFrelfuses, qui regardent le père avec un reste de terreur des scènes passées, jusqu'aux jeunes gens, .plus timides et frustes encore, qui fixent la pancarte ou la porte par contenance. Mari et femme avaient peu a se idîrA : les premières nouvelles demandées, {[uelques sounetib'8 écliangcs, ils restaient en général côte à côte sans parler, elle promenant sur le drap ses mains aux doigts h)iqués par la couture, toussant île temps à autre et servant les épaules. Les enfants, honteux ou terriliés, prelaient le contact avec l'endroit décrié où se passerait leur bdolescence, terminée par une brève agonie; je n'ai jamais pu de vieillai'ds à l'hCipital Tjplius. flheî les pauvres, [Dorante ans représentent l'extrême sénilité. De même qu'il n'y a que deux ou trois types de misère,
54 LES MORTIGOLES.
la farouche, la silencieuse éiiigmaliqQe et la résignée, deui ou trois types seulement de visage manifestent une détresse plus ou moins consciente. Les yeux des femmes, arfosés par les larmes, vivaient encore, mais ceux des hommes étaient devenus des pierres incolores et dures que la mort casserait bienlôt le long de la route gémissante. Souvent j'aurais voulu prendre ces abandonnés à pleins bras, les serrer sur mon cœur, les rOchaulfer, leur donner de l'espoir, de l'orfueil, des sentiments de luxe. Quand je pense que chez nous tout le monde est allègre et porte haut la tile, que notre amour effréné de la justice ne nous laisse pas supporter l'idée d'une oppression de l'homme par l'homme !
Ces jours-là, je voyais rapetisses et ramenés au réel ceux que, dans leurs mirages de la semaine, me déforiqaient mes camarades : une très belle femme devenait une grosse commère en caraco blanc, à la poitrine soutenue par des cordages, m J'ai un gosse intelligent qui sera un fameux et qui embêtera les autres. » Et le petit diahle, ses bas de tricot tombés sur des mollets étiques, mettait ses doigts dans son nez en se rencognant contre sa mère : < J'en connais un qui va vous faire rire, m'avait annoncé Lepêcbeur; mon cousin Pidoit. A tableilnaus amuse tellement qu'on en pisse, s Arrivait une énorme brute d'une timidité effroyable et qui ne sauvait sa réputation que quelques minutes avant le départ, à l'aide de jurons bien placés. '
Je fis des relations ; le malheur rapproche et les haines s'emboilent. Jage etGagneu, deux des rares qui sortirent de l'hospice dans une attitude verticale, me prièrent d'aller visiter leurs taudis quand je serais libre à mon tour. Quand je serais libre! Je commençais à désespérer. Je m'étais cogné le pied en me mettant au lit et cela fit une bosse qui aggrava l'entorse. A la visite, Malasvon passait sans plus s'occuper de moi que de mes deui voisins. D'ailleurs, j'en étais aise. Sa voix, son geste, sa
lES MOP.TICOLES.
[i^inarcbc, tout en lui me paraissait odieuv. Son arrivée lait aniip>iic£e par six coups de rlnclie. Quand ji^ les roiilpfiis, j'avais le cœur sernî. Il entrait, suivi de sa troupe. jaelquerois des jeunes gens l'abandouuaient, s'é{;r(<uiîent ^ans la salle, causaient el riaient avec des maies, car chez les Morticoles la dureté n'exclut pas une krtaine jovialité grinçante. Un petit brun à tôte ronde, lommé Prunet, s'était attaché à moi. Il me faisait |timer sur ma race, mes parents, lus raisons de mon joyage. J'étudiais là plus i'acilement que cbez Jaury, qui, Boins jeune, avait plus d'artifice, les naissants caractères ^tionaux : une extrâme mobilité d'esprit, beaucoup de ^flisancfi, une amertume innée, pas assez d'originalité ni Bfi bonté pour résister ft l'abrutissement éducatoire et méthodique. Ce petit Prunet, élové d'une autre manière, yïtfail peut-être un liommesain. Dès l'Age le plus tendre I lui avait appris l'ohil-issancc aveugle, le respect du battre, la soumission aux lois slupides qui encombrent la iBciété des Morticoles el qu'ils croient très supérieures à ■es dogmes, alors (ju'elles sont plus creuses et avilisuntes. Je le laissais nie plaisanter sur mon nom, mon nez, fnes manières, me révéler peu ii peu cet égoïsme qui ferait 3 lui, à l'âge adulte, une pierre dans la fronde scientifique. I me dévoila l'inimitié sourde qui existe entre ceux en Elouse qui font partie du service, et ceux sans blouse qui nnl des irréguliers, de simples assistants. I Ou^ques-uns de ceux-ci étaient étrangers, venus de )A!rÔBS singulières. Ils avaient gardé sur leurs visages Bbb rayons trop vifs de soleil, (|ui leur faisaient des faces liuaes et blêmes où les poils de leurs barbes et de leurs leveux semblaient des piquants de fruits exotiques. Ils ^Fiaient des bagues ctincelantcs aux doigts, des épingles Ë couleur à des cravates sales et un linge dégoûtant sous habits rei'herchés. Us parlaient un charabia désab&able et la plupart étaient d'insupportables animaux, ■llis odieux que les Morticoles, parce que leur cruauté
66 LES MOUTECOLES.
s'accompajrnait d'ignorance, qu'ils prenaient les membres' malades du mauvais côlé el i|u'ils avaient laie ilc venger Bur nous Je mépris où les tenaient ouvertement leurs condisciples. On les appelait des Bastas, nom générique et offensant. On leur faisait mille avanies qui contractaient leurs figures bronzées d'un rire vert.
Parfois un illustra confrère d'un autre pays venait visiter le Maître, l'accompagnait dans sa visite. 11 admirait Vadmirabte organisation, ïadinirable ville, ï'admirable hôpital. A ces occasions, Malasvon parlait sur chacun de nous avec une volubilité grasseyante. Souvent il se troinpail; il me présenta une fois comme ulcère de la cuisse et une autre comme pied bol h deui vieillards qui bochaient la tête en me fixant derrière leurs lunettes d'or. J'examinais avec curiosité ces petits morceaux de ruban rouge que les plus autorisés portent à leurs boutonnières. Prunet m'expliqua que cet emblème, jadis réservé aux seuls militaires, est décerné, depuis qu'il n'y a plus de guerre possible, aux pins éminents docteurs. Mais, comme le gouvernement trafique de tout, ou a imaginé de vendre très cher ce hochet à qui veut l'acheter. Aussi les grands scélérats de la politique, les marchands à faux poids, les banquiers surtout, qui tiennent le haut du pavé morticolc etforgent, sans se lasser, tes meilleures canailleries, les entremetteurs, les juges, les dentistes acquièrent, h prix d'or et par vanité pure, ce signe qui représente la science, la détestable supériorité de l'esprit.
Dans le cortège de Malasvon, je remarquai aussi plusieurs vieillards chassieux et maniaques, grelottant sous des complets de coutil, qui nous interrogeaient minutieusement et serraient une l'oule de notes dans des calepins grands. et usés comme des bottines. Ce sont d'anciens ratés, qui n'ont pas poursuivi leurs éludes médicales, faute d'argent ou de moyens, mais qui, ne pouvant se résigner à devenir des politiciens ou des malades, continuent à suivre des iervicea où iU n'ont aucun rôle, aucun titre. La plu-
■ LES H1I1BTIOII.KS. .',7 ■iirl^tDietil[nni[;rGS[>trog;irilnioiil il'iin œil il't'nviple rppas DDfi nous amounienl leit cliariuU, iilurs i|u'eiix, nourris ■ar Li science, Uissaient passer l'imurc prolilL^ErinlIquv. Vi-unet me raroniait que t)enii(!ou[) de ces imngJDuireâ ■ontinaaienl pendant dix ou vingi aun^es leur inulile he- ■0{;ne de papillons. Ils se r»isaît'.fil la l^le d'un célèbre m6> Bccin morl ou vif. Je retrouvais purmi eux un petit Taban] ■t un grand Malasvon dont les favoris pnussaienl de tra- B«'a. .Te iaÎMssais, sur ces di'-hris, les tic», m.tnies, habt- Budts et façons de leurs grands conirères. Les élèves fc%'uli0rs hur jouaient do mauvais leurs, leur indiquaient ■omoïc uue rareté quelque b'^sion très simple. Eux sa prô- Kiieot à ces l'arces. Ils pou:<saient l'amour de la dignité et Bes liannt'ur.s i|u'ils n'avaienl pas si loin qu'ils su fabribuaitinl des dàcoraliim-t arlîficieilos a l'aide de pi^tales de ■peurs on de morceaux de papier rouge.
■ Va d'eutre eux, de petite taille, à In physionomie inlelngentc et ouverte, an re{;i:ard de feu, .s'appeLtit Lecêne de Uégopiie. On l'avait sunioniiDÉ la Cigogne. Janry lui B^nioigunil du respect et je l'eiilendis sermonner Pruiiel, bprès que le vieux leur avait fait un petit cours sur la Hstule de mou voîsîu de droite, ti Vous avez lorl de le nlaisanter, celui-là. Après sa mort, un le tiendra pour une nés iBmières de la scieuce et on lui élèvera une statue sur Dii pins belle place, car c'est un homme de génie, oui, me gétiia. Actuellement on le raille, mais chacun le métrousse, le pille et l'utilise. Cudnno, Doridan, Canille, bvigdeuse, Coriinic, Wiibnubeiin l'invitent ù déjeuner, le BOllt causer, Ini volent ses idées qu'ils cuisinent h leur nson, «1 présenleni le toul à l'Académie Majeure, ah ùa HMr décerno des prix de cinq mille francs, tandis que u Cigogne crève de faim, t Je riippnrie ce discours, parce nu'il caractérise les Morlicolcs. Ils n'ont même pas, j'en nus d'éclatants enomples, la probité proressiomielle.
■ Un autre groin de cette époque, que je signala parce nju'il joua un ri.Me dans ma vie, fut la 'jrufiTismet de
l'Ancre. Les niulailes, ses collègues et les élèves le désignaient ainsi et, de fait, il jouissait el jouait d'un visage régiuUer, avec une barbe blonde en pointe et deux mons~ lâches ùlamousquetaire. Il avaitune voix fausse, ^inflexions douces, qui prenait tout à coup des notes graves, conime son œil, embué d'une feinte candeur, se nuançait bras(pie« ment d'acier, quand le masque devenait inutile. J'ai rarement vu fourbe plus obséquieux et plus plat. N'ayant pas encore de service personnel, il suivait celui de Malasvon, moins par goût pour l'hâpilal que par désir de participer à la riche clientèle de noire bourreau. Pendant la visite, ce n'étaient qu'attentions feintes, cris de surprise émerveillée, des mon cher maître, mon maître, oui, patron, que l'on entendait d'un bout de la salle à l'autre, et Tismel prenait des airs dégagés, des attitudes de maître de danse pour nous examiner, puis, dès que Malasvon avait le dos tourné, il le traitait de vieille bêle, de forban ramolli. Par-dessus tous ses vices, ce méchant bellâtre était poseur. Il eût posé pour un bois de Ut, une cuvkte, un pot de tisane. 11 posait pour les infirmières, pour la surveillante. Il prenait le menton de ma petite Marie d'un air vainqueur, toutes les fois qu'il la rencontrait. Il posait surtout pour les dames qui assistaient Malasvon, car, cbez les Morlicoles, la médecine et la chirurgie sont en hpnneur parmi les femmes. On suppose peut-être que celles-ci interprètent ces sciences meurtrières en douceur, qu'elles les allègent et les amortissent par leurs mains plus fines, leur émotion plus éveillée. Il n'en est rien. Elles ne tendent, sauf de rares exceptions, qu'à l'imitation des hommes et méprisent même la politesse. Tismet de l'Ancre en était pour ses frais, ses pirouettes, ses mademoiselle ou madame, qu'il flûtait du bout de ses lèvres trop roses, alors qu'il en prenait une par le bout des doigts pour la mener à un lit examiner quelqu'une de ses trouvailles. Le grotesque ! S'il avait entendu les élèves, Jaury en tête, rire de ses prétendues découvertes : < Il inventera
,. 1er
lÉ
us MOIITICOLES.
IcnlAl (\u'on tiiarche sur deux jiieds et qn'on ferme lui'tircK pour ilormir I — C'exl le soiiliitiuur Ae la chirur- — (Juand dôlerrcra-l-il sa vieille dame el nous laiî- -t-il en repos ! • Telles âlaienl les aiiiénilés que !'oi» ►ilftît sur le roitipte de ce cavalier },'alanl. Mais, en icedelui, les plus liar^'neux faisaîenl inerveillonse coiita&nee ; on paraismt le craindra el l'on répétait que, ia](CrA ses enoemiâ, il arriverait à tout avant lout le lAotltt. L'hfiiocrisic est la ^rrande règle des Morlicoles, hiérarchisée, où lout s'obtient p(ir la faveur cl l'inigufi el d'oà l'indOpendance est bannie.
Or je préférais encore ce Tismet iiux grues qu'il provo- 'admjrer. Celles-ci m'étaient odieuHes. Ainsi, 'nsais-je, dans ce monde d'Iiommes iinpîtopbtes, on n'n ■me pas le recours de la. femme, oasis de l'flme, pelouse lu corps el de l'espril. Quand une d'elles me tûlail la ' oville, j'avais un sentiment de dégodl. Je pensais ii ma 1ère, 4 mes sœurs, à toutes les chastes créatures qui 'avaient fait battre le cœur, et qui, parfaitement igno-^ nies de l'anatomie, délestaient la mort et la douleur, ne roccupaienl que de choses amoureuses et yivanles ou des lins du ménage. Ceci ne les empëeliait pas de s'installer au chevel de oos très rares malades et de leur apporter la compassion, le meilleur des remèdes, la compassion, pour laquelle il ne fanl ni brevets, ni diplômes, ni études, que l'on ne met pas dans des pots, que l'on n'ingurgite pas de force, qui ne se trafique pas, musique idéale pour le délilé terrestre, ciel pur qui tire les visages en haut, liors de la et de la poussière, coufond les riches et les pauvres souvent favorise les pauvres, qui ignore toute règle de lisOQ et de logique et va même contre la justice. Malasïon opérait à jour fixe. Dès le matin, les infirmiers venaient avec des brancards chercher dans la salle les lualudoK dont on appelait les numéros. Ces infortunés parient pour l'aliatloir, la visage agrandi d'épouvante. Au ;our, quelques-uns n'étaient plus qu'une plaie hurlante
M f LES MÛRtlCOLES.'
et saignante, hûrisséo d'nn fouillis de pinces d'iicier, bp&loques de supplices, cliquetis d'étincelles. D'autres étaieilP encore plongés dans le demi-sommeil pilteux du cMorâ— forme, d'où sorlaienL des phrases incohérentes, des supplications, reinerciemeols au bon rfoc(flMr,deshennisaeiHflli!î( et des hoquets. La salle devenait subitement i^carlate-J mon imagination prêtait aux nmrs mêmes la couleur meoi^ trii're. Car Halasvon ne pansait jamnis. Il laissait ce soin à ses aides qui, quelques minutes après, envahissaient le service de rires el^e bousculades, se mekaient à recoudre et à ûler les pinces. Alors de minces jets de sang en flèches fusaient de tous côtés, tels que d'un minuscule arrosage, ou faisaient llaque sur les lits. C'étaient des réveils atroces, des plaintes prolongées, d'âpres soupirs. La surveillante bondissait affolée, avec de gros bocaux de •verre qui, placés sur une table médiane, contenaient des balles de coton multicolores. L'infirmier accouraif, charçé de bassins resplendissants. Certains opérés s'agitaient furieusement. Deux ou trois élèves les maintenaient, tandis qu'avec patience d'autres réunissaient la plaie à l'aide d'aiguilles courbes munies d'un fil poisseux.
En général, dans cette Journée et la suivante, sur quinze patients, sept ou huit mouraient, car Malasvon sabrait t tort et à travers, sans utilité, sans raison, même les cas désespérés, même les agonisants. Ceux qui avaient passé par ses mains en gardaient une terreur consternée, comme d'une puissance irrésistible et méchante. Ils n'osaient plus se plaindre, ni parler de la salle du supplice, et mon voisin de droite, le vitupérateur, qui l'avait vue trois fois, éludait i mnvetsation sur ce sujet. Quant aux moribonds, de tujlle ou de silence, on sentait qu'ils avaient savouré les ff es ultimes. J'en ai vu aussi qui cédaient à la perte du <<atg et saiïaissaient sur* eux-mêmes, dans une pâleur L able comme des ballons crevés. Le versail-on asseï a U lej;ère, le beau liquide roui^e, le vin de vie, qui court si vite dans nos veines, messager de chaleur et de force! •
J Et p.
I Jero
■ LES U0(ttir,OLE6. Bl
Kuiit Rci|ui runij'l le» ilîgiios sacrées du corps esl œuvre ilfern&lel La chirurgie a ses prétextes comme lu guerre; lUe n'u pas diitanlase ses excuses. Prnloiigei' une existence ■arme bsE al^oce. (Jue le sang reste là où il est I Mccon- ■ittrQ cette lui, c'est dëcliatner lacruauté, le meurtre, diswrser sur le sol une sève qui appartient t l'Etre. J'ai subi ■aSreut regards, joyeux el Alts du sang versii. Certains Bnaietil, adirés ks coupes de Malasvoii, se rcpaiire du ■«elMcledes philes liouiHun riantes, coûter la volupté carwssière. Pourquoi d'ailleurs tout Être sain tremble-t-il à la vue et à l'odeur du sang? Pourquoi ressenl-il alors Je friasoQ saurilège que tes corrompus tournent en Jouissance? Et puurquoi les criminels sont-ils toujours trahis par le ~||n£, Ijtvlsion, la trace, l'inilélébilitë, la poisse du sang pï ne veut pas partir, qui se caille, se lige et demeure? ^(aseoT fade, ûcro et métallique et mère de cauchemars ! Je me râvais sur la plage d'un océan rouge. Ëcarlates, pesantes ctinoirées. des vagues iléferlaient yersmoi. Unelune |i louche éclairait l'étrange paysage. t)t, au réveil, une plainte ^^Baurile, un cri aigu me signiCaieut que là-bas le réel re- ^^Bfgnait mes songes.
^^B Ce fut le lourde la barbe musse. Comme cet eutAléne ^^noLùtpas mourir, Alalasvou résolut de l'opérer encore. ^^^p.B*expliqua là-dessus avec sa rudesse ordinaire : « Mes- ^^^Beurs, voilà un malade extrêmement curieux, extrêmement ^^lïitiiressant. Vous le connaissez, quelques-uns d'entre vous, n'cîl-ce pas, Tismetî — Tismet s'inclina obséquieux. — Ëh bien, messieurs, il ilépasse de beaucoup le lempii que ^■Hus prévisions lui avaient accordé, car nous lui avons racli^ ^^^Bais fuis sa lîstule. Nous allons tenter uu dernier effort, ^^^L avec l'aide du nuire exeelient élève et collègue Tismet ^^^B ('Ancre, réséquer une grande parlie de l'organe défec- ^^H^us, uettojer larf;enient laparui, la stimuler au besoin ^^^Ktr r|Udques pointes de feu, puis nous laisserons ta plaie ^^^B8U(e,lapauscroiig tous lesjuurs et nourrirons le gaillard ^^^ul par celte cavité, soit par la bouche, soit par le fonde-
es LES MORTICOLES.
ment. S'il rùsislc, ce sera concluant; au cas conlraîre, nous n'en serons pas moins fixés. Messieurs, les pariS sont ouverts; mais rappeleï-vous bien ceci : que ce soit l'issue fatale ou l'autre, celle guèrison ne sera que transitoire et les nrciilfînts se reproduiront avant un an. t
Le charretier me dit mélancoliquement : <Félix, jesuîs fontu. Demain tu ne me reverras pas. Tu es un brave garçon, bien que tu aies le tort de croire en Dieu. Le monde est un fumier d'infamies, et je ne suis pas fàchû de lui tirer ma révérence. Je regrette de ne pas pouvoir emmener avec moi un de ces sacripants, un Cudane, un Malas^ von ou un Tîsmel, car au moins ils abandonneraient des choses qui leur plaisent, au lieu que moi, en quittant la vie, j'ai le souverain malheur de ne rien perdre. » Je n'essayai pas de contredire ce matérialiste convaincu. Lelendemain, en effet, on le rapporta le ventre ouvert, et il mourut sans s'être réveillé du chloroforme. Jeté tout de suite à l'autopsie, il rassasia la curiosité des élèves et du maître. Quant à moi, à partir de ce moment, je ne pris plus garde à mes voisins, qui d'ailleurs se succédaient avec rapidité et passaient de vie à trépas avant que j'aie eu le temps de reconnaître leurs visages. C'étaient des paquets d'agonie entre lesquels je continuai à vivre. Un épisode imprévu vint secouer ma I&che quiétude.
Parfois des itastas nous examinaient. Le malheur voulut que je devinsse la proie d'un de ces sauvages. Je le vois encore, ce nain maigre, porteur d'une tête osseuse et d'une barbe de jais. Aux poignets de ses manchettes brillaient sinistrement deux énormes boulons deverre. Il s'approcha de mon lit. J'eus beau lui répéter que Je possédais une simple entorse, en voie de guèrison, sans gonflement ni rougeur, le monstre ne voulut rien entendre. Il me prit le pied et le tordit plus brutalement encore que Tabard. Je perçus un craquement sec et poussai un cri. Puis, par un mouvement instinctif, je cherchai un pot de tisane à jeter à la gueule bronzée du coquin, mais il se sauvait déjà,
I r.Es Mi>iiTJ(:nt.KB. es
I slupéfult (les.! besogne, tilon ne le rdvilpliis. l'ourrnmtile F d'ajjri^meTit, Cudimu el son aide truverisiiiuiilln salle û cette mÎDiiteavec leur riiacliinB, L'eslimalile i^leetricien se rèr tuuraa ao hruit, s'inrorma de In cause et m'aflirrna qu'ît l'était urgent, une nouvelle ti^sion vennut de se (iroduire, I iVcii annihiler aussitùt IVITi^t par quel(iuesdéc)i)ii'ge& desa I belle à étincelles. Je m'y refusai doucement. Il insista : je
■ m'obstinai. Il se îhehz et me menaça de me mettre à ta m porte, si je ne me prêtais k sa fantaisie. Le passage du cou- I rsfll ne tit qu'augmenter nioQ angoisse. Jamais je n'ai
■ mSrhé la liaiee comme h cette minute, devant la léte plate, I lu barbe piale, les cheveux plats de Cudane, son front siir- I tout, galet bas el obtus, où il n'y avait place pour rien que I de vil. Si l'éleclrieilé n'est pas nn vain mot, de moi vers I lui glissaient sans doute des effluves, car, m'ayant regardé I du son œil vitreux, il jugea l'expérience sufiisante el partit I avec son aide et sou appareil; ({uelqueg secondes de plus I el jo tui sautais à la gorge.
I J'étais désespéré. Janry ne me cacba point qu'îi mon I entorse avait suceâdé une luxation compliquée de fracture
■ d'un os du pied. Jo pleurais de rage. Il me consolait: ï « Ne vous lamentez pas. On pourra peut-être agir vite. Je
parlerai au patron demain malin, » Je me perdais à un Jioriïon infini de misères. Jamais, pensais-je, je no sortirai des griffes de l'Iulpital Typhus. Jamais je ne reverrai mon pays ni les miens. On va m'emporter dans la salie d'iipi^ra lions, d'où je reviendrai mourant, et puis on me (lëcliiquétera dans des bocaux, comme les autres, et que sHÎs-je d'ailleurs de plus qu'eux ! Je regretiais Alfred, la barbe rousse, mes éphémères compagnons. J'étais isolé, je ne connaissais plus personne; chacun avait des douleurs et des appréhensions trop vives pour s'intéresser aux miennes. J'eus recours au grand remède, la prière. Mais je suis superstitieux et il me semblait que d'ici, de I ce lieu d'iniquités el de désolation, elle ne pouvait
■ monter vers le ciel. Je la voyais s'arrêtant au plafond de la
Bl LES MOttTICOLES.
salle et relombant par phrases brisfies, inefficaces, sur ces
lits moL'ncs, ces rideaux, pâles, louLe cette Llanclie surface
(tÈsespérée.
Jaury exposa mon cas à Malasvon, Le maître me saisit Je pied, écarta les orteils, plia les chevilles, percuta le talon, et sa bouche prit toutîi coup une expression hautaine : s Mais dites donc, Tismet, il devient intéressant, celui-ci. — Puis/ quand son beau disciple m'eutà son lour examiné, en souriant de ses lèvres roses : — Messieurs, le numéro quatorze, simple entorse, est devenu, 'par suite d'une imprudence, — le terme me fil bondir, — une magnifique luxation sous-astragaliennc avec fracture double de l'astragale, arrachement probable â'un ou .deux ligaments. Je suis d'autant plus heureux de celte circonstance que, dans mon débat actuel avec notre collègue Dàbaisse, celui-ci prétend ces malades inopéra'bles. Je lui prouverai le contraire, pas plus tard que mardi. Je me propose, messieurs, de commencer par une lai^e incision courbe sur le dos du pied et d'un bord à l'autre, puis, arrivé sur l'arlicle, je l'ouvrirai, je ruminerai au besoin les parties scrofuleuses, car ce bonhomme doit être un scrofuteux, comme la pluparl des étrangers. Peut-êlre enlèverai-je le calcanéum et l'astragale par la miithode malasvonienne, ma méthode, messieurs, sur laquelle on vous donnera quelques renseignements complémentaires. — Cependant Tismet ricanait en arrière, prétendant que cette méthode était de lui, — Peut-être n'enlèverai-je rien du tout, car un pied est comparable à une pendule, et il faut l'avoir démonté pour savoir ce qu'il y a de détraqué dedans, i Malasvon prolongea son discours par des détails opératoires qui me donnaient la chair depoule. Va médecin exotique lui vantant un autre procédé, une discussion sans fin s'engagea. Le maître dessinait, de son large index, sur mon pied des incisions hypothétiques; son adversaire obstiné y traçait des lignes au crayon bleu. Je crus qu'ils allaient me découper séance tenante.
I i-Es MOftTicor.SK. es
I Jusi^u'iiu iTiiirdi, je ne vt'cU» pas. Il me semblnit k ia fois ti]li« les tlëUres inarcliuient tJup vite ut i\ae celle i;ui me ■Ûbât'Orait ilft mes terreurs ne soiuiorait jamais, Ballntlé laiiisi BDtro la i-.raiiit« et l' espérance, j'interrogeais fiévrea- ■lemejil ta surveillante, la petite Marie, les infirraierit, ^ ■Frauel el Jaury sur la gravîltS de mon cas, la durée pos- i B^k tie ma couvalescence.
■ Enfin, le fameux jour arriva. .Te me réveillai à l'aube'.
■ On entendait de près el de loin des malades s'étirer, I bâiller et geindre. Dehors, l'aigre cri d'un coq me ramena
■ à des époques passées et m'attendrit davantage sur mon I sort. .T'eus, h cette seconde, nne impression de langueur I infîiue, presque la héutiUide du martyre. Environné d'hos- I tilités el d'indifférence, dustint' & un immonde gâchis et I peot-élre à la morl, moi, Ft^lix Canelon, je sentis mon I angoisse s'évanouir comme un amas de brume, alors que I lesoieil est proche el récliauffe déjà l'horizon, Mon astre, I ce Tut une plénitude de cœur, une sérénité qui me lit envi- I gager les pires tourments d'un œrl ralmo : « Que ce qui ItJoit être soit; tout est bien, et le mal n'est qu'un ache- I minemcnt vers le mieux. » J'observais mes voisins, la I salle, la surveillaote occupée aux premiers pans^enls, le I veilleur mouchant uu rat de cave de ses gros dpigts huî- I Icux. Des pensées de rachat, de sacriOce, de rédemption I par les larmes et les tortures me traversaient l'âme en Itïèdes tourbillons, y laissaient un angéliqne sillage. Pen- B dant quelques minutes, dans cette pièce puante, lourde
■ de plaintes, à la lueur clignotante du jour levant, et B tandis que le poêle rouQait, j'ai été uu saint, j'ai eu la
I Quand l'interne vint me chercher, cet étal merveilleux I feisislait ; mais le fait de me redresser, de me laver le
■ pied au savon, de passer une imiotte, des chaussettes et de
I ni'étendre sur un brancard changea mes dispositions; je I
I redevins le Fiilix ordinaire, etfaré de ce qu'il allait subir, j
I Nous n'eûmes p;is un long trajet à parcourir; après deux . 1 a.
LES MOJiTlCOLES.
vestibules, nous franchîmes une porle basse; je croa que j'entrais dans un tbéAtre : au niveau de mes yeux, une barrière circulaire j au dalà, des gradins sur lesquels sa pressait une foule grouillante qui me fit l'effet d'un seul visage, atroce et grimaçant. De mon côlé, et en deçà de la séparation, Malasvon, Tismet et leurs ailles me semblaient minuscules,parceque j'étais très bas, et se tenaient debout près d'une table chargée d'instruments brillants et bizarres. D'emblée mes regards allèrent à cette table et s'y attachèrent... \ en a-t-il des couteaux de toutes les formes, de tous les éclairs, de toutes les dimensions, et des pinces, et plus loin, dans un bassin,deséponges libres ou emmanchées, des boules d'ouate ! Voici des figures connues : l'infirmier, la surveillante, même la petite Marie qui ne fait pas attention à moi. Cela sent le phénol et la rose. Quelle est donc cette machine qui pulvérise là-bas une pluie fine en grésillant? Je vois d'autres brancards ; sur eux, couchés dans des poses d'abandon ou de souffrance, des malades que je connais, puis d'autres que j'ignore, puis des femmes. Combien sommes-nous? Une armée de brancards... Je crois utile, pour me porter bonheur, de faire plusieurs fois des flioses machinales. Je regarde à nouveau l'assistance, relief confus de têtes et de corps. Quelqu'un va parler, puisque lout le monde tire des carnets ttu froisse des feuilles de papier blanc. Les crayons montent aux lèvres. Quelle multitude! Et je vais avoir le pied nu en public! Il y a de mauvaises faces, des yeux terribles; ils guettent le sang; chacun attend l'heure rouge. La pendule carrée dans le coin, là-bas, ricane : le sang, le sang, le sang. C'est pour lui tous ces baquets ! Je me rappelle mon pays à la Noël; on va égoi^er un porc. Le jour livide entr« furtivement, maître des reflets durs, implacables...
Quelqu'un parle; c'est Malasvon; les crayons courent et les cous sont tendus ; des mains appuyées; d'autres se font des signes. J'écoule le maître : il va peut-être proférer an grand cri de pitié ; mais non ; toujours des syllabes grasses,
■ LE^ MORTICOLES. ai
■et U ùfn iinjiassible iius hvges h\avis : h lourde mâ- BpbAJre! < Messieurs, nous devons aujourd'hui couper deux KitUie», enlever un uLérus, le cureler, puis le rcineltre; Butirper une liimcur de rai»s«Ile, un eochonome quel- Kaaqne, je ne sais pas ce que c'est, mais c'est dur comme nu cliicn. — Tisiuet et les élèves rient en arrière; on a Bouri dans l'auditoire. — Nous supprtttif.ro us les ganglions Bnaladcs, les suspects, et inèiae les sains, lesquels sont nuelquefois suspects. Nous prolongerons l'incision de l'aisnelle à l'abdomen et nous scruterons le pli de l'aine. Nous ll&pérerons, parnotre méthode malasvonienne, une luxation ■sous-astragalienne avec fracture de l'aslrayale probablennent double : nous verrons si le sujet n'est pas scroruleux, Ke qui est vrajserablahle, car il est Étranger, v — C'est Rnolcet étranger, et plus que jamais, car tout gie semble Bbouveau; ceux que je connais n'ont pas aujonrd'bui le miénie visage, les mêmes gestes. Tout est élargi, tout fris- Btoone. Je vois Mabsvon changé, puissant, dominateur. Il ■esl en habit et gilet blanc avec une grosse chaîne h bre- Boques. Un petit tnorceau de craie à la main, il regarde vers non tableau noir, comme s'il allait écrire ; pourtant il u'écrit ■pas. Les outils reluisent toujours, paraisseni rire à leur Ouvrier... t Les grosses tumeurs, messieurs, je vous les ferai passer; les petites, vous viendrez les voir. Pour débuter, nous extrairons du larynx d'un jeune homme une pièce de dix sous qu'il; introduisit par mégarde; enfin nous trépanerons un agent de police victime de son audace, nous rést^querons un rein à un adulte, trois cétes à un nianoetivre et la vésicule biliaire â une femme qui maigrit sans disconlinner. Je vais vous la montrer tout de suite. Levez-vous, madame, »
D'on brancard près de moi surgit un squelette en camisole blanche. Les yeux sont si loin qu'où ne les voit plus; le corps et tes mains Iromblenl. Le Jupon noir glisse Ksurl'absenee de hanches. La petite Marie le rattache. Un ntea de brouhaha. Bruit de cuvettes enire-choquèes. On
68 IIeS MORTICOr.ES.
s'agile dans l'hémicycle. On passe vile entre nous... Jaury me tapote le front; tout le monde se lave les maitis, surtout Malasvon dont les gros doigts craquent, tandis que la surveillante verse dessos un filet d'eau. J'entends la pendule, le pulvcrisatear, des voix qui chuchotent à la bâte,. ,,. puis un ronflement, une sorte de sifllet. C'est l'hommâ qui a avalij la pièce et qui étouIT)^. On commence par lui. Une poulie descend du plafond, s'ëclaire d'une lueur soudaine; l'éleclricilé grésille, Malasvon saisit la gorge de l'Étranglé que les élèves maintiennent.,. Un éclair de bis-
.^ouri... La lampe se balance au bout de son fil; on l'approche du cou : g ... Pince... Épobge... Une autre pince... » Ces mois, on se les passe aussi vite que l'objet qui disparaît entre les phalanges robustes de Malasvon. Un garg(^itlemenl, comme de bulles d'air et de liquide. Le mailte sort victorieux, au bout de sa pince, une pièce rouge : n Voilà, messieurs! n On applaudit... «. A une' autre... A une autre... Le numéro suivant... Non, pas
-celle-là... > Ou tourne tous les' brancards dans le même sens. Je vois les têtes de mes camarades d'angoisse. Elles sont terribles. Les yeux dilatés iixeni l'autel du supplice, la table, où l'on empile en ce moment d'épais coussins de cuir que l'on tapote et recouvre de linceuls blancs... Les dents claquent... J'entends leurs castagnettes. Je raidis mes muscles... On me souffle : i N'ayez pas peur. » Si, j'ai peur... Il y a une bousculade dans l'amphithéâtre; on descend pour mieux voir. On se presse, c Assis! chapeau! assis! » Au moins, maintenant, je ne les vois plus, ces assistants assoiffés de meurtre ! Je leur tourne le dos. Mais je vois l'opérée, qui s'assied en pleurant, puis se couche sur la table. Comme elle parait petite! Malasvon domine tout ce monde. Une autre machine descend du plafond. On l'applique sur le visage de la femme qui se débat. Une terrible odeur se répand, pénétrante, entêtante, vireusc : le chloroforme! La patiente ne remue plus, mais elle râle et murmure : « Mais si... mais si... Lâchez-moi... Mon
Les HonTtr^LEs.
fthérf... Bonsfiir... BÉ... ifi^... Bé... Guhu,.. ^iim.. Homior, un jot de sang fi j,iilH sur ma face! Je voudrais IHio sauver. Je ne le puis. Je suis prisoiiiiittr ilu hrancnnll \f,. Chacun s'pffarn! Qu'y a-l-il donc? On emporte la vîcitime inerte et .langlante, rouverte de pinces qui H'cntre- ^Oqiicnt sinistres : « C'est un malheur, messieurs, c'est PkiR Eoal)i<^ur lieureusemeiit très raro. » Et Malasvun, suwrbu dans son ji;ilet, son babit, la tête droite, éponge sou Blro^lorï pi;rlc M sueur. Tismet lui passe des couipresses. pi a iDis sou lorgnon : il est très lieaii, ti'^s digne, Tls- ,. c A mie autre... A l'autre » ... Cela continue; c'est
It vertige; un tourbillon : l'odeur du chloroforme, l'élecftrlcitf, lits linleines des assistants, l'acide phénique, les murmures et lus ordres : « Pince... Éponge... Bistouri... Sonde cannelée... hponge... Pince... » Oh, les lamentafaions égarées des nialadesl s \ une autre... La tumeur... ' La pendule même semble pressée. La voix de Malusvon, obstinée, rauquc d'effort : t Ah, niussieurs, elle (résiste... Mais nous l'anrons. xVnhiin furieux: a La voilai Ënaminez. Fniles passer, n Une boule de chair sanglante lollige. Applaudissements.
iens (}ue jiian tour approche. ,Ia prie éperdument, et ke n'écoute p-is ma prière. La peur me troue comme un Souteao. Je. tremble d'un fourinillement de frissons, les ktns chauds et les autres Froids. J'ai l'envie de demander grâce el en même temps la haine des Horticoles- Celle-ci s'aggrave de la vue de Cudane. On me saisit avec brutalité. On m'étend sur le lit. Malasvon parle de xoh opération. J'entends un cliquetis d'instrumenls et je sens, tout piès de moi , l'épouvantable odeur du chloroforme. On m'applique violemment sur la bniiclie la petite boite mortelle. {J'iloulTo, j'étouffe. On pompe. On veut donc me tuer? Au pécoursl
îamme ces fruits sentent bon ! Je suis très béat dans fcotre jardin, devant un pommier ; ma raére et imm père
larchenl à dislance, mais il y a malèriellement près
70 LES M0HTICOLES.
de moi comme l'idée que je serai malheureux. Ali! le dêlicieuï, le profond parfum des pommes, et que je trouve de beaux mots pour l'exprimer, des mots ()Ul montent an vibrant, comme des flècbes de cristal, vers ce ciel admi» nM'i ut liinpiile! Tiens! ['ne ln-le m'a pjfjué le pied! J'enlends derrière les arbres une foule loiolaine... loiD... laine... Accord étrange! Syllabes sonores, évocatricesl Je secouerai cet insecte sur ma .cheville... loin... laine... laine... La foule se rapproche. Je distingue des voix. Une crie : « Pince sur la pédieuse! Pince! * Mes parents ont disparu. J'ai fâme maussade, le pied broyé par un élau. Toutes ces pommes étaient pourries. Elles me donnent envie de vomir. Eh, mais... Est-ce une armée qui passe, ce vacarme? Je suis si faible. Mon mai de cœur augmente, /(s vont me prendre, me jeter par terre., ■ On me saisit et m'emporte... Comment et pourquoi?
Je suis revenu lentement à la conscience dans mon lit quatorze de la salle Vélâqui, la surveillante auprès de moi, et, tandis qu'ils me pansent le pied, Jaury et Prunet me félicitent de ma bonne tenue : « Mais vous en avez dégotsé des histoires! Ah! vous avez bien traité Cudano et Tabard. Vous rêviez donc d'eux tout le temps? » Je ne répondais rien, encore hébété de chloroforme.
Pansement et souffrance durèrent une quinzaine de jours. A chaque visite, le maître ou Tismet soulevait ma couverture et, sans dérouler les bandes, devant mon pied emmaîllolé comme un marmot, faisait un long discours sur les beautés de l'opération malasvonienne. Je devenais l'enfant gâté du service. On me prêtait une foule de livres. Ceui-ci m'ennuyaient. Ils ne traitaient que de science. Ils analysaient tout froidement et lourdement. Comme j'en faisais l'observation au petit Prunet, il se mit à rire : « El de quoi voulez-vous donc que parlent les auteurs? Monsieur désirerait des légendes dorées, des catéchismes,
[{les Èraugilus. Monsieur regmtli? les liisloircs qni exriltinl tt di^timileiil l'imaijlnatlon. Mais, Caiielon, c'est la Ijciuli'.
[deuMorticoles d'uvoir banut an idéalisme rague et (ont é à des notions neUGs. Ces ouvrages de la bibliobtièqnesDnt aussi ceux qn'on donne nus enfnnts. Au lieu pte fables el de contes ;'i dormir Jebfiiil, on leur incuiijue s principes de botanique, physique ctctiimie. Qu'n't-ce bm le gaz ti'éclairagi!^ Gomment s'extrait (a huuîlleï
histoire de la machine à vapeur- Voilà les plus belles hnecdoctes. t Tout celu nie p^iraissaîi ridicule et vain, Ksp&ble d'augmenter la commodité, mais aussi lenialliuur.
% C'est, pensais-je, l'histoire de mon pîed^ Malasvnn me le lilicoupe pour le guérir uu nom de la seience, mais Ta-
ïard me l'avait démoli an iioin de la science. Lo mieux biU été do le laisser tranquille. Ces gens-là se plaisent à Konlrarier la nature, et, ensuite, à parer ses coups. Ainsi Jetir £&z, électricité, vapeur, etc., riccableiit d'arcidenli ÉeQX qui les manœuvrent, les triturenl. Leur entretien nt^traque k jamais la santé d'une multitude d'ounrîers qui donnent leur vie i ces besognes ingi'a'i's- Ce-
tundant les Murlicoles se préoccupent d'étudier les maux
[u'ils ont causés et de panser les plaies physiques. Le plus ■souvent ils les empirent. Quant aux plaies morales, nu dégoijt, à la révolte, à la haine, ils ne s'en soucient point, tous abrutis qu'ils sont de matérialisme. ï
On savait que j'étais chrétien et tout le monde me plaisanlait. Moi, Je répondais à Jaury et aax autres : « Ne vojea-vous pas que vous avei aussi vos idoles, vos belles inventions de téléphones, télégraphes, systèmes d'égonts que vous m'exposez avec tant d'orgueil, et croyez-vous que ce$ idoles ne dévorent pas une masse de chair bumaiue dans les petits sacrifices journaliers nécessités par leur entrelien, l'épuisement des porte-monnaie indispensable àlaTormalion des syndicats, comités d'actionnaires, et dans les gros sarrillces périodiques appelés cataslroplies f
ecroyez-vous pas que ce pm^'T'&s, dont vous avez pbiin
lî LES MOBTICOLES.
■ abouche el qui n'existe qtie dans vos rêves, est la plus forte diimère à Irompe d'éléphant, veulre de léopard et pieds fourchus devant laquelle les hommes se soient agenouillés? Une seulqchose progresse, votre orgueil monstrueux, source de vfttre misère passée, présente et future et qui vous mènera à. votre perte. » Ces diseussions, ces prédictions, amusaical mes îiiterlocu leurs. Misnard et li'yutri's veunienl de la salle de garde avec Jaury, pour stimuler mon ardeur oratoire. J'étais flatté de leur entendre dire : « Canelon est intelligent, mais rempli de préjugés absurdes.» ,
Je commençais à pouvoir me lever, bien que gardant encore mon bandage, et je marchais passablement, appuyé sur une canne. Je désirais me rendre utile autant que gagner un petit salaire, car, jusqu'ici, j'avais vécu aux frais du Secowrs wiîi(!«rsei et je ne voyais pas approcher sans terreur le moment où je rôderais, absolument dénué de ressources, dans la sinistre cilé des Morticoles. La surveillante me proposa d'entrer comme aide à la salle des moris. J'acceptai par nécessité et par une curiosité malsaine. J'avais lant entendu parler de ces autopsies! Elles me semblaient l'aboutissant et la raison d'être de cet immense système hospitalier que je voyais fonctionner par morceaux. Les médecins et les étudiants les cilaient avec allégresse, les malades avec terreur. Pour la plupart de ceux-ci, elles étaient le bout de l'avenue, le cul-de-sac de leur destin. J'allais pénétrer à mon tour dans ce sanctuaire.
Par un temps de blanche giboulée je commençai mon nouveau service. Depuis deux mois je végétais à l'hôpital grâce aux zèles combinés de Tabard, des Rastas, de Cudane et de Malasvon. L'hiver se prolonge, chez les Morticoles, 1-1 plus grande partie de l'année. Ils ont banni la joie même delà nature. On venait de m'ôler mon pansement. J'avais, en place de ma capote, un pantalon de gros
LES mouticoles.
ft&f filen, 11)1 gilft fil uni; veste g^mblnliles, un laijiier p-isSIre et une casijiiBtle sur laquelle scituillaienl ces mots: HOPITAL nPlIUS. Les malaJes, la pelite Mari,., •î surveillante s'etaieiil fori réjouis de mon accûutri!cnt.
Je îorlls de la salle Vélâqoi aveu bonhepr, mais non
léflnîlivement, car je devais coiitiiiuec à y co'iiclu'r ol à y
idre mes repas. Je revis la lonyue suile d'arceaux, leg
icaliers, les relentissants vealibiiles de ce [lalais du Mal.
'abrhtint de man tablier, je tra¥i.'rsai au pas de course
18 maigres jardins délreinpés par une pluie cinglante
iiâléede neigeetdoboue, Lo ciel ii'élail qu'une bataille
- iluagea Uour8oulI.'s et hagards ijui se poursuivaient
■V9C DUO rapidité effrayante. On m'avait indiqué la roule.
^prés les jardins, une cour Malasvon, entièrement dallée,
pa l'averse faisait reluire. Je eonlournai le bâtiment
iharmide, j'ejililai deux ou trois ruelles à nom bi;!ai'rti et
D'arrivai enfin à une sorle de boyau entre deux pavillons,
Wroit, sombre et inlecl. Sur une purle basse. Je lus ;
^ervicedes autopsies. Je franchis le seuil fatal.
, Dansia première pièce, il n'y avnil rien que des chapeaux
ft lies pardessus. La seconde Olafl une vaste salle déserlede
ivsDls, mais peuplée de cercueils, la plupart découverts
■i 1*00 voyait les corps, les maigres, les lamentables corps,
s os serrés sous la peau sèche, les visages raidis, con-
Jftaclès comme par une allention posthume. Une Ingidilé
|eonlagieugc me glaçai! le sang, me figeail d'horreur. Aux
wignels des bras etiques, où saillaient les cordes des
muscles, étaient suspendues des étiquettes par une courte
fitelle grasse. Là je lus des noms par lesquels on nommait
ces Ôtres qui marchaient, qui parlaient, qui pensaient
corrrme moi el comme tant d'autres avant et après eux.
Cadavres maintenant, ils avaient, accrochés à leurs mains,
ces signes qui siuiiblenl appartenir à l'individu, le mellrè
a part des aulres. le ditréreucier, ces signes où nous voyons
4 destinée, qu'on a répétés dans l'amour, dans l;> haine
LES MORl'ICOLES.
et dans la [erreur, nous avons tracés
que uos parents nous ont sur des feuillBS volantes
appris, que et dans les
actes suleiioels de la vie, qu'on grave sur les tomlieaux des riclifs, ces signes auxquels adliére la poussière de la ffloire et qui sont si caducs, si loin de nous, si peu nôtres qu'il faut les attacher avec des ficelles, car on ne les reconnaît plus. Je regardais attentivement ces morts nombreux et parallèles, sÉparùs par des cloisons de toile blanche, couchés comme dans des lits étroits, bien appliqués contre le sol et vaincus par la pesanteur : il y avait des pauvresses, aux seins tlasques et disparus, car la mamelle est encore un luse. Voilà toute la merveille de la joie voluptueuse serrée, telle une charogne, par une caisse de bois stricte. Pourquoi ces ventres flétris et ratatinés avaient-ils enfanté dans la misère et le froid, par des nuits plus noires qu'il ne faut, des êtres voués eux-mêmes â se perpétuer, la misère créant l'alcool, l'alcool le vice, le vice le crime, et le crime désolant la race ? El peut-être de ces ventres pitoyables, tables froides du plus maigre festin d'amour, était sorti l'être sublime, fait de misère, de froid, d'alcool, de crime et de vice, mais par là capable de comprendre sa race, de tout transformer en splendeur et de prêter des ailes aux choses basses, l'être indispensable et nécessaire qui soulève un monde trop plat, donne aux malheureux l'héroïsme, rattache les noms sur les visages, ruine le frêle bâtiment d'une science abjecte...
... El, à côté des femmes, je vis des enfants, lamentables échecs du destin, avortements d'après la naissance, petites dépouilles massacrées, dont les membres grêles portaient encore les traces furieuses d'une courte vie. Auprès d'eux, les hotnuies, dont l'attribut est la force, et qui furent toujours si faiijles, les pauvres hommes sans muscles, creusés partout où l'on doit être gras, et lapidés par le niallieur. corps esposés sans pudeur aux outrages de l'air, sur qui, à Ijavers Its plaiiclies disjointes, tombe-
idahirert
I Oauscetlpull^e lilAme, pUiKi^e de rorctieila, je restais ■ODC slupide at mui-ne, qnnn^ uni- voit grossière, cela- ^nte, m'expulsa de ma ri^vi^rîe: « Qu'eal-ce i\nw vous BUten »ur vo» doux pieds, comm» lin héron, au lieu de braisiller? Si vous coniinenccz couiiiie çul » C'était rrQuillot, le garçon prinripal iraulopsio, èlre immomio, Bee ait) p surprime de l'alcool donl il reni|ilissait rtiai]ue pur sa crapuleuse beilaine, grisonnaiil déj&, prt'siiue un Jîvîllard, corps rompu a la nif^uie hesoi^tic funi^hre depuis Blasde vingt ans, corps de rolosse porté par des jambes Ecurtes, d'aspect démonlaqui^ Il paK^:iil pour savoir autant â'artalonjie' i\w k'S meilleurs cliinirgiens. Ses mains BoHBuses étaient énunnes ul il cassait c^n deux d'un coup Be poin^ la noloune vertëbralc d'un sujet.
Je crois i[w, quand il iiraposlroiilia ainsi, mo rappela à Bliorreur réelle, je l'aurais volonlîers étranglé. Il Tallnt
mrtant lui obéir. Il m'ordonna de l'aider au transport B'un cadavre. Je pris par les liras, dans un eercucil, celui Ittll prit par les pieds, un être maigre ilii haut, mais Rceptionnellement ventru, Il-'las, le contact de ectlc eliair ■are. sou^ fa pi^au flasque et IVoide, la lëte qui se balance
u hasard des rliocs et des secousses ! Nous eutrJinies dans jli6 autre salle très claire. Au-dessous de quatre tables de liarlire, le plancher se creusait de rifioles; sur elles
ftleot (les billols graisseux et iinû caisse d'instruments
aillés. Nous déposômes noire charge accablante, et le fcarps, sur le mariire, fil un bruit mat et mou.
Vn chef de service entra, snivide ses t^lèves qui riaient, plaisantaient,s'cn¥oyaient,àcaiise-du froid, d'énormes ijourrades dons Ip- dos. Il s'appelait A vigdeusc, ce médecin, rival en pose et en beauté du chirurgien Tisinct de l'Ancre ; bien planté, brun, hardi, armé d'une barbe eu pointe taillée avec sein el d'yeuï cruels, des yeux de forban qui sîniu- PfUenl la douceur ft qu'il manquait d'un lorgnon sans
Vf", |,KS MÔRTlcnUS. ■
cessi; iriijolé par une inain nerveuse, portant beau, parlant haut il'une voix sacciidée et cassante, issue île ileus lèvres rouges, telles que suceuses d'une plaie saignante. D'emblée il palpa le cadavre de ses doigis insouciants, fuselés el poilus et cnnta une joycusii anecdote : c Celte dame lui avait iiil. II avait répondu,.. El alors... » Sous-enlendus, ■ réticences, finesse, caresse négligente au ventre proéminent devant lui. Quand il eut achevé : « C'est bien lui, n'est-ce pas, Trouillot, notre numéro onze de la salle Avrgdeuse? — Il était fier, le cabotin, que sa salle portât son nom. — Donc, préparez ma boite. »
Je pris la caisse d'instruments el la calai sur la table entre les pieds crispés du mort. Avigdeuse choisissait un couteau, quand un gnome rubicond, à barbiche blanche et à cheveux gris envahissant une tête de fouine, entra précipitamment. Le docteur dit à son interne : « Commencez, mon cher, pendant que je parle à Cloaquol. s Le nouveau venu, une sommité, faisait partie de toutes les assemblées politiques et médicales et dirigeait un organe important, le Tibia brisé. 11 possédait à fond, ce Cloaquol, l'esprit de la cité, bas et cynique, intolérant, sectaire et dur. Il roulait les r, ricanait, sautillait sur ses jambes minces, racontant vivemeni à Avigdeuse ses démêlés avec Crudanet, cette eamille, cet imbécile, car les médecins ne se ménagent guère et se traitent mutuellement comme je les traitais dans la citadelle de mon mépris. L'interne, immobile, son couteau à la main, et toute l'assistance écou-. taient le colloque avec une curiosité souriante. Cloaquol, autant que je le compris, priait son collègue de refuser à ail important concours un élève de Crudanet, faute de . quoi lui, Cloaquol, insérerait une plainte retentissante dans son journal, interpellerait au besoin à l'Assemblée. Son interlocuteur le fixait d'un froid regard, semblait se ménager. Toutefois, il lui donna de- bonnes espérances, el l'autre, sûr du succès, s'écria : < Comment, papa Trouillot, toujours nécrophage : Songez, messieurs, que, quand
t.ES MOrTICoLKS.
Iféinis interne Jans \e. service iIp jiioil vénéré matlre 4lhroche, Trouillot l'onciionnait déjà; mais qui! Je a& vous léfnTigottas. Travaillai!, An revoir! »
I II roula vers ly sorlip, L'iiitern», d'une incision rapide, hena \b coulL-au du la j^orge au bas tie l'abdomen. L'n flol ■e liquide jnune Jaillit du ventre ^ras el coula des rigoles e lu Inble sur lu pbndier avur un glouglou liideax. Mon iouleva de déguAt. Ce fut pire quand, agrandks^al l'ouverln^ et rompant les eûtes h l'aide de forts ciseanx, l'opérateur relira un à un les orgnnas dp celle cavilé misémble. Je vis le ronge «l bulleux poumon. Ir cœur onctu9u:i 1 rnnd, le foie qui s'élale comme un dûme brun et la rate (ombre, ferme lUma sa capsule. Avlgdeuse, d'un nir disirail, taisissail (chaque organe, le comfU'imait, le palpail, esquisi»H une plaisanterie. Il grallait le poumon, îuei^ail le t'oie, i promenait un bistouri à la surface, cjilrait ses doigis lans les cavités du cœur, mais sans entiiousiasme, avec fine moue maussade, soit qu'il oui b&le d'avoir Uni, soil u'il eùl peur de Lacber, malgré le tablier protecteur, sa redingote- à revers de soie. TrouîHot me surveillait, m'ap- |l)^ait à vider le seau, à éponger la table. Quand on ■éroula l'intestin comme un monstrueux serpent, j'eus JDie bruKqiie secousse et me cramponnai k une cbaise pour he pas tomber. Celle défaillance passa inaperçue; Je uevais, bêlas, m'iiguerrîr.
Car, maintenant encore, je m"effare du contagieux esprit
^'habitude qui explique, chez les Morticoles, tant de
i^Upres et de forfaits. Au bout de quelques jours, j'avais
îis mon parti de cet affreux métier. J'aidais Trouillot
ins ses besognes les plus répugnantes. Il apportait en
Icbetle des bouteilles de vin, volées à l'économat, que nous
Suivions entre deux cercueils. Bientôt ceux-ci perdaient
leur signilicalion. L'alcool tes animait. Ils devenaient une
asseniblce de camarades, un peu silencieuv, un peu raides,
g(Oais attentifs à nos ébats. TronîtloI se levait, oscillant sur
â JARlbfls molles et torses, et cnlojujait une de ses mul-
tiples compl.ninles, où il n'était r|uestiai] i]ue de malndie et de misère. Je l'accompagnais au refrain. Parfois naws. roulions sur les dalles froides et cuvions de Iod^qo^ heures notre ivresse. Je vis défiler, dans ces salles d'at^ topsie, un grand nombre de médecins. De temps à autre^ Ciidane, muni de sa macliine et suivi de son aide, venait ' me demander un cadavre. J'évoque l'éternel brumeur crépuscule d'hiver, l'électricien penché sur un torse noir, Trouillot tenant une i^rosse lampe. J'entends la pluie au dehors. Je songe à la vinasse passée,â celle qui va venir... Ainsi je me plongeais dans une dégoûtante torpeur.
J'en fus tiré violemment. Une après-midi que, plus soûls que de coutume, nous ronflions, Trouillot et moi, vautrés l'un en face de l'aulre, on frappa l'huis d'un poing rude. Nous ouvrîmes en grommelant à une civière entre deux infirmiers. C'était la besogne habituelle et que nous menions rondement; mais, cette fois, l'aspect du cadavre, le large nez, les anneaux d'or aux oreilles, tout ce petit système de mémoire me fit tressaillir. Je regardai le nom attaché au poignet: Magaduque, étranger, avec une physionomie si .stupéfaite que Trouillot éclata de rire : « Eh bien, Félix! la bidoche te fait trouver mal aujourd'hui ! » Mais je ne répondis qu'à moi-même. Magaduque, c'était un de mes compagnons. Sa maison touchait à la mienne. Il était bon, affectueux et chantait sur notre navire de jolis airs bien rythmés. Lointain Magaduque de mon enfance, de mes promenades, des horizons clairs ! Baigné dans le doux brouillard du souvenir, je regardais cet infortuné semé par Dieu au même rugueux sillon que moi. Comme il avait rapetissé! Jadis on l'appelait le grand Magaduque. Avail-il souffert, pensé aux autres, à son village?...
C'est l'amour qui crée les Êtres. Sans lui les humains ne •sont que poussière. Mais lui rend cette cendre vivace, fait d'une crête de mur une forêt, d'une anfractuosité de roche un jardin et d'un coin de terre un paradis. Je te vis
I |tour MM(ia<lii(|iiP. \ '■ ' - ■ •■<-s dncieurs,
krands, gros, maigres, lai^ti-, éliuil-, unirs, blaima, poseura, ricaneurs, ractinlems d'Iiisloiiea, faispurs de hotis mulR, li hintiiieii aussi vivfs i\]ic leurs bislauris, ou BÎlenneiut coirinie. des dnlIeR, ou lluenU cumtnu le 6mg el Vb pns, loiis ces Horticoles morlicolises m't-laient devenus iodilTéreiits. Quand ils dépei^uient un riidavrcje jt'tuÎÂ snii» i péliî-méle dans le seau en i|ui fui jadis In viu, le [Aleail l)liiiic (lu cerveau, la moella fine l'I tourte cumme hine Tipëre. Muîsquaiid, le letiiltiuiain.Troiiillot m'ordiiuim ne mettre ïtagadaque sur une tabk, je sortis |iour éviter pin mallieur.
J'errai à travers les nielles infectes qui avoisinaioni la
B il'autopsii'. 4e ne sentais pas la pluie me ruisseler
3 le dos et sur la poitrine. Je mi-. Jngeiùs aussi fil el
Bdégradé (|u'uii assassin: j*i^tuis un lAcbc nieurlrici' de
■cadavres, nn Trouillnl, une bête de cimetière rampante,
;Bn cancrelat sluanl d" K'»» Je* "lorls. J'eus envie do
n'enfuir de l'IiApilal, d'aller me jeter à la mer. Mais eoin-
ftio«nt sortir de ce laljjnnthe ■? Je m'agenouillai dans la
■boDe. Un iirbro noir d;ms la rafale agitait doviiiit moi ses
■irsiiches ilésespL^r^es i>l son hme me parut concorder à
a mienne. Je priai avec fervuur; j'interprétai mes souf-
tnces, mes hnutes en épreuves. M'ailressanl à Dieu, je
U!p«uillai le Canelon insouciant... Quand je me relevai,
j'eus l'impression de dix ans srairo^s en ([uelques secondes,
Kêt pris, rÉconforli^. le chemin d'' hi s.ilki VélSipii