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CHAPITRE

Je revis Trub. Il me confia qu'il allait décidément quitter le service de Dabaisse et devenir valet de chambre d'Avigdeuse. Notre espoir à tous deux était de gagner assez d'argent pour fréter une galère et nous enfuir. Trub me dit : « Ton ancienne passion, qui t'apportait salle Vélâqui ton ragoût et des gâteaux, la petite Marie, est aujourd'hui cuisinière chez le spécialiste Purin-Calcaret, et celui-ci cherche un valet de chambre. Présente-toi. »

Tout se passa fort bien. Je retrouvai ma bonne amie, qui se montra un peu froide, mais très complaisante. Son maître était garçon. En outre, il avait une forte corpulence, Tair réjoui et habitait une avenue aérée qui conduisait au port. Il m'accepta d'emblée. Je quittai Sorniude à l'improvisle, et m'installai aussitôt chez mon nouveau patron.

Purin-Calcaret, grisonnant, bedonnant, figure ouvertes^ ^' rragrémentée d'un court collier de barbe, mangeait de bon^v» vVy, appétit, buvait comme un trou et trempait les doigts dans son nez avec acharnement. Son deuxième défaut était Vingratitude. Je ne vois pas trop comment il différait par là de la plupart de ses concitoyens, lesquels oublient déduite les services rendus. Toujours est-il qu'on l'appelait couramment VIngrat, Il était spécialiste pour les maladies du cuir chevelu et du nombril, et son cabinet de travail, une pièce sobre, sévère, large, carrée, où il ne tol4v^\V>^^'$.^^si. grain de poussière^ était garni àe\ioç,^\3L\ ^fe^o^V^xvt^-'^^»^'^

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sa paume robuste : « Le fait, messieurs, le petit fait bien observé vaut plus que cent théories. Quand j'ai classé un nombril, un Vrai nombril, un nombril spécial, cela ne m'échappera pas, cela restera dans la science, décrit minutieusement, une fois pour toutes. Il n'y a pas à raconter d'histoires. » Tous approuvaient, s'enorgueillissaient d'avoir chacun, dans leur musée, de belles molaires, de beaux orteils, de beaux cils, de beaux ongles et de belles omoplates.

Je me trouvais d'autant mieux chez l'Ingrat que j'étais rentré dans les bonnes grâces de la petite Marie. Malheureusement, notre maître fut nommé médecin en chef d'une ville d'eaux importante. Je ne pouvais le suivre, car l'État fournissait son personnel. Il quitta défmitivement la cité, n'emportant que ses meubles et sa collection. Mais, avant de partir, il eut la bonté de me. recommander à son ami Pridonge. Le même jour Trub entrait chez Avigdeuse.

Pridonge me prit par surcroît, car il avait déjà un nombreux domestique. A la lable de l'office, nous étions cinq hommes et deux femmes. Mon maître habitait un superbe hôtel au centre de la ville. Sur la porte était sculpté un docteur emblématique, retirant une flèche du pied de Cupidon. On lisait au-dessous, en caractères flamboyants, cette devise : « Il panse les blessures de l'Amour. » Le premier étage comprenait le cabinet de consultations et les salons d'attente, décorés de tentures noires et argent. T Le second était destiné aux appartements particuliers et aux bibliothèques. Partout de hideuses planches coloriées; deci, delà, une petite image allégorique, représentant un médecin en robe rouge, un doigt sur sa bouche, d'où part l'inscription: Silence et Mystère; car on insistait, dans les cours de la Faculté, sur ce fait que le secret professionnel est la garantie du pouvoir doctoral.

L'arrivée des malades dans ce royaume était muette, silencieuse et honteuse. Les femmes, dissvvswi.V^^'^ %<«s^^ à'épaisses voilettes, attendaient àatis âi^^ ^fv^ç.^'s» 'sfes^^^^'s*

voir. Faut-il que j'aille trouver les parents de M"® Grominge et que je leur dise : Flanquez Lebide à la porte. Votre fille accoucherait d'un veau à deux têtes ou d'un os carié? Ou faut-il me taire? — Mais, riposta Cloaquol, tandis que Crudanet ^ lûss^it hypocritement un geste évasif. il rae semble que tu as déjà trop parlé. Nous sommes ici quarante ou cinquante, et tu résous le problème en le posant. — Bah, ne fais donc pas la bête avec papa Pridonge, Cloaquol. Je suis fixé sur ton compte, mon bonhomme. Ah, ah, monsieur est dégoûté! Hi, hi, monsieur n'aime que les sujets chastes! Je t'ai vu moins fier, noble directeur, il y a deux ans. Tu passais tes fn^darnes ensour-^''"V

'^/dine, mon vieux, et elles ne te réussissaient guère. » Cloa-A»'-''^*"''»' quoi était vert de rage. J'étais près de lui. Je l'entendis grincer : « Tu me la payeras cher. » Il jeta : « Quel goujat ^>i/if^i que ce Pridonge! » Celui-ci avait sa crise, nul n'aurait pu - r *>; l'arrêter: « D'ailleurs, vous tous, mes convives du sexe mâle, pourquoi jouer à l'innocence? Ignorez-vous de quoi*^' ^'^ il retourne ? Je vous ai tenus dans mon cabinet, bieïi ^ humbles, bien inquiets, bien obéissants. Ah, si je vidais mon sac d'histoires! Si je le vidais pourtant! J'aime la gaieté, moi, je l'adore. » 11 secoua sa fourchette et son couteau au-dessus d'un paon dressé dans son plumage au milieu d'une citadelle de foie gras : « Envoi du duc de Séneste ! Saluez! »

Après cette sortie, il y eut une gêne atroce. Les femmes et les jeunes filles étaient manifestement très mal à leur aise. Un fleuve de boue avait traversé la salle, éclaboussant les claires toilettes, la nappe irréprochable, et jaillissait jusque sur les visages. Un lourd silence s'abattit, où chacun ruminait sa colère et sa honte, et Pridonge, qui ricanait encore, mais sans parler, et nous faisait signe de hâter le service, m'apparut tout à coup comme le porte- - - ^ fouet de cette société méprisable : « C'est toujours ïa

'"' "même scie, me glissa dans l'oreille ui\ d^^ WXyvcvs.^'^^^vxvite que pour insulter. Mais i\ esl s\ ^Ti\\3L^^wV.\ ^ V^^^^

tête. Tai bien fait, qu'il a dit en finissant. Je regrette rien. »

Tous partirent. Les domestiques poussaient des lamentations hypocrites. Puis accoururent les parents, qui se mirent à débattre des questions d'argent autour du cadavre à peine refroidi et à inventorier l'hôtel. J'étais voué aux ^ catastrophes desséchées...

Je restai une semaine sur le pavé, cherchant une place de côté et d'autre. Trub, valet de chambre d'Avigdeuse, ne pouvait m'aider. Ce fut encore Jaury qui me tira d'affaire. Il me trouva un emploi intermédiaire, semblable à celui que j'occupais auprès de Wabanheim, chez le fameux Clapier, docteur aussi recherché de ses clientes qu'il est jalousé de ses collègues. J'entrais là dans une maison confortable, dont le propriétaire gagnait de deux cents à deux cent cinquante mille francs par an. Clapier était un bel homme à favoris blancs, aux manières aiTables et obséquieuses; mais sa bouche impérieuse et plissée, son regard de côté, et certain geste par lequel il passait et repassait ses mains soignées dans sa chevelure décela ient la dureté ' • morticole. Il était couvert de parfums", portait des mouchoirs brodés, des redingotes magnifiques et des portefeuilles à coins de diamant. Ses salons d'attente respiraient une sorte d'austérité capijeuse; son cabinet de consultation renfermait deux canapés-lits et un paravent, à l'usage de ses jolies clientes. Il avait épousé une ancienne cuisinière, grosse femme simple et naïve ; mais il en était honteux et la tenait à l'écart, dans une domination terrifiée.

Quand je me présentai devant lui, il me demanda mes états de service : « Wabanheim, Sorniude, Pridonge! Sapristi, vous collectionnez les drames, mon garçon! J'espère qu'ici vous aurez la vie plus calme. Ce que je vous recommande tout d'abord, c'est la discrétion. — Cette formule me devenait familière. — J'ai dû congédier vos prédécesseurs parce qu'ils avaient la langue tco^\!Ç^\N.^^*> Il w*iDdiqaa sur-le-champ les setVvc,^?» qjqlW ^\&\^^'S2î^^ ^^

à Tavance. On ne savait pas où les mettre. Survint l'inévitable Burnone, amaigri, le teint terreux et la voix faible; il me supplia : « Voire maître est mon dernier espoir. Je ne dors plus, je ne vis plus, je ne mange plus. Je ne vais aux cabinets que tous les trois jours, et avec quelles difficultés! Quant à mes urines, n'en parlons pas. Elles changent de couleur comme des caméléons, tantôt mousseuses et blondes comme de la bière, tantôt noires comme de la réglisse, tantôt vertes et crasseuses, en si faible quantité qu'on les croirait d'un moineau. Etma langue, voyez-la. » Il me sortit un petit morceau de guimauve blanche. J'eus pitié de lui : « Rentrez donc chez vous, monsieur Burnone, et mangez à votre guise; ce sont les remèdes qui vous tuent. 1» Il secoua mélancoliquement la tète : ce Vous êtes un étranger; vous n'y entendez rien. Il faut nous soigner, puisque nous sommes des malades riches. Je remplis en conscience mes devoirs de citoyen. J'ai déjà consulté cent vingt docteurs, et dépensé plus de deux cent mille francs de pharmacie. On m'a parlé d'une ordonnance nouvelle de Clapier, qui vient à bout des maux d'estomac les plus'*^ rebelles. Obtenez, mon bon monsieur, obtenez que je consulte cet homme admirable, mon sauveur ! »

Mon maître était un charlatan de génie. Les jours de consultation, il prenait une physionomie particulière, et son front se plissait pour indiquer la profondeur du travail intime : « J'ai tellement d'idéation que ma tête éclate! » Son cabinet avait deux grandes fenêtres sur une rue fréquentée. Il laissait sa lampe allumée toute la nuit, et chaque passant songeait : <k Voilà le docteur Clapier qui travaille. » Sa femme même, qu'il traitait comme un chien, et à qui il donnait à tout propos des noms d'animaux variés, le regardait avec une admiration profonde et lui disait, les larmes aux yeux : «Ne pense pas tant; tu le tueras. > Ses domestiques le considéraient comme un sorcier, un être supérieur et énigraalique, dont ils aN^\^w\wcvfe ^^'îè^vX'^ superstitieuse. Ce qui me dèsolavl, tf fe\.i\\. âi^ w^ ^QVi:?^^^^

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un beau matin que son mariage avait été une soUise, et, comme il est pratique, il n'eut plus qu'une idée : se débarrasser de la femme et garder l'argent. j>

L'endroit où nous nous trouvions convenait à ce récit. C'était au revers d'un talus, devant un paysage plat, sous û/»^] 9^*' un ciel morne. Trub s'arrêta un instant. Je poussai une exclamation qui le fit sourire : «Cela t'étonne? Mais tu sais bien que, sous leurs inertes apparences, ces Morticoles sont des tragiques. Avigdeuse calcula qu'il est des poisons d'un maniement simple et il choisit un toxique à longue échéance, /^ qui n'éveillât pas les soupçons. Le malheur fut que, par fojr î^'";-"^' ' fante rie, il s'ouvrit de ce complot à sa vieille maîtresse. Celle-ci, après le mariage qu'elle-même organisa, avait été saisie d'une jalousie féroce. Par un raffinement de vengeance, elle imagina de prévenir la jeune femme du crime que méditait son mari. La pauvre commençait à souffrir de maux inexplicables, et elle dépérissait rapidement. Elle faillit mourir de celle révélation ; puis elle pensa à son enfant, se jura de vivre et de lutter. Et elle lutte. Elle sait exactement les heures où le monstre lui verse quelques gouttes néfastes, et elle évite de boire, ou absorbe aussitôt un contrepoison. Cependant Avigdeuse ne comprend rien à cette persistance de l'être et enrage.

« Ah! si tu la voyais, Félix, ma maîtresse, quelle pitié emplirait ton cœur ! Elle passe ses journées dans sa chambre, muette, étendue sur une chaise longue, et son âme brisée ne s'exhale plus que vers son petit garçon, qu'elle caresse d'une main chaque jour plus pâle et plus mince. Son mari ne la ménage plus. Il la tient enfermée comme une prison- ^ nière. Las des fioles trop lentes, il cherche le prétexte de la livrer comme folle aux cellules deLigottin. Mais elle se méfie et déjoue tous ses pièges. Parfois la vieille maîtresse vient. Ils dînent tous les trois ensemble, et c'est moi qui les sers. Voilà, mon cher, six beaux regards à regarder! Dans la manière dont ils se croisent, s>'^n\V.^\sX qv\ '^^^^cherchent, on devine les pires çassvow?»... kw^ ^«^x^xsxvk^'^

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Les demoiselles Malamallé étaient charmantes dans leurs toilettes roses. Malamallé lui-même entretenait un garçon, à l'air sinistre. Un peu plus loin, Torla flattait Cloaquol. Mon ancien directeur me reconnut et me fit un signe amical. Je m'approchai : « Vous voyez, monsieur le chef, s'écria Cloaquol avec sa brutale aisance, le jeune homme que je vous avais envoyé. Il est maintenant domestique, mais non muet. » Torla répondit très bas : « Je vous en supplie, ne me perdez point. Nous nous arrangerons, i Le directeur du Tibia sourit et m'indiquant une bougie d'un des lustres inclinée : «Ceci risque de mettre le feu... > Comme je m'écartais, je butai presque contre Crudanet, 'J»»/^'**escorté de plusieurs jeunes gens. Derrière lui, Bouslibras gesticulait entre le pontifiant Canille et Ligotlin, géant •'•Aarbu. Cortirac, très circonvenu, éluda it flegmatiquement»*' ' «^^ l'obséquieux Tismet de l'Ancre, le cavalier de M™* de ''" Sigoin, toujours nonchalante et fatale... Vomédon apparut avec sa nombreuse famille. Il trottinait d'une allure^/'W/ menue et rapide, tout voûté, ses petits yeux clignotants sous son énorme front, et le rapide regard qu'il lançait à droite et à gauche murmurait : (r Qu'est-ce que je pourrais bien racler ici, comme honneur, sinécure ou argent? » M"® Clapier tournait, pleine de trouble, autour de M"* Vomédon.

On nous avait ordonné d'aligner des chaises dorées sur plusieurs rangs devant une estrade. Nous étions aidés par quelques jeunes gens, heureux de prouver leur zèle. A leur tête était Gigade, qui faisait mille plaisanteries. Quelqu'un ayant prononcé le nom de Wabanheim, il interrompit une gambade et un calembour pour répondre d'un ton pénétré : « Le pauvre homme ! Ah ! je l'ai joliment pleuré ! » Lors, son interlocuteur : « Rien n'est tel qu'un sceptique pour avoir le cœur bien placé. »

Clapier, nous bousculant, se précipitait vers la porte. On annonçait Malasvon. Sa haute stator ^Va!^ >^. ^wîa. visible, que déjà l'on entendait sa \iasse ^tolwv^^ \ «s-^wv-

embrou illées de M"® Clapier. Il possédait, le prince-4*r'v»H* Warmfried, une livrée célèbre, blanche et noire à boutons rouges, symbole des deuils que déchaînaient ses atroces combinaisons d'agio. Mais, en ce moment, cette livrée opprimait soh esprit d'images funestes. Sa commère était écroulée sur le lapis, dans sa jupe de brocart, dépoitraillé e, X-7^ ses faux cheveux gisant à côté d'elle, plus vaste que si elle avait eu douze ventres, le cou et les épaules couverts de boutons aussi gros et nombreux que ses diamants, dont chacun représentait un crime, un suicide, une folie. Elle haletait, trempée de larmes et de sueur. On leur avait jeté au visage leurs tares secrètes, les sources empoispnnées de leur fortune, le détail de leurs vols et de leurs pirateriefs.. Les yeux de Warmfried reprenant connaissance devenaient peu à peu froids et vindiiîatits. Ce ligre-là sortait de la peur< *f>»Vi par la haine. Cependant Clapier, qui jusque-là était resté debout contre la rampe à faire de grands gestes et à se lamenter, se retourna, aperçut le richissime banquier, flaira une compensation, et se rapprochant : a Prince, toutes mes excuses... Désolé... Cabale indigne. » L'autre fit une moue inexprimable. Mon maître agitait un flacon de sels au-dessous du nez crochu : « Princesse, il est trop tard pour prévenir votre médecin, mon collègue Avigdeuse. Il serait imprudent de sortir. Voulez-vous que ma femme vous déshabille et vous couche dans son propre lit? "S) La colossale figure rouge acquiesça en geignant et les paupières se soulevèrent sur un regard d'angoisse, Warmfried céda aux instances réitérées de Clapier. On souleva ce paqu«t de graisse et de bijoux, et voilà comment Avigdeuse, ayant comploté la ruine de son rival, se trouva perdre son principal client, le plus scélérat, le plus subtil, le plus hypocondriaque aussi des financiers morticoles.

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