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CHAPITRE III

Le jour de la fête de la Matière, nous rôdâmes par les quartiers pauvres, dégoûtés d'une cérémonie trop connue. Les ruines fumaient encore. C'étaient des plaines de ^/-rpierre, des éboulis (ièdes, des pans de mur noirs où se trouvait inscrite, par des débris de papier de couleur, la ^.^«Itoisère des bouges dévastés. Là çlQjûoaient des chiens \J, fk l'œil fauve, en quête d'une pitan ce cadavérique. La demeure de Bryant faisait partie du lot incendié. Un dernier chagrin nous tourmentait. Il était invraisemblable que le capitaine Sanot eût échappé à l'épidémie. Désormais nous le considérions comme perdu.

J'exposais à Trub ma lamentable situation pécuniaire, quand nous rencontrâmes Jaury : « Bonjour, camarades, nous dit-il. Vous n'êtes pas aux fêtes? C'est très mal. Canelon, comment vont les études? Elles sont un peu bousculées depuis une semaine. » Trub lui confia ma détresse : « Cela tombe à picl s'écria Jaury. Un des collaborateurs de Cloaquol "quitte le Tibia brisé. Voilà une place vacante. Postulez. Je vous offre un mot de recommandation. Ce n'est pas très payé, mais c'est suffisant. Puis, j'espère que le directeur vous acceptera, car il y a un cadavre entre nous. Vous serez sa rançon. »

MunTd'une lettre, j'allai immédiatement sonner à la porte du petit hôtel qu'habitait le maître de la presse morticole. Un domestique à l'œil rusé, à la bouche fendue

cabinet : « Tu vas au Parlement, aujourd'hui. — Oui, chère amie. » La physionomie de Cloaquol prit une expression humble, qui, remplaçant son masque autoritaire, m'élonna : « Tu inviteras à dîner un tel, un tel, un tel. — Elle articula une série de noms que je ne pus retenir. — Je veux les chauffer pour l'élection. » Cloaquol prit une note sur un carnet, puis avec bonhomie: «Voilà justement un jeune homme très ^égourdi^qui m'est fort recommandé. i^#^W^ Il mènera la campagne contre Wabanheim. » Le visage- * ,? de M"' Cloaquol s'éclaira : « Parfait! parfait! Ne le ménagez point, monsieur, le scélérat. Il faut qu'il échoue, il le faut. Je vous raconterai le dernier propos de sa mégère de femme sur mon compte. Elle me le payera! »

Sa femme partie, Cloaquol ajouta quelques instruclions complémentaires. Je courus à la caisse toucher un mois d'avance. L'après-midi, j'annonçai à mes camarades mon entrée au Tibia brisé. Je remarquai dans leurs regards un mélange d'envie et de respect. La Faculté était en* émoi. Boustibras avait brusqué à un examen un élève de Foutange". Celui-ci, furieux, avait juré de refuser systématiquement aux Lèchements de pieds tous les élèves de fioustibras.Je vis passer Gigadc revenu à sa gaieté naturelle, tapant sur le ventre rebondi de deux de ses collègues.

Le lendemain, à dix heures précises, je franchis le seuil du cabinet de Cloaquol. Cinq ou six de mes collaborateurs prenaient des notes sur leurs carnets. A mon grand dépit, le directeur savait déjà les nouvelles : «Affaire Foutangefioustibras. Jusqu'ici nous avons soutenu Boustibras. 11 en prendrait l'habitude. Il nous embête. Embrassons avec fureur la cause de Foulange. Messieurs, je vous présente un camarade, Félix Gapelon, étranger. Il travaillera à vos côtés. Ne lui ménagez point les conseils. Je disais donc : Expliquer la colère de Foutange par la guerre injuste qu'on lui fait. Il parait qu'un élève de Boustibras a envoyé un dossier au Parlement et réclame la revision de son examen. Démontrer le péril d'un pareil système.

de guichets, de corridors, de vestibules et d'ampbittiéâtres. Ces issues étroites, ces labyrinlties, ces barrières et ces gradins ronds signifient bien le laminoir à Taide duquel /. » tf on écrase les esprits. Après vingt détours, après m'ètre '* '^Ifënseigné dix fois près de tn)gnes bourrues et crasseuses, *^' ' ' - j'arrivai au vestibule de celui que l'on désigne sous le nom de Chfifdu Secours universel. Â un dernier bureau se tenaient deux buissiers. Ils furent très polis dès que j'eus présenté ma carte de rédacteur au libia brisé et ils m'invitèrent à m'asseoir. Personne encore dans la pièce : € Comment se fait-il, pensais-je, qu'il n'y ait pas de solliciteurs? Ceux-ci ne sont-ils point la manne, la raison d'être, l'excuse de l'administration ? N'est-ce pas sur eux que s' assouvis sent les orageuses humeurs des subordonnés de ces ejy^Cfinages morticoliens? »

A ce point de mes réflexions, les solliciteurs survinrent en masse, tel qu'un troupeau qu'on avait laissé se former à la porte et qui pénétrait en une fois. Entrèrent une cohue de pauvres et de pauvresses déguenillés, morceaux noirs de la statue qu'on devrait élever à la misère. Ils étaient beaucoup plus lamentables qu'à l'hôpital, préparés pour la vie et n'ayant pas la force de la mener, presque déchus de la condition humaine. J'eus l'amer plaisir de voir l'huissier se montrer parfait Morticole par sa dureté envers ces esclaves. Tous demeuraient debout, timides, bégayants, désemparés, avertis, par l'accueil du larbin, du sort que le Chef leur réservait. Autant ce gredin à chaînette avait été plat et obséquieux à mon égard, autant il brutalisait ces estropiés du destin, les contraignait de s'empiler sur une étroite banquette. Aimable société, où cinquante meurt-la-faim occupent la place de cinq riches et cinq riches celle de cinquante meurl-la-1'aim ! Je passais la revue de ces figures sans âge, sans sexe, aux rides grises, aux cheveux prématurément gris, du gris des murs, du gris des âmes, de ces yeux éteints, aveugles, puisqu'ils ne voient jamais la beauté, de ces corps rapetisses

renvoie les documents ! dépur erai moi-même. » Je m'in- ♦ ^'"*-*; clinai et me préparai à sortir : « Un instant, monsieur, un instant. Remerciez votre directeur et priez-le de me prévenir toujours, quand il aura quelque avertissement fâcheux sur mon administration. Cela me facilite la besogne. Au revoir. »

Je partis, tandis que Thuissier appelait violemment : « Femme Lémudin ! » et qu'une petite fille, plus maigre qu'un rêve, se traînait vers la porte du directeur. J'entendis des éclats de voix qui ne ressemblaient guère à la douceur récente de Torla. C'était à croire que ce n'était plus lui qui parlait. Mais je n'en doutai plus quand la femme Lémudin reparut sanglotante, bousculée par le Chef qui hurlait : « J'en ai assez pour ce matin de toutes ces blagues-là, de toutes ces vaches-là ! » J'étais fixé, et je parcourus en sifflotant les escaliers et les corridors. Cloaquol, sans s'en douter, vengeait les pauvres, et Torla vengeait sur eux la colère que lui causait notre chantage. ' " • C'est sur leur dos tanné que se règlent toutes les querelles .* de cette bienheureuse contrée.

Cloaquol fut satisfait de la manière dont j'avais rempli mon message^ Il me tapa plusieurs fois sur l'épaule, indice de son contentement : « Ce Torla, s'écria-t-il, est un vieux farceur, une pratique extrêmement madrée. C'est moi qui, à force de démarches, l'ai fait placer au Secours universel. A peineTasé, îe vilain a tenté d'esquiver la reconnaissance. Mais j'ai mes dossiers. Quant aux documents, mon cher Félix, vous lui en renverrez la moitié, gardant par devers vous les plus instructifs. N'importe ! Ceci est excellent ! i> Il ouvrit un tiroir et me tendit un beau billet de cinq cents francs dont le froissement me parut plus délicieux que celui de la soie.

Mon influence à l'École grandissait. Quelques agrégés même se lièrent avec moi, ce qui prouve l'action de la Presse dans ce pays hiérarchique. Les Morlicoles ont visà-vis du papier, qu'il circule comme valeur ou comme im-

haines formidables. Les élèves épousent les querelles dea/i»^n maîtres. Ils les dévient, les exaspèrent, les rapetissent. Chacun s'entre-dévore et avec des formes, car la grossièreté est rare chez ce peuple d'hypocrisie. Si les grands réagissent sur les petits, les petits réagissent sur les grands. La rivalité de deux élèves aboutit à la guerre entre deux maîtres, à des réclamations au ministre, à des 'rf- interpellations au Parlement, à des menée s sardes. Lesf'/> •* professeurs savent que, pour maintenir leur autorité et leur puissance, il faut qu'ils aient des jeunes dans la main. Ceux-ci, de leur côté, n'ignorent pas que leurs patrons les soutiennent et les poussent par pure gloriole et vulgaire égoisme. Ils n'observent donc que la reconnaissance apparente indispensable à leurs intérêts.

Voici comme les choses se passent : Deux professeurs, plus politiques, plus insinuants, plus canailles que les autres, sont arrivés à une suprématie incontestée dans les Académies et à la Faculté. Lors de mon séjour, c'était Crudanet et Sidoine qui jouissaient de cette prérogative, occupaient le trône, faisaient le jour et la nuit, nommaient à tous les postes, dirigeaient tous les Lèchements de pieds. Naturellement ils se craignaient et se détestaient en dessous, mais en public ils se caressaient comme des chiens et ne se ménageaient point les marques d'admiration. Ils partageaient les faveurs entre leurs disciples réciproques. Pendant dix ans de suite, l'élève annuel de Sidoine obtint la priorité au deuxième Lèchement de pieds et, par compensation, l'élève annuel de Crudanet l'emporta six fois de suite au troisième. Crudanet et Sidoine gouvernaient et administraient chacun leur clientèle, composée d'une douzaine d'académiciens, desquels dépendaient à leur tour cinq ou six parlementaires, divisés en Véreux et en Idiots, deux ou trois sénateurs- •' divisés en Obscènes et en Gâteux, une vingtaine de pro-- . . . fesseurs de tout rang et de journalistes. Cette énorme machine à faveurs, injustices et pots-de^vin fonctionnait

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homme. Aussi cette science dont ils «e targuent n'a chez eux aucune variété, porte la marque universelle d'un esprit égoïste et étroit.

Un des célèbres adversaires de l'idéal, que Ton citait avec admiration, était le physicien Vomédon, vieillard courbé, aux yeux clignotants sous d'épais sourcils, à la démarche rustique. Parmi les ennemis de Dieu, Vomédon élait le plus déclaré, le plus intransigeant. Le meilleur de sa réputation tenait à ce que, le vendredi saint, il descendait devant sa maison manger du boudin en compagnie de sa nombreuse famille. Il en distribuait aux passants, observant avec ironie que la foudre ne lui tombait pas sur la tête. En toutes circonstances, agapes, banquets, réunions, cérémonies publiques et privées, il démontrait, par un long et filandreu x discours, que l'espoir en Dieu et en l'immortalité de l'âme est la plus redoutable chimère capable d'empoisonner l'existence d'un bipède raisonnant, d'un bipède physicien, d'un bipède philosophe, d'un bipède progressif. Il développait cette thèse quotidienne dans un petit journal, le Prêtre fouetté, dont quelques banquiers juifs faisaient les fonds. En somme, cette impiété affichée produisit d'excellents résultats. Grâce à elle, Vomédon entra d'emblée au Parlement et fut, ainsi que Crudanet, Cloaquol et quelques autres, à cheval sur tous les pouvoirs. Il guettait les morts, se ruait sur leurs places chaudes, touchait à tous les guichets, criant sans cesse misère, casant dans les sinécures nombreuses et lucratives ses fils, ses gendres, ses amis, ses connaissances, ne négligeant jamais aucun titre, aucun emploi, si minime qu'il fût. Il fallait que celte voracité fût chez lui poussée aux plus extrêmes limites, pour qu'on la remarquât. C'est qu'elle était phénoménale, comparable à celle de dix lions. 11 mêlait admirablement son amour de l'argent et des honneurs à des déclamations désintéressées, à des tirades contre le Paradis, l'Enfer, le Purgatoire, l^ Çi^voX.-^'s^^^tvV.^ les Sai/7/5e/ies Prophètes, à de houleuses û\x\.\.<i\\^^^^^^5^^^^'^

précédée de Tété morticole, c'esl-à-dire d'un soleil un peu moins froid et d'une lumière un peu moins terne. Quand je songeais aux admirables journées de ma patrie, dorées et chaudes, prolongées jusqu'aux approches d'une nuit divine et gazouillante d'oiseaux, mon cœur se serrait. Je souffrais du manque de nature. S'il s'était trouvé, en dehors de cette ville néfaste, une forêt, une source, un ruisseau, je serais allé avec délices m'asseoir sous un grand arbre dont le feuillage frémit, tremper mes mains dans l'eau courante. Mais c'était un rêve. Nous n'avions autour de nous que des terrains pelés, désolés, comme les consciences de ceux qui ne les cultivent pas, des 'stations thermales où Ton rencontrait toutes les maladies des riches et toute la cupidité des docteurs, multipliée par la distance, la nécessité de faire fortune sur un nombre restreint de clients. Je les admirais quelquefois ces médecins, des eaux, dans le cabinet de Cloaquol. Ils discutaient une de ces annonces mensongères qui sont la fortune du Tibia brisé. Ils attendaient pendant des heures. Ils supportaient patiemment le caractère bourru, le langage injurieux et ^' cynique de notre directeur. Ils étaient plus vils encore que leurs eollègaes de la cité.

Je commençai par subir un examen; c'est-à«dire qu'assis derrière une table verte, Bouie et quelques autres me demandèrent les noms de substances vagues et desséchées que Ton me présenta dans des flacons poussiéreux. Je me tirai de mon mieux de cette simple formalité.

L'époque des Lèchements de pieds de tous les degrés approchait, et il n'était question que de ce redoutable appareil. Mes camarades en parlaient sans cesse, supputant les chances des uns et des autres, échangeant des conseils contradictoires. Les internes de l'hôpital Typhus affirmaient cette première épreuve facile. Elle nécessitait simplement de la bonne volonté, de la tenue, et un manque d'odorat qu'on pouvait obtenir artificiellement à l'aide de drogues dont j'eus les recettes. Mais, découverte, cette suç^^Ocw^rva

une effervescence générale. La cour et la rue de l'École étaient remplies de groupes, de conciliabules secrets. On se transmettait des indications, des recettes infaillibles. L'un m'insinuait : « Pas beaucoup de salive; soyez sec; unerâge; c'est ce qu'il y a de mieux. » Un autre : « Vous^k U*-'f^ êtes étranger; un conseil : beaucoup, trop de salive. Vous n'avez pas sans doute la langue faite aux pieds de nos climats. » J'avais beau jurer que, dans mon pays, nous ignorions celte cérémonie dégradante, on me répondait ironiquement : «Alors, à quoi jugez-vous la valeur individuelle !» J'appris que les membres du Parlement et les sénateurs, les Véreux comme les Idiots^ les Galeux comme les Obscènes, doivent lécber,à intervalles fixes, un certain nombre de pieds de malades pauvres et riches, quitte à se venger /t>t plus tard en molestant, par des impôts, la police et des lois vexatoires, ceux qui les ont ainsi humiliés. La force de la • routine est telle, chez les Morticoles, qu'elle seule peut combattre les différences de castes. Ces Lèchemenls de pieds, universels ou restreints, sont destinés à tromper le peuple et à lui faire croire qu'il est souverain, comme cela se lit quelquefois au-dessous de la fameuse devise : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ, quc j'interprétais, moi : VANITÉ, HÉRÉDITÉ, FATALITÉ. Il paraît quc le peuple n'est point dupe de cette comédie, encore qu'il la réclame et qu'il ait fait pour l'obtenir une révolution formidable.

L'époque des Lèchements de pieds approchait. Les cours étaient suspendus, un grand nombre d'amphithéâtres fermés et remis à neuf pour la cérémonie. Les candidats aux trois premiers accomplissaient une sorte de retraite, s'exerçant la langue sur leurs mannequins de drap. Quant aux concurrents du Quatrième et du Cinquième, quant aux vieux routiers, ils attendaient les événements sans se livrer à une gymnastique dont ils avaient la longue expérience. On faisait des visites aux Léchables, On tâchait, par d'adroites flatteries, de les bien disposer en sa faveur. Les candidats au troisième degré s'engageaiewl ^^\ ^çx\\.V

dans sa crasseuse salle à manger, déchiquetant à belles dents cariées un morceau de charogne indicible, qui répandait une odeur acre. Ses manches effilochées ruisselaient ^(!^t^i de sang et de pus. Il me proposa, narquois , de partager sa/r;-;^, ^ nourriture, un restant de bidoche cholérique, histoire ? y// d'embêter Tartègre. Il me promîTsèchement d'être juste et impartiaf, bien que j'appartinsse à un journal qui ne ravait jamais ménagé. En effet, le Tihia brisé menait contre lui une campagne sauvage et le traitait chaque jour d'horrible cochon, de coprophage et d'assassin. Je lui répliquai qu-on pouvait tuer tout en étant propre, et cet aphorisme l'amusa. Pendant toutes ces visites, j'avais contemplé les pieds de mes Léchables. Sauf ceux de Mouste, qui se dissimulaient, silencieux et discrets, dans une chançeliére, les autres m'avaient paru de dimension Z*/-'/'^ banale, autant que la chaussure le laissait présumer, et je songeais : < Les voilà, ces redoutables supports avec lesquels je me mesurerai bientôt. Que me réservent-ils? Quelles surprises s'accumulent en eux? > Ils ne me répondaient pas, s'agitaient même assez peu, car les Morticoles gesticulent plutôt avec leurs bras qu'avec leurs jambes.

Quand je racontai ces visites à Cloaquol, il devint grave : cMéfîez-vous de Tabard. D'abord il ne lave jamais ses pieds. Je les confie à votre imagination. Ensuite il ne porte jamais de chausseltes. Enfin il me déteste et sera enchanté de vous jouer un tour. Mais j'ai là un premier Morticole tout prêt, intitulé le Vidangeur-Boucher^ qui vous vengera cruellement. D'ailleurs, je ne vous souhaite pas un échec, car vous ne pourriez rester au Tibia brisé. » Devant ma stupeur, il continua : <( Hais, mon pauvre garçon, que Youlez-vous que je fasse d'un collaborateur qui échoue à son premier Lèchement? Au deuxièmeetau troisième, passe encore. Il y entre autant de chance que d'adresse. C'est au premier qu'on jauge un homme. Regardez Tabard : il est mal disposé pour vous. Or, si vous le Vèdv^i^\v&\!^>^^^^^^tien, si vous suivez, d'une langue \w\^%^îJù\e e\. ^v*^vsX% A^

des révoltés comme Savade, des sauvages ivres comme ceux qui se lançaient des débris humains ou violaient les filles dans les bals publics. J'ai connu des délicals, des épuisés qui causaient avec finesse, dont le regard était aigu, le pied menu, le geste élégant. Mais nulle part je n'ai trouvé cette ébullition fortifiante qui suit la puberté, ce réservoir d'énergie pour la race. Dans ce peuple d'analyse et de cadavre, l'ironie même est morose, de cette nuance mordorée qu'on remarque à la surface des étangs crépus^//* /«y^ culaires, dont le fond pourrit avec lenteur. ^^A/

La veille du grand jour, Cloaquol m'ordonna d'assister à une séance d'Académie qui promettait d'être chaude. Il ajouta: c Épargnez Bradilin dans le compte rendu. Je vous y autorise. » Que signifiaient ces mystérieuses paroles? Mon carnet et mon crayon en poche, je me dirig.eai vers l'Académie de médecine, laquelle est proche de la Faculté. Ces monuments de l'orgueil morticole sont serrés comme des complices. Que se chuchotent-ils, le soir, quand leurs hôtes les ont laissés à la majestueuse solitude de la pierre ?

Je gravis un escalier étroit jusqu'à la tribune destinée aux simples spectateurs et à la Presse. Elle faisait le demitour d'un amphithéâtre orné de peintures, qui représentaient l'abnégation et le courage des savants, et de bustes qui transmettaient à la postérité leurs laids et durs visages. Le bureau, où s'asseyent le président, le vice-président^ les secrétaires, les sténographes et assesseurs, était une table longue et surexhaussée. Oh, l'amour de l'estrade, de " '* '■ , ' la vedette! Apeinea-t-on créé, dans ce pays, un honneur ou un titre nouveau, que la brigu e contraint de forger un sur- ' * honneur et un sur-titre. Au moment où j'entrai, la tribune était déjà pleine, mais la salle déserte d'académiciens. J'entrevis plusieurs de mes collègues employés aux journaux de Cloaquol ou au Prêtre fouetté de Vomédon^ el quelques-uns des vieux médecins (\v\\ "àwVs^Y^wV \^ 's^'è.^^vî^^ deMahsYon, entre autres \e fameu\li^ç,feîv^ÔLfe ÇA^^^î^^^^*^'^

des jeunes, des vieux, des maigres, des gras, des chevelus, des chauves luisants, et, à mesure qu'ils s'empilaient, des bouffées de vanité et de sottise plus compactes traversaient la chaude atmosphère. C'était pour avoir le droit de mettre leurs derrières sur ces bancs cirés, de relever leurs î^«i'' ^ gupitr^s^d'écouter en bâillant des orateurs noaussades, que ^rt\' ces hommes passaient leur vie en compétitions, en calomnies et en querelles. Tel élait le but suprême, Tidéal de leur existence : s'enfermer, clabauder et puer dans cette ^"V5> enceinte, au-dessous des bustes de leurs prédécesseurs qui, eux-mêmes, s'étaient enfermés, avaient clabaudé et pué- rigoureusement, et ce serait toujours ainsi jusqu'à l'extinction des siècles. Jamais ces têtes obscures ne s'éclaireraient. Jamais elles ne se demanderaient : € Que faisons-nous là, à nous étager, pauvres viandes humaines, en attendant la mort? >Non. Ils considéraient au contraire qu'ils devenaient d'une essence divine, parce qu'ils se serraient les coudes et les genoux, les préjugés et les passions sèches. La confraternité n'était qu'un prétexte à coteries. Les ca^uejages des derniers rangs, les plus élevés, -C*.*'^ parvenaient à mes oreilles. Je percevais les noms de Wabanheim et de Gortirac, des bras levés, de subtils clins d' œil, des sourires, des sourcils froncés. On agitait la grave question de savoir lequel de ces messieurs l'emporterait à Yautre Académie^ celle d'à côté, exprimant encore un degré de plus, une sélection, un tri suprême. Ils étaient présents, les rivaux Wabanheim et Gortirac, entourés de leurs partenaires. Mais ils ne jouissaient pas de leur pupitre, ni du vert bureau^ ni de l'émoi qu'ils soulevaient. Ge qu'ils convoitaient, c'était l'os creux qu'ils n'avaient pas, et, après cet os creux, ils en désireraient un autre, puis un autre, et le dernier de tous, le plus décisif, le plus creux, le tombeau, serait le seul qu'ils n'ambitionneraient point.

Au milieu de tous ces sosurremenU^ V^QViT^ç^wvi^^sv^^^'^.t frélillements de bas de soie noire > tf Vi^\à\% W^vx^ ^x ^^

prochain, le traitement des maladies du cœur, des poumons, des reins, de la vessie, du cerveau et de la moelle. L'orateur n'en finissant pas, ses collègues se résignaient à s'occuper de leurs petites affaires, à bavarder entre eux, à dessiner des caricatures, à se retourner vers les tri- ,bunes et à lancer des œillades aux belles clientes que l'éloquence de l'apôtre du Fflyitcaeffarftuchaiytussi. Bouze, ^t-fj^^ »Av sans sourciller, détachait les feuilles d'un pouce alerte, ^{^^«««^ n^r et le monceau en réserve demeurait intact. Vomédon, /•*-A ^ agitant sa sonnette, réclama l'attention de la compagnie. Lui-même écrivait sa correspondance. Les membres du Bureau somnolaient. L'ennui se propageait à travers la salie, devenait excessif et sonore. Les corps fatigués s'étiraient, changeaient de position. Au bout d'une heure de lecture, ce furent d'abord quelques chut discrets, dissimulés derrière des mouchoirs et des toux, puis des OA, oA, assez I et chaque minute joignait un petit instrument à cet orchestre de révolte. Ceux qui se moquaient de la botanique, et ils étaient nombreux, frappaient du pied en mesure, répétant Va-ni-ca, Va-ni-ca sur un rythme scandé. Lecène de Cégogne exultait. Finalement, Vomédon, qui, malgré sa sonnette et ses adjurations, ne parvenait pas à rétablir l'ordre, pria Bouze de scinder sa lecture : « Vous continuerez cette histoire la prochaine fois. » Le botaniste piqué s'interrompit net, s'effondra au ' milieu des Ahy ahf Enfin! et du soulagement universel, puis, furieux, il cria de sa place : « Je croyais que môssieu le président avait ledevoirde faire respecter ses collègues ! » AlorsàesHou, hou, conspuez la mauvaise tête s'é\e\èreïii de tous côtés, coupés de grands éclats de rire, et l'orateur suivant, maigre bonhomme brun, analogue à un balai, prit la succession du Vanica, Ce médecin de villes d'eaux, Gallipostude, parlait en public pour la première fois et suait à grosses gouttes. Il balbutia, se troubla, proféra des syllabes incohérentes, puteation, radius, cotvslaUi — X\ûu et des chiffres, 6, 23, 42, 17. A.\i cotvlT^AxÇi ôi^ ^^nvl^, '^

battements de mon cœur, il importe de flétrir de suite, et-AiVHiXavec la dernière énergie, cet inconscient qui ose augmenter ^-^-^ la somme des maux humains et s'en vante. Ainsi on a voué à la mort un jeune homme de quatorze ans ! Mais c'est un meurtre, un meurtre odieux ! On a traité ce pauvre enfant comme un cobaye! Je le déclare, M. Bradilin est un monstre; je déclare aussi que, si vous ne votez pas immédiatement un ordre de flétrissure condamnant ces assassinats scientiflques, je quitte une Compagnie où nous sommes les lâches complices d'un bourreau, j» J'applaudis avec fureur, ainsi que quelques voisins, mais la majorité de l'assemblée restait muette et pétrifiée. Le noble Charmide se leva : € Je m'associe à la demande et à l'indignation de mon cher collègue Dabaisse. De pareilles expériences sont une infamie et une honte, n

Bradilin, hideux et vert, croisait les bras d'un air de défl. L'enfant tremblait dans sa blouse mal rajustée. Que comprenait-il de tout ce débat? Quel grelot tintait dans ^*'*'^ ■ cette humble intelligence marchant à une mort infligée ? Il y eut du tumulte, des contestations. Dabaisse et Charmide demeuraient debout, calmes et résolus. La sonnette de Yomédon vibra : cM. le professeur Bradilin a la parole. » — € Messieurs, — le drôle s'efforçait d'être impertinent — je suis surpris, comme vous tous, d'une inqualifiable attaque qu'il faut mettre, je le crains, sur le compte de la jalousie. D'abord j'ai acheté mon sujet à ses parents, des gens très pauvres, et je l'ai payé cher. Il m*appartient donc en toute propriété. Ensuite, je crois, avec la plupart d'entre vous, que les droits de la science Bpmea jLceux de l'individu, et je n'ai fait, en somme, que/ » suivre tant d'illustres exemples qui m'ont été donnés par les meilleurs de mes prédécesseurs et de mes contemporains dont les bustes — il eut un geste circulaire de cabotin — décorent cette salle. Je regrette d'être en contradiction radicale avec MM.. Dabaisse et Gli^tm\Afe «^\vv ^^^V ^^'^ praiiciens honorables, mais nuWem^ul à^s. ^Vv^w^^^'^^'^*

sol par la plaie. Des colloques animés s'engageaient. Dabaisse s'était rapproché de Charmide et leurs amis les entouraient. L'opinion oscilla, fluctua, puis je remarquai que Bradilin formait le centre d'un groupe qui grossissait à chaque seconde. Je flairais là-dessous quelque machination ténébreuse. La voix mordante de la Cigogne me tira du doute : (c Bradilin l'emportera. Il les tient tous. Il connaît leurs cadavres. Il collectionne et note : on craint ses dossiers. » Les dames avaient enfin leur pâture . Elles dis- f^Jhf entaient avec de jolis gestes. L'ordre du jour honnête fut repoussé. Un de mes voisins grogna: c C'est ici comme au Parlement. Scélératesse et lâcheté. » Tartègre proposa une motion ainsi conçue: U assemblée y confiante en V humanité du professeur Bradilin et persuadée que son expérience a été conduite selon les règles de Vantisepsie, passe à V ordre du jour. Ce texte fut adopté à mains levées. Charmide déclara d'un ton ferme : <c Messieurs et chers collègueSy entré la mauvaise cause et la bonne vous avez choisi la mauvaise. Hon ami Dabaisse et moi remettons à M. le président notre démission solennelle de membres de l'Académie de Médecine des Morticoles. » Et appuyés au bras l'un de l'autre, fraternellement, bravement, ils quittèrent la salle des séances, escortés de murmures indécis. Yomédon eut un mouvement d'épaules qui signifiait : Quelle sottise tel annonça que l'on allait élire un membre correspondant.

Cette cérémonie n'intéressait personne. Les bancs se dégarnirent et la tribune se vida comme un vase plein d'eau sale, dont les particules commentaient la séance. Je courus au Tibia brisé. J'y trouvai Cloaquol en conversation avec Bradilin qui m'avait précédé. Quand j'entrai, mon directeur frappait sur l'épaule de l'habile physiologiste : « C'est entendu à ces conditions, mon cher, et mon journal étouffera cette ennuyeuse histoire. Je vous demande en outre et par-dessus le marcfié A^ t^ç-^novc ^\v\jfe.^^rwent de demain mon excellent coW^Jûot^XeiWC ajû^^îi, N^^K^^'»

LES HORTICOLES. Ul

qu'à un petit local triste et nu. Celui-ci communiquait avec un amphithéâtre où l'on tirait en ce moment au sort Tordre dans lequel nous nous présenterions devant le jury. La porte s'ouvrit : un deuxième huissier appela : Félix Canelon t

Je pénétrai dans la salle. Bien qu'on fût en plein jour, elle était éclairée à la lumière électrique. Sur les gradins s'entassaient les spectateurs, avides de voir comment un étranger s'en tirerait. Les professeurs étaient assis dans de confortables fauteuils, tous en grand costume, toges et toques rouges. Leurs pieds, placés sur des tabourets, étaient cachés par une longue couverture noire portant les armes des Morticoles, la tête de mort blanche flanquée de deux os blancs. Ils avaient l'attitude rogue et sévère. JeA*^'*^ V distinguai confusément les visages de Boridan, Bradilin, Tabard, Mouste et Clapier, mais mes regards s'attachaient à leurs mystérieuses extrémités inférieures. La grande pendule tinta. On avait vingt minutes pour l'épreuve totale, quatre minutes donc pour chaque paire. H'armant de courage, je commençai. La couverture disparut. Déjà j'étais à genoux devant c^â? de Boridan. /{$ étaient blêmes, gras et froids, et j'eus, en appliquant ma langue sur eux, une sensation de glace grehue et peu de dégoût, ma vive • * imagination m'ayant averti et me tempérant la réalité. Ma bouche s'engourdissait. N'importe ! Je suivis l'ordre indiqué : le dos, les chevilles, les orteils, du pouce au petit doigt, et je remarquai avec surprise la forme bizarre de ce dernier. Il était plus un minime moignon qu'un organe,., . •'^'jlrivé d'ongle mais non de petites enfBB&> qui me râpaient, les lèvres au passage. Je crus que je n'en finirais point ' avec cet onctueux brimborion, sur lequel se dressait un cor rond et dur, pareil à une coupole. La plante ne fut plus qu'un jeu et, tandis que je m'activais, le gros pied me ballottait dans la figure, secoué par les tressaillements du propriétaire. Son frère et voisin subit le m^m^ ^w\-

Quel cbangemeai avec Brad'iUa \ \iive \it^\isiXv'eX.\fc %^^^

LES MORTIGOLëS. Uè

sa personne étroite et rouge et descendis jusqu'à ses pieds ou plutôt à l'endroit où ils auraient dû être. Ma première pensée fut : « La couverture noire est restée. y> Une douloureuse attention m'amena à la certitude que c'étaient bien là les pieds de mon juge, les pieds que je devais lécher, nullement comparables à ceux d'un nègre, malgré leur épaisse couche de vernis, cirée plus qu'une botte; car cette crasse formait un relief, et dans les interstices brillait^iZ^; . une j^apelure verdàtre. La néfaste coloration cessait aux^^r/»;»

'Jr> >" ongles, nouga ts ^[;aguelés^mi-bruns, mi-jaunes. Je réfléchis :tt^,^,/4. (L Ce ne sont point des pieds. On ne marche pas avec ces /(t4

K*^y ^nenilles-là. C'est une plaisanterie. » Je remontai au visage, plus sinistre que tout à l'heure. Une joie maussade plissait les lèvres. Je songeai à ma bouche à moi, à ma malheureuse bouche que j'allais traîner dans ce bitume. Le tic tac de la pendule se précipitait. Je courbai la tête. Alors, jointe à la nuance, et plus forte qu'elle, une puanteur atroce éclata, lîîHë de tous les noirs ingrédients d'un chaudron de sorcière. De mes narines, elle gagna la gorge, l'estomac, me remplit Tàme, et soudain, invinciblement, je rejetai, sur ces pieds d'enfer et sur le tabouret qui les supportait, mon repas de la veille et mon déjeuner du ma- . tin en une retentissante cataracte. Je vomissais avec àcreté, avec furie et les pieds s'agitaient, pataugeaient dans cette* - :•* fange vengeresse. Je ne distinguais plus rien, aveuglé par l'odeur, empoisonné par la vue et secoué de hoquets jaillissants. Quand je fus soulagé, je me levai d'un brusque tour de rein, et sortis de la salle en courant, poursuivi par des rires et la vision rapide de tous les spectateurs debout et convulsionnés d'allégresse.

Dans la cour déserte, je me sentis honteux et désespéré. Trub me rejoignit : « Malheureux, qu'as-tu fait? Tabard est ivre de rage. On est en train de le nettoyer et je te jure qu'on a fort à faire. — Ah, m'écriai-je, aussi qu'allais-je chercher dans ce cloaque? Me voilà délivré l J'%\^^\5^xi^^«^fc pJier au joug des Horticoles, et loul \ô âL^o^\.^<:.<îxv\»xi^^ ^^

dernier épisode ne témoigne guère en faveur de votre cœur et de votre intelligence, vous méritez un bon conseil : vous avez maintenant le choix entre végéter comme malade pauvre, car ce dégoût incompréhensible indique un estomac délabré, ou vous placer comme domestique chez un médecin. Prenez ce dernier parti. On oubliera votre histoire. On vous saur aj[ré de votre humilité. » Je réclamai '»^«»^ v le prix de mes derniers jours de travail. Il eut un clair sourire : < A quoi cela me servirait-il de vous payer, puisque je vous chasse ? Partez et rappelez-vous que vous, étranger et candidat malheureux, ne pouvez rien contre moi^ membre du Parlement, de la Faculté et de trois Académies... »

Le lendemain, après une causerie avec le subtil Trub, je donnai congé de ma chambre d'étudiant et j'allai sonner chez Wabanhcim . Une servante borgne vint m'ouvrir. Je demandai à voir son maître, pour une affaire pressante et grave : « Monsieur, dis-je à ce vieillard pesant, emmitouflé d'une robe de chambre grise, j'étais candidat au premier Lâchement et rédacteur au Tibia brisé. J'ai échoué à l'épreuve et Cloaquol m'a chassé. Je suis au courant de ses manœuvres contre vous. Si vous me prenez comme domestique, je vous indiquerai les pièges qui vous sont tendus. Je suis étranger. Je m'appelle Félix Canelon. Je suis dur à l'ouvrage. Mes gages seront ce que vous voudrez. » Wabanheim réfléchit quelques instants et contracta son front entre ses épais sourcils. Il craignait un traquenard, mais mon air naïf et sincère le rassura, puis il cédait à la perspective d'avoir un domestique au rabais, car il était ' d'une avarice sordide. Enfin il écarta ses lèvres minces : c Tacceptey » les referma et rentra dans son cabinet. Une nouvelle phase de ma vie morticole commençait.

lité d'acquérir tel ou tel. A un seul sacrifice, M™* Sarah n'avait pu se résoudre : faire des avances à M""* Cloaquol. Le Tibia brisé poursuivait sa campagne. Mon maître s'en désespérait et m'interrogea longuement sur la manière dont se composaient les articles, sur les sources d'informations, les points faibles de l'adversaire. Je l'édifiai en conscience. Il se prit pour moi d'une certaine affection.

^1 sut déjoue r ainsi quelques mauvais tours, non e nrayer 4^n*M. les attaques. 11 acheta, pour la durée d'un mois, la première page du Prêtre fouetté, mais l'organe de Vomédon ne pouvait lutter avec celui de Cloaquol. Un moment il agita la question d'un journal personnel. Lestingué vint, traça un tableau des frais approximatifs. Ils semblèrent exorbitants à mon maître.

Cependant il gagnait beaucoup d'argent. Sa consultation à domicile se payait deux cents francs. Il ne gardait pas les malades plus de dix minutes dans son cabinet; son salon était toujours rempli de monde, et la sonnette tintait sans arrêter. Quand il daignait se déranger, porter en ville son immense front, sa tête chenue, sa mâchoire-^ î.''> carrée et son cou de taureau, cela coûtait cinq cents francs aux amateurs. J'appréciai vite la n etteté de son in- ■ lelligence. Pour lui, comme pour la plupart de ses collègues, la médecine était le moyen de dominer et d'arriver à tous les honneurs. De la science en elle-même, il se souciait comme de la morale. Mais il ne négligeait aucun des avantages qu'elle procure. La somme d'énergie qu'il déployait, pour obtenir des voix nouvelles au septième Lèchement, était considérable. J'ai écrit des lettres contradictoires, hérissées de promesses et de menaces, de

jî^ubterfuyes. de roueries. Là je compris la force de la cor- - • ruption. Celle-ci est admise, réglée, tarifée et ne provoque plus le scandale. Un partisan fougueux de Cortirac se-» laissa fléchir aux conditions suivantes ~: il serait aQ!^el4^ le jour du vole, dans une ville d'eavw, ^w^xfes» ^\x\vOi\<K^ //ciif, lequel le retiendrait tout lelômç^ vv!^'\\ «^V ^^w^^^^^

nouveau-nés l'apprécieront, ainsi que les vieillards et les adultes des deux sexes, et, plus on l'absorbera, cette Banarritine célèbre, plus on sera allègre, dispos, sûr d'échapper à la contagion, à la fatigue, à Tennui, à la constipation, à tout, sauf à la nécessité de verser Targeiit dans ma caisse. Ce qui m'attriste, c'est de partager avec votre vieux rat. Ce n'est pas juste. Il devrait se contenter du tiers. »

Les Morticoles se passionnent pour les médicaments nouveaux. Lors de l'invention de la Banarritine, mélange nauséabond d'encre et d'huile de ricin, Burnoiie vint jusqu^à trois fois en une heure à la pharmacie pour compléter son approvisionnement, tant il avait peur de manquer de cette admirable panacée. Banarrita était farci d'anecdotes. Il me racontait les méfaits de Boridan et d'Avigdeuse, leur entente avec Tismet, les rapports entre médecins et chirurgiens, les entreprises fabuleuses, les rivalités d'argent, l'âpreté avec laquelle on se disputait la clientèle et l'on terrifiait les malades : « Si vous retournez chez Wabanheim, disait Cudane à l'impressionnable Burnone, vous êtes perdu i> ; et, pendant huit jours, Burnone se faisait électriser. Puis un' remords le prenait; il retournait chez Wabanheim et lui confiait sa défection : « Si vous retournez chez Cudane, s'écriait le malin juif, je ne réponds plus de rien. Au reste, je me désintéresse d'un pareil imbécile. » Or Burnone s'appelait légion. Banarrita n'approuvait ni ne désapprouvait ces mœurs de chiens qui s'arrachent un os. Il les constatait simplement. Intermédiaire entre la rapacité des docteurs et la sottise des riches, il s'efforçait d'exploiter les deux, d'organiser sa réclame, d'utiliser les connaissances et les lumières de ces Messieurs^ comme il appelait les membres de la Faculté et des Académies. Placé à la source du mystère, il bénéficiait de tous les secrets; il possédait un scepticisme exquis qui le portait à l'indulgence» î(l^?> \\v^\^\\5iJCvss\^ VamusaienL II les calmait par (\we\(\;oL^^ ?»^%<ê§» ^^^^««^

trigant, el chaque paragraphe comportait une énuméralion de faits précis. J'hésitais à porter le journal dans le cabinet de mon maître; mais, à mon grand étonnement, il le lut et le froissa, le sourire aux lèvres : « Bah ! Ils auront beau faire, la cause est entendue. » Par quelques fragments d'une causerie qu'il eut avec sa femme, cependant inquiète et nerveuse, j'appris qu'il se considérait comme sûr d'un heureux résultat. Vomédon lui avait télégraphié des renseignements qui ne laissaient plus aucun doute.

Il partit donc rayonnant pour le Lèchement symbolique en chatissettes , simple formalité qui précède le vole, et il était si confiant dans le succès, qu'il se commanda à l'avance un costume de membre des cinq Académies, ruisselant ^d'or et de décorations. J'allai chez Banarrita. — Otant ses lunettes et les remettant sur son nez mince, pesant ses poudres et chauffant la cire à la lampe, le pharmacien me sembla moins affirmatif : « Hum ! hum ! Cortirac est un rude adversaire. D'abord, - et il haussait le ton à cause de plusieurs personnes qui attendaient leurs remèdes dans la boutique, — d'abord, il a des titres, il faut l'avouer, supérieurs à ceux de Wabanheim, et puis il a la conscience plus nette. i> Relevant mes regards et les plantant dans ceux de Banarrita, je m'aperçus avec stupeur qu'il parlait sérieusement. Il continua : « Les trafics enrichissent, mais ils ne sont pas beaux. Je soigne une multitude de malheureux dont les maladies s'aggravent par la faute de votre patron. Il va trop loin. Le Tibia brisé a raison sur bien des points. Tenez, voilà une vingtaine d'ordonnances où je trouve pour dix francs de Vanica rubicans. C'est excessif. » A ce moment, un aide apporta la nouvelle du succès probable de Wabanheim : « Qu'est-ce que je vous disais, s'écria audacieusement Banarrita, c'est un homme immense, un savant intègre devant qui on doit s'incliner. Le voici au rang des plus hawVs» L^X^û^^^wvtenu mène à tout. Je suis fier à'feVYO. Y\\\vv^>ù\<îi*\^'^^^^^"

sentiment humain ne l'avait jamais pénétrée, fût ainsi fou- w^-^ drové. J'attribuais ces soubresauts à la secousse de sonr iyV orgueil. Une phrase lente et cahotée, issue de Tantre de v^U^^ Tâme, et ruisselante de sincérité ultime, me prouva mon erreur : « Ah, je donnerais tous mes titres pour une année de vie..., un mois de vie..., quelques jours. Toutm'est égal, sauf la vie I J'ai peur ! » Puis, la colère rejaillissait : « Vomédon, lâche et traître Vomédon..., puisses-tu souffrir... Oh! ce coup de fouet!... ce que je souffre!» Il contractait son poing noueux, implacable et tremblant et sa mâchoire carrée sautillait de haut en bas. Le som- ^-^'^^^ niier grinçait sous son poids.

« Mais ils ne viendront pas!... Ils ne viendront donc pas!.. » La voix changeait comme celle d'un comédien, languissante maintenant et plaintive. Arrivèrent enfin le stupide Cercueillet et Gigade, le premier essoufflé comme "^f s'il avait couru, l'air ahuri; le second, jovial et déluré, .»^ '•»•'' » parla d'abord, lançant son chapeau sur une étagère : (f Bonjour, mon vieux maître ! Qu'est-ce qu*il y a? Nous avons été battus! Moi, j'ai fait votre jeu, vous savez! Ah, ce diable de Cortirac a foutes les chances. J'avais parié pour vous. Elle est bonne!.. Hein? Qu'est-ce que vous avez? Rien du tout, un bobo, un petit mouvement de bile. » Cercueillet secoua sa longue tête d'âne. Sa présence était inutile puisqu'il était chirurgien. Puis il n'espérait pas d'honoraires. Les médecins ne se dévalisent pas entre eux. La porte s'ouvrit devant le corps rondelet, le visage rond et stupé- - ' fait de Boridan: «Mais, mais, mais! Qu'est-ce qu'il y a? Nous avons été battus, mon vieux maître. — Il reprenait les phrases de Gigade, la même intonation faussement attendrie. — Je viens de quitter une consultation pressée. Mille francs de moins dans ma poche. C'est gentil, ça. Qu'avez- vous? Que vous sentez- vous? La suite des émotions de cet après-midi. Ah, l'animal de Cortirac! Il a été le plus fort. » Wabanheim restait silencieux, iwe\\.^ çX\x\^^w^^ '^^'^ trois collègues devant lui. Enfin ïveU^raeiTiV, \xv^^\.virv<Kv^^^""

encore le redresser, et le soutenir, tandis que Jaury appliquait les ventouses. Il les scarifia. Il sortit un sang presque noir. Cela parut soulager le vieillard. Il remercia Jaury avec des transports étouffés. Celui-ci, son devoir rempli, ne s'attarda guère et partit en promettant de revenir le lendemain. La nuit tombait. J'allumai une lampe dont la lueur éclairait en plein relief le visage creusé de Tagonisant. Je crus qu'il allait s'assoupir. Nullement. Il réclamait sa femme. Je frappai à la porte de M™* Sarah. M"' Hélène lui essayai! une robe de chambre noire ruisselante de dentelles blanches. Comme j'entrai, elle disait ceci : « Même en cas d'accident, je pourrais la porter. Émanerez légère- <c*4V^«.». ment le col. » Son visage régulier gardait un pli féroce, un pli de fermeture : « Monsieur demande madame. Il est bien bas. Les médecins l'ont condamné, et il s'est mis en fureur contre eux. Madame devrait venir. — C'est bien : j'irai tout à l'heure. » Je consolai mon maître : « Elle va venir, monsieur. » Il me fit signe qu'il voulait ma main et la serra à la briser. Je fus près de pleurer moi-même. Je compris en un éclair que toute la méchanceté des Morticoles repose sur un immense malentendu. Ils sont pareils à ces sauvages que des racines vénéneuses rendent à jamais féroces et sanguinaires. Leur racine, à eux, c'est la science.

j|m« Sarah entra et considéra le moribond avec mépris et dégoût. Il réunit sa dernière énergie en quelques mots ajjpuyés, solennels : « Il y a trop de choses entre nous... -' ; / pour que tu puisses t'attendrir... D'ailleurs... tu es... cruelle... » Elle l'interrompit : « Si tu comptais me faire des phrases, tu aurais pu ne pas me déranger. Ne l'étaistu pas, toi, cruel? Quand donc avais-tu pitié de quelqu'un? Tu n'aimais que l'argent. » Les grandes joues de Wabanheim frémissaient comme des voiles, et il tendit ses bras tremblants vers elle. Elle murmura : « Il est gâteux, » et laissa vides les pauvres tentacules allongés (\uv s»^ \^^lirent avec désespoir. Elle froissa sa. tç\i^ ôi*^ Oûax«^^^

Pendant qu'il me parlait, je Tobservais, très élégant dans son cabinet de travail aux nuances esthétiques, plein de bibelots et de portraits de femmes demi-nues. 11 insista beaucoup sur la discrétion : « Au premier bavardage, je vous chasse. » Je fis la bête; cela lui plut. J'entrai hi lendemain v.n fonction.

Le service était fatigant, car j'étais seul. Je bénissais mon éducation de vannier qui m'avait rendu adroit de mes mains et apte à toutes les besognes. J'obéissais ponctuellement. Mon maître m'apprit à tremper de longues aiguilles flexibles dans un acide bleu et à les essuyer sans les casser. Puis il me commanda un déjeuner excellent pour quatre personnes. Les convives étaient : le blond Tismef, alerte, parfumé, prétentieux, tel qu'à l'hôpital Typhus, le sinistre Bradilin et une troisième larve répugnante, glabre, grasse et goulue, que l'on appelait Gordre. Pendant tout le repas, ces messieurs ne parlèrent que de femmes, qu'ils désignaient familièrement par leurs prénoms : Marie, Dorothée, Lucie, Fanny, et de procédés opératoires, le tout entremêlé de rires et de termes qui se confondaient dans mon esprit, mais que reliait le souvenir des aveux de Louise et de Serpette : Dépopulation ; Désovarisation; Stérilité. Bradilin et Sorniude paraissaient coulés dans le même moule, mince et géométrique. Leur joie se manifestait par une série de grincements et de jappements, tel un chien pris dans une porte. La méchanceté luisait sur leurs pommettes saillantes, que le vin empourprait. Tismet de l'Ancre, lui, ne s'esclaffait pas et souriait discrètement, de peur sans doute de déranger sa belle cravate et son plastron; mais la palme de la hideur * appartenait à Gordre, insufflé de venin : « Mon vieux, lui dit mon maître, j'aurai bientôt besoin de toi. Il va venir une petite femme qui promet d'être une de nos plus charmantes infécondes : une rousse de trente ans, M"® de Sigoin, un peu peinte, un peu teinte, pas très riç.V\&\ ^\^v\!\ les enfants comme la foudre; esl a\>so\\3Lm^\N\. èfe^X^Vi^ ^

4in homme s'égare à ma consultalion, j> n'y suis pas. S'il insiste, flanquez-le dehors. Les seuls habitués sont ces messieurs de tout à l'heure. » Là-dessus il s'enferma dans sa bonbonnière.

Bientôt l'on sonna, et j'ouvris à une élégante jeune femme, longue, mince et rousse, qui semblait intimidée. Je la conduisis au salon. Elle s'assit dans un fauteuil de velours vert d'eau, agitant son pied en signe d'impatience. De là je l'introduisis dans le cabinet de consultation. Par un hasard singulier, qui m'étonna chez un gaillard si méfiant et si précautionneux, d'un étroit corridor longeant la caverne de Sorniude, on entendait tout ce qui s'y passait, tant la cloison était mince. J'en fis mon poste d'observation. Je collai mon oreille au mur. La conversation était déjà engagée. J'avais manqué les préliminaires. Je perçus seulement : « Étendez-vous là, comme ceci... Pas le corset; ce n'est pas la peine... Oh, la jolie taille! » — Un craquement de meuble, un silence, puis la voix flûtée de Sorniude : « Je vous affirme, madame, que, dans ces conditions, tout se passera de la façon la plus simple, mais il ne faut pas éveiller les soupçons de votre mari. Je vais vous donner quelques grammes d'une poudre qui vous fera vomir, pâlir et maigrir. Vous la prendrez le malin en cachette. Ne craignez point quelques crises de nerfs. J'écrirai d'abord à M. de Sigoin. Puis j'irai le voir. Je lui exposerai la gravité du cas, la nécessité, l'urgence de l'opération. Me croira-t-il? — Oh, c'est un naïf, vous n'avez rien à redouter! répondit la voix de la dame, douce et chantanle comme une musique. — Parfait! c'est que, quelquefois, nous avons du fil à retordre. Le mari se pend à notre habit, nous supplie d'épargner sa femme, se lamente, et fait un tapage à ameuter les voisins. Donc, je vous opère avec l'aide de deux de mes amis. Huit jours après, il n'y paraît plus. C'est facile et sans danger. » Nouveau silence... Est-ce convenu? — Qvscv^ docteur, et quelle reconnaissance \ Q,\3Lfe\ >ù^v^3k&\i^ ^^

chaque jour, et c'étaient des cris, des larmes, des protestations coupées de longs silences. Sorniude grommelait : c Celle-là me donne plus de mal que dix de ses compagnes. Oh, ces femelles, ces femelles ! ... » J'étais devenu vicieux peu à peu et je ramassais les miettes de mon maître. Je recueillis bien des confidences sur sa douceur adroite, mêlée de ces irrésistibles brutalités qu'adorent les femmes morticoles. Je m'initiai aux mystères de son action et de sa puissance occulte. Les dames riches raffolent de leur«^»K».tT^ médecin. Celui-ci comble les vides de ces" existences désœuvrées que le luxe ne remplit pas, les habitue aux dangereux poisons que Ton débarque par tonneaux sur les quais de la ville. Il les imbibe et les amollit avecl'étlier, la cocaïne et la morphine. Il les balance dans ces hamacs;- «*,. h tissés de fils mortels, où s'engourdissent la sagesse et l'honnêteté. La malade se livre sans méfiance, confie son corps el son âme aux mains expertes du docteur. Désormais, celui-ci la tient. Il peut la déshonorer à son gré: Il est inattaquable, couvert par ce secret professionnel qu'il viole à chaque instant, ôte et remet comme une veste. Cloaquol, lente par l'appât du scandale, avait voulu révéler les drames qui se jouaient dans les mousselines et les cretonnes beiges et fraise écrasée de Sorniude. Or la série, à peme commencée, cessait brusquement. En trois jours, mon maître avait entre les mains, et par l'intermédiaire des femmes, de quoi envoyer Cloaquol à la machine électrique.

Enfin, après bien des alternatives, M"° de Sigoin avait pris son parti. Elle se livrait au couteau impeccable de Sorniude. Le lendemain, les trois opérateurs, Bradilin, tout imprégné de chloroforme, Cordre bouffonnant, et mon maître très animé, déjeunaient tranquillement, quand un coup de sonnette violent, impérieux, retentit. Ce n'était pas une main de femme. On se regarda avec stupeur. Sorniude articula d'une voix blawc\v^ \ <^ ^^ ^^ peut être Tismet; il est à une V\\\^ èJ^^xw^* '^ '^'^ ^'^'^'^

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est le péril. L'aident! Il n'y a que lui qu'on jalouse. Je ne suis pas on chirurgien savant, moi, un Malasvon, ni un Tartègre. Mais je gagne de l'argent. Si j'étais un pauvre hère, comme jadis, on eût forcé Sigoin à retirer sa plainte.- "V*^' Je me fiche des honneurs. Je n'aime que deux choses, la .',t\^^ femme et Tor; je n'en hais qu'une, l'enfant, et c'est une haine professionnelle,* puisque je suis le Fléau des Gosses. > Je reçus une citation à comparaître sur papier rouge à tête de mort. Mon maître me donna le conseil de répondre évasiyementà tontes les questions qui me seraient posées. "- ' .*^" Lui-même eut, la veille de l'audience, une longue et importante consultation avec ses complices et l'avocat Méderbe. Celui-ci était un personnage bizarre, grand, mince, au corps assez élégant, surmonté d'une tête de poisson mort, avec des yeux verts impénétrables, des cheveux collés et plats, et, dans tout son individu, quelque chose de glacé, de rigide. Sa voix était précise et monotone, mais elle suivait les méandres de l'affaire la plus embrouillée, grâce à une lucidité d'esprit merveilleuse. Il flairait le péril principal, c'est-à-dire la propagation de l'aventure dans les ménages et les aveux successifs des femmes : « Nos Morticoles sont si impressionnables! insistait-il, sans que bougeât un seul muscle de son morose visage. Je redoute toujours rimitation. » Ce Méderbe avait été médecin raté, membre influent du Parlement et du gouvernement, puis il avait choisi la profession d'avocat, comme plus propre à satisfaire ses besoins d'argent et ceux de sa femme, créature anguleuse à cheveux jaunes, aussi méchante que son mari, ^ôht les perfidies et les excentricités étaient célèbres par la ville. Il plaidait surtout les affaires financières, pour leur gros profit et les secrets qu'elles lui livraient, et on les lui confiait en prévision de ses relations demi-politiques, demi-judiciaires, qui lui assuraient toujours gain de cause. Il réclamait des honoraires fabuleux. Ce qu'on lui payait, c'était l'acquittement sûr. Cet homme di^^^%^\. donc d'un énorme pouvoir. Àppu^fe awt \^ Ç^^^^^fe ^^\Si^\QÎ^^

professeurs apportant des preuves, citant des auteurs, oubliant totalement l'affaire. Par intervalles éclatait, comme un coup de trompette, la phrase préférée de Boustibras : Mais c'est moi qui fiens te fu le dirsy suivie d'une tirade grandiloquente et fade de Foutange. Nous serions encore au tribunal, si Crudanet n'avait interrompu net les trop diserts orateurs.

Je guettais Méderbe. Quand il se dressa, comme un couteau, déployant sa taille droite et ferme que surmontait sa tête de brochet aux yeux gelés,un frisson de curiosité ji//^ parcourut l'auditoire; le tribunal et les greffiers devinrent^ ^ des statues d'attentive bienveillance et, le robinet de la py^ bouche mince étant ouvert, les paroles commencèrent de'^^ couler. C'était un fileX d'une grosseur uniforme, sans plis--^" '-^^ sements, ni jaillissements, ni écarts, tiède et mou d'abord, mais fort et pénétrant par sa continuité. Méderbe exposa le cas de Sorniude qui devint peu à peu un bienfaiteur de l'humanité, un de ces admirables flambeaux auxquels s'acharne le souffle empesté de la calomnie et se brûlent les papillons de la haine^ et qui éclaire les parois de la grotte scientifique. L'orateur se promenait d'un pas méthodique et sûr dans le jardin de ses métaphores, détachant les épithètes d'un coup de sécateur et chassant du^* pied tout gravier importun. A mesure qu'il pariait, de son ton froid, méprisant, cynique, se développaient, poussaient hors de lui la haute idée qu'il avait de lui-même, l'importance de ses relations, sa connaissance dure et marbrée du Code, et aussi se constituait une atmosphère de confiance, dans laquelle Sorniude semblait préservé, sauvegardé, aimé des dieux et des juges. Je n'ai jamais vu mentir comme Méderbe, superbement, effrontément, de poitrine et de dos. En cet homme admirable, les rapports du vrai et du faux paraissaient renversés. 11 vantait le noble désintéressement de son client, sa bonté toujours prête, son audace opératoire qui lui valait tant d'ennemis. Cependant les juges dodelinaient de la tète en cadence; •

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